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2015/03/01

Jorge Amado : Best-Of (entretien avec moi-même)

Quand et comment avez-vous rencontré Jorge Amado ?

C'est une longue histoire... Tu sais sans doute que le chemin qu'emprunte un lecteur n'est pas le fruit du hasard, mais plutôt de sa curiosité. Les uns se précipitent avec avidité sur les derniers prix Machin, histoire de voir de quoi ça cause afin de pouvoir en parler devant la machine à café... d'autres préfèrent explorer de fond en comble un genre ou un domaine particuliers, le romantisme, les polars, la S.F, n'importe. Quant à moi, je me laisse tout simplement guider par les auteurs, leurs ramifications... Je veux dire que si tu lis Depestre, comme ce fut mon cas, eh bien tu tombes nécessairement sur "J. Amado", soit par le biais d'une note en bas de page, soit par celui d'un clin d’œil amical qui éveille aussitôt ta curiosité, laquelle curiosité t'incite alors à acheter un premier Amado, puis un second, un troisième et ainsi de suite, moyennant quoi de nouvelles perspectives de lecture s'ouvriront bientôt devant toi, comme celle de poursuivre la route avec Pablo Neruda, Ilya Ehrenburg, Anna Seghers... ou bien encore celle d'étudier la "littérature brésilienne", mais c'est une autre histoire.
Et donc, en février 2013, j'ai lu la Boutique aux miracles, un livre à la fois drôle et sérieux — puisqu'il est question de cette bêtise infinie qu'est le racisme — en même temps qu'une espèce de guide touristique où l'on découvre un univers qui nous est foncièrement étranger, avec son folklore, ses mythes, tout son vocabulaire exotique : salgadinhos, macumba, candomblé, tereiros, cachaça... Bref, j'ai avalé tout ça d'un seul trait, puis j'ai dévoré l'oeuvre entière.

Avant d'aborder l'oeuvre de Jorge Amado, peux-tu nous parler de sa vie en deux ou trois mots ?

Un roman-fleuve.

Et moins succinctement ?

Je dirais que la biographie du bonhomme comporte certains éléments permettant de mieux apprécier la complexion de l'écrivain. Savoir qu'il est né en 1912, soit une vingtaine d'années seulement après l'abolition de l'esclavage et la proclamation de la République brésilienne — donc au sein d'une société encore baignée d'archaïsmes et de préjugés de toutes sortes — puis qu'il a grandi dans un monde où la force primait sur le droit et où la violence n'était pas l'exception mais la règle : coups de feu, embuscade au coin du bois, règlements de comptes, crues dévastatrices, épidémies de variole meurtrières, voilà, entre autres choses, de quoi fut témoin Jorge Amado dès son plus jeune âge, y compris dans la fazenda de son père, un petit planteur de cacao qui dormait toujours la main posée sur la crosse d'un fusil.

En somme, toute l'enfance d'Amado est ponctuée d'évènements tragiques.

Absolument ! Et il en fera d'ailleurs l'une des matières premières de ses livres.

Ceci explique sans doute également pourquoi la mort y est omniprésente.

Oui, mais pas d'égale manière. Par exemple, si tu prends Suor, l'un de ses premiers romans (1934), ou Les chemins de la faim (1946), la mort y est d'autant plus poignante et dramatique qu'elle découle de la misère sociale... mais dans Quinquin (1961), ou Dona Flor (1966), elle est traitée de manière humoristique et presque joyeuse. C'est un retournement complet, un peu comme si Victor Hugo se mettait tout à coup à faire du François Villon, ou comme si Zola passait de Germinal à Pantagruel. Pourquoi ce revirement ? Eh bien on peut supposer qu'après trois longues décennies de combats politiques menés en première ligne, Jorge Amado, qui frisait alors la cinquantaine, a éprouvé le besoin de souffler un peu, de mieux savourer la vie et l'instant présent.

Un changement de paradigme que tu sembles donc associer à sa rupture d'avec le Parti Communiste vers la fin des années cinquante.

Insinuerais-tu que les communistes manquent d'humour ?

Je dis simplement, et sans vouloir t'offenser, que la fantaisie n'est pas ce qui les caractérise le mieux...

Possible en effet qu'ils prennent la vie un peu trop au sérieux et que leur vision du monde ne soit pas des plus réjouissante, c'est vrai, mais, en même temps, la misère, les souffrances, l'injustice... leur credo politique est une réalité qui, permets-moi de te le dire, ne prête pas vraiment à la rigolade ou aux compromis, mais plutôt à l'insurrection. En fait, ce qui empêche un communiste d'être pleinement heureux, vois-tu, c'est le malheur des autres, et un malheur qu'il perçoit avec d'autant plus d'acuité qu'il est persuadé d'avoir les moyens d'y remédier. 

Mais l'Histoire a démontré le contraire !

Tous les "ismes" au pouvoir, qu'ils s'appellent communisme, capitalisme ou libéral-socialisme, tous ont démontré, et démontrent encore, leur incapacité à faire le bonheur du peuple, du moins durablement. Mais on peut cependant souligner qu'entre le début des années 30 et celui des années 60, les conditions de vie des masses laborieuses se sont quand même sensiblement améliorées, non pas par l'opération du Saint-Esprit, mais grâce aux combats d'hommes-de-gauche tels que Jorge Amado, il est bon de le rappeler. Et même après 1956, l'année de la "rupture", il a continué à défendre les mêmes causes que par le passé, mais d'une autre façon, de manière beaucoup plus détachée, moins partisane, et donc plus amadienne, au sens où, enfin libéré des contraintes artistiques du Parti, l'écrivain se permet de dire ce qu'il veut... comme il veut... quand il veut. Et on peut d'ailleurs rappeler ici une anecdote révélatrice d'une personnalité au caractère pas franchement compatible avec la discipline du PC : c'était en 1925, Jorge Amado avait alors 13 ans et était pensionnaire d'un collège jésuite aux règles non moins strictes et sévères que celles du Komintern. S'y sentant à l'étroit comme entre les quatre murs d'une prison, le jeune adolescent implorait instamment ses parents de l'en sortir, mais rien n'y faisait. Rien ! Aussi décida-t-il un beau jour de s'enfuir et de prendre la route, tout seul et à pied, direction le Sergipe où logeait son grand-père paternel. Sa fugue, longue de trois mois et 300km, de Bahia à Itaporanga, démontre assez bien, je crois, un goût prononcé pour la liberté et le vagabondage, deux penchants mieux en phase avec les concepts anarchistes qu'avec les pratiques communistes à la mode de Staline.

