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2015/05/09

Ilya Ehrenbourg : La chute de Paris

Un réel travail de mémoire devrait davantage consister à évoquer les raisons de la défaite de juin 1940, plutôt qu'à célébrer en grande pompe la Victoire du 8 mai 1945. A quoi bon en effet se féliciter d'avoir triomphé des fascismes, si plus personne ne sait de quoi il s'agit, ni pourquoi et comment ils accédèrent au pouvoir, de Rome à Berlin en passant par Madrid et Paris. Et ce n'est pas non plus s'auto-flageller que de rappeler qu'en 1939 la moitié des Français réclamaient à l'Etat plus d'ordre et plus d'autorité ; aussi qu'une majeure partie des dirigeants de cette époque — hommes politiques de droite, intellectuels, brasseurs d'affaires — avaient des sympathies marquées pour Hitler, Franco ou Mussolini ; et enfin qu'il était devenu monnaie courante d'afficher ouvertement sa haine envers les juifs ou les métèques, aussi les francs-maçons, les fonctionnaires, les communistes, le Front populaire... tous accusés d'être à l'origine des maux dont souffrait la société d'alors. De sorte que l'avènement du régime de Vichy n'est rien moins que le fruit d’un malencontreux hasard, mais bien l'expression d'une volonté, sinon générale, du moins très majoritaire, ne jamais l'oublier.

Ce sont les cinq années parmi les plus troubles de notre histoire, de 1935 à 1940, que retrace ici l'écrivain soviétique Ilya Ehrenbourg dans ce livre écrit sur le vif alors qu'il résidait à Paris. Tous les principaux événements de la période y sont relatés de manière romancée, mais convaincante, avec en point central les accords de Munich et, au final, les prémisses de la Résistance à l'occupation nazie. On y retrouve quantité de personnages tirés des milieux les plus divers, de l'ouvrier d'usine au député-girouette, dont les attitudes évoluent au fil d'une histoire que tous contribuent à écrire à travers leurs actes ou leur passivité. Ce sont des gens comme vous et moi, avec leurs parts de courage et de conviction, de lâcheté et de compromission... A eux tous, ils dressent le portrait pas vraiment reluisant, mais fidèle, d'une France d'avant-guerre attirée par les sirènes du fascisme ; d'une France qui, ne sachant plus trop où se situait le bien et où se situait le mal, décida d'ouvrir sa porte à la bête immonde.
Et puis, lire la Chute de Paris, c'est aussi replonger en un temps pas si lointain où les rues étaient encore éclairées par des becs de gaz ; où l'on pouvait fumer sa gauldo dans un café en écoutant la TSF ; où les ouvriers et les employés, instruits de qui défendait leurs intérêts, ne défilaient pas le bras tendu au premier rang des ligues d'extrême-droite... mais plutôt le poing levé sous un drapeau rouge.

Ilya Ehrenbourg (1891- 1967)

Extraits :

1935 marqua pour la France un tournant. Le Front populaire, né au lendemain de l’émeute fasciste, devint le souffle, la colère, l’espoir du pays ; le 14 juillet et le 7 septembre — jour des funérailles de Barbusse — un million d’hommes emplirent les rues de Paris ; ils brûlaient du désir de combattre. On leur parlait des élections prochaines, des urnes où tout allait se décider ; mais ils serraient les poings d’impatience. Pour la première fois, le peuple voyait se dresser devant lui le spectre de la guerre ; l’Allemagne avait fait entrer ses troupes dans la Rhénanie limitrophe ; les Italiens soumettaient la malheureuse Ethiopie. La France était gouvernée par des hommes de rien qui craignaient, tout à la fois, les pays voisins et leur propre peuple. Ils se croyaient des stratèges astucieux ; ils disaient des douceurs aux Anglais, nullement sentimentaux, pour ensuite exciter Rome contre Londres. Ces sages étaient des naïfs ; l’un après l’autre, les petits États se détournaient de la France ; et l’heure n’était pas éloignée où elle allait rester seule. L’approche des élections préoccupait les ministres infiniment plus que les destinées du pays. Ils cherchaient à scinder le Front populaire. Les préfets achetaient les hésitants, intimidaient les pusillanimes. Chaque jour voyait naître de nouvelles organisations fascistes. Le soir, les fils de famille parcouraient les quartiers de la capitale au cri de : « À bas les sanctions ! À bas l’Angleterre ! Vive Mussolini ! » Dans les faubourgs ouvriers, on parlait de la révolution prochaine. Le petit bourgeois terrifié redoutait tout : la guerre civile et l’invasion allemande, les espions et les émigrés politiques, la prolongation du service militaire et les grèves.
À tous l’année nouvelle s’annonçait décisive.

