2013/07/30

Les pieds sur terre : Libraires en galère (radio)

Une émission plutôt cafardeuse durant ses deux premiers tiers, tout en messes basses et chuchotis, avec odeurs d'encens et de cire brûlée, genre veillée funèbre. Pas gaie du tout. Et puis, de la 21ème à la 26ème minute, le reporter vient coller son micro sous le nez d'un libraire atypique : Jo-le-Bouquiniste, un véritable personnage de roman, épique et farfelu, comme qui dirait tout droit sorti des rayonnages.

Dialogue :

 - Bonjour ! Ça fait longtemps que vous êtes dans cette... euh... petite boutique ?
 - Trente-deux ans.
 - Alors c'est une toute petite boutique, c'est pas très grand ?
 - Ouais... ouais... c'est pas grand, mais ça m'suffit largement pour foutre le bordel, hein. Plus grand ça s'rait encore plus de bordel et pis c'est tout. De toute façon j'range pas, j'ai jamais rangé et j'vois pas pourquoi je rangerai, j'ai pas qu'ça à faire, hein !
 - Et comment êtes-vous arrivé dans ce métier ?
 - Ben... pasque de toute façon j'avais pas de fric et que c'était un des rares métiers où vous pouviez démarrer sans pognon, juste il fallait quelqu'un qui vous loge et vous donne à bouffer : ma femme. [...]
 - Et donc, vous, au fur et à mesure des années, vous avez pu rendre votre activité rentable ?
 - Oui, oui, officiellement, oui... mais bon c'est pas ici : je fais mon chiffre d'affaire à part... je vends des trucs que j'ai chez moi... des trucs comme ça... ou des clients qui me demandent des trucs spéciaux... et ainsi de suite, voilà [...] Moi je m'intéresse qu'aux passionnés, hein, les autres ils m'emmerdent ! Je m'occupe des passionnés à qui je vends des photos, n'importe quoi, des timbres, des vieilles rustines de vélo...
 - Mais alors là c'est plus du livre ?
 - Mes collègues ils vendent que des livres : pas de bol, au bout de trente ans, les livres ils les ont tous ! [...]

A l'écoute ici :



2013/07/27

Blaise Cendrars : Les Pâques à New York (audio mp3)


L’autre soir encore, en fouillant dans les rayons de l’Entropie, l'un des zigomars dénicha un livre assez rare, un in-8 en demi-basane au titre accrocheur : La France Juive, d'Edouard-Adolphe Drumont.
- Kékcékça ? fit-il, les yeux ronds comme deux pièces de 100 sous et la bouche en cul de poule.
- Hmm... hmm, répondit le taulier, tête basse et regard fuyant, sans doute un peu gêné qu'ait été découvert, chez lui, pareil immondice. 
- Eh bien quoi ? insista l'oiseau-lyre, que l'embarras du libraire amusait.
- Hmm... hmm, fit alors à nouveau celui-ci avant que d'enchaîner brillamment, le ton à la fois docte et patelin d'un gars qui connaît son affaire : "Publié à compte d'auteur, en 1886, chez Flammarion, La France Juive, sous-titré par l'auteur Essai d'histoire contemporaine, n'est en réalité qu'un pamphlet antisémite auprès duquel le Céline des Beaux Draps fait office d'enfant de chœur..."
Et tandis qu'il déballait d'une seule traite son encyclopédique érudition (nombre d'exemplaires vendus, contexte historique, réception auprès du public, etc.), l'autre ponctuait son propos de Ah ! et de Oh ! tout en feuilletant l'ouvrage d'un doigt compulsif. Puis, une fois achevé l'édifiant exposé, il s'éclaircit la gorge à son tour et nous fit lecture de certains passages :
- Le Juif, en effet, sent mauvais. Chez les plus huppés, il y a une odeur, fetor judaïca, un relent, dirait Zola, qui indique la race et qui les aide à se reconnaître entre eux (...)
Pour des nazillons de base, crânes-rasés et autres primates, ce sont là des vérités premières, d'éclatantes évidences, l'alpha et l'oméga de la pensée : le b.a.-ba des maux d'ici-bas. Mais pour nous autres, humanistes fins lettrés : des phrases tellement sottes et stupides qu'à les écouter ce soir-là il nous fut impossible de ne pas rire, quand bien même un peu jaune, comme l'étoile accrochée au revers des vestons...

 Jacques Probst              Blaise Cendrars
Quel rapport avec Cendrars ? Difficile à dire, ça m'est venu comme ça, par association d'idées : celle que dans les rayons de la librairie l'Entropie les livres rares et précieux côtoient l'abject et le tout-venant, et celle qu'ici aussi, sur ce blogue ami, parmi les platitudes et les banalités de son animateur principal, se déniche de temps à autre une perle rarissime ; en l'occurrence Les Pâques à New York : un enregistrement audio diffusé il y a longtemps déjà sur les ondes de la RTS et qu'on exhume aujourd'hui du fin fond de ses tiroirs.


Braise  et  Cendres
Introuvable ailleurs, cette lecture à haute et belle voix, celle de Jacques Probst, épouse à merveille et les sentiments du poète et le sens du poème, ou du moins l'idée qu'on s'en fait. Agé de seulement 25 ans lorsqu'il rédige ses Pâques à New York, Cendrars est déjà un vieux baroudeur ayant exercé mille métiers et fréquenté les milieux les plus divers à travers ses nombreux voyages. Là, errant dans les rues animées de la Nouvelle-York une nuit d'avril 1912, il est un peu perdu et pire que perdu : paumé, désespéré, au fond du trou. Pauvre comme Job, seul comme un chien galeux et affamé, dégoûté par la modernité, mais moderne lui-même, il est proprement déchiré. Alors il prie. Mais non pas à genoux au pied de son lit, à la façon d'un bon chrétien, non ! plutôt debout, les muscles bandés et la mâchoire crispée : Seigneur... Un cri à peine étouffé sort alors de sa gueule : c'est le jet du poète et l'envol du Phœnix.
Il y a tout ça et plus encore dans la voix de Jacques Probst, accompagnée ici par les claviers de Michel Wintsch et mise en onde par Jean-Michel Meyer.



2013/07/21

Jorge Amado : Navigation de Cabotage (2/2)

~oOoOo~

Rien de plus fatiguant, de plus harassant, de plus terrible que les réunions dites mondaines -- cocktails, réceptions, dîners, fêtes et autres corvées du même genre.
L'obligation d'être intelligent, les invités qui attendent les phrases spirituelles, les reparties brillantes, profondes de l'écrivain : c'est effroyable. Je suis épouvanté si je n'ai pas le moyen d'y échapper, comment être intelligent à la fin de l'après-midi ou à un dîner prié, engoncé dans une veste et une cravate ? Je me sens devenir complètement idiot, inhibé, je reste muet, je perds le don de la parole, encore plus sot que d'habitude.

~oOoOo~

Paris,1948 - cadeau d'anniversaire

João Jorge va avoir un an, notre pauvreté interdit fêtes et cadeaux, Zélia réunit néanmoins nos amis dans la chambre de l'hôtel Saint-Michel autour d'un punch au champagne et fraises des bois [...] Madame Salvage, la patronne de l'hôtel, apparaît chargée de bouteilles de cognac, Carlos Scliar apporte une boîte de pâte de goyave brésilienne.
J'écris un petit roman, Le Chat et l'Hirondelle, une histoire d'amour, l'amour impossible d'un félin et d'un oiseau, mon cadeau pour João afin de lui apprendre à avoir horreur des préjugés. Le conte se termine mal, par la victoire du préjugé : l'hirondelle se marie avec un rossignol, le chat part pour une solitude pire que la mort. Si je l'écrivais aujourd'hui, l'histoire se terminerait par la victoire de l'amour et la défaite du maléfice : j'étais jeune, je ne croyais pas encore à l'impossible.