Une erreur d'orientation ?

En quelque sorte, oui. Disons que son engagement politique a répondu à la nécessité du moment et, qu'aveuglé par l'espoir peut-être insensé de changer le monde, il a sans doute été naïf mais sincère, sillonnant le monde et ses congrès en faveur de la paix, de la justice sociale, de l'union des peuples, etc... et n'hésitant pas à donner de sa personne quoiqu'il lui en coûtât — l'exil et la prison. Oui ! tu peux creuser la bio d'Amado de fond en comble, jamais tu n'y trouveras rien dont il ne puisse être fier, au contraire. Par exemple, en 1946, jeune élu député communiste de 36 ans, et bien qu'étant profondément athée, il fait voter par la nouvelle Assemblée une loi garantissant à tous la liberté de culte, permettant ainsi aux afro-brésiliens de pratiquer le Candomblé sans plus risquer la persécution. Tout Amado est là, dans cette ouverture d'esprit peu commune, propre aux grands humanistes et aux grands philanthropes...

Dans la lignée d'un Camus ?

Oh ! plutôt dans celle d'Eulália, dite Lalu, et João, ses parents. Jorge Amado n'est pas un intellectuel féru d'équations philosophiques, pas du tout. Son truc, ou ses préoccupations, sont exactement les mêmes que celles du "petit peuple" dans lequel il se fond en toute modestie, malgré ses études supérieures, son diplôme d'avocat et sa notoriété. L'humanisme d'Amado est po-pu-lai-re, en ceci que sa culture s'enracine dans le monde ouvrier dont il est issu et duquel, fidèle aux origines, il tire son amour des choses simples et vraies : plutôt les chansons d'un Dorival Caymmi que les élucubrations sérielles d'un Pierre Boulez, par exemple. Et ne pas oublier non plus qu'Amado a été formé en partie à l'école de la rue, quand, pas plus haut que trois pommes, il accompagnait son oncle dans les salles de jeux, les maisons de passes ou les cabarets d'Ilhéus. C'est là, plus qu'ailleurs encore, que l'enfant a fait ses premières classes, découvrant la vie au milieu des putes et des vagabonds, parmi les boit-sans-soif et les voyous, toujours entouré de leur affection, de leur tendre humanité, puis la leur rendant plus tard, lorsque, devenu écrivain, il fera d'eux tous des personnages positifs.

Tu dis "plus tard", mais Jorge Amado a publié très jeune, non ?

Jeunissime ! Peu après son escapade à travers le sertão, ses parents décident de lui lâcher la bride, d'abord en l'inscrivant dans un collège beaucoup plus libéral que le précédent, ensuite en l'autorisant à s'installer au cœur même du vieux quartier populaire du Pelourinho, sur les hauteurs de Bahia. Pour Jorge Amado commence alors une nouvelle vie, faite d'études et d'apprentissages, certes, mais aussi de folle bohème avec la bande d'adolescents rimbaldiens qui partagent avec lui la passion des Lettres et des virées nocturnes. Et puis, pour répondre à ta question, c'est également durant cette période que commencent à paraître dans un journal local les premières chroniques d'un gamin d'à peine 15 ans nommé Jorge Amado de Faria. Quant à son premier roman, Le pays du carnaval, il sortira quatre ans plus tard, soit à 19 ans !

Le début d'une longue série...

Plutôt, oui, puisque s'ensuivront une trentaine de livres, essentiellement des romans, tous publiés entre 1931 et 1997, donc reflétant la société des "années 30", puis celle des années 40, 50... jusqu'à nos jours ou presque. Plonger dans l'oeuvre amadienne, c'est comme s'embarquer pour un long voyage à travers l'histoire et pas seulement "brésilienne", malgré qu'elle soit parfois qualifiée, par des gens qui ne l'ont pas lue, d'oeuvre régionaliste. Le décor est brésilien, ça oui, et le folklore est omniprésent, notamment le candomblé ou la gastronomie, mais les thèmes évoqués, eux, sont universels : exploitation de l'homme par l'homme, délinquance juvénile, immigration, racisme, écologie, libération sexuelle, féminisme, etc. Dans n'importe lequel de ses livres, Amado traite toujours au moins un aspect social du "vivre ensemble", et il le fait tantôt avec gravité, tantôt avec légèreté, ce qui déconcerte la plupart des critiques littéraires...

Lesquels critiques lui ont quand même réservé un accueil des plus favorable.

Oui et non. En fait, ils tendent à scinder l'oeuvre en deux comme un pâté en croûte. Par exemple, pour un critique du Figaro hyper-allergique à la notion de lutte des classes, des livres engagés tels que Suor ou Cacao sont disqualifiés d'emblée, puis, par réflexe immuno-protecteur, taxés d'être manichéens parce qu'il y est simplement question d'oppression, donc d'oppresseurs et d'opprimés, tu vois...
A contrario, une critique d'inspiration gauchiste peut reprocher à Jorge Amado la trop grande légèreté d'un Vieux Marin, d'une Gabriela ou encore d'une Dona Flor, et ne pas hésiter à accuser l'auteur de s'être embourgeoisé, devenant de ce fait indifférent au malheur des autres... 
Il y a aussi les puristes de la littérature, ces précieux ridicules qui trouvent les phrases d'Amado mal tournées, son vocabulaire insuffisamment recherché, sa syntaxe approximative, ses personnages peu crédibles... ses romans bâclés.
Et puis il y a les lecteurs, tous ceux qui se reconnaissent dans ses livres ou ses personnages, aussi imparfaits soient-ils, parce qu'ils partagent avec eux une même façon d'être, de voir et de sentir, et donc qu'ils sont à leur image ainsi qu'à celle de l'auteur : à la fois désinvolte et sérieux, superficiel et profond, médiocre et génial... capable du meilleur comme du pire. Oui, Jorge Amado écrit dans un style accessible au plus grand nombre, et alors ? C'est un conteur d'histoire : sa lecture est facile, sans être stupide, et elle est variée, c'est tant mieux ! pour l'apprécier il ne suffit que d'une chose : aimer la prose vagabonde et souvent luxuriante, agrémentée de personnages comme s'il en pleuvait. Une anthologie de Paulo Tavares (Criaturas) en a d'ailleurs recensé pas moins de 3358, parmi lesquels des portraits de femmes inoubliables, telle que Tereza Batista, et quelques fameux loustics : Mané-la-Peste, Zé-la-Crevette, S'la-Coule-Douce, Chico-la-Graisse, Patte-Molle, Chéri-du-Bon-Dieu, José-la-Fouine, Pue-le-Bouc, N'a-Qu'une-Couille, etc. Surnommer les gens, voilà encore une pratique typiquement populaire par laquelle le peuple reconnaît comme l'un des siens celui qui s'y adonne.