***

Le financier Jacques Dessère frisait la cinquantaine : visage légèrement empâté, regard perçant sous les sourcils épais et plantés bas. Parfois ses bajoues, son dos voûté, son teint terreux, maladif, le faisaient paraître beaucoup plus âgé ; d'autres fois on lui aurait à peine donné quarante ans : il avait les mouvements d'un jeune homme, et dans les yeux une étonnante vivacité. Il négligeait sa mise, buvait sec et ne lâchait jamais sa pipe, courte et culottée.
A la différence des autres représentants de l'oligarchie d'argent, Dessère méprisait toute gloire spectaculaire ; il tenait à distance les reporters et les photographes, il se refusait obstinément aux gestes politiques, niait son influence sur les affaires de l'Etat, bien que sans son approbation aucun gouvernement n'eût pu tenir un mois. Dessère préférait rester dans la coulisse. Invisible, avec le concours d'hommes payés grassement et qui lui étaient dévoués, il dictait ses lois, donnait à la politique étrangère son orientation, faisait et défaisait les ministres.

***

La victoire du Front populaire avait jeté l'émoi parmi les philistins. On parlait de grèves imminentes, de crises, de désordres. Ces dames chuchotaient, angoissées : « Depuis ce jour-là, la bonne est d'une insolence !... » Les petits commerçants cachaient leurs marchandises. Les hauts fonctionnaires déclaraient dédaigneusement qu'ils n'obéiraient pas aux nouveaux ministres, ces « califes d'une heure ». Breteuil invita « tous les bons Français » à arborer à leurs fenêtres le drapeau national pour protester contre le Front populaire. Telles façades s'ornaient de drapeaux tricolores, telles autres de drapeaux rouges, et on eût dit que les pierres, de même que les hommes, allaient se jeter les unes sur les autres. Dans les milieux financiers régnait le désarroi ; on parlait de lourds impôts sur le capital, et même de nationalisation des banques. Les capitalistes se hâtaient de faire passer leur argent en Amérique...

