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2016/06/17

Je suis tombé par terre...

« Le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère. Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités, et ses imaginations pour des prophéties, est un fanatique novice qui donne de grandes espérances ; il pourra bientôt tuer pour l'amour de Dieu.
[...] Le plus grand exemple de fanatisme est celui des bourgeois de Paris qui coururent assassiner, égorger, jeter par les fenêtres, mettre en pièces, la nuit de la Saint-Barthélemy, leurs concitoyens qui n'allaient point à la messe. Guyon, Patouillet, Chaudon, Nonotte, l'ex-jésuite Paulian, ne sont que des fanatiques du coin de la rue, des misérables à qui on ne prend pas garde : mais un jour de Saint-Barthélemy ils feraient de grandes choses. 
Il y a des fanatiques de sang-froid : ce sont les juges qui condamnent à la mort ceux qui n'ont d'autre crime que de ne pas penser comme eux ; et ces juges-là sont d'autant plus coupables, d'autant plus dignes de l'exécration du genre humain, que, n'étant pas dans un accès de fureur comme les Clément, les Chastel, les Ravaillac, les Damiens, il semble qu'ils pourraient écouter la raison. 
Il n'est d'autre remède à cette maladie épidémique que l'esprit philosophique, qui, répandu de proche en proche, adoucit enfin les moeurs des hommes, et qui prévient les accès du mal ; car dès que ce mal fait des progrès, il faut fuir et attendre que l'air soit purifié. Les lois et la religion ne suffisent pas contre la peste des âmes ; la religion, loin d'être pour elles un aliment salutaire, se tourne en poison dans les cerveaux infectés. Ces misérables ont sans cesse présent à l'esprit l'exemple d'Aod qui assassine le roi Églon; de Judith qui coupe la tête d'Holopherne en couchant avec lui ; de Samuel qui hache en morceaux le roi Agag ; du prêtre Joad qui assassine sa reine à la porte aux chevaux, etc., etc., etc. Ils ne voient pas que ces exemples, qui sont respectables dans l'antiquité, sont abominables dans le temps présent : ils puisent leurs fureurs dans la religion même qui les condamne. 
Les lois sont encore très impuissantes contre ces accès de rage : c'est comme si vous lisiez un arrêt du conseil à un frénétique. Ces gens-là sont persuadés que l'esprit saint qui les pénètre est au-dessus des lois, que leur enthousiasme est la seule loi qu'ils doivent entendre. 
Que répondre à un homme qui vous dit qu'il aime mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, et qui en conséquence est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? 
Lorsqu'une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable. J'ai vu des convulsionnaires qui, en parlant des miracles de saint Pâris, s'échauffaient par degrés parmi eux : leurs yeux s'enflammaient, tout leur corps tremblait, la fureur défigurait leur visage, et ils auraient tué quiconque les eût contredits. 
Oui, je les ai vus ces convulsionnaires, je les ai vus tendre leurs membres et écumer. Ils criaient : « Il faut du sang ». Ils sont parvenus à faire assassiner leur roi par un laquais, et ils ont fini par ne crier que contre les philosophes. 
Ce sont presque toujours les fripons qui conduisent les fanatiques, et qui mettent le poignard entre leurs mains ; ils ressemblent à ce Vieux de la montagne qui faisait, dit-on, goûter les joies du paradis à des imbéciles, et qui leur promettait une éternité de ces plaisirs dont il leur avait donné un avant-goût, à condition qu'ils iraient assassiner tous ceux qu'il leur nommerait. Il n'y a eu qu'une seule religion dans le monde qui n'ait pas été souillée par le fanatisme, c'est celle des lettrés de la Chine. Les sectes des philosophes étaient non seulement exemptes de cette peste, mais elles en étaient le remède ; car l'effet de la philosophie est de rendre l'âme tranquille, et le fanatisme est incompatible avec la tranquillité. Si notre sainte religion a été si souvent corrompue par cette fureur infernale, c'est à la folie des hommes qu'il faut s'en prendre. » 

Sans doute la meilleure définition du Fanatisme, tirée du Dictionnaire philosophique portatif de monsieur François-Marie Arouet, dit Voltaire. Publié en 1764, du temps où l’Eglise catholique était encore la première force politique et religieuse, l'article souligne parfaitement les ravages auxquels conduisent toujours les croyances dès lors où elles gangrènent les esprits les plus faibles.