Mais n'est-ce pas justement en vertu de cette "popularité" que le Prix Nobel lui a toujours été refusé ?

Je ne sais pas... En fait, on peut discuter à l'infini de savoir si Jorge Amado méritait ou non son Nobel, mais que l'Académie suédoise n'ait jamais honoré aucun écrivain brésilien, ça c'est incroyable ! On le sait peu par chez nous, mais le Brésil est vraiment un grandissime pays de littérature, avec des auteurs à mon sens injustement dédaignés par le public européen, lequel public a de ce pays une vision encore très archétypale : futebol, carnaval, bossa-nova, Corcovado et bimbos des plages. A la trappe, les Carlos Drummond de Andrade, les Graciliano Ramos, Guimarães Rosa, João Ubaldo Ribeiro, Clarice Lispector, Rachel de Queiroz, Érico Veríssimo et tant d'autres... Quand je pense qu'il y a à peine deux ans, j'ignorais jusqu'à leur nom...

Tu les a découverts grâce à Jorge Amado ?

Oui, petit à petit et pas à pas, en parcourant son oeuvre comme on parcoure et découvre un pays.

Une dernière question : quel mot résume le mieux cette oeuvre, selon toi ?

La Liberté, sans hésitation. Et peut-être aussi l'amitié.

(1912-2001)

Pour un tour d'horizon de l'oeuvre complète de Jorge Amado, on trouvera de-ci de-là sur ce blog des extraits de livres accompagnés d'avis pas toujours éclairés. On pourra aussi découvrir cet auteur en tapant dans la douzaine d'ouvrages listés ci-dessous. C'est une sélection, donc forcément subjective, mais qui me semble toutefois aussi représentative que possible de l'étendue de son talent :

1935 : Bahia de tous les saints
Le premier "grand livre" de Jorge Amado, encensé à juste titre par Albert Camus dans l'Alger républicain, en 1939. Un roman sans temps mort, au style très épuré, retraçant les mille aventures tragi-comiques du nègre Antonio Balduino, de son enfance jusqu'à l'âge adulte : l'histoire d'une prise de conscience politique et de tout ce qui s'ensuit. (très touchant)

1937 : Capitaines des sables
Un sujet sensible, la délinquance juvénile, vue par quelqu'un qui la connaît plutôt bien. Dans un hangar désaffecté du port de Bahia, des adolescents livrés à eux-mêmes vivent de petits larcins. D'où viennent-ils et qui sont-il ? Comment la bonne société les perçoit ? Qui les aide et qui les rejette ? (beaucoup d'émotion et de tendresse, mâtinées d'un peu de drôlerie)

1942 : Terre violente (Les terres du bout du monde)
L'un des quatre ou cinq livres de Jorge Amado dans lesquels il retrace la saga de l'or jaune du Brésil : le cacao. Ici, une histoire inspirée de faits réels qui raconte les sanglantes rivalités opposant entre elles des familles de fazendeiros pour la conquête de nouvelles terres à exploiter. (épique)

1946 : Les chemins de la faim
Sans doute le plus violent, le plus dur et le plus fort de ses romans, illustrant le drame des populations contraintes à fuir la sécheresse du Nordeste pour émigrer à Rio ou à São Paulo, où elles espèrent trouver de quoi survivre... sauf qu'il leur faut d'abord traverser à pied l'enfer de la caatinga survolée de vautours et parsemée de cangaceiros mi-anges mi-démons. (dramatique)

1954 : Les souterrains de la liberté
Mon préféré. L'équivalent brésilien des "Communistes" de Louis Aragon, soit une fresque historique de la société brésilienne de 1937 à 1940, donc sous l'ère dictatoriale de Gétulio Vargas. Un récit de grande amplitude, avec beaucoup de personnages, et sans doute un peu de parti-pris, mais davantage de complexité que certains vous le diront. (passionnant)

1961 : Le vieux marin
Un nouvel habitant débarque un beau jour à Péripéri avec des histoires fabuleuses de marins plein la bouche. Sont-elles vraies, sont-elles fausses ? voilà la question. Mais qu'est-ce que la vérité, après tout ? Eh bien... eh bien c'est un rêve qui prend corps, comme une histoire parfaitement racontée, nous répond ici Jorge Amado. (tonique)

1969 : La boutique aux miracles
Un sujet gravissime, le racisme, mais traité à la manière d'une farce au cours de laquelle le mulâtre Pedro Archanjo oppose son érudition, et sa joie de vivre, à la bêtise d'une high-society majoritairement hostile au mélange des races ou des croyances. Aussi une critique douce-amère de la manière de penser des z'élites à la zémour. (hautement salubre)

1972 : Tereza Batista
Ma préférée. L'histoire d'une pauvre et jolie orpheline qui découvre peu à peu toutes les formes que l'amour ou le désir peuvent prendre, et donc, par voie de conséquence, tout ce dont les hommes sont capables en bien comme en mal. Un personnage à la hauteur d'Antigone — celle en qui l'amour et l'espoir étaient plus forts que la mort ou la résignation. (poignant)

1977 : Tieta d'Agreste gardienne de chèvres
Tieta revient passer quelques mois dans son village natal après en avoir été chassée vingt ans plus tôt pour cause de mœurs jugées trop légères. Toujours aussi libertine, mais devenue riche à millions, elle va combattre l'hypocrisie et la morale à deux balles de ses parents et concitoyens, tout en défendant l'écologie contre les intérêts d'une multinationale étrangère. (réjouissant)

1984 : Tocaia Grande
Mon préféré. Au départ était la Nature, puis est venu l'homme... Il y eu d'abord le hameau, puis est venu le village, la ville... et la civilisation civilisatrice, avec ses rois, leurs lois, leurs juges, leurs flics et leurs prisons. Tocaia Grande : un lieu utopique, et comme hanté par des personnages de chair et de sang, pour ne pas dire de glaise et de boue. (formidable)