***

La carrière diplomatique ne fut pas du goût de Lucien. A la vérité, ses obligations lui prenaient peu de temps, mais il ne savait que faire de ses loisirs. D'un oeil indifférent il regardait les somptueuses façades Renaissance, les étudiants et les mulets. Il ne pouvait vivre loin de Paris et de ses cafés, avec leurs discussions futiles ; loin des potins et des drames, qui lui étaient aussi familiers que son fume-cigarette ou que son lit. Et déjà Lucien se disposait à renoncer à ses beaux émoluments, lorsque les événements d'Espagne vinrent tout à coup l'accaparer. Une fois de plus, cet homme pareil aux signaux de la route que la lumière des phares semble allumer soudain, décida qu'il avait trouvé la vérité.
La rébellion passionna Lucien avant tout par ses effets extérieurs ; il lui semblait parfois assister à la représentation de quelques vieux mystère. Des hommes aux longs visages ascétiques tuaient et brûlaient les mécréants ; certains, brandissant la croix, se fiançaient à la mort ; de partout sortaient de ces êtres difformes : bossus, aveugles et innocents, qui pullulent en Espagne ; des femmes en mantille étreignaient des mitrailleurs et les éventails de dentelle se déployaient au-dessus des grenades. Tout cela était nouveau pour Lucien ; ce bariolage, cette absence de goût, cette emphase le séduisaient.
Il fit la connaissance d'un des dirigeants de la phalange, le major José Guarnez, maigre et taciturne. C'était un frénétique et pourtant un être froid. Il fusillait le jour et prêchait la nuit. Avec stupeur Lucien retrouvait chez cet officier espagnol ses pensées les plus secrètes. José parlait du caractère sacré de la hiérarchie, du sublime de l'inégalité, de la subordination de la foule à l'intelligence, au talent, à la volonté. Et Lucien se rappelait son humiliation à Paris, le butor de l'Humanité, la médiocrité de Pierre, de tous les Pierre, l’arithmétique électorale, sa supériorité méconnue de tous. Les phalangistes s'imposaient par le feu. José écrivait des pamphlets sans compter avec l'opinion des tailleurs ou des terrassiers. Lucien l'avait toujours dit : le vieux monde ne pourrait être renversé que par l'audace de quelques-uns — par un complot. Pour toute réponse, les communistes lui avaient ri au nez ; ils parlaient du l'éducation du peuple, de l'activité des masses. Ils vivaient dans le passé : Marx, la Commune, la démocratie, le progrès... Vieillerie que tout cela ! Ne voyaient-ils donc pas que le marxisme procède de la Déclaration des droits de l'homme, des Encyclopédistes, de la foi dans la science, de cette détestable idée que l'homme est naturellement bon. La société n'est pas un édifice carré comme cette maison, c'est une pyramide ! Le fascisme apporte des normes nouvelles : l'exaltation de la force physique ; au lieu de livres, des records sportifs ; au lieu de rapports et de débats, l'occupation armées des édifices gouvernementaux ; au lieu d'élections, des fusils-mitrailleurs.

***

Il y avait près de deux ans que le Front populaire avait triomphé. Comme disait Dessère, tout était rentré dans l'ordre. Les affaires allaient bien. Les usines étaient débordées de commandes. Dans les magasins les vendeuses ne suffisaient pas à la tâche. Les avis « A louer » avaient disparu : plus d'immeubles vacants. Les économistes saluaient la fin de la crise et prédisaient une longue période de prospérité.
Mais sous ce calme apparent couvait un mécontentement général. Les bourgeois n'avaient pas oublié les grève de juin ; ils ne pardonnaient pas au Front populaire la peur qu'ils avaient eue. Les 40 heures et les congés payés, voilà d'où venait tout le mal : ainsi parlaient non seulement les commensaux de M. Montigny, mais encore bien des petites gens sur la foi des journaux. Et la boutiquière, en annonçant à ses clientes que le savon avait encore renchéri de quatre sous, ne manquait pas d'ajouter : « Que voulez-vous ? Messieurs les ouvriers prennent les eaux !... » « Tas de feignants ! » grondait le fermier en déclarant ses revenus. Les « feignants », pour lui, c'était l'instituteur, les deux employés de la poste et les ouvriers du bourg voisin. A leur tour les ouvriers s'indignaient. La vie augmentait tous les jours et le relèvement des salaires qu'ils avaient arraché deux années auparavant, se trouvait annulé. A tout moment, des grèves éclataient. Les patrons ne cédaient pas. Au vu et au su de tous, les fascistes organisaient des détachements de combat, et les ouvriers se demandaient : « Qui donc nous défendra ? La police ? Elle n'attend qu'une occasion pour régler avec nous de vieux comptes ! » En Espagne, on se battait toujours ; mais la Catalogne était coupée de Madrid, et les ouvriers murmuraient, pleins de rancœur : « On les a livrés aux fascistes... » La trahison, telle une rouille, rongeait l'âme de la nation. Toute la presse parlait du danger de guerre. A Vienne, les divisions allemandes défilaient sur le Ring. On se perdait en conjectures : et maintenant, à qui le tour ? On s'alarmait, on discutait le soir dans les cafés, et puis on s'endormait paisiblement. Le printemps si extraordinairement froid de 1938 trouva Paris tranquille et désemparé, rassasié et mécontent.