~oOoOo~

Je n'envie personne. La richesse, le talent, le succès, la gloire de mon prochain et du moins proche ne m'affligent pas, je suis capable d'admiration, capable d'applaudir, de crier vivat, de porter en triomphe, et j'aime le faire. [...] Insensible à l'envie, je suis libre pour l'admiration et l'amitié, quelle merveille ! Rien de plus triste que quelqu'un qui souffre du succès des autres, qui est esclave de la négation et de l'amertume, qui bave d'envie, qui patauge dans le dépit, le malheureux.

~oOoOo~

Paris,1991 - la question

Mon petit-fils, Jorginho, huit ans incomplets, demande à sa grand-mère Zélia, soixante-quinze ans accomplis :
  - Mam', tu fais encore nini-nana avec grand-père ?

~oOoOo~

Rio de Janeiro, 1963 - mélancolie

Ce que nous donne l'Académie, je parle de l'Académie Brésilienne des lettres, ce n'est ni l'immortalité (sic !), ni la gloire (pfff !), ni même la respectabilité. Elle nous donne seulement et c'est beaucoup, ça compense la fatuité, l'éphémère, les sottises, elle nous donne la convivialité, l'amitié. En entrant à l'Académie -- par une porte dérobée, celle de l'erreur, je pense -- j'ai gagné de nouveaux et de bons amis [...]

~oOoOo~

Où que j'arrive, dans toutes les contrées du monde, les provinces et les métropoles, les petits villages, je trouve la table mise et j'entends une parole amie.
Quelqu'un me dit : "J'ai lu ton livre, camarade, j'ai ri et j'ai pleuré, j'ai été ému. Tereza Batista a changé ma vie, Pedro Archanjo m'a enseigné la pensée libre, enseigné à penser par ma propre tête, j'ai appris avec Quiquin à ne pas être un autre que moi-même, avec le commandant Vasco Moscoso de Aragon j'ai échangé la médiocrité pour le rêve, j'ai appris l'amour avec Gabriela et Dona Flor m'en a donné la mesure exacte : plus puissant que la mort. Tu es écrivain parce que j'existe, moi ton lecteur, j'ai pleuré et j'ai ri, j'ai été ému en lisant ton livre".
Où que j'arrive j'ai la table mise et quelqu'un me dit une parole amie. C'est ma récompense, ma raison d'être et mon engagement.

~oOoOo~

Aucun de mes détracteurs, tous ceux qui ne perdent pas une occasion de dire du mal de moi, beaux esprits dont la mission critique est de nier toute valeur à mes livres, aucun d'eux ne connaît aussi bien mes limites d'écrivain que moi-même, j'en ai pleine conscience, je ne me laisse pas abuser par les guirlandes et les confettis. [...]

~oOoOo~

Paris, 1989 - vocation

[...à propos de Mitterrand et de Mario Soares...] C'est une chose d'être président de la France, une autre, plus difficile, de l'être du Portugal -- ou est-ce le contraire? Difficile d'être président où que ce soit et de quoi que ce soit, comme l'a dit João Nascimento Filho en refusant la présidence de la fanfare d'Estância, au Sergipe [...]

~oOoOo~

Vienne, 1952 - les mauvais élèves

[...] Dans la clandestinité du Parti communiste brésilien, vers 1953, nous fûmes camarades au cours Staline. Les yeux bandés, après un parcours de plusieurs heures on arrivait au local du cours clandestin, quelque part dans la zone rurale, les leçons données par les dirigeants duraient un mois. Mais nous étions déjà, René [Depestre] et moi, pris de doutes et certaines assertions des professeurs nous donnaient le frisson. Nous et Alina Paim, élève elle aussi, également envahie par l'inquiétude.
Je me rappelle comme si c'était hier une classe sur la révolution chinoise, la mention faite par le conférencier d'un document du PC de Mao recommandant que les enfants dénoncent leurs parents -- obligation du militant : vaincre les sentiments bourgeois de la famille, accomplir son devoir révolutionnaire. Il ne s'agissait pas d'une invention maoïste, d'une nouveauté. En URSS on avais mis sur un piédestal un enfant qui avait agit ainsi -- il avait espionné ses parents et les avait dénoncés, les avait envoyés au bagne, un héros staliniste. Le professeur s'emporte contre la morale bourgeoise.
Assis à côté de moi au premier rang, René me fait discrètement du coude, de l'autre côté de la salle le regard malheureux d'Alina Pail. Des leçons que nous ne parvenons pas à apprendre, des valeurs que nous ne parvenons pas à accepter, communistes inconséquents que nous sommes, incapables de vaincre les préjugés, de renoncer au sentiment vulgaire d'amour de ses parents.
  - Dénoncer ses parents... Je préférerais me tuer, considère Aline à l'heure de la récréation.
  - Quelle connerie ! crache René, il écrase le crachat avec le pied.
  - Une dose pour éléphant, dis-je.
Atterrés, trois mauvais élèves de marxisme-léninisme au cours Staline.

~oOoOo~

Bahia, 1929 -- le carotteur

[...] Les misérables sous que nous gagnions dans des besognes journalistiques ne permettaient à aucun de nous d'être prodigue, moins encore à Edison. Lecteur incurable, le moindre salaire qu'il touchait allait directement aux bouquinistes de la place de la Cathédrale ou a Don Paco, de la librairie espagnole [...] Pour passer le reste du mois Edison tapait l'un ou l'autre, parents et amis, la victime principale était João Cordeiro. Tous les quinze jours Edison soutirait à son camarade un billet de 5000 réis sous le prétexte d'aller au bordel se refaire une santé : je suis en manque et je suis fauché, maître Cordeiro.
  - Je donne 5000 réis à Edison pour aller aux putes, je me doute qu'il me carotte, pour en avoir le cœur net je le suis en douce : il va droit à la librairie de Don Paco s'envoyer un livre.
Soucieux du bien-être de son ami, Cordeiro finit par l'accompagner au "château", en payant lui-même la passe, il constata que le noir Edison préférait les blondes.

~oOoOo~

Un conte se conte, il ne s'explique pas et quant au personnage, ce doit être une personne en chair et en os, avec du sang dans les veines et une cervelle dans la tête, pas un pantin entre les mains du romancier. Je sens que le personnage tient debout quand il se refuse à faire ce qui ne cadre pas avec sa personnalité, ça arrive plus souvent qu'on ne croit, je pourrais remplir un recueil si je racontais les exemples que j'en ai eus au cours de mon travail. [...]
Zélia me reproche de ne pas avoir, dans le roman de Gabriela, marié Gerusa et Mundinho Falcão, je lui dis que je ne suis ni curé ni juge, je ne fais pas de mariages, c'est la vie qui les fait, par amour ou par intérêt. Les romans ont un temps et un espace, le temps du roman de Gabriela était arrivé à sa fin, l'espace se fermait, si Gerusa et Mundinho se sont ensuite mariés, je n'en sais rien, je ne sais de l'histoire que ce qui est dans le livre. [...] Les personnages nous enseignent à ne pas violer la réalité, à ne pas tenter de nous imposer, nous ne sommes pas des dieux, seulement des romanciers.