1988 : Yansan des orages
Une sorte d'enquête menée tambour battant pour retrouver une statue de Sainte-Barbe mystérieusement disparue. Aussi un roman d'aventure avec beaucoup d'humour, du sexe à gogo et un saisissant contraste entre deux pratiques religieuses : celle de l'Eglise apostolique et romaine, austère et contraignante, et celle du Candomblé, célébrant le plaisir des sens. (jubilatoire)

1990 : Conversations avec Alice Raillard
Une belle série d'entretiens accordés par Jorge Amado à sa traductrice et néanmoins amie Alice Raillard. De nature plutôt loquace, l'écrivain, mis en confiance, se livre ici encore un peu plus d'habitude, évoque ses parents avec émotion, nous parle de son enfance, de politique, d'histoire, de littérature... tout est passé au crible avec intelligence et pertinence. (captivant)

2014/11/21

Entretien : Jorge Amado — Antoine Spire (Le Monde de l'éducation, 1989)

« Je pense qu'un jour il n'y aura plus de misère. Sans doute ne le verrai-je pas, moi qui suis vieux. Mais vous, peut-être, ou nos petits-enfants verront ce jour où il n'y aura plus de misère dans le monde » (J. Amado, 89)

1989, l'année de la chute du mur de Berlin, de la fin de la guerre froide et de l'investiture de George H. W. Bush, ancien directeur général de la CIA et de la Zapata Petroleum Company... En France, l'année du bicentenaire de la Révolution, de l'arrestation du milicien Paul Touvier et de l'élection du premier maire du Front National : le marquis de Chambrun, à Saint-Gilles-du-Gard... Au Brésil, le retour du suffrage universel, aussi le massacre de Santa-Elmira... et les 77 printemps de Jorge Amado. 
Né dans une fazenda du Nordeste en 1912, soit une vingtaine d'années seulement après l'abolition de l'esclavage et la proclamation de la République brésilienne, l'Enfant grapiuna, bien qu'ayant grandi sur une terre âpre où la violence était reine et les préjugés vivaces, est devenu le plus doux et le plus généreux des hommes, l'allié des pauvres et des opprimés. 
Toujours, de sa jeunesse militante à sa mort, Jorge Amado s'est tenu aux côtés de ceux qui souffrent et qui peinent, porté par l'espoir que le monde change un jour. Sa vie durant, il a lutté contre la discrimination, les dictatures et l'exploitation de l'homme par l'homme, défendant toujours avec la même passion, et le même courage, la cause des noirs, des femmes ou des ouvriers.
L'entretien qui va suivre se veut donc le tour d'horizon d'une vie et d'une oeuvre secouées par les secousses du siècle et les cahots de l'Histoire ; le parcours d'un homme simple et sincère, très aimé de son peuple, et animé d'un constant souci : la conquête de plus grandes libertés.

***

Le journaliste Antoine Spire a longtemps été l'un des piliers de France Culture (le Panorama, les Voix du silence, le Bon plaisir...), avant que d'être viré de l'antenne par une certaine Laure Adler, au prétexte d'un "engagement idéologique" très largement contestable... et d'ailleurs contesté.


Antoine Spire : Votre popularité fut précoce puisqu'elle a accompagné la publication de Cacao et de Bahia de tous les saints dans les années 1930. Pour nous faire connaître Bahia, vous nous avez invités à vous suivre afin de découvrir les rêves et les mythes de la ville, comprendre que ce monde est défectueux et qu'il faut le changer. On perçoit la source de votre engagement politique : très jeune communiste, vous avez été député du Brésil, puis révoqué, exilé et même mis en prison, ce qui a fait de vous un des porte-parole de tous les déshérités du Nordeste brésilien.

Jorge Amado : La culture du Nordeste d'où je viens est particulière, mais on en retrouve la manifestation dans d'autres régions du Brésil. Ce qui me caractérise, c'est un lien à mon peuple, à sa vie, à sa misère, et aussi à sa joie de vivre. Mon père était né au nord de Bahia; il avait quitté son pays natal pour exploiter une plantation de cacao à Itabuna. C'est là que je suis né. Des années plus tard, en 1929, alors que sa ferme avait pris une certaine importance, survint le krach boursier à New York. Comme tous les fermiers, mon père y perdit beaucoup au profit des grands exportateurs de cacao. Toute mon enfance et mon adolescence c'est ce climat de violence et de lutte. C'est le sujet de mon roman Cacao publié en 1932. Pour moi, Bahia est un peu un commencement. Je crois que le Brésil est né là-bas car le mélange des races y a pris sa source. L'originalité de notre peuple et notre spécificité culturelle viennent de ce mélange des races. En Amazonie, ce sont les Indiens qui sont les plus nombreux, du Nordeste jusqu'à Rio. Au sud, ce sont les Noirs, et quand les Européens ont occupé tout l'Etat, ils ont contribué à ce que le mélange se fasse, ce qui fait que, dans chaque ville, vous avez des Indiens, des Noirs, des Blancs et bien sûr des indigènes. Le mélange des races donne au Brésil sa vérité.

Votre œuvre d'avant-guerre, notamment Cacao, est pleine d'un rapport à la terre. La possession de la terre est à vos yeux une question fondamentale. Le petit peuple du Brésil a été spolié et vous apparaissez comme l'avocat de ce peuple dont vous avez d'ailleurs défendu les intérêts comme député. 

La question de la propriété de la terre est absolument décisive au Brésil. Ce sont des millions et des millions d'hommes qui chez nous, travaillent la terre, mais ceux qui possèdent la terre sont, comme vous le savez, une toute petite minorité de dominateurs. Voilà le malheur du Brésil.

Dans Tocaïa Grande, publié chez nous en 1985, vous nous proposez la saga d'une ville brésilienne. On y retrouve comme une métaphore de ce pays où tout se construit vite et de manière souvent grandiose, mégalomaniaque, avant de tomber en désuétude, dans l'oubli et peut-être en réserve pour l'avenir. 

Cela vient de ce que le Brésil est un pays à cycles, celui de la canne à sucre, de l'or, du caoutchouc, du cacao, du café. Donc, des villes naissent et s'oublient dans ces cycles. Vous en avez un parfait exemple avec le site de Serra Pelada : des milliers et des milliers d'hommes y ont cherché de l'or dans la forêt et, aujourd'hui, on peut voir qu'il n'y a quasiment plus rien, juste un immense cratère ! Si j'ai mis en sous-titre de Tocaïa Grande, « La face cachée », c'est que pour moi, derrière l'histoire officielle d'une ville, d'un pays ou d'un peuple, il y a les hommes et les femmes qui ont fait cette histoire et qui sont le contraire de cette histoire officielle. 