***

Comme au début de la guerre en Espagne, Paris était partagé en deux camps. Le « pacifisme » triomphait aux Champs-Elysées : on y maudissait les horreurs de la guerre, on en appelait à l'humanité et même à la « fraternité ». Avec une facilité déconcertante, les gens oubliaient non seulement des paroles tout récemment prononcées, mais encore leurs antécédents, les traditions de leur milieu, les mythes de leur caste. La haine obtuse des « feignants » (c'est ainsi que les fascistes continuaient à appeler les ouvriers) dominait tout. Des officiers coloniaux qui avaient combattu dans le Rif, des durs-à-cuire qu'une vie humaine de plus ou de moins ne troublait guère, juraient maintenant leurs grands dieux que rien ne pouvait justifier une effusion de sang. Des académiciens qui hier encore exaltaient avec morgue la « France invincible » et ne juraient que par le maréchal Foch, affirmaient à présent qu'il était impossible que l'on s'embarquât dans la guerre : les Allemands n'avaient qu'à souffler et toute la ligne Maginot s'écroulerait comme un château de cartes. Et Breteuil, le Lorrain qui considérait comme la plus belle heure de sa vie celle où le premier détachement français était entré dans Metz, Breteuil disait : « La question des frontières passe à l'arrière-plan quand il s'agit de défendre notre civilisation occidentale contre les bolchéviks. » 
Les quartiers riches se vidaient rapidement : les villes d'eaux avaient été délaissées et les villégiateurs alarmés par les nouvelles des journaux avaient regagné la capitale ; mais une fois la mobilisation affichée, la ville fut plongée dans l'obscurité, les bourgeois recommencèrent à quitter Paris ; ils expédiaient leurs familles au loin. Et on vit se ranimer en cette saison insolite les plages et les hameaux dans la montagne [...]
Mais dans les quartiers populeux, on tenait d'autres propos. Là non plus, la guerre ne faisait plaisir à personne ; mais les hommes partaient en silence défendre leur patrie ; le pays était mis au pied du mur, on le savait ; et on ne voulait pas continuer à vivre ainsi.

***

Le gouvernement s'était fixé à Clermont-Ferrand, parce que tout autour ce ne sont que villes d'eaux avec hôtels confortables. Laval resta à Clermont ; les autres ministres avaient arrêté leur choix qui sur Vichy, qui sur le Mont-Dore, qui sur La Bourboule. Tessat jugea plus digne de choisir Royat : c'était là qu'on avait retenu des chambres pour le président de la République.
La spacieuse confiserie A la Marquise de Sévigné regorgeait de monde. Dans la rue les gens se pressaient, attendant qu'une petite table fût libre. Ce qui attirait les réfugiés à la confiserie, ce n'était pas tant le chocolat réputé que la société qui s'y réunissait : après les terribles épreuves traversées, il était agréable de rencontrer des amis, de se retrouver en pays de connaissance. On eût dit que tous les cafés des Champs-Elysées s'étaient donné rendez-vous ici : le Rond-Point et Marigny, le bar Carlton et le Fouquet's.
Madame Montigny, suffoquant de chaleur et de chagrin, racontait :
— Une semaine avant la catastrophe j'ai dû rentrer à Paris : mon mari avait une angine. Et puis nous avons eu bien du mal à repartir. Quel voyage affreux ! Près de Nevers il a fallu abandonner notre Cadillac : plus d'essence. Une espèce de filou nous a conduits jusqu'à Vichy. Mais j'espère que ma voiture est intacte.
A une autre table, un auteur dramatique en vogue se lamentait :
— La première avait été fixée au seize... Et le dix, tout à commencé... Maintenant on ne sait plus quand s'ouvrira la saison théâtrale...
Un boursier criait à son interlocuteur, un sourd qui tenait un cornet acoustique :
— Sans avoir les cours de New-York, il est difficile de dire quelque chose de précis. Mais, à votre place, j'attendrais pour vendre... Quand tout se calmera, ces valeurs remonteront.
Dessère entendait tous ces récits, ces lamentations, ces prophéties, et souriait amèrement. Ces gens n'avaient pas encore compris ce qui était arrivé ; ils croyaient qu'au bout d'une semaine ou d'un mois la vie d'autrefois reprendrait.

