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2014/11/30

ANPéRo vendredi 5 décembre 2014


Il y aura un ANPéRo le vendredi 5 décembre 2014 à la librairie Entropie, à partir de 18h30, 198 boulevard Voltaire, 75011 Paris (métro Charonne, ligne 9, ou lignes 56 et 76 en bus). De la seigneurie de Charonne, il reste un quartier, annexé à la capitale.

Un ANPéRo, c'est un rendez-vous amical, initialement d'amateurs de livres et d'auditeurs de radio. De collecteurs des passionnantes pépites de savoir radiophoniques, passant notamment la nuit, sur France Culture. Il y aura donc diffusion de Kultur Pop 26, le 26e opus des compilations huit-titres des génériques de France Culture. Il suffit de venir avec un peu de nourriture et de boisson à partager, au milieu de la caverne de livres de la librairie Entropie. Sans en renverser bien sûr, sinon libraire toujours faire ainsi... Qu'on se le dise !

Kultur Pop 26, zéro :
  • France Culture, Lecture d'un soir : Erik Satie, Air de l'ordre (Première pensée et sonneries de la rose croix)
  • France Culture, Le temps des libraires (Christophe Ono-Dit-Biot) : Astatke Mulatu, Yègellé Tezeta
  • France Culture, Les hommes aux semelles de vent (Aude-Emilie Judaïque) : Funki Porcini, Purrfect
  • France Culture, La grande table d'été, 2014 (Olivia Gesbert, Martin Quenehen) : Princess Chelsea, Monkey eats bananas
  • France Culture, La conversation scientifique (Etienne Klein) : Robert Marcel Lepage, La machine à lavis
  • France Culture, Interlude (nuits) : Wolfgang Amadeus Mozart, Piano Concerto No. 21 in C K467 2 Andante [Sir Neville Marriner and The Academy of St. Martin in the fields (Alfred Brendel)]
  • France Culture, Interlude (nuits) : Angelo Badalamenti, Dinner Party Pool Music
  • France Culture, On est tous dans le brouillard (Joseph Confavreux) : Torgue/Houppin, Salle d'espérance

2014/07/29

Livres de vacances


Les ouvrages et le taulier de la librairie sont toujours là pendant la période estivale. Il est temps de venir y acheter des livres. Que faire d'autre l'été humide et tiède à Paris ?


2014/01/13

La non-demande obituaire

Librairie Entropie (occasion, livres anciens), métro Charonne, Paris
"Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme, Ce beau matin d'été si doux". Entre :
la librairie Entropie se porte bien, merci, attente attentez à votre orthographe quand vous cherchez sur l'Internet.

2012/12/07

Peter Handke : Par les villages (extrait)

2013/07/08 : L'actualité théâtrale d'Avignon remet au goût du jour "Par les villages" de Peter Handke. Stanislas Nordey évoque la création de cette pièce : Gregor, Hans et Sophie, une histoire universelle d'héritage, infusée de la relecture par Peter Handke du théâtre d'Eschyle. La mesure des écarts que le temps et la condition sociale creuse entre les êtres. Entre des mondes dits ouvriers ou intellectuels, le passé et l'avenir qui point. "Par les villages" est un  poème dramatique. Joue le jeu.  Peter Handke a par ailleurs les honneurs de l'émission "A voix nue" (France Culture, Sandrine Treiner), en cinq épisodes :
Tandis que dans la Cour d’honneur du festival d’Avignon, Stanislas Nordey met en scène Par les villages, le poème dramatique de Peter Handke, l’auteur de L’Angoisse du gardien de but au moment du pénalty, dont Wim Wenders fit un film, La Chevauchée sur le lac de Constance, La Femme gauchère ou La Nuit Morave est l’invité d’ «A voix nue». Né en 1942 en Autriche, dans le Land de Carinthie, Peter Handke écrit en allemand mais vit en France depuis 23 ans dans les Hauts-de-Seine.