Quelques passages de cette citation lus par Jean-Louis Jacopin :


2015/11/15

Aux racines des préfixes: cultures d'Islam

"Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde"
fait-on dire à Albert Camus. Avant lui, Platon : 
"Un langage impropre n’est pas seulement défectueux en soi, mais encore il fait du mal aux âmes" (Phédon, LXIV).
C'est un peu l'actualité, la librairie Entropie étant sise au coin de la rue de Charonne et du boulevard Voltaire. Alors un mot, "islamisme". C'est un peu flou, des islams, il y en a plusieurs branches, et les suffixes en -isme ne signifient pas forcément un extrémisme. Nos médias sèment le trouble, en parlant d'un état qui serait islamique. Alors quoi ? Une islamicité, une islamitude ? 


Je propose d'être plus radical, c'est-à-dire de revenir aux racines, et après longue réflexion, à l'usage néologique de préfixes (notez le zeugma). D'abord, le mot méslamisme, pour son usage dévoyé, délétère ou mauvais (mésentente, mésalliance, mésusage, mésintelligence, messie). Puis mislamisme, pour ceux qui n'aiment pas ce concept, qui conspuent les humains qui se reconnaissent dans cette religion, ou qui s'en réclament (misogynie, misanthropie... non, pas misentropie, voyons). Le suffixe -phobie, c'est pour ceux qui en ont peur.. Il y en a, mais c'est un peu différent. 

Mais quid du préfixe méso-, qui désigne le milieu, l'intermédiaire, qui pourrait signaler un usage modéré de l'idée : mésoislamisme ? Et c'est ainsi qu'Allah est moyennement grand, pour reprendre Alexandre Vialatte à la médiane. Car le dessin de Mix & Remix qui m'inspire ici ne m'est pas retrouvable sur l'Internet. Je crois l'avoir vu dans Courrier International, illustrant un article de l'Hebdo de Lausanne, suite à l'élection de Recep Taiyp Erdogan en Turquie. Peut-être à celle de 2002. En mémoire, la légende dit "On a découvert l'islam modéré", et un personnage barbu et couvert, à la fenêtre d'un minaret, crie justement "Allah est moyennement grand".

Bien sûr, pas d'exclusivisme dans ce propos, ce travail de la langue s'applique à toute autre dérive extrémiste, d'inspiration politique, scientiste, religieuse...


En attendant, pour tenter de redonner un peu de sens, écoutez cette émission spéciale de Cultures d'Islam (dimanche 15 septembre 2015), Quelle réaction de la France, avec ses musulmans, face à Daesh ?Abdennour Bidar prend le débat avec courage, pertinence et profondeur.

Après les attentats de Paris, Abdennour Bidar reçoit Ghaleb Bencheikh, président de la Conférence mondiale des religions pour la paix et interroge le risque de "fièvre d'intolérance" qui pourrait s'abattre sur la France.

L'esprit du 11 janvier n'a pas cédé à la discorde, à la peur, et c'est un défi considérable qui lui est lancé. Mai si Paris ne s'est pas faite en un jour, elle ne se défera pas en un jour non plus : "C'est au pied du mur qu'on reconnait le maçon". La France saura-t-elle relever le défi qui lui est imposé de restaurer le lien de fraternité à l'heure où le monde entier la regarde ? Cette situation convoque la France et ses citoyens à une grande responsabilité éducative. Que faire avec les autres pour éviter que la discorde ne l'emporte ? Comment s'engager avec autrui et comment retisser du lien social là où il est déchiré ?