Ilya Ehrenbourg : La chute de Paris (1941)
Traduction d'Alice Orane et Marguerite Liénard (1944)
Aux Editions d'Hier et Aujourd'hui


2015/03/08

Rachel de Queiroz : Dôra, Doralina

« Sans se soucier de "faire de la littérature", Rachel de Queiroz écrit comme les femmes du Nordeste brodent ou tissent leurs amours » (Mario Carelli)

Tout comme Antônio Torres, Rachel de Queiroz vous pond des livres émouvants avec trois fois rien, si ce n'est son talent. Ici, le portrait d'une femme, Dôra Doralina, que la vie n'aura pas épargnée, c'est le moins que l'on puisse dire. D'abord la perte de son père lorsqu'elle était gamine, ensuite la tutelle d'une mère autoritaire et dominatrice, suivi d'un mariage de convenance avec un mari volage, puis un enfant mort-né, le décès de l'époux, et autres choses encore du même acabit, fin de la première partie. 
Dans la deuxième partie, Dôra Doralina, veuve de fraîche date et pas vraiment éplorée, se sent pousser des ailes. Coupant le cordon qui la relie malgré tout à sa mère, elle quitte la ferme où elle est née, a grandi et souffert, dans l'espoir de vivre enfin selon ses propres désirs. Pas si simple. Car c'est contre sa volonté profonde qu'elle se laisse finalement convaincre d'intégrer une troupe de théâtre amateur qui part en tournée à travers la province. Des mois durant, Dôra Doralina va donc se maquiller, se costumer, se travestir, pour jouer des pièces écrites par d'autres qu'elle-même et, pire, se produire devant un public qu'elle doit faire rire aux éclats alors qu'elle n'en a nulle envie, comme une allégorie de la vie et de ses faux-semblants. Pas vraiment son truc. Mais Dôra va aussi découvrir l'amour en la personne du capitaine de navire et trafiquant de pierres Asmodeu Lucas, fin de la seconde partie.
Et dans la troisième et dernière partie, Dôra Doralina nous raconte encore, outre la mort de sa mère, toutes les années passées avec Asmodeu, un homme qu'elle a passionnément aimé et qui l'a rendue heureuse, bien qu'il l'ait lui aussi dominée de la tête aux pieds, du moins jusqu'à ce que la fièvre typhoïde l'emporte à son tour, et qu'elle décide alors d'aller finir ses jours à la ferme où elle est née, a grandi et souffert, comme sa mère avant elle et la boucle est bouclée.

Dire que ce livre en trois parties, ou trois actes d'une même pièce, soit passionnant de bout en bout, non, sûrement pas, on y ressent même beaucoup d'ennui, mais c'est précisément, je crois, ce que souhaitait Rachel de Queiroz. Avec sa sécheresse d'écriture habituelle et un semblant d'histoire, elle illustre une nouvelle fois, par petites touches impressionnistes, sa vision de la vie qui n'est pas franchement des plus folichonnes et vous laisse même dans la bouche un sale goût d'amertume. C'est donc un livre qui fait mal pour peu qu'on arrive à le lire, le vivre et le subir, en entier et jusqu'au bout ; un livre de pas-grand-chose et qui pourtant, au final, libère en vous toute une puissance d'émotions négatives, comme éprouver au plus profond de soi, sur fond de solitude extrême, le sentiment de la brièveté d'une vie dont on n'aura maîtrisé ni le cours ni l'usage... A Soledade.