~oOoOo~

Bahia, 1989 - l'héritage

A la demande de Sergio Machado je téléphone à Paulo Niemeyer à Rio de Janeiro, Alfredo vient de terminer les examens médicaux qu'il devait subir, je demande le diagnostic, je reçois la confirmation terrible : tumeur au cerveau. Un cas difficile, j'écoute et j'oublie les noms des sarcomes, un cas perdu. Paulo Niemeyer ne pense pas que l'opération soit envisageable, il n'opérera pas, mais si Alfredo et sa famille veulent une clinique nord-américaine...
Qui ne veut tout tenter, le possible et l'impossible, de la chimiothérapie aux ebós du candomblé, la chirurgie s'il le faut, dans la lutte contre la mort ? Alfredo va aux Etats-Unis appuyé au bras de Gloria, les docteurs yankees confirment la décision du savant brésilien : inutile d'opérer, ils vont essayer un traitement nouveau, qui sait, peut-être... Commence une période de voyages successifs entre Rio et New York, Alfredo ne perd pas courage, lutteur incorrigible. Zélia et moi téléphonons tous les jours, il répond lui-même, il parle de sa lutte contre le mal, raconte la dernière anecdote, la menace et l'espérance -- l'espérance, hélas, diminue chaque jour.
Pendant plus d'un an la mort d'Alfredo nous accompagne, je ne parviens pas à écrire, je perds le goût de la conversation et du rire. Je quitte le Brésil pour ne pas devoir aller à Rio le voir. Je me réfugie dans le bruit, la course d'un côté à l'autre, de ville en ville, de pays en pays, congrès, séminaires, symposiums, je m'étourdis.
La mort d'Alfredo est lente, elle se répercute dans le monde entier. Des amis téléphonent de toutes parts pour avoir des nouvelles [...] Je les entends au téléphone, la voix anxieuse, espérant un miracle. Mais c'est surtout Alfredo lui-même que j'ai au téléphone. A mesure que les jours passent la conversation se fait plus difficile, coupée de silences, je reçois à distance la fatigue et l'abattement.
J'avais fait part à Alfredo de l'idée d'un roman racontant les tribulations d'un jeune Brésilien au temps de la dictature militaire [...] Je ne savais rien de l'action, je ne le sais que lorsque je me mets à écrire et que les personnages commencent à vivre. Mais j'ai le titre, le nom du héros, cause d'équivoques : il s'appelle Boris le Rouge.
Alfredo, éditeur par excellence, ne me lâchait plus, il voulait le livre à tout prix. Pendant les 14 mois de sa marche impitoyable il me réclama le roman pour lequel, à partir d'un certain moment, j'avais perdu tout intérêt. Un jour Sergio téléphone : la fin approche. Zélia appelle Alfredo, lui dit que je travaille au roman de Boris, je ne tarderai pas à lui envoyer le manuscrit. Elle contient ses larmes, invente : le mensonge lui vient naturellement, elle qui ne sait pas mentir. Alfredo a encore la force de demander des détails.
Quelques jours plus tard, attendue, incroyable, la nouvelle de son décès. Alfredo me laisse en héritage l'idée du roman, la promesse de mettre sur le papier les tribulations du jeune Brésilien. Je vais à la machine à écrire, l'ombre d'Alfredo m'accompagne, me surveille. Quatre fois j'ai commencé, quatre fois j'ai renoncé, mais un jour je vais terminer l'histoire de Boris le Rouge, plus d'Alfredo Machado que mienne.

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Frontière Portugal & Espagne, 1976 - différences

Nous allons vers l'Espagne sous le soleil d'été, toute la famille. Nous commentons les différences de caractère et de mœurs entre les deux peuples de la péninsule, la mélancolie portugaise, le dramatisme espagnol.
Nous lisons sur les murs des slogans encore nombreux, restes de tous ceux dont la liberté a couvert les murs des villes et des campagnes après la Révolution des Oeillets. Le soleil brillera pour tous, avait écrit l'anarchiste ; quelqu'un, sceptique, a griffonné en dessous : Et les jours de pluie ? Nous rions, la polémique est courtoise : adorables gens, les gens lusitaniens.
Nous passons la frontière et aussitôt, dans un village, la déclaration occupe tout le mur d'un terrain planté de légumes : Je te hais, je te hais et je te hais ! A qui peut être dédiée une telle haine, répétée trois fois avec un point d'exclamation ? Nous sommes en Espagne, la violence et la vengeance remplacent la courtoisie : dans les slogans les différences de caractères et de mœurs.

~oOoOo~

Bahia, 1985 - Julio

Thomas Borge m'écrit de Managua, il me demande un texte sur Julio Cortázar pour un livre consacré à l'écrivain argentin, Nosotros te queremos, Julio. Il me presse. Je me mets avec plaisir à ma machine, j'ai pour celui sur qui j'écris une admiration de confrère, une estime de compagnon. [...]
Parlant de Julio, Zélia avait l'habitude de dire que dans l'univers de la littérature il n'existait pas de figure plus belle et plus attachante, Julio souffrait d'une maladie étrange, il ne vieillissait pas petit à petit comme tout le monde, à soixante ans il semblait en avoir à peine trente. Auteur d'une oeuvre littéraire qui atteignit les lecteurs du monde entier, citoyen militant et solidaire, la lutte fut son pain quotidien. Je parlai de littérature et de lutte dans le texte que j'écrivis et que j'envoyai à Borge. [...]
Dans la revue j'admire la belle présentation du texte : une photo sur une page entière du plus bel écrivain du monde, opinion d'Anny-Claude, Misette n'est pas d'accord, pour elle le plus beau est Jorge Semprun. Pour Zélia aucun ne peut se comparer à Paul Eluard, lui était vraiment beau, chacun son goût, quant à moi je suis dans le peloton des plus laids et des moins élégants, je cumule. Je relis ce que j'ai écrit, je pense avoir rendu justice à l'écrivain et au combattant, je sais que Julio est hospitalisé, je mets la revue dans une enveloppe, j'expédie l'enveloppe à Paris. Sans tarder je reçois une lettre de Julio, il a aimé le texte, il me remercie.
Quatre jours après la joie de la lettre, je lis dans les journaux l'annonce de la mort de Julio. Nosotros te queremos, Julio, le livre organisé par les sandinistes pour rendre hommage à l'écrivain argentin fut publié quelques mois plus tard : couronne des fleurs du regret et de l'amour à la mémoire du plus beau et du plus attachant, du plus solidaire écrivain de notre continent latino-américain, le soleil s'éteint sur le Rio Vermelho.

~oOoOo~

[...] Si je dévore des livres jusqu'à aujourd'hui je le dois à Dumas père, le mulâtre Alexandre, c'est lui qui m'a donné le goût de lire, le vice : à onze ans j'ai trouvé, abandonné sur le bateau d'Itaparica, un exemplaire des Trois Mousquetaires, j'ai contracté pour toujours le virus de la lecture.
Je dois à Rabelais et à Cervantès, je suis né d'eux. Je dois à Dickens : il m'a enseigné qu'aucun être humain n'est totalement mauvais, à Gorki, il m'a donné l'amour des vagabonds, des vaincus de la vie, des invincibles. Je dois à Zola, avec lui je suis descendu au fond du puits pour racheter le misérable, à Mark Twain je dois la liberté du rire, arme de combat, à Gogol, le nez, les bottes et la capote.
Je dois à Alencar le romantisme et la forêt, à Manuel Antônio de Almeida la grâce du picaresque, du burlesque, sur la place populaire j'ai clamé avec Castro Alves, j'ai dénoncé l'infamie, avec Gregório de Matos j'ai appris la générosité de l'insulte, j'ai été bouche de l'enfer, j'ai craché du feu, par sa main j'ai découvert les rues de Bahia, le parvis de l'église, la venelle des putes.
Je dois au chroniqueur anonyme du Marché, au conteur d'histoires de la foire d'Agua dos Menimos, au trouvère je dois l'élan, l'invention au maître batelier : il a aimé Yemanjá aux abords de l'île d'Itaparica, a dormi avec Oshoum sur le lit d'eaux douces du rio Paraguassu, a possédé Euâ dans la cascade de Maragogipe, l'a couchée dans la source parmi les escargots et les pétales de rose. Il est nécessaire de savoir et d'inventer.
Je dois au poète de cordel, je dois.