Est-ce à dire que le romancier, l'homme de fiction, serait le « vrai » historien, celui qui mieux que les historiens attestés dirait enfin l'histoire ou, pour ainsi dire, la mémoire ? 

Les historiens, ceux à qui on a confié l'histoire et qui la codifient, ont toujours des obligations avec le pouvoir. Le romancier, lui, est lié au peuple, en tout cas en ce qui me concerne. Nous avons donc deux ordres de vérité, d'un côté celle du pouvoir, de l'autre celle du peuple. Le travail du romancier, pour moi, c'est de dire et de remettre en mémoire 1'histoire du peuple qui est la face cachée de la réalité.

Une vision pour le moins manichéenne du roman mais aussi de la réalité. Le pouvoir contre le peuple, les riches contre les pauvres. 

Je reconnais — on peut juger que c'est ambitieux — que le principal héros de mes livres, mais pas seulement de mes livres, de toute la littérature brésilienne, est le peuple brésilien. Quand j'ai commencé à travailler, le monde, pour moi, était effectivement divisé en deux : d'un côté les bons, de l'autre les mauvais. En ce temps-là, je n'avais pas confiance en moi comme romancier et je n'avais pour objectif que de refléter la réalité que je voyais comme effectivement manichéenne. Progressivement, mes livres sont devenus plus nuancés. 

Votre femme, Zélia Gattaï, raconte dans Un chapeau pour voyager, votre activité de député communiste en 1945-1946 et les voyages que vous faisiez lorsque, notamment, vous avez reçu en 1951 le prix Staline de la paix. Vous avez été alors à Prague — votre fille y est née d'ailleurs — au moment du procès d'Artur London. Quelles ont été vos réactions à l'époque ? 

Je pense que j'ai vécu cela dans le contexte de l'époque. Dans ma vie, j'ai toujours été sincère, je me suis toujours battu pour ce que je pensais, et je me bats encore aujourd'hui avec générosité et sans arrière-pensées. Si vous voulez dire que j'ai été stalinien, c'est vrai. Louis Aragon l'était aussi, Ilya Ehrenbourg, Pablo Neruda, Nicolas Guillen l'étaient. Mais qui n'était pas stalinien après la guerre ? Nous pensions que Staline avait gagné la guerre, qu'il avait sauvé le monde du nazisme. A posteriori, je ne suis pas content de tout ce que j'ai écrit à l'époque. Aragon, lui, a réécrit Les Communistes. Moi, je ne renie rien de ce que j'ai écrit ou fait dans ma vie. Je n'ai jamais voulu corriger mes livres. 

Justement, Les Souterrains de la liberté ne relèvent-ils pas de ce qu'on pourrait appeler le stalinisme littéraire ? Le livre regorge de discussions politiques entre des personnages monolithiques : grands propriétaires, fascistes, communistes avec lesquels le lecteur apprend surtout que le Parti a toujours raison.

Pourtant, c'est un tournant dans mon travail d'écrivain : mon premier roman long. Il ne faut pas non plus oublier le contexte de la guerre froide dans ces années-là. Mes livres sont là, avec leurs erreurs, liés à mon histoire personnelle. Puisque vous parlez du procès London, j'étais à Prague à ce moment-là et j'étais l'ami de Gérard [nom de résistance d'Artur London] et de Lise, sa femme. Incontestablement, L'Aveu qu'ils ont écrit par la suite a eu un rôle très important. Mais à ce moment-là, voyez-vous, nous étions très crédules. Je savais bien que London ne pouvait pas être le criminel que l'on prétendait, mais je me demandais s'il ne s'était pas trompé, parce qu'à mes yeux la vérité du Parti l'emportait sur toute autre considération. Ce que le parti disait, pour moi, c'était la vérité. Même Lise, sa femme, a d'abord pensé ainsi. Et puis le doute s'est emparé de moi. Et si le Parti mentait ? Je commençais seulement à me poser des questions; j'interrogeais ici ou là mais, vous savez, tout cela ne s'est pas fait en un jour. On ne peut pas, en quelques jours, changer de point de vue sur le communisme, d'autant que c'était le sens de ma vie. Depuis ma jeunesse, depuis 1932, j'étais lié à la Jeunesse communiste. C'était mon monde, mon univers et ma vérité. 

Cette évolution politique a-t-elle eu un impact dans votre œuvre ? 

Bien sûr. En 1942 j'avais publié Le Chevalier de l'espérance, c'était la vie de Carlos Prestes. Comme vous le savez, il était alors secrétaire général du Parti communiste brésilien, emprisonné. Mon objectif était d'obtenir l'amnistie pour lui et les autres communistes incarcérés, cela ne pouvait pas être une biographie nuancée : j'étais alors en exil en Argentine. Ensuite j'ai beaucoup évolué, entre 1949 et 1955. Je peux dater le moment où j'ai arrêté de travailler pour le Parti. C'était en décembre 1955. Exactement à Noël. Pendant dix ans j'avais vécu et travaillé comme un fonctionnaire du Parti. La seule différence était que les permanents étaient payés, mal payés mais payés, et que moi je devais, pendant la même période, vivre de mon travail d'écrivain. Ainsi j'ai publié Les Chemins de la faim où j'ai abordé les problèmes essentiels du Sertão : le drame de la sécheresse et des grands latifundia. Le livre est en fait beaucoup plus axé sur ces grandes propriétés que sur la sécheresse. Celle-ci est une toile de fond, mais la grande propriété c'est un fléau contre lequel on peut se battre. C'est de là que viennent toutes les calamités qui s'abattent sur les habitants du Brésil que je décris dans ce livre. Evidemment, les livres de cette époque reflètent mon engagement. Mais je ne regrette rien, même si tous les critiques ont été assez durs avec ces livres-là. Pour moi, Gabriela, publié après 1956, est le roman qui correspond à mes désaccords avec le Parti communiste. Au moment des événements de 1956 en Hongrie, quand les prises de position libérales furent étouffées par l'Union soviétique, je ne pouvais plus être d'accord avec ce qui relevait d'un sectarisme étroit et qui s'alignait sur l'étouffement de toutes les tentatives de démocratisation à Budapest. J'avais décidé d'écrire une histoire d'amour, mais sans abandonner le contexte social, la réalité brésilienne. Cela n'a pas empêché les communistes de me critiquer vertement. Gabriela était un livre plein d'humour et c'est sans doute ce qui explique qu'il est encore aujourd'hui mon livre le plus populaire. C'est un livre optimiste sur la vie, optimiste quant à l'avenir du Brésil. Il correspond dans notre pays à une période de très grand dynamisme culturel. Avant Gabriela, mes personnages étaient moins des individus que des collectivités qui parlaient à travers les individus. A partir de Gabriela, on voit surgir des personnages qui sont sans doute des individus à part entière. Vous savez probablement que de nombreux critiques littéraires, souvent proches de moi, ont vomi ce livre !