Dans un exergue à ses premières pièces de théâtre, publiées alors qu’il n’a que 24 ans, Peter Handke écrit : « elles ne veulent pas constituer une révolution, mais seulement rendre attentif ». Au cours de ces d’entretiens, nous pouvons entendre l’attention de Peter Handke aux lieux, aux gestes, aux enfants, au rythme des phrases et aux sentiments purs, naïfs - la joie ou le malheur - débarrassés de l’ironie. Il faut être sensible, très attentif aux détails et avoir de l’humour pour écrire ces trois essais : Essai sur la fatigue, Essai sur le Juke-box et Essai sur la journée réussie. En Allemagne, Peter Handke vient de publier un essai sur ce que l’on appelle le petit coin, qui n’est pas encore traduit en français.
1. L'Autriche
2. Le Théâtre
3. L'Amour
4. L’Épopée
5. La Marche

Et puis d'abord, un extrait vidéo à l'INA de "Par les villages", pièce de Peter Handke. Le 14/11/1983, mais non ma brave dame, mon brave monsieur, m.. brave autre, ça ne nous rajeunit pas. Un entretien de Claude Régy (metteur en scène) et une lecture de Christine Boisson. Mais le texte.
Spiele das Spiel. Gefährde die Arbeit noch mehr.
Sei nicht die Hauptperson. Such die Gegenüberstellung. Aber sei absichtslos.
Vermeide die Hintergedanken, Verschweige nichts. Sei weich und stark. Sei schlau, lass Dich ein und verachte den Sieg. Beobachte nicht, prüfe nicht, sondern bleib geistesgegenwärtig bereit für die zeichen. Sei erschütterbar. Zeig deine Augen, wink die andern ins Tiefe, sorge für den Raum und betrachte einen jeden in seinem Bild. Entscheide nur begeistert. Scheitere ruhig. Vor allem hab' Zeit und nimm Umwege. Lass dich ablenken. Mach sozusagen Urlaub. Überhör keinen Baum und kein Wasser. Kehr ein, wo du Lust hast und gönn dir die Sonne. Vergiss die Angehörigen, bestärke die Unbekannten, bück dich nach Nebensachen, weich aus in die Menschenleere, pfeif auf das Schicksalsdrama, missachte das Unglück, zerlach den Konflikt. Beweg dich in deinen Eigenfarben, bis du im Recht bist und das Rauschen der Blätter süss wird. Geh über die Dörfer. Ich folge dir nach.

Joue le jeu.
Menace le travail encore plus.
Ne sois pas le personnage principal.
Cherche la confrontation.
Mais n’aie pas d’intention.
Évite les arrière-pensées.
Ne tais rien.
Sois doux et fort.
Sois malin, interviens et méprise la victoire.
N’observe pas, n’examine pas, mais reste prêt pour les signes, vigilant.
Sois ébranlable.
Montre tes yeux, entraîne les autres dans ce qui est profond,
prends soin de l’espace
et considère chacun dans son image.
Ne décide qu’enthousiasmé.
Échoue avec tranquillité.
Surtout aie du temps et fais des détours.
Laisse-toi distraire.
Mets-toi pour ainsi dire en congé.
Ne néglige la voix d’aucun arbre, d’aucune eau.
Entre où tu as envie et accorde-toi le soleil.
Oublie ta famille, donne des forces aux inconnus,
penche-toi sur les détails, pars où il n’y a personne,
fous-toi du drame du destin, dédaigne le malheur,
apaise le conflit de ton rire.
Mets-toi dans tes couleurs, sois dans ton droit,
et que le bruit des feuilles devienne doux.

Passe par les villages, je te suis.

2012/12/02

José Saramago : Relevé de Terre

Si j’avais à qualifier la petite musique de José de Souza, dit Saramago, je la dirais médiévale : à mi-chemin entre le plain-chant d’un oratorio et la poésie profane d’un trouvère occitan. Puis, précisant davantage ma pensée, j’ajouterais peut-être ceci : une espèce de croisement entre Bach et Bernard de Ventadour : entre la Passion selon Saint Matthieu (interprétée par le philharmonique de Berlin) et Can vei la lauzeta (exécuté par l’Ensemble-Unicorn). Et puis, quand mon petit singe savant en aurait fini avec ses cabrioles, je dirais à peu près la même chose, mais de façon beaucoup plus sobre : lire Saramago, c’est comme écouter quelqu’un. Impression de se retrouver dans un café Maure, assis en face d’un vieux chibani à la langue bien pendue. Rien que lui et vous. Et le silence autour alors que la nuit tombe sur l’Alentejo. 

