Affichage des articles dont le libellé est livres occasion Paris. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est livres occasion Paris. Afficher tous les articles

2015/07/19

ANPéRo : Le Temps des libraires (17/07/2015)

Par un usage établi depuis bientôt trois ans, les ANPéRos de la librairie l'Entropie débouchaient jusqu'alors sur deux choses : une gueule de bois plutôt carabinée et un compte-rendu plus ou moins fidèle, mais toujours enthousiaste et joyeux. Nous avons ainsi dressé, au fil des ans, quelques portraits de convives, ou de clients de passage, et même (traîtreusement) rapporté quelques-unes de leurs paroles, enregistrements sonores à l'appui, sans doute histoire de mieux rendre l'ambiance, le climat, l'atmosphère, toutes choses autrement plus conformes à la réalité qu'un récit détaillé. On retrouvera donc cette fois-ci encore la bande-son de la soirée d'avant-hier, mais pour le compte-rendu... eh bien, le cœur n'y est plus vraiment.



Certes, comme d'habitude, les rires ont fusé et les saillies aussi, mais... mais un petit rien dans l'air, comme une pression d'atmosphère, a pesé lourdement sur chacun d'entre nous : ça sentait l'éclair et la foudre comme quand l'orage approche à grands pas. Ou la faillite. Car, sauf retournement de situation improbable, la librairie fermera définitivement ses portes d'ici tout au plus quelques semaines, la faute aux factures et aux loyers impayés, donc à l'implacable logique des chiffres et des bilans financiers, des choses qui comptent mais qui font chier, sûrement parce que nous aimerions que tout dure éternellement : le temps de l'amour, le temps des copains et de l'aventure... aussi le temps qui va et celui qui sommeille... sans oublier l'essentiel : le temps des libraires.



2015/05/16

ANPéRo : la Marche de l'Histoire (13/05/2015)



ULTIMATUM injonction AVERTISSEMENT mise en demeure ASSIGNATION préavis SOMMATION... A force de crier au loup, comme disait le p'tit père Ésope, plus personne n'y prête attention et pourtant un jour viendra où tout ça cessera par faute de clients LI-QUI-DA-TION. Et c'en sera alors fini des furetages au milieu des rayons : là où trônait depuis deux ou trois lustres une vieille édition cartonnée des lettres d'amour de monsieur de Beaumarchais à madame Houret, viendra... quoi ? Peut-être une profusion d'iPhone dernière génération, avec écran tactile et SMS illimités : "Tufékoi 2m1 ? Je t'M... Bizz". Ou bien encore une agence de voyage et donc, à la place des œuvres complètes de Nicolas Bouvier, mettons une semaine de vacances à Djerba, hôtel 4 étoiles au bord de la mer, animation en soirée, 323€ tout compris, boisson à volonté. Tu bandes ?
Terminées z'aussi les soirées z'arrosées où des gars que tu ne connaissais guère te parlaient, l'un des Sorcières de Salem comme s'il les avaient toutes parfaitement connues, l'autre des Jardins de l'Alhambra comme s'il y était né voilà de ça 600 ans et des brouettes. Mieux : à peine les pétarades du boulevard t'avaient-elles ramenées à la bruyante réalité de ton siècle, qu'un troisième olibrius se lançait quant à lui dans une lecture improvisée de Mme de Sévigné s'adressant à sa fille ("Je m'en vais vous mander une chose étonnante..."), puis clôturait sa lecture sur quelques pas d'un menuet allègrement dansé avec messire le taulier. Et tout ça te donnait la curieuse impression d'avoir les deux pieds profondément ancrés dans le passé, le momifié, le fossilisé... mais tout en assistant malgré tout à quelque chose de vivant, d'animé, d'amical... je veux dire : d'encore vivant et d'encore amical.
Aussi, pour rappeler qui nous étions à ceux qui seront, nous versons aux archives ces douze minuscules minutes d'une soirée de mai 2015 à la librairie l'Entropie :

 

2014/01/03

Jorge Amado : Mar Morto

« É  doce  morrer  no  mar... »  Dorival Caymmi & Jorge Amado)
« Se Deus quiser quando eu voltar do mar... » Dorival Caymmi & OrsonWelles)
« Quanta gente perdeu seus maridos seus filhos nas ondas do mar... » D.Caymmi)