Ils vous reprochaient d'avoir quitté le terrain militant de la lutte des classes en devenant le porte-parole des marginaux, des putains et des vagabonds; dorénavant, il semble que c'est là que vous aimez placer la liberté. Cette apologie de la débrouillardise individuelle ne rend-elle pas équivoque le message politique ? Vous avez raconté que votre ami Ilya Ehrenbourg vous disait : « Jorge, nous sommes des écrivains qui ne pourront pas écrire leurs mémoires. » Lui donnez-vous raison aujourd'hui ? 

En un sens oui. Il y a des choses que j'ai vécues et qui furent mes expériences, mais qui ne peuvent pas facilement être transmises par des mémoires. Mais mon amour pour les déshérités est un attachement à leur présence sensuelle qui participe de l'atmosphère de la ville. Ils souffrent d'analphabétisme, de maladies, de mort précoce. Mais j'aime leur aptitude à aller de l'avant ! Leur capacité de faire la fête en dépit des souffrances. 

Il y a chez vous plusieurs types de femme, mais incontestablement la putain a une grande importance. Faut-il préciser qu'il y a différentes prostituées dans votre œuvre ? Vous semblez très bien les connaître. 

Oui, je les connais bien depuis toujours. D'une certaine façon, j'ai grandi dans les maisons de prostitution. Quand les travailleurs venaient de la fazenda, de la ferme de mon père au village, ils m'emmenaient, alors que j'avais à peine dix ans. Ils allaient sur les marchés, à la foire, et ils finissaient leur journée à la maison des prostituées. J'étais enfant et je restais là à les attendre. J'ai écrit cela dans un petit livre qui s'appelle L'Enfant du cacao. Je me souviens encore des gestes maternels que ces femmes avaient à mon égard. Elles m'ont aussi appris la générosité et la tendresse du monde. Dans Tocaïa Grande, j'ai raconté l'histoire d'une prostituée qui, à 40 ans, devient une femme rangée. Dans le livre, elle est d'abord un personnage secondaire, avant la fameuse scène où elle est avec un Turc qu'elle nettoie après l'acte sexuel. Et puis elle se transforme. Elle n'est plus la prostituée mais d'une certaine façon l'accoucheuse, la sage-femme de Tocaïa Grande

Il y a d'autres types de femme dans votre œuvre : cette Dona Flor, cette honnête femme, veuve puis remariée, qui hésite face aux avances sexuelles du spectre de son mari défunt. Cette Antonieta, dite Tieta, qui ne possède rien que ses charmes de « jolie maîtresse » et une extraordinaire rage de vivre; elle est à la fois femme légère, protectrice de sa famille, en lutte contre l'installation d'une usine polluante, la « Jeanne d'Arc du Sertão ». Toutes les femmes du monde en quelques-unes ? 

Comme je dis dans un de mes romans, « on ne peut enlever toutes les femmes du monde, mais on doit faire des efforts dans ce sens ».

Votre observation minutieuse du peuple brésilien n'est pas pour autant le fruit d'une étude psychologique. C'est une suite d'images, qui nous permet de comprendre comment vos héros se transforment. Dans La Boutique aux miracles, votre héros est à la fois un grand érudit et un connaisseur des mœurs et des habitudes de Bahia. Il est appariteur à l'université, mais aussi faiseur de miracles. Vous le décrivez comme un sociologue amoureux des femmes ou comme un misérable fréquentant les bars et ne reculant pas devant l'escroquerie. Ce qui vous intéresse c'est plus son comportement de marginal. 

Oui. C'est sans doute ce qui marque mon appartenance aux romanciers d'Amérique au sens large du terme, englobant le Nord, avec les Steinbeck et les Faulkner, mais aussi l'ensemble de l'Amérique latine, par opposition aux romanciers européens qui ont une vision plus intellectuelle de l'homme et de ses problèmes. 

Derrière cette critique du roman européen je m'interroge pour savoir si vous n'êtes pas finalement l'héritier des critiques que les communistes faisaient aux intellectuels en disant que, avec eux, les choses sont toujours trop compliquées, et que la psychologie ne rend pas compte de la réalité. Et je constate que, parmi vos personnages, il n'y a pas d'intellectuel. 

Cela ne relève pas d'un choix politique. Il m'est arrivé de dire que j'étais un écrivain et non pas un intellectuel. Je ne suis pas un homme de lettres. Vous ne pouvez pas mesurer mon ignorance ! Elle est immense. Ma préoccupation c'est seulement de raconter la vie des gens comme elle se passe. Les Brésiliens reconnaissent mes personnages dans la rue. Aussi bien, ce sont eux, mes personnages, qui écrivent mes livres. 

Vous vous décrivez donc comme un conteur ? 

Oui, un conteur fortement influencé par la littérature populaire. 

Les Noirs jouent un très grand rôle dans vos livres. On a l'impression que cette racine africaine du Brésil vous importe énormément. Lorsque vous décrivez des danses ou des situations où des personnages sont face à face, on a souvent le sentiment d'être dans une espèce de bal. Vous, l'homme blanc, expliquez à merveille cette identité noire. 

Mais je ne suis pas blanc ! Je suis Brésilien. Ma grand-mère maternelle, Emilia, était une petite indienne. Je l'ai bien connue. Elle a eu son premier enfant à onze ans après avoir été violée dans la forêt par un chasseur : « prise » comme on le ferait d'une proie. Le sang indien est donc très présent chez moi. Mais j'ai aussi du sang blanc. Les Amado, on en rencontre en Europe : en Espagne, au Portugal et même en Hollande. Les Amado de ma famille sont peut-être venus avec des colons qui étaient des chrétiens nouvellement convertis : des juifs persécutés par l'Inquisition qui s'étaient enfuis en Hollande puis repartaient avec les métropolitains en Amérique du Sud. 