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Je veux consigner ici, pour y souscrire, une phrase de Romain Rolland, l'humaniste de Jean-Christophe, datée de 1927 : Je ne reconnais à aucune minorité, à aucun homme, le droit de contraindre un peuple, fût-ce à ce que l'on croit son bien, par des moyens atroces. C'est ainsi. [la citation est extraite d'une lettre de R.R. à Elie Reynier, in Voyage à Moscou, présenté par Bernard Duchatelet]

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Encore à demi-endormi, à la veille de mes quatre-vingts ans, je touche ton corps, je sens ta chaleur, ta respiration. Le jour se lève, la lumière du jour nouveau pointe, ténue, dans la barre du matin, je pense aux privilèges que je détiens, aux prérogatives. Tes yeux, ton sourire, les seins, le ventre, la croupe, le coeur, l'intégrité, la droiture, la bonté, le dévouement. La vie naît de toi à l'aube.

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Je prends la main de mon amoureuse, complice d'aventure depuis presque un demi-siècle, copilote dans la navigation de cabotage : nous allons partir en vacances, femme, nous l'avons bien mérité après tant de jours et de nuits dans le travail et l'invention, nos premières vacances en tant d'années. Nous allons nous promener, sans obligations, sans engagements, nous allons vagabonder sans heure, sans itinéraire, anonymes voyageurs, nous inviterons Misette à venir avec nous, c'est une bonne compagnie pour la détente et le rire, nous ferons les touristes au scandale des lettrés [...]
C'est en juillet 1945 que notre union s'est faite, je me rappelle chaque geste, j'entends chaque parole, les soupirs, les cris d'amour. Nous venions d'une fête politique, nous étions des citoyens accomplissant notre devoir de citoyens, des combattants, c'est arrivé dans l'aurore de la liberté, tu as embarqué dans la barre du matin, sur le quai de l'avenue São João, tu as assumé le lit, le cœur de l'étourdi, depuis lors tu commandes la navigation de cabotage, la main sur le gouvernail, sur les lèvres la chanson d'Euá : je te donnerai un peigne pour peigner tes cheveux [...]
Donne-moi ta main de connivence, nous allons vivre le temps qui nous reste, si courte la vie ! dans la mesure de nos désirs, au rythme de notre goût simple, loin des galas, dans la liberté et la joie, nous ne sommes pas des paons d'opulence ni des génies d'occasion faits à coups d'apologies, nous sommes seulement toi et moi. Je m'assieds avec toi sur le banc d'azulejos à l'ombre du manguier, attendant que la nuit vienne couvrir d'étoiles tes cheveux, Zélia de Euá baignée de lune : donne-moi ta main, souris ton sourire, je jubile dans ton baiser, laurier et récompense. Ici, dans ce coin du jardin, je veux reposer en paix quand viendra l'heure, c'est mon testament.

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Et le copiste reprend ici la main pour ne rien dire ou presque, rien qu'un seul mot: merci. Oui, remerciement à Jorge Amado et à Zélia Gattai, son inséparable et sa consubstantielle, pour l'hospitalité qu'ils m'ont accordée tout au long de ces 850 pages.

2013/07/20

Jorge Amado : Navigation de Cabotage (1/2)

« Il peut y avoir parmi les hommes de sincères et réelles amitiés ; car les qualités opposées n'empêchent pas les personnes qui les possèdent de se rapprocher et de s'aimer. » (Johann Wolfgang von Goethe)



Les affinités électives, nous en parlions encore l'autre soir, à la librairie l'Entropie, avec la seule représentante du beau sexe présente à cette soirée : une digne représentante, énergique et volontaire, voire même un peu sur les nerfs, car en cours de sevrage au poison du Père Nicotin. Nous en parlions à propos d'Amado, mon dada du moment, qu'elle n'avait pas lu, personne n'est parfait. J'évoquais donc ma grande sympathie à l'égard de ce merveilleux écrivain, lui avouais mon attirance, ma folle appétence pour tout ce que sa plume a tracé, et, pourquoi s'en cacher, comment j'aimais cet homme avec lequel je partage bien plus qu'un regard : un idéal.

- Affinités électives ! dit-elle, avec le sens du raccourci qu'ont parfois les femmes. Un beau titre pour de beaux sentiments.
L'esprit insuffisamment vif, et la mémoire de plus en plus défaillante, je ratais ici l'occasion de citer Goethe, le chimiste des corps en mouvement :
- Nous appelons affinité la faculté de certaines substances, qui, dès qu'elles se rencontrent, les oblige à se saisir et à se déterminer mutuellement. Cette affinité est surtout remarquable et visible chez les acides et les alkalis qui, quoique opposés les uns aux autres, et peut-être à cause de cette opposition, se cherchent, se saisissent, se modifient et forment ensemble un corps nouveau.
Au lieu de quoi je bredouillais :
- Euh... l'amour est un sentiment souvent tu... euh... par pudeur imbécile... peur du ridicule...
Et je crois me souvenir qu'on s'est quitté là-dessus, appelés que nous étions l'une et l'autre à deviser d'autres choses avec d'autres gens, d'autres alkalis.

Deux ou trois heures plus tard, de retour au bercail, je retrouvais mon Amado là où je l'avais laissé : au pied du lit. Pour qui vit solitaire, en sauvage et presque en reclus, un écrivain aimé, fraternellement aimé, fait office de bon compagnon, c'est une chose à savoir... Aaah ! Proust a écrit sur le sujet des pages si admirables et si définitives qu'on a désormais honte à seulement l'aborder, alors disons simplement que de meilleur, de plus fidèle ou disponible ami qu'un livre, moi je n'en connais pas.
Se languissant de moi, me languissant de lui, m'attendait donc au pied du lit Jorge Amado et son quasi mille-feuilles, curieusement intitulé Navigation de Cabotage (à ne pas confondre avec cabotinage : cabotins et caboteurs étant d'espèces différentes, bien qu'a priori parfaitement miscibles) et sous-titré : Notes pour des mémoires que je n'écrirai jamais. Des notes ? Va pour des notes. Mais mieux que ça encore : des lettres, dans un gros carton exhumé d'un grenier, celui de la mémoire, et jetées-là pêle-mêle, en vrac, sans aucun ordre, ni de dates ni de lieux, et sans effet de style non plus, à l'exacte image du beau foutoir qu'est la vie, qui va comme elle vient et passe comme elle passe : plus ou moins pleine, terriblement monotone ou follement excitante, tantôt agréable et tantôt difficile, etc., chacun sait la sienne. Quant à celle d'Amado, son dernier livre nous révèle non seulement à quel point elle fut riche d'amitiés (cf. l'index des noms propres : vingt-cinq pages à lui seul), mais aussi singulièrement vagabonde, avec une impressionnante quantité de "cartes postales" en provenance du monde entier, hormis, peut-être, du Pôle Nord (Belgrade, Berlin, Budapest, Buenos Aires, Cannes, Casablanca, Canton, Ceylan, Cologne, Dakar, Estoril, Fort-de-France, Francfort, Hambourg, Istanbul, Karachi, La Havane, Lisbonne, Londres, Madrid, Milan, Montreux, Moscou, New Delhi, New York, Nice, Oulan-Bator, Panama, Paris, Pékin, Porto, Prague, Rangoon, Rome, Saint-Malo, Samarkand, Siam, Tbilissi, Tirana, Varsovie, Vienne, Wroclaw et Zurich).
Donc un voyage à travers l'espace, mais aussi à travers le temps et l'Histoire : s'entremêlent ici les deux grands évènements du siècle, fascisme et communisme, vus par un homme engagé, et les petites anecdotes de la vie quotidienne, de la famille, du travail d'écrivain, les réflexions que les unes et les autres lui inspirent, ce genre de choses, voyez. S'entremêlent encore des portraits d'illustres inconnus, d'artistes célèbres, d'hommes de basse politique et des personnages de romans (Sartre, Aragon, Brecht, Eluard, Cholokhov, Balduino, Druon, Machado, Picasso, Archanjo, Mitterrand, Neruda, Carybé, G. Peck, Staline... et j'en passe). Au final, un intelligent fourre-tout, où on ne sait plus trop ce qui tient de la fiction et de la réalité, de la vie et de la fable, laquelle nourrit l'autre, et cette étrange impression que pour Mister Amado tout ça ne faisait qu'un.