« Je ne suis pas un animal littéraire ! »
Rachel de Queiroz (1910-2003)

Extrait (quand Dôra Doralina, vieillissante, revient là où tout a commencé, dans sa fazenda) :

[...] Dans le monde entier, du Pará à Rio de Janeiro, c'était le seul endroit bien à moi. A moi la maison, dont les murs peints à la chaux avaient été salis par la vase de l'hiver précédent ; à moi l'étable aux clôtures qui avaient besoin d'être réparées ; à moi le petit reste de bétail.
[...] Ici, le matin, j'avais une écuelle de lait de ma vache, le reste de haricots de ma réserve avec du poulet pour le déjeuner, un œuf ou un poisson de l'étang ; je mangeais de ma pauvreté, mais je mangeais ce qui m'appartenait.
[...] Seu Bradini ne comprenait pas que, parmi les étrangers, je me trouvais enterrée, noyée, ensevelie, sans rien autour de moi, seule au milieu des autres, toute seule du lever au coucher du soleil, seule dans ma chambre et dans la rue, dans l'obscurité de la nuit et au milieu de la foule... Il ne comprenait pas ça.
A la fazenda, j'étais seule aussi, mais dans une sorte de solitude peuplée, une solitude que je connaissais, une solitude ancienne que je portais dans mon sang.


Rachel de Queiroz : Dôra, Doralina (1975) 
Traduction et présentation de Mario Carelli (1980) 
Aux Editions Stock

2015/01/09

Spacca : As barbas do imperador (BD)


Gros travail de Spacca pour cette BD adaptée du livre éponyme de Lilia Moritz Schwarcz et tout entière consacrée à missieur Pedro de Alcântara João Carlos Leopoldo Salvador Bibiano Francisco Xavier de Paula Leocádio Miguel Gabriel Rafael Gonzaga, mieux connu sous le nom de Pedro II, aussi surnommé par ses fans El Magnánimo, et plus significativement : dernier des monarques à avoir régné sur le Brésil, de 1831 à 1889, années durant lesquelles le pays s'est modernisé vitesse grand V, tout du moins ses principales villes :


Quoi d'autre ? Le développement des Arts et des Sciences, l'abolition de l'esclavage... et surtout, bien avant l'invention des dircoms, la mise en place, par Pedro II en personne, d'une stratégie de propagande censée promouvoir l'Empire et l'Empereur pour le siècle présent et les siècles futurs.
E depois ? La vingtaine de pages didactiques qui concluent cette BD, notamment l'article sur la photographie à la fin du XIXe siècle, la chronologie illustrée des principaux événements, aussi l'indispensable bibliographie et l'habituel making-of de l'auteur, le tout en langue portugaise, em Português muito complicado para mim, se você souber o que quero dizer...

Et voici donc, espécialement pour vous, un montage cousu-main de quelques vignettes pas vraiment représentatives de l'ouvrage, mais plutôt du talent de caricaturiste de João Spacca de Oliveira :



Deux caricaturistes caricaturés :
Rafael Bordallo Pinheiro (1846-1905)                                                       Angelo Agostini (1843-1910)


Spacca : As barbas do imperador - D. Pedro II, histoire d'un monarque en bande dessinée
Aux Editions Quadrinhos Na Cia © (2014)

2015/01/01

Paroles de Poilu : Lucien Bonnet (1881-????)