« Parler, c’est faire de la musique » dirait-il de sa voix grave et mélodieuse, où s’entremêleraient le gazouillis d’une alouette, le tic-tac d’une horloge et le babillage d’un enfant. Sur la table, outre deux verres de Vinho verde déjà bien entamés, se trouveraient également un épi de blé séché et une poignée de terre ocre amassée en tas. Ses dents crisseraient un peu : « Celui qui se tait autant que je me suis tu ne pourra mourir sans tout dire » Le peuple des opprimés parlerait ici à travers lui et donnerait à son murmure la puissance d’une clameur. « J’ai en mémoire ma traversée de la vie » Une mémoire encombrée de milliers d’ombres anonymes, qui auraient pour nom : Domingos, Maria, João, Joaquim, Alberto, Faustina, António, Requinta… Tous, le dos courbé sur la glèbe, du lever au coucher du soleil et du premier jour au dernier soir de leur vie. « Jerónimo Melrinho et Josefa Caixinha… » apparaîtraient deux vagues silhouettes à l’horizon, des humiliés parmi d’autres, oubliés comme tant d’autres, mais que les souvenirs impérissables d’un enfant ramèneraient à la vie. Rien qu’eux et nous. Et le silence alentour, alors que des trombes d’eau s’abattraient soudain sur l’Alentejo : « Il commença à pleuvoir sur eux vers la fin de l'après-midi… » ainsi débute l’histoire.

[…]

2012/11/24

Caïn

Après les Raisins de la colère, puis Arc-en-ciel, Nuages d’automne et Pluie d’été, eut lieu dans la bande de Gaza une nouvelle opération militaire, celle-ci poétiquement baptisée Plomb durci par le gouvernement d’Israël. 
Pour mémoire, cet ixième épisode du conflit israélo-palestinien dura trois longues semaines. Il fit 9 morts d’un côté et 1400 de l’autre côté, dont une centaine de femmes et 313 enfants de moins de seize ans. Un bilan macabre auquel il faut encore ajouter près de 6000 blessés, traduction : amputés... brûlés... défigurés… Meurtris à vie.
C’était il y a bientôt quatre ans, du 27 décembre 2008 au 18 janvier 2009, en mondiodiffusion et technicolor sur toutes les chaînes de télévision.

Boucherie… Massacre… Corrida… les mots qui viennent à l’esprit d’un homme de 87 ans, exilé à Lanzarote, au large des côtes africaines. Violence… Crimes... Tuerie… images en boucle sur son écran télé allumé jour et nuit. « Braoum ! » fait l’explosion d’une bombe à l’uranium appauvri en plein centre-ville. « Comme vous le voyez, l’armée israélienne a resserré son étau sur la ville de Gaza… » explique la voix-off du commentateur, cependant que la caméra s’attarde sur les ruines d’un pâté d’immeubles. « … l’aviation, quant à elle, poursuit ses bombardements…. » gros plan sur l’agonie d’une victime qu’une ambulance embarque au milieu des cris et des plaintes. INJUSTICE ! ce que voudrait crier le vieil homme à la face du monde si le souffle ne lui manquait pas déjà. « Intéressons-nous maintenant à l’actualité sportive de ce dimanche… » Quelque part sur la terre, un stade plein à craquer applaudit les prouesses d’un athlète courant après un ballon. L’obscénité de trop ! Le vieil homme est fatigué du spectacle des hommes ; si fatigué qu’il y a parfois des moments où l’envie devient immensément grande de s’abandonner au cancer qui lui ronge le sang. Mais non, décidément non ! Il luttera jusqu’au bout, sans jamais rien lâcher, droit et digne jusqu’au seuil de la mort. Et le voilà d’ailleurs qui se relève encore, mu par la seule force de sa colère, tant ses muscles anémiés peinent à le porter. Et le voilà encore qui déploie son corps décharné flottant désormais dans des vêtements bien trop grands pour lui. « L’homme s’efface au profit de son ombre, puis l’ombre deviendra songe… » ce qu’il murmure en se dirigeant à pas lents et glissés vers sa table de travail. Arrivé là, il s’assied, le dos calé contre un coussin, puis il empoigne une nouvelle fois sa plume et commence à noircir du papier.

Neuf mois plus tard, en octobre 2009, tandis qu’un rapport de l’ONU accusait de crimes de guerre l’Etat d’Israël, paraissait à Lisbonne le dernier ouvrage écrit par un vieil homme de 87 ans. Ce livre s’intitulait Caïn et portait la signature, ou plutôt la marque, de José Saramago.