Voici donc quelques passages tirés de ce pavé de 850 pages (Zélia, affectueusement surnommée Zezinha, est la seconde épouse de Jorge Amado) :

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Les notes qui composent cette navigation de cabotage (ah ! qu'elle est brève la navigation des courtes années d'une vie !) commencèrent à être jetées sur le papier au fur et à mesure qu'elles me revenaient à la mémoire, à partir de janvier 1986. [...] D'entrée de jeu, je dois avertir que je n'assume aucune responsabilité quant à la précision des dates, j'ai toujours été mauvais pour les dates, elles me persécutent depuis le temps du pensionnat. Aux cours d'histoire, attiré par les personnages et les faits, j'oubliais les dates et c'est les dates que les professeurs exigeaient. Les références aux années et aux lieux sont là seulement pour situer dans le temps et l'espace les événements, les souvenirs. Quant aux notes non datées, elles traduisent l'expérience acquise au cours des années : les sentiments, les émotions, les conjectures. [...] Je laisse de côté le grandiose, le décisif, l'étonnant, la douleur la plus profonde, la joie infinie, matière dont ferait ses Mémoires un écrivain important, illustre, fat et présomptueux : ça ne vaut pas la peine de les écrire, je ne leur trouve aucun charme.

Je ne suis pas né pour être célèbre ni illustre, je ne me mesure pas à cette aune, je ne me suis jamais senti un écrivain important, un grand homme : juste un écrivain et un homme. Enfant grapiuna - des terres du cacao -, citoyen de la ville pauvre de Bahia, où que je me trouve je ne suis qu'un simple Brésilien marchant dans la rue, vivant. Je suis né coiffé, la vie a été prodigue avec moi, elle m'a donné plus que je n'ai demandé et mérité. Je ne veux pas dresser un monument ni poser pour l'Histoire en chevauchant la gloire. Quelle gloire ? Pff ! Je veux seulement conter quelques histoires, certaines drôles, d'autres mélancoliques, comme la vie. La vie, ah ! cette brève navigation de cabotage !

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J'ai horreur des hôpitaux, des froids corridors, des salles d'attente, antichambres de la mort, plus encore des cimetières où les fleurs perdent leur éclat, il n'y a pas de belles fleurs dans un camposanto. Je possède cependant un cimetière à moi, personnel, je l'ai bâti et inauguré il y a quelques années, quand la vie eut mûri mon caractère. J'y enterre ceux que j'ai tué, c'est-à-dire ceux qui pour moi ont cessé d'exister, qui sont morts : ceux qui ont eu un jour mon estime et qui l'ont perdue. [...]

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Milan, 1949 - il piu noto

Devant la vitrine d'une librairie, dans la grande galerie du centre de Milan, Zélia, très excitée, me montre un livre : regarde ! Je vois un exemplaire des Terres du bout du monde, mon premier livre traduit en italien, sur la couverture est reproduite une céramique de Picasso.
  - Tu as vu la pancarte ? Zélia trépigne.
La pancarte n'est pas à proprement parler une pancarte, mais un simple carton rectangulaire posé au pied du volume, renseignant sur l'auteur : Il piú noto scrittore brasiliano. Zélia lit à haute voix, répète : Il piú noto. Nous continuons, ravis.
Un peu plus loin, une autre librairie, nous nous arrêtons devant la vitrine, cherchant Les Terres. Au lieu de quoi nous tombons sur un livre d'Erico Veríssimo, Olhai os Lírios do Campo, si je me souviens bien. Au pied de l'ouvrage une pancarte, c'est-à-dire un rectangle de carton, les informations sur l'auteur : Il piú noto scrittore brasiliano.
Nous rions, Zélia et moi, nous désenflons. Au kiosque du coin j'achète une carte postale et les timbres correspondants et je l'adresse à Erico, à Porto Alegre, je lui raconte l'histoire : «Pendant cinq minutes et vingt mètres j'ai été "il piú noto", je t'ai passé le flambeau. »

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Du point de vue de l'auteur, les meilleures traductions de ses livres sont celles qu'il ne peut pas lire, dans mon cas l'immense majorité. Nullité que je suis pour les langues à commencer par le portugais - j'écris en bahianais, une langue honnête, afro-latine -, je peux lire seulement le français et en espagnol, en italien avec difficulté, le dictionnaire à la main, et c'en est fini de ce qui est doux.
Lorsqu'on peut lire la traduction, si bon que soit le traducteur - j'en ai eu d'excellents, compétents, dévoués -, il existe toujours un détail, parfois minime, qui choque, agresse, fait mal : où est passé le trait subtil du personnage, l'angle de vision de tel fait, les nuances de l'émotion, le poids exact d'un mot ? Imaginez la douleur qui vous perce le cœur en voyant conin ou pacholette, douces désignations de l'origine du monde, traduits par sexe de femme ou vulve, croupe devenant fesses. Fesses, une croupe de mulâtresse qui se respecte ? Jamais !
[...] J'ai des livres dans des langues étranges, du coréen au turcoman, du thaïlandais au macédonien, de l'albanais au persan et au mongol. L'autre jour j'ai reçu du Paraguay un exemplaire du conte du Chat et de l'Hirondelle, le titre m'enchante : Karai Mbarakaja, ça veut dire quoi ? Je ris tout seul, ravi, mais les plumes de la vanité ne tardent pas à tomber lorsque je me rends compte que, certainement, je suis meilleur écrivain en guarani qu'en portugais.

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Penser par sa propre tête coûte cher, on doit payer le prix fort. Qui se décide à le faire sera la cible des patrouilles féroces des idéologies, celles de droite et celles de gauche, plus les patrouilles volantes : il y a de tout et toutes sont implacables. Il se verra accusé, insulté, calomnié, honni, mis au pilori, crucifié. Néanmoins ça en vaut la peine, quel que soit le prix à payer, il sera bon marché : la liberté de penser par sa propre tête n'a pas de prix.

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Bahia, 1982 - les fromages

[...] Ça s'est passé il y a quelques années, quand les éditeurs Jean-Claude Lattès et Jean Rosenthal, ainsi que leurs excellentissimes épouses, débarquèrent à Bahia pour la première fois. [...]
Dans le hall, en tête de la troupe, Jean-Claude brandissait une baguette de pain français et une bouteille de château chalon, vin jaune de ma prédilection, il prononça un bref discours. Lorsque des Français rendent visite à des amis, ils apportent du pain, du vin et du fromage, ainsi faisons-nous, Françoise, Jean, Nicole et moi, en arrivant dans votre demeure à Bahia. Voici le pain -- il remit la baguette à Zélia --, voici le vin -- il me tendit la bouteille --, quant au fromage, le voici, il sortit un reçu de la douane, le camembert, le roquefort, le brie et le chèvre avaient été confisqués -- il est interdit de faire pénétrer des fromages au Brésil.
Jean-Claude avait expliqué en vain que le plateau de fromages m'était destiné. Courtois mais incorruptible, le douanier lui rit au nez : ça, on le sait, tous les fromages que nous saisissons sont destinés à Jorge Amado, tous, sans exception.