« Nous sommes correctement couverts, bien qu'habillés façon carnaval : pantalon de velours, gilet de tirailleur, veste de zouave et capote d'infanterie » (Lucien Bonnet, décembre 1914)

Si d'un strict point de vue historiographique l'hiver 1914-1915 est surtout marqué par la 1ère bataille de Champagne et par la trêve du 25 décembre, il constitue pour les combattants l'épisode sans doute le plus sentimentalement douloureux d'une guerre dont ils savent à présent qu'elle sera plus longue et plus meurtrière qu'ils ne le croyaient en quittant leur foyer. 
Et s'il est difficile de se figurer combien leur fut pénible ce premier Noël passé dans la boue glacée des tranchées, loin de leurs parents, de leur épouse, leurs enfants... il est non moins difficile d'imaginer comment ces derniers célébrèrent la nouvelle année en l'absence de l'être aimé. Mais on peut cependant essayer de s'en faire une idée, en parcourant les correspondances échangées durant cette période.

Sabre au clair et baïonnette au canon : illustration de la furia française, ou de la théorie dite de "l'offensive à outrance", pondue par de vieux généraux trop imbus d'eux-mêmes pour admettre qu'ils retardaient d'une guerre. 

Lucien Bonnet était natif de Boulogne, dans le département de la Seine, l'actuel 92, où il travaillait aux chiffres en tant qu'employé de bureau. Marié depuis deux ans à Antoinette Marie Fayet, dite "Toinon", et père d'un petit garçon qui n'avait pas encore fêté son premier anniversaire, le couple coulait des jours heureux dans son "petit intérieur cosy et fort confortable" du 60 route de Versailles, à Billancourt. 
Et puis, en août 1914, patatras ! Lucien doit rejoindre dare-dare son régiment, le 4ème Tirailleurs Indigènes, lequel régiment sera d'ailleurs souvent cité à l'ordre de l'Armée — avec Croix de guerre et tralala — et c'est dire aussi à quel point les hommes qui le composaient ont dû salement dérouiller. Bref, après cinq mois de combats plus qu'éprouvants, le caporal Lucien Bonnet profite d'un moment d'accalmie pour écrire à Toinon :
Puisieulx, 1er janvier 1915
 Ma chère Antoinette,
Voici la journée du 1er janvier passée. De tout le jour, je n'ai pas eu le courage d'écrire. J'étais avec toi et notre petit Maurice, t'accompagnant par la pensée dans les visites que tu as dû faire. J'espère, ma chère Antoinette, que tu as su être mon interprète auprès de chacun des membres de notre famille pour leur faire part des vœux de santé et de bonheur que je formule de grand cœur pour chacun d'eux à l'occasion de la nouvelle année, car tu dois bien penser que je n'ai pas du tout le cœur d'écrire à chacun en particulier.Il est sept heures du soir et je m'ennuie. Ma journée s'est passée bien tristement, surtout après celles encore plus tristes que nous venons de vivre. Nous sommes au repos depuis hier soir, à environ 3 kilomètres des lignes de feu, mais nous avons été fort éprouvés auparavant. Le 22 décembre nous avons fait une attaque contre les lignes allemandes. C'était, un peu prématurément, je crois, notre cadeau de Noël. Notre Compagnie, ce jour-là, n'a pas beaucoup souffert, mais un camarade et moi-même avons vu la mort de très près... Prématurée elle aussi, la fête du jour de l'An : sur un autre point que nous occupons, Messieurs les allemands se sont payés le luxe de faire sauter nos tranchées à la dynamite. Cela produit, je t'assure, un drôle d'effet que je ne puis décrire sur le papier. Ma Compagnie en a souffert et a été en partie décimée. Sur le petit groupe de quatre que nous étions, trois ont disparus ensevelis, dont un père de deux enfants, et vu l'amitié qui nous liait l'un à l'autre cela m'a fait beaucoup de peine.Enfin, ma chère petite Toinon, je veux espérer que cette maudite guerre sera bientôt terminée et que je pourrai alors revenir auprès de vous tous. C'est le seul souhait que je puisse actuellement formuler. Mes vœux pour toi et notre petit chérubin, tu les connais. Tu sais que ma pensée et mon cœur sont toujours avec vous et je ne saurais ici assez bien m'exprimer. Embrasse bien fort pour moi notre petit Maurice et sois, comme je te le dis en première page, mon interprète auprès des personnes de la famille auxquelles je n'aurai pas écrit à l'occasion de la nouvelle année.
Ton mari qui ne cesse de penser à vous et t'embrasse de tout cœur, 
Lucien Bonnet