Tout comme Hugo, Hemingway ou Melville, Jorge Amado a lui aussi écrit un beau livre sur la mer, ses mythes et ses réalités.
Le mythe c'est Iemanjà, l'une des plus grandes divinités afro-brésiliennes du candomblé, déesse des eaux salées et des marins, tout à la fois mère et épouse d'Orungà, le dieu de l'air, qu'elle conçut avec Aganju, celui de la terre ferme. L'histoire dit qu'aussitôt après avoir été engendré, Orungà, le fils, voyagea dans les airs et sur terre, mais que sa pensée ne pouvait quitter l'image de sa mère, cette magnifique souveraine du monde aquatique vers laquelle l'entraînaient irrépressiblement ses désirs, si bien qu'un jour, il ne put résister et la violenta. Alors Iemanjà s'enfuit et, dans sa fuite, ses seins se rompirent et ainsi surgirent les eaux (...), puis, de son ventre fécondé par son fils, naquirent les orixàs les plus redoutables, ceux qui commandent aux éclairs, aux tempêtes, aux tonnerres... Voilà pour le mythe. Quant à la réalité, elle est moins imagée mais non moins violente : quand le vent se lève au large des côtes atlantiques, que les vagues montent et que soudain l'orage éclate, alors Iemanjà ouvre bien grand ses bras pour accueillir en son sein sa ration de marins. Et, sur les quais du port de São Salvador battu par la pluie, nombreuses sont les femmes à venir attendre en vain leur mari, puis à pleurer leur disparition... avant de s'abandonner à la prostitution afin de subvenir à leurs besoins ainsi qu'à ceux de leurs enfants, jusqu'au jour où ces derniers s'en iront à leur tour affronter la mer et ses dangers.
Génération après génération c'est donc la même tragédie qui se répète inlassablement, la même vie précaire faite de pauvreté, de misère et de résignation, où chaque nouvelle année apporte avec elle son contingent de veuves et d'orphelins. Aussi le lecteur pressent-il dès les premières pages du roman le sort réservé par l'auteur à son personnage principal, Guma, dont le destin, tout comme celui de son père avant lui, sera de périr en mer par une nuit de tempête. Et s'il ne laissera guère de souvenirs dans la mémoire de son fils alors âgé d'à peine deux ans, en revanche, dans les bars louches du port de Bahia, on chantera encore longtemps sa légende, celle d'un marin valeureux ayant plus d'une fois bravé la mort et sauvé des vies au péril de la sienne. Quant à sa femme, la belle Livia, une fille de la terre qui n'aura jamais pu arracher Guma des bras de Iemanjà, elle incarnera tout à la fois l'espoir d'un monde meilleur et aussi la lutte contre les déterminismes sociaux auxquels semblent voués les gens de la mer depuis la nuit des temps.

Un très beau livre, au style empreint de lyrisme et de poésie, peuplé d'une bonne centaine de personnages, dont le vieux Francisco, le docteur Rodrigo, Dona Dulce, Rosa Palmeirão, Maria Clara, Maître Manuel, Chico Tristeza, Toufick, Haddad... et la patte d'Amado pour nous raconter, avec chaleur et sensibilité, l'histoire de chacun d'eux.

Extrait :

[...] Le fils commençait à marcher, jouait avec de petites barques que faisait le vieux Francisco. Abandonnés dans un coin, sans même un coup d’œil du gamin, gisaient le chemin de fer que Rodolfo avait apporté, le petit ours bon marché que Livia avait acheté, le pantin offert par la tante de Livia. La barque faite dans un morceau de mât que le vieux lui avait donnée valait plus que tout le reste. Dans le bassin où Livia lavait le linge, elle naviguait sous les regards enchantés du gosse et du vieillard. Elle voguait sans gouvernail, sans guide et, de ce fait, elle n'arrivait jamais au port ou s'arrêtait au milieu de l'eau, ou bien s'en allait à l'aventure. L'enfant parlait dans sa langue qui ressemblait à celle de Toufik, l'Arabe :
- Pépé, fais l'oraze !
Le vieux Francisco savait qu'il voulait que l'orage se déchaînât sur le bassin. Comme Iemanjà qui faisait fondre le vent sur la mer, le vieux Francisco gonflait ses joues et déchaînait le « nord-est » sur le bassin. La pauvre barque roulait sur elle-même, allait au gré du « vent », rapidement. L'enfant applaudissait de ses petites mains sales. Le vieux Francisco gonflait encore plus ses joues, faisait le vent plus fort, sifflait en imitant la chanson de mort du vent du nord-est. Les eaux du bassin, calmes comme celle d'un lac, s'agitaient, les vagues balayaient la barque qui finissait par s'emplir d'eau et sombrait lentement. L'enfant frappait des mains ; le vieux Francisco voyait toujours avec tristesse la barque aller au fond. Bien que ce fût un jouet, fait de ses propres mains, c'était de toutes façons un bateau qui sombrait. Les vagues du bassin se calmaient. Tout redevenait comme un lac. La barque, au fond, était couchée sur le côté, mais l'enfant plongeait la main dans le bassin et la retirait. Le jeu recommençait et l'enfant et le vieillard passaient ainsi leur soirée, penchés sur une mer en miniature, sur une chaloupe en réduction, sur la vraie destinée des bateaux et des hommes de la mer.

Jorge Amado : Mar Morto (1936)
Traduction : Noël-A. François
Préface de Thomas Gomez
Editions Flammarion