Vous n'avez donc pas de racines noires ? 

Mais si. La grand-mère de mon père, c'est-à-dire mon arrière-grand-mère, dont le père avait un commerce, était d'une famille d'origine portugaise et elle s'est mariée avec un Noir qui était employé de son père. Les Noirs musulmans étaient plus cultivés que les Portugais. Ils étaient engagés pour être précepteur des enfants ou pour faire la comptabilité. Cette femme-là était donc très amoureuse de ce Noir et elle l'a épousé. Seulement le Noir a pris son nom à elle. Il n'avait peut-être pas de nom de famille, son nom s'était perdu en Afrique, et donc si ma peau est blanche elle est le résultat à la fois d'un sang noir, d'un sang blanc et d'un sang indien. 

Vous êtes en train de nous faire l'éloge du métissage ! Pensez-vous que toute la société brésilienne accepte vraiment ce métissage comme une valeur ? 

Non, pas du tout. Ni les Blancs, ni les Noirs. Pendant des années, les Blancs ont nié les valeurs culturelles noires. Tout ce qui était noir existait, mais les gens refusaient d'en parler. Aujourd'hui, les intellectuels noirs qui ont découvert la négritude avec les Noirs américains et les jeunes intellectuels des Républiques d'Afrique, sont opposés, eux aussi, au métissage. Je ne crois pas qu'il y ait un seul Noir au Brésil qui n'ait une goutte de sang blanc. Un Noir dont l'arrière arrière-grand-père ou grand- mère ne se serait marié qu'avec des Noirs, je pense qu'il n'y en a pas au Brésil. Et c'est sans doute ce qui fait la force de notre pays. Les Noirs lui ont apporté la joie de vivre, le soleil d'Afrique, la danse, les chants, toutes les valeurs de la forêt, et les dieux notamment. Les Blancs nous ont apporté beaucoup de choses, de très bonnes choses. Les lndiens aussi, mais je pense que ce mélange a donné un type de gens particulier au Brésil. Je ne connais aucun pays au monde, et comme vous le savez j'ai pourtant beaucoup voyagé, je ne connais donc aucun peuple où l'étranger se sente moins étranger qu'au Brésil. Toute ma vie a d'ailleurs été liée au combat contre le racisme et je constate que le mélange des races est finalement la meilleure solution à ce problème. 

Vous exhalez un optimisme communicatif et tous vos romans sont pleins d'une vie luxuriante. Lorsque vous parlez des Noirs, vous en faites des hommes grands et forts. Le héros de Bahia de tous les saints est un boxeur qui tape puissamment ses adversaires, un peu comme si vous étiez sensible au mythe d'une Afrique, pays du soleil, de la joie et de la force. 

Je ne parle que du Brésil. Je dis la vérité. Pour moi, il y a une joie de vivre chez tous les Brésiliens et on doit cette joie de vivre aux Noirs. Voilà l'essentiel. En Inde, où la situation de misère est comparable à celle du Brésil, les gens sont un peu perdus. Ils n'ont pas d'espoir. Alors que chez nous il y a cette joie de vivre. Les Noirs sont venus chez nous avec une religion fétichiste; je m'étais battu aux côtés de ces gens contre la persécution religieuse qui les frappait au Brésil. J'ai réussi à faire passer une loi, lorsque j'étais député, qui garantit, aujourd'hui, la liberté religieuse. Mais si j'ai de la sympathie pour ce culte c'est parce que, pour ces Noirs, il n'y a pas d'enfer ni de péché. Ce qui compte, c'est la rencontre des hommes avec les dieux pour chanter et pour danser. Voilà la source d'une joie de vivre que les Noirs nous ont apportée et qui a donné le boxeur dont vous parlez. 

Cette religion c'est le candomblé, elle est particulièrement présente dans votre livre La Boutique aux miracles. Mais comment une expression religieuse mystique peut-elle ne pas choquer l'idéologie marxiste d'un Jorge Amado ? 

Vous savez que je n'ai aucune religion. Mais cette culture est décisive pour comprendre la formation du Brésil comme nation. Le candomblé est d'origine africaine, mais il a beaucoup évolué en se perpétuant au Brésil ; chez nous, tout s'est mêlé : quand les esclaves noirs n'avaient pas le droit d'adorer leurs dieux, ils les ont remplacés par les grands personnages de la religion catholique ; c'est ainsi que leur déesse de l'eau s'est réincarnée dans la Vierge Marie et que le dieu des métaux a été rebaptisé Saint Antoine, pour ne prendre que deux exemples. Il faut savoir aussi que chez moi, à Bahia, les plus grandes cérémonies candomblées se déroulent dans des églises au même endroit que la messe catholique. Les Brésiliens se disent tous catholiques, mais la hiérarchie catholique ne reconnaît pas cette particularité; le cardinal de Bahia a déclaré que les religions africaines doivent avoir leur place, mais qu'elles ne doivent rien avoir à faire avec la religion catholique et l'Eglise. Je ne suis pas d'accord avec ça. Je suis absolument partisan du syncrétisme, du métissage des hommes et des cultures. D'après moi, le candomblé est une religion très sympathique car elle ignore l'enfer et le péché. 

Non seulement le candomblé vous est sympathique, mais vous en êtes l'un de ses principaux dignitaires ! 

C'est vrai que j'ai été désigné comme prêtre, on dit « Oba ». Ils m'ont invité à participer aux célébrations parce que pour eux je suis un sage et moi, je me suis fait un devoir d'accepter. Mais ils ne m'ont jamais demandé si je croyais ou non. 

Vous avez une très grande tendresse pour les gamins. Je pense bien sûr à Capitaines des sables, ce merveilleux livre qui évoque les enfants de la rue, des enfants qu'on peut voir encore aujourd'hui dans les rues des grandes villes au Brésil. Ils sont exploités, crevés, ils vivent de petits boulots et parmi eux, curieusement, vous ne décrivez pas de Noirs. Il y a seulement, dans ce livre, le portrait d'un grand Noir. Comme si les enfants noirs, eux, n'étaient pas dans la rue. 