Le cours des évènements a-t-il réellement guidé la main du prix Nobel de littérature 98 ? bien évidemment je l’ignore. Disons qu’il s’agit simplement de mon intime conviction, fondée sur le sentiment de sympathie que m’a toujours inspiré cet auteur atypique et profondément humain, c’est-à-dire ambigu. Ni tout à fait ceci, ni tout à fait cela. Idéalo-réaliste, ou pessimiste pétri d’espoir, Saramago est un oxymore ambulant en qui se côtoient lucidité et aveuglement. Pas simple, donc. Et pas moins complexe la lecture de Caïn (se faisant parfois passer pour Abel : le mal pour le bien).

En un peu moins de 200 pages, Saramago revisite ici l’Ancien testament à travers les pérégrinations de l’une de ses figures les plus emblématiques. Promenant son personnage au gré de sa fantaisie (massacre de Jéricho, souffrances de Job, destructions de Sodome, de Gomorrhe, de la tour de Babel…), il en profite pour dénoncer, avec humour et facétie, la violence présente dans de nombreux épisodes de la Bible. Enfin, ça c’est ce qu’on dit. Je préfère plutôt y voir l’ultime témoignage d’un écrivain sur le monde d’ici-bas. Je préfère imaginer un Saramago dressant l’inventaire de nos luttes fratricides et réaffirmant cependant sa foi dans l’humanité. Deo culpa :

« [Quelques jours avant le Déluge, s’adressant à deux anges,] Caïn demanda s’ils pensaient réellement qu’une fois exterminée cette humanité-ci, celle qui lui succéderait n’en viendrait pas à retomber dans les mêmes erreurs, les mêmes tentations, les mêmes égarements et les mêmes crimes, et ils répondirent :
Nous sommes seulement des anges, nous connaissons mal cette énigme que vous appelez nature humaine, mais pour répondre avec franchise, nous ne voyons pas très bien comment la deuxième expérience pourrait s’avérer satisfaisante alors que la première s’est achevée dans cet étalage de misères que nous avons sous les yeux, bref, à notre sincère avis d’anges et compte-tenu des preuves recueillies, les êtres humains ne méritent pas la vie.
Vraiment, vous trouvez que les êtres humains ne méritent pas la vie, demanda caïn, bouleversé.
Ce n’est pas ce que nous avons dit, ce que nous avons dit et que nous répétons, c’est que les êtres humains, vu la façon dont ils se sont comportés tout au long des temps connus, ne méritent pas la vie avec tout ce que, malgré ses côtés noirs, lesquels sont nombreux, elle a de beau, de grand, de merveilleux, répondit un des anges. […]
Que je sache, nous ne nous sommes jamais demandé si nous méritions ou non la vie, dit caïn.
Si vous aviez pensé à vous le demander, vous ne seriez peut-être pas sur le point de disparaître de la face de la terre.
Inutile de pleurer, on ne perdra pas grand-chose, répondit caïn, donnant libre cours à un pessimisme noir, apparu et conforté lors de voyages successifs dans les horreurs du passé et du futur. Si les enfants morts brûlés à Sodome n’étaient pas nés, ils n’auraient pas eu à pousser ces cris que j’ai entendus quand le feu et le soufre pleuvaient du ciel sur leurs têtes innocentes.
Leurs parents furent coupables, dit un des anges.
Ce n’était pas une raison pour punir leurs enfants.
L’erreur est de croire que la culpabilité sera comprise de la même façon par dieu et par les hommes, dit un des anges.
Dans le cas de Sodome, quelqu’un fut coupable, et ce fut dieu. »

Le livre est presque fini. L’histoire de Caïn et le combat de Saramago ne feront bientôt plus qu’un. L’homme est âgé, gravement malade, se sait condamné et proche de la fin. Encore quelques pages… quelques lignes… quelques mots… et cet ultime dialogue entre Saramago et Dieu, qui m’a personnellement bouleversé :

Caïn dit : Maintenant tu peux me tuer.
Dieu : Je ne peux pas. Dieu ne revient pas sur sa parole, tu mourras de mort naturelle sur la terre abandonnée et les oiseaux de proie viendront dévorer ta chair.
Caïn : Oui, après que toi tu m’auras d’abord dévoré l’esprit.
La réponse de dieu ne fut pas entendue, la réplique de caïn se perdit aussi. Le plus logique c’est qu’ils aient argumenté l’un contre l’autre encore souvent. Tout ce que l’on sait de science certaine, c’est qu’ils ont continué à discuter et qu’ils discutent toujours. L’histoire est terminée. Il n’y aura rien d’autre à raconter.