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Rio de Janeiro, 1946 - liberté religieuse

[...] Si je me flatte de quelque chose quand je pense aux deux ans que j'ai perdu au Parlement, c'est de l'amendement que j'ai présenté au Projet de Constitution (...), amendement qui, ayant été adopté, a garanti jusqu'à aujourd'hui la liberté de croyance au Brésil. [...]

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Rio de Janeiro, 1971 - l'agnostique

[...A propos de sa mère...] Baptisée, sans doute, mais sans guère de religion. Hormis les promesses à Santo Antônio, celui des objets perdus et retrouvés qu'elle appelait familièrement Tonio, elle n'avait pas de croyance à revendre. Sceptique, elle ne croyait pas à la vie éternelle, elle aimait celle que l'on vit sur terre, même limitée et vaine. Je suis bien son fils.

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Rio, 1947 - ressemblance

[...à propos de son fils...] Maria vient rendre visite à Zélia qui, la veille, avait donné le jour à un enfant, João Jorge.
Les infirmières vont chercher l'infant dans le berceau et l'amènent pour le bain en présence de l'heureuse mère. Elles défont les langes, plongent le petit dans l'eau tiède. L'actrice examine le corps du nouveau-né, elle s'exclame :
  - Regardez sa quiquette... Toute celle de son père.

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Bahia, 1928 - L'Académie des Rebelles

L'Académie des Rebelles fut fondée à Bahia en 1928 avec, comme objectif, de balayer toute la littérature du passé et d'inaugurer une ère nouvelle.
[...] Nous n'avons pas balayé de la littérature les mouvements du passé, nous n'avons pas enterré dans l'oubli les auteurs qui étaient les cibles privilégiés de notre virulence [...], mais sans doute avons-nous concouru de façon décisive à détourner les lettres bahianaises de la rhétorique, du style oratoire, bouffi de bellétrisme, pour leur donner un contenu national et social dans une réécriture de la langue parlée par les Brésiliens. Nous sommes allés au-delà de l'imprécation et de l'insolence, nous nous sentions brésiliens et bahianais, nous vivions avec le peuple dans une étroite proximité, avec lui nous avons construit, jeunes et libres dans les rues pauvres de Bahia.

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Paris,1974 - les roses

Pour un peu ma passion du football me faisait perdre l'amitié de Françoise Xenakis, si la romancière n'avait excusé avec bonne humeur mon refus abrupt du rendez-vous qu'elle me proposait pour m'interviewer :
  - A l'heure du match Brésil-Pologne ? C'est de la folie. Impossible.

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N'étant pas sportif, je n'ai pas de record à exhiber, aucun. Aucun ? Ce n'est pas si vrai, j'en détiens un et il n'est pas à mépriser, je l'exhibe donc : j'ai parcouru le Brésil de bout en bout en situation de prisonnier politique, peut-être ne suis-je pas le seul mais j'ai participé à ce championnat. [...]

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Moscou,1954 - le crapaud

[Au cours d'un dîner chez l'écrivain Ilya Ehrenbourg, auquel participe le chef de la Pravda...] Les murs du bureau de l'écrivain étaient couverts de dessins et de gravures de maîtres français, une collection splendide. Face à la table de travail une gravure de Picasso, Le Crapaud, une épreuve d'artiste avec une dédicace. En apercevant le tableau, ce crapaud difforme, désintégré, l'homme de la Pravda, théoricien du réalisme socialiste, frémit sur ses bases, il détourne les yeux de l'ignominie : c'est ce que les capitalistes appellent de l'art, s'exclame-t-il au bord de l'apoplexie. Camarade Ehrenbourg, comment pouvez-vous accrocher de telles turpitudes aux murs de votre appartement ? Et ce Picasso se dit communiste, c'est le comble !
Ilya interrompt la diatribe :
- Savez-vous, camarade, le titre de cette gravure, ce qu'elle représente ?
- Non, je ne sais pas... Ce que je sais...
- Elle représente l'impérialisme nord-américain.
L'idéologue s'humanise, considère à nouveau le tableau, hoche la tête, sauvé de l'infarctus, il fait son autocritique :
- L'impérialisme nord-américain? Maintenant je comprends, Picasso est membre du Parti français, n'est-ce pas ? Un vrai camarade, quel talent !

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Paris,1988 - quai de la Tournelle

Dans la marche dominicale du quai des Célestins jusqu'au petit restaurant chinois, rue du Sommerard, à proximité de la Sorbonne, nous allons lentement, Zélia et moi, savourant la beauté qui nous environne : dans la douce lumière d'automne, nous nous arrêtons devant les bouquinistes le long des quais de la Seine. Sur les ponts, des couples d'amoureux s'attardent pour un baiser, une caresse. Ainsi faisions-nous, Zélia et moi, en ce temps où nous habitions le Paris de la Rive gauche, des étudiants et des exilés [1948/1949]. Pourquoi ne pas le faire à nouveau, quarante après, alors que la Seine est toujours la Seine, que les ponts sont les mêmes et que la lumière d'automne n'a pas changé sur les tours de Notre-Dame, alors que nous sommes toujours amoureux ? Dans cette ville de Paris, les vieux aussi ont droit au baiser. [...]

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Je suis réellement maladroit, incapable, la liste des choses que tout le monde sait faire et dont je suis incapable est longue. Je ne donne ici que quelques exemples : je ne sais pas danser, chanter, siffler, nager, multiplier et diviser par plus de deux chiffres, employer les verbes, prononcer correctement, conduire une automobile (mais j'ai su aller à bicyclette avec un raisonnable équilibre). Je ne suis pas bon à grand chose.

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[...] Le livre, à mes yeux a une date -- dans sa conception, son écriture, son contenu, dans la création artistique et humaine --, une date qui correspond à la personnalité de l'auteur lorsqu'il l'a élaboré et écrit. Elle marque l'expérience acquise jusqu'alors, la position devant le monde et la vie, la manière de voir et de penser, les idéaux, l'idéologie, les limitations, les aspirations, elle désigne un homme en un temps et dans des circonstances qui ne se répéteront plus. [...]

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[...] En Chine, en feuilletant les journaux, j'ai compris ce qu'est la douleur d'être analphabète. [...]

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La suite ici.

2013/07/14

ANPéRo : La Cène (13/07/2013)


Littérature dégagée des aréoles
Douze étaient les apôtres au dernier repas du Christ, et douze aussi, pieusement réunis autour de leur taulier (longue vie à lui !), les z'ANPéRistes lors de la Grande-Messe d'hier soir. On savait déjà ces derniers fort goulus de matières solides et d'éléments liquides, amuse-bouche, spiritueux et autres bibines à bulles ou à mousse, mais Dieu qu’ils sont bavards lorsqu'ils se mettent à causer de concert : le Verbe haut et assuré, la parole débordante d'esprit, d'idées, d'imagination, ça pétille de partout, et c’est là qu’on regrette de ne pas avoir 6 paires d’oreilles en rab, d’autant qu’il y aurait de la place où les mettre, tout autour de la tête, en sautoir ou en collier, comme quoi la nature n’est pas si bien faite qu'on le dit, ou bien que l'adaptation de l'homme à son milieu n'est pas tout à fait finie, bref, pas moyen de raconter ce qui s’est dit, mais seulement ce qui s'est vu : deux bikers en cuir, dont un Géant-Nordique et un Merle-Moqueur, venus là à dos d'Harley, heureux veinards ; Silicon-Valley : un petit monsieur à la bouille avenante et malicieuse, avec un beau regard d'enfant qui s'étonne derrière des lunettes à verres carrés ; aussi un insondable, intarissable, inexhaustible Puits-de-Science-Infuse ; encore un Peace-and-Love, probable adepte du babacoolisme, voire même de la ganja : bermuda, mocassins en toile Denim et chemisette (à fleurs de cannabacées ?) par-dessus la ceinture ; et puis sa presque parfaite antithèse : un gars d'allure plutôt réservée, mais élégante et distinguée, façon british, un Mister-Lord en goguette... so what ? un Président-sans-Escorte, les yeux usés et le teint pâle, comme blanchit, sans doute un rongeur de papier, passant sa vie dans  les bibliothèques, sous la lumière des halogènes ; et enfin, soutenant le Patron à bout de bras, les incontournables piliers de bistrot, au nombre de cinq, pas moins que l'Islam. Sur le coup de 23h00, deux d'entre eux, deux mecs un peu barrés, faut le dire, causaient sur le trottoir de choses et d'autres lorsque apparue soudain, comme tombée du ciel, l'archangélique Lætitia : une sainte apparition qui mit sur le champ les deux impies en émoi. Pensez donc, une brune à la peau mâte, petite, presque menue, comme on les aime, une fille du Sud, méditerranéenne au moins pour moitié, donc avec du caractère, indépendante et fière, le sang chaud, le corps souple et délié, la langue aussi :
Nourritures terrestres
 - C'est encore ouvert, on peut entrer ? Je voudrais pas déranger...
 - Mais pas du tout, voyons ! Entrez donc, vous êtes la bienvenue !
 - Et 30% de remise à la caisse sur les bouquins d'occasions, faut pas rater l'affaire !
Tu parles d'une paire d'idiot : deux aboyeurs de foire surpris à faire la promo d'une boutique plutôt que de mettre en valeur, aux yeux de la Ravissante-Beauté, leur physique d'athlète et leur savante érudition. Quel manque d'à propos ! Quel excès d'amitié et de sollicitude envers le taulier, l'opportuniste, l'habile, l'ingrat, le matois taulier, qui avançait déjà ses pions sitôt la brebis entrée en ses murs :
 - On s'est pas déjà vus, mam'zelle ?
 - Ah ! quelle mémoire ! C'était il y a deux ans et vous n'avez pas oublié ?
 - Comment le pourrais-je !
 - Vous me flattez...
 - Non, non, c'est sincère, vraiment, je vous assure...
Sur le visage de l'exquise créature du bon dieu s'esquissa alors une moue dubitative, et on la vit un court instant hésiter à cataloguer son loustic dans le rayon des mémorialistes de génie ou dans celui des coureurs de jupons, mais :
 - Je m'en souviens comme d'hier, mademoiselle, nous avions longtemps discuté d'Ange Bastiani, le fabuleux auteur de polar, de son vrai nom Victor Marie Lepage.
Et c'était fichtre vrai ! Elle en convint aussitôt, un sourire d'extase aux lèvres, lequel lui allait d'ailleurs à ravir. Toutefois, encore un peu indécise à pénétrer plus avant dans le sanctum sanctorum, elle demanda :
Comme un péché
 - Puis-je entrer ne serait-ce qu'un moment ? Je ne voudrais pas gâcher votre soirée en vous imposant ma présence...
 - Écoutez, les livres sont nos amis les plus fidèles, et donc vous êtes ici entourée d'amis : il n'y a aucune raison de vous inquiéter, absolument aucune, croyez-moi.
 - Alors ça tombe bien, s'enhardit-elle, j'ai justement ici un livre qui cherche son ami…
Et elle sortit de son sac la première édition de Du rififi chez les femmes, d'Auguste Le Breton. Hélas, mais l'histoire aurait sans doute été trop belle, le taulier n'avait pas sous la main Du rififi chez les hommes, pour lui tenir compagnie.
 - Eh bien tant pis, fit-elle, légèrement dépitée.
 - Peut-être une autre fois... Revenez quand vous voulez !
 - Alors à bientôt...
Et la divine apparition s'en fut comme elle était venue : d'un grand coup d'ailes.

2013/07/12

Jorge Amado : Tocaia Grande (La face cachée)

Encore un p'tit chef-d'œuvre qui, à lui seul, aurait dû valoir à son auteur le Nobel qu'il n'a jamais reçu, va savoir pourquoi. D'autant qu'à la sortie de Tocaia, en 1984, l'année où l'Académie Royale récompensait Jaroslav Seifert (?), Amado avait déjà 70 ans passés et plus de vingt livres à son actif, servant tous la cause de l'humanité et faisant tous preuve d'un puissant idéal, conditions sine qua non à l'obtention du prix, enfin paraît-il. Oh, ce n'est pas tant qu'Amado courait après les honneurs, la gloire ou la célébrité, lesquelles lui étaient d'ailleurs acquises depuis fort longtemps, mais quand même : couronner de laurier et d'olivier cet enfant de Bahia aurait donné du baume au cœur à 135 millions de brésiliens à une époque où leurs conditions de vie n'étaient pas des plus faciles, doux euphémisme.

Toutes les illustrations sont de :
Floriano Teixeira (1923-2000)
Pas toujours aisée non plus la vie des habitants du bourg de Tocaia Grande, ainsi baptisé avant même que n'y soit sommairement bâtie la première masure, du temps des luttes sans merci entre fazendeiros pour la conquête des terres à cacao. Qu'y avait-il ici avant que les hommes ne s'y installent ? Un paysage idyllique, une terre encore sauvage, sans nom et à personne : quelques arpents inexploités au milieu desquels coulait l'eau claire d'une rivière, poussaient les papayers, paissaient les pécaris. En paix.

Un jour, sur la colline surplombant cet eldorado, les hommes de main d'un riche propriétaire foncier vinrent se mettre à l'affût derrière les rochers. Là, poignard à la ceinture et fusil en bandoulière, noyés sous les trombes d'eau d'un violent orage, ils surveillèrent patiemment la vallée, en contrebas, et quand arrivèrent à dos de mulet d'autres jagunços, au service d'un propriétaire rival, ils les visèrent à la tête, firent feu de concert et les achevèrent au couteau : 10 morts sur le tapis, aucun survivant. Une boucherie mûrement réfléchie et grassement payée ; un carnage résultant d'une Grande Embuscade : Tocaia Grande dans le sabir de Camões, et ainsi donc fut nommé l'endroit. Tout naturellement.

Les 10 cadavres, pour certains sauvagement mutilés, furent alors enterrés sur place, sans oraison ni prière, mais leurs sépultures, alignées côte à côte, formèrent une espèce de cimetière à ciel ouvert, et voilà quel fut le premier signe de civilisation laissé par l'homme sur la terre vierge de Tocaia Grande, qui n'était pour l'heure qu'un lieu-dit, pas même un hameau, rien que de la boue et du sang.

Or, si l'horreur et les atrocités de l'expédition meurtrière, transmises de bouche à oreille, attirèrent ici des curieux en mal d'émotions fortes — au point d'en faire l'étape incontournable d'un circuit quasiment touristique —, c'est néanmoins la beauté du site qui les incita tous, et de plus en plus nombreux, à y faire halte l'espace d'une ou deux nuits. Aussi le second signe d'une humanité en plein essor se manifesta-t-il bientôt sous la forme de cahutes en torchis, habitées par une poignée de prostituées livrant leur corps aux muletiers de passage et autres ouvriers des plantations voisines : de la sueur et du foutre.

Vinrent ensuite Fadul Abdala, un camelot d'Arabie qui, lassé de vadrouiller de par le sertão, décida d'implanter à Tocaia la première épicerie-buvette — bazar serait sans doute mieux approprié —, puis le nègre Castor Abduim, un forgeron surnommé Tison eut égard à la taille appréciable et appréciée de son outil ; et puis encore un maçon, un briquetier, un charpentier et tous leurs apprentis ; aussi des paysans sans terre et des éleveurs sans bêtes, ces derniers expropriés du Sergipe mais accueillis ici avec enthousiasme et chaleur. De sorte que le lieu-dit se transforma d'abord en hameau, ensuite en village, bourgade et enfin bourg, ainsi que l'avait prédit Natario da Fonseca, l'organisateur de la tuerie originelle, un indien visionnaire qui rêvait de voir s'élever une cité sur les lieux même de son forfait. C'est fait.

Homme de parole et d'honneur, de principes et de justice, honnête et droit malgré ses nombreux homicides, respecté autant que redouté, le capitaine Natario da Fonseca fait ici fonction d'autorité morale, de guide avisé. Et si les habitants viennent le consulter à tout propos, c'est uniquement parce qu'il en impose et non parce qu'il s'impose, aussi parce que ses conseils sont toujours simples et bons, qu'il est le premier à prêcher d'exemple et laisse tout un chacun comptable de ses actes devant son dieu ou sa propre conscience. Car, à Tocaia Grande, chaque citoyen est à la fois son juge, son gendarme et son législateur : nul besoin de mairie ni de maréchaussée, de tribunaux ni de paroisses d'aucune sorte, chacun va et vient à sa guise, en auto-gestion, avec sa croyance ou son incroyance.

A Tocaia Grande, libres sont les hommes, souveraines sont les femmes et collégiale l'éducation des enfants ; à Tocaia Grande tout ce qui porte plumes ou poils, bêtes à griffes, à bec, ongles, cornes, crête, carapace ou sabots, absolument tout ce qui vit et respire ici circule en totale liberté, y compris les étrangers de passage, lesquels sont toujours les bienvenus à la seule condition qu'ils respectent la collectivité, sinon gare à eux.

A Tocaia Grande, ce n'est pas la richesse ni le degré d'instruction qui font la grandeur d'un homme, mais ses valeurs cardinales : courage, ténacité, sollicitude, générosité... et c'est à travers ces dernières que chacun reconnaît ou non autrui comme son frère, qu'il soit d'origine indienne ou européenne, arabe ou africaine, peu importe.

A Tocaia Grande, on meurt et on accouche comme partout ailleurs, mais on y vit comme nulle part ailleurs, et l'on pourrait sûrement gloser là-dessus à l'infini. Qu'on sache seulement qu'on aime danser au son d'un accordéon, celui de Pedro Cigano, ou boire un grand verre de tafia à la taverne de Fadul Abdala, sitôt après avoir sué sang et eau pour dompter la nature sauvage. Qu'on sache encore qu'on a surmonté non sans perte une épidémie de peste, puis lutté contre la rivière en crue, soudain déchaînée par des pluies diluviennes. Alors, oui, qu'on le sache et qu'on se le dise : à Tocaia Grande, chacun vendra chèrement sa peau pour défendre sa liberté contre les ingénieurs et les docteurs ès droit venus en conquérants de la ville d'Itabuna... mais laissant à leurs hommes de main le soin de se les salir. Au nom de la Loi.

Ci-dessous un court extrait de Tocaia Grande, lu par le comédien Feodor Atkine :

Ici le propos liminaire de l'auteur, pour introduire les choses sans trop les induire :

Je dis non quand tout le monde dit oui en chœur. Je veux découvrir et révéler la face cachée. Celle qui, prétendue infâme et dégradante, a été évacuée des manuels d'histoire. Je veux remonter au commencement renié, éprouver la consistance de la glaise pétrie de boue et de sang, capable de résister victorieusement à la violence, à l'ambition, à la petitesse, aux lois de l'homme civilisé. Je veux conter l'amour impur, avant que n'ait été élevé un autel à la vertu. Je dis non quand ils disent oui, c'est là mon seul engagement.

Et là le début de la fin, avec l'arrivée à Tocaia Grande des bergers du Saint-Office, chargés de remettre dans le droit chemin les brebis égarées :

Avec deux coffres de fer-blanc pour transporter les objets sacrés, les vêtements sacerdotaux, l'encens, l'eau bénite, le vin de messe et la parole de Dieu, la sainte mission arriva à Tocaia Grande alors que tout y était soumis à l'accablement écrasant de l'hiver : pluie fine, déprimante, chemins embourbés, périlleux, la clarté des jours qui diminuait, les nuits noires de plus en plus longues. Deux frères mendiants, en mission de catéchèse, descendaient des hautes vallées de la rivière aux Serpents. Sur toute l'étendue du bassin, au rythme du développement des plantations de cacao, des hameaux surgissaient, des villages se formaient, moins misérables certains que d'autres, mais tous, sans exception, vivaient dans l'iniquité et le péché.
[...] Dans la vallée de la rivière aux Serpents, le mépris de la morale était aussi total et absolu que l'absence de l'ordre. La mission d'instaurer ordre et morale, d'implanter la crainte de Dieu, frère Zygmunt ne l'avait pas reçue seulement du supérieur de la congrégation qui l'avait envoyé prêcher et convertir dans ces confins de la terre. Il l'avait reçue directement et irrévocablement de Jésus-Christ Notre Seigneur. Dans sa cellule solitaire, durant ses nuits blanches consacrées à la prière et au cilice, il se flagellait de verges pour dompter son corps, le libérer des attraits du monde, de l'idolâtrie et de la luxure. Unique ornement sur le mur nu, l'image du Cœur de Jésus, avec le sang qui coulait du Cœur sacré à cause des péchés commis contre la gloire de Dieu, cette image prenait vie et le sang se répandait, éclaboussant cuisses et ventre, fesses et buste du moine tourmenté. Jésus lui ordonnait de partir combattre le péché par le fer et par le feu, jusqu'à en extirper le moindre vestige.
Une illustration
de Mark Summers.
D'autres belles choses
à voir ici.
Au yeux de frère Zygmunt, notre sainte mère l'Eglise n'avait point de saint de plus grande vertu, digne de plus d'honneur et de plus grande dévotion que Torquemada, le grand inquisiteur d'Espagne et de Portugal : s'il n'avait pas été canonisé, cette injustice ne le rendait pas moins vénérable. Capitaine des cohortes de la vertu et de la doctrine, de l'armée de Dieu, c'est sous sa bannière que s'était enrôlé frère Zygmunt et qu'il partit en lutte sans merci contre les hérétiques, les dépravés et les anarchistes. La fureur des illuminés le soutenait. Le feu de l'enfer l'illuminait.
Au long de l'épuisante traversée, de hameau en hameau, les religieux avaient eu connaissance du renom de Tocaia Grande. Noir, sinistre renom. La localité la plus prospère de la vallée, et c'étaient l'impiété et le désordre qui régnaient là. A ce qu'on entendait conter, au milieu des gentils sans foi ni loi, sans dogmes et sans codes -- païens, concubins, assassins, catins --, il y avait aussi des nègres fétichistes et des Arabes mahométans. Le nom de l'endroit était déjà tout un programme. Traduit en termes bibliques, Tocaia Grande signifiait Sodome et Gomorrhe unies dans la damnation des sept péchés mortels.

PS: lecture conseillée aux amateurs de José Saramago (le Saramago de La Caverne, du Radeau de pierre ou de L'Evangile selon J-C).