(4ème Régiment de Tirailleurs Tunisiens - 2ème Compagnie - 1er Bataillon)

2013/10/13

oRéPNA (3102 erbotco 11)

L'ANP[é]Ro on en est revenu les mains pleines, les oreilles farcies et la tête à l'envers, à ne plus savoir sa gauche de sa droite. Y avait Tom à la guitare, Phil à la kéna et Guillaume au crachoir, un sacré bavard ! Y avait les habitués et les intermittents, des tronches connues et d'autres qu'on découvre, ceux qui disent qui viennent et qui le font, et ceux qui vous posent un lapin ! Y avait de quoi boire et de quoi manger, du salé, du sucré, du blanc et du rosé, au moins cinq ou six litres, de quoi nous réchauffer, parce qu'il faisait bigrement froid, j'en grelotte encore. Et puis y avait aussi Jacouille-la-Fripouille, un bonhomme attachant avec lequel j'ai fouillé les rayons de l'Entropie à la recherche de bandes-dessinées (Warnauts & Raives, Sylvain Vallée, Gibrat, etc), quatre BD que nous avons déniché ensemble, là, au 198 du boulevard Voltaire, et qui s'apprêtent à présent à prendre l'avion à destination de São-Paulo... Nous leur souhaitons un bon voyage et nous remercions ici Vincent avec lequel je me suis fini aux Bounty... sur un p'tit goût de Paradis.

2012/10/20

Charles-Maurice Chenu : Totoche


Totoche, prisonnier de guerre (Journal d’un chien à bord d’un tank) est un livre publié chez Plon en 1918, puis réédité en 1935, et devenu quasiment introuvable à ce jour, ce qui est bien dommage. L’auteur, Charles-Maurice Chenu, avocat de profession, a servi tout d’abord dans l’infanterie, puis dans un groupe de chars d’assaut qui n’en étaient alors qu’à leur début.

Dans cette courte fable, tantôt grave, tantôt drôle, mais toujours poignante, le lieutenant C.-M. Chenu prête sa voix à un chien prénommé Totoche. Les phrases de ce dernier sont concises, comme taillées dans le réel, à ras des tranchées, et si elles vont droit à l’essentiel, touchant à la fois le cœur et l’esprit, c’est sans doute que Totoche a les idées plus claires et plus distinctes que la plupart des hommes. Voici donc quelques-uns de ces aphorismes canins réservés à notre seul usage :

« Les sentiments des chiens, en matière de nationalités, n’ont pas l’absolutisme des sentiments humains »

« Au début du rapport, un gradé pousse un cri bref, qui déclenche chez les hommes un prodigieux fracas de talons. C’est ce bruyant entrechoquement des talons qu’on appelle la discipline. Lorsque les hommes ont des sabots, la discipline est magnifique »

« La collectivité déplorait hautement de n’avoir pas donné de coups et les individus se félicitaient intérieurement de n’en avoir pas reçu »

« Vous, au front, vous ne manquez de rien… 
- Il nous manque une distraction : celle de vous y voir »

« Les homards occupés à bouillir à l’américaine perdent leur sang-froid et distinguent mal le mécanisme de l’affaire où ils sont engagés. Le chef, au contraire, a la vue d’ensemble du déjeuner où ils auront leur place et leur rang»

« La vie des autres ne console pas toujours un homme de sa propre mort »

« L’expérience des autres est un objet de curiosité : elle n’est jamais un argument »

Le journal de Totoche n’est pas le récit de guerre le plus marquant qu’il m’ait été donné de lire, mais il est sans conteste possible l’un des plus originaux qui soit. A (re)découvrir, donc...

On trouvera ici une lettre inédite de Jeannine Marcou, la nièce de l'auteur.