Et tout s’arrête là.

2012/11/18

Cannelloni, Macaroni, Pennacchioni, Tortellini…

Contrairement aux apparences, le Pennacchioni n’est pas une variété de pâtes à la semoule de blé dur, mais un dérivé de l’italien Pennacchio, signifiant panache. Furent donc surnommés Pennacchioni tous les Transalpins portant des plumes à leur galure ou, ce qui revient au même, ayant allure d’épouvantail. Voyez pas ? Une fiche du commissariat de la rue Ramponneau précise encore ceci :

             Prénom : Daniel
             Adresse : Belleville
             Profession : écrivain


Relu avec délectation La Petite Marchande de Prose, le troisième roman de la saga Malaussène. Me souvenais plus à quel point l’écriture de Pennac(chioni, de son vrai nom) était tout à la fois drôle, tendre, sensible, inventive et intelligente.
Si toute l’intrigue de cet épisode, forcément rocambolesque, s’articule autour du monde du livre, je crois cependant qu’on aurait tort de n’y voir qu’un feu d’artifice tiré à la gloire du roman, ainsi que le stipule un peu trop benoîtement la quatrième de couv’. L’histoire étant souvent double, celle de La Petite Marchande de Prose permet effectivement à Pennac d’évoquer et de partager son amour des livres et sa passion des mots, mais aussi de dénoncer, en creux, un univers dont il connaît l’envers du décor et ses coulisses à la Dallas : manuscrits volés, supercherie littéraire, combines éditoriales et plumitifs narcissiques. Voici donc quelques passages plutôt bien épicés.
D’abord, le portrait d’un écrivaillon tombant en pleurs dans les bras de Benjamin Malaussène, l’un des employés des Editions du Talion :
- On vous a refusé un manuscrit, n’est-ce pas ?
- Pour la sixième fois.
- Le même ?
De nouveau oui de la tête, qu’il décolle enfin de mon épaule. Puis, un hochement très lent :
- Je l’ai tellement retravaillé, si vous saviez, je le connais par cœur.
- Comment vous appelez-vous ?
Il m’a donné son nom, et j’ai aussitôt revu la tête hilare de la reine Zabo [la patronne] commentant le manuscrit en question : « Un type qui écrit des phrases du genre ‘’Pitié ! hoqueta-t-il à reculons’’, ou qui croit faire de l’humour en appelant Farfouillettes les Galeries Lafayette, et qui remet ça six fois de suite, imperturbable, pendant six ans, de quel genre de maladie prénatale souffre-t-il, Malaussène, vous pouvez me le dire ? »
Après l’écrivaillon, voici l’écrivain de renom :
[…] Les couloirs des Editions du Talion sont encombrés de premières personnes du singulier qui n’écrivent que pour devenir des troisièmes personnes publiques. Leur plume se fane et leur encre sèche dans le temps qu’ils perdent à courir les critiques et les maquilleuses. Ils sont gendelettres dès le premier éclair du premier flash et chopent des tics à force de poser de trois-quarts pour la postérité. Ceux-là n’écrivent pas pour écrire, mais pour avoir écrit – et qu’on se le dise […]
Bien évidemment, fruit de l’imagination et pures coïncidences sont les ressemblances du dénommé J.L.B. avec l’auteur à succès Paul-Loup Sulitzer : 
« J.L.B. [le personnage parle de lui à 3ème personne] est un écrivain d’un genre nouveau, monsieur Malaussène. Il tient plus de l’homme d’entreprise que de l’homme de plume. Or, son entreprise, précisément, c’est la plume. […] Dès mes premiers romans : Dernier baiser à Wall Street, Pactole, Dollar ou L’Enfant qui savait compter, j’ai creusé les fondations d’une école littéraire nouvelle que nous appellerons, si vous le voulez bien, le réalisme capitaliste. […] Notre monde est un monde de boutiquiers, monsieur Malaussène, et j’ai entrepris de donner à lire à tous les boutiquiers du monde ! Si les aristocrates, les ouvriers, les paysans, ont eu droit à leurs héros au cours des âges littéraires, les commerçants jamais ! […] Le lecteur que je vise n’est pas celui qui sait lire, mais celui qui sait compter. Or, tous les boutiquiers savent compter, et aucun romancier, jamais, n’en a fait une valeur romanesque. Moi, si ! Et je suis le premier. Résultat : deux cent vingt-cinq millions d’exemplaires vendus à travers le monde. J’ai élevé la comptabilité au niveau de l’épique, monsieur Malaussène. Il y a dans mes romans des énumérations de chiffres, des cascades de valeurs boursières, belles comme des charges de cavalerie. C’est une poétique à quoi les commerçants de tous poils sont sensibles. Le succès de J.L.B. tient à ce que j’ai enfin donné sa représentation mythique à la multitude mercantile. Grâce à moi les commerçants ont désormais leurs héros dans l’Olympe romanesque »
Cette très belle digression sur le parcours de la reine Zabo, devenue patronne des Editions du Talion : 
La reine Zabo est sortie du ruisseau pour régner sur un royaume de papier […] Il fallait la voir fermer les yeux, dilater les narines, aspirer une bibliothèque tout entière, et repérer par petites expirations les cinq exemplaires nominatifs en pur Japon sur des rayons bourrés de Verger, de Van Gelder, et de l’humble armée des Alfas. Elle ne se trompait jamais. Elle les classait à l’odeur, tous, papiers chiffons, toile, jute, fibre de coton, chanvre de Manille… […] Elle dissociait le parfum aérien de l’encre de la puissante animalité de la colle, puis en énonçait les composants un à un, jusqu’à retrouver le nom de l’artisan disparu qui produisait jadis cette merveille d’encre-là, et la date exacte du cru. […] Sur quoi, elle sortait le nom du moulin d’où venait le papier, le nom du seul imprimeur à utiliser cette combinaison d’ingrédients, et le titre du livre, et le nom de l’auteur, et la date de parution. […]
La scène qui suit se déroule une nuit durant laquelle le père de la petite Zabo baguenaudait dans le Faubourg Saint-Honoré. Après avoir assommé les deux arsouilles qui rouaient de coups un bourgeois en goguette, Papa Zabo aida ce dernier à se relever et, tandis qu’il le nettoyait, l’autre bégaya :
- Mon Loti, mon Loti...
Son estomac crachait des caillots, et parmi eux, ce seul mot :
- Mon Loti…
Il pleurait d’une autre douleur :
- Une édition originale, monsieur…[…] Un japon impérial…[…] Oh ! monsieur… monsieur… si vous saviez …
[…] Quand le Chauve [Papa Zabo] raconta l’aventure à sa fille, la gamine eut un de ses plus rares sourires :
- C’était un bibliophile.
- Un bibliophile ? demanda le Chauve.
- Un type qui préfère les livres à la littérature, expliqua l’enfant.
Le Chauve flottait.
- Pour ces gens-là, il n’y a que le papier qui compte, dit Zabo.
- Même s’il n’y rien d‘écrit dessus ?
- Même si ce sont des bêtises. Ils rangent les livres à l’abri de la lumière, ils ne les coupent pas, ils les caressent avec des gants fins, ils ne les lisent pas : ils les regardent.
Et cette dernière citation, formule saisissante de la reine Zabo :
- Je ne décourage plus aucune vocation ; si on avait donné le prix de Rome à Hitler, il n’aurait jamais fait de politique…