Oui, vous avez raison. Mais la situation de ces gamins s'est aggravée depuis l'époque que je décris dans Capitaines des sables. Ils sont beaucoup plus nombreux et si, autrefois, c'étaient des enfants abandonnés, de petits voleurs, ils sont aujourd'hui marqués par la drogue et la surexploitation. L'enfant ne peut pas être considéré comme criminel. Aussi voit-on les bandits les utiliser et les faire travailler. Toujours est-il que si les héros de Capitaines des sables sont des enfants, c'est qu'ils me touchent plus que d'autres. Ils m'ont touché quand j'étais jeune homme mais ils me touchent encore aujourd'hui. 

Vous avez une grande indulgence pour la petite escroquerie et pour l'astuce de ceux qui savent rouler les autres et trouvent le moyen de vivre sans travailler. Je pense au héros de Bahia de tous les saints qui mendie, mais sait sortir son petit couteau pour dire au passant : « Allez, donne-moi quelques milreis. » Il reste sympathique, alors que celui qui se fait dépouiller est décrit comme abruti et trop bête pour garder son argent. 

Effectivement, ma sympathie va vers ces gens-là. Parce que, quand j'étais jeune homme, j'ai vécu une vie très libre à Bahia, alors que je commençais à travailler dans le journal local à 14 ans. Ces voyous étaient mes copains et je me sens encore très proche d'eux. Si je suis un écrivain populaire, c'est parce que je touche, véritablement, une certaine fibre populaire en étant une sorte de conscience du peuple. 

Mais il y a autre chose que la reconnaissance populaire. Votre travail sur la langue a de l'importance. Vous justifiez votre pratique par le fait que le peuple du Brésil se reconnaît en vous. C'est sympathique mais c'est aussi ambigu, car qui nous dit que le peuple ne se trompe pas ? Il arrive au peuple de se reconnaître dans des dictatures, ou de croire que ces dictatures le représentent. Alors ne recherchez-vous pas autre chose que cette reconnaissance populaire ? N'êtes-vous pas concerné par la spécificité du travail d'écrivain sur la langue et dans la langue ?

Je suis un écrivain qui est très marqué par le récit oral, ce récit oral qui traite des Noirs dont nous avons parlé, cette littérature populaire, venue de la péninsule Ibérique, pleine de feuilletons et qui m'a formé. J'écris donc dans la langue du peuple de Bahia, dans une langue populaire et j'ai sans doute fait un effort pour en faire une langue qui est aussi littéraire. 

Vous êtes incontestablement l'écrivain de la vie. Mais je m'étonne, en ce qui concerne la mort, de ce qu'elle soit peu présente dans votre œuvre. Bien sûr, dans Tocaia Grande, dans La Boutique aux miracles, dans Capitaines des sables, on voit des enfants touchés par une épidémie de variole, mais la mort est toujours un peu minimisée, tournée en dérision. 

Je reconnais que c'est un thème pour lequel je n'ai aucune sympathie. Dans une préface à la traduction russe des Terres du bout du monde, Ilya Ehrenbourg a écrit que mes livres concernent toujours l'amour et la mort. Moi je pense que l'amour triomphe toujours de la mort. C'est vrai qu'elle est omniprésente dans Tocaïa Grande qui est une forme de synthèse de mes livres, et qui finit avec la mort de tous les personnages, mais je l'ai écrit quand j'avais déjà 73 ans, en 1985. 

Dans Les Deux Morts de Quinquin-la- flotte, votre héros, qui a atteint l'âge de 120 ans [errare humanum est], ne peut plus continuer son existence de fonctionnaire minable. Il quitte tout, s'installe dans un misérable taudis, boit beaucoup, joue aux cartes et devient le « Roi des vagabonds de Bahia ». Comme il aurait toujours voulu être marin, lorsqu'on l'enterre ses amis disent: « Pauvre Quinquin, tu n'auras pas accompli tes vœux, tes souhaits. » Aussi finissent-ils par le prendre et le faire boire en lui versant quelques rasades d'alcool dans la gorge avant de l'amener sur un bateau. II finira par mourir d'une deuxième mort. 

Dans ce livre, j'ai voulu montrer comment l'homme peut accomplir sa destinée. On dit toujours chez nous que la destinée se fait en Dieu, que l'on est obligé de l'accomplir. Quinquin voulait mourir comme un vieux marin qu'il n'était pas. Avec l'aide de ses amis, il va quand même finir par avoir la mort qu'il désirait, celle d'un vieux marin. Accomplir sa destinée, même après la mort avec l'aide de ses amis, voilà une idée qui m'est très chère. 

Où l'on retrouve votre indéfectible optimisme qui est à la fois individuel et social. Je pense bien sûr à L'Invitation à Bahia que vous terminez en écrivant : « Un jour la misère n'entachera plus tant de beauté, tant de poésie, les mystères de la ville de Salvador de Bahia de tous les saints » Croyez-vous vraiment que la misère n'entachera plus tant de beauté ?

Je pense qu'un jour il n'y aura plus de misère. Sans doute ne le verrai-je pas, moi qui suis vieux. Mais vous, peut-être, ou nos petits-enfants verront ce jour où il n'y aura plus de misère dans le monde. Il y aura la fraternité, j'en suis certain. Regardez la vie d'aujourd'hui : elle s'est incontestablement améliorée. Bien sûr, c'est toujours difficile, le monde avance à petits pas, mais je crois qu'il avance !

2014/11/08

Entretien : Jorge Amado — Gilles Lapouge (La Quinzaine littéraire, novembre 1970)

« Avant j'étais un pamphlétaire, je divisais le monde entre les bons et les mauvais. Aujourd'hui, je sais que personne n'est tout noir ou tout blanc. Il y a des dosages en chacun » (Jorge Amado, 1970)

En 1970, la jeune révolutionnaire Dilma Rousseff était arrêtée par la police secrète pour faits de résistance armée, puis torturée durant vingt-deux jours avant que d'être jugée et finalement condamnée par un tribunal militaire à trois ans de détention dans les geôles du général Emílio Médici.

En 1970, au deuxième étage d'un immeuble relativement cossu du Quartier Latin, Jorge Amado, de passage à Paris, accordait à Gilles Lapouge une assez curieuse interview, puisque l'écrivain brésilien — le même qui, vingt ans plus tôt, fustigeait les régimes oppressifs et l'impérialisme nord-américain — passa non seulement sous silence la guerre du Vietnam, mais n'évoqua pas même une seule fois la dictature sévissant au Brésil depuis 1964. Prudente auto-censure ? Ou bien l'auteur des Chemins de la faim et du Bateau négrier s'est-il embourgeoisé au point d'