2012/11/16

Quelques liens sur Henri Guillemin

D’abord, pour qui n’a pas, au regard de sa propre histoire, les yeux qu’avaient Chimène pour Rodrigue, une belle série de conférences diffusées sur la Radio Télévision Suisse durant les années 60 et 70. Différents sujets y sont traités, tant historiques que littéraires (Pétain, Tolstoï, la Commune, Rousseau, Dreyfus, etc.). L’occasion d’apprécier ce narrateur hors-pair qu’était Henri Guillemin, et de le voir en image autant qu’en action, le mot n’est pas trop fort. C’est ici :


Ensuite, un lien sur lequel se trouvent regroupés, au format mp3, la quasi totalité de ce que l’on peut glaner sur le web (Robespierre, Jaurès, Danton, Voltaire, etc.). La qualité audio n’est pas toujours au rendez-vous, mais l’ensemble reste malgré tout parfaitement audible. C’est ici :


Et, enfin, pour tout ce qui concerne le papier, deux pistes : les bonnes librairies d’occasion (disons, au hasard, l’Entropie, 198 boulevard Voltaire) et la petite maison d’éditions Utovie, qui, tel Hercule rapportant les pommes d’or du jardin des Hespérides, eh oui ! réédite progressivement toute l’œuvre d’Henri Guillemin. C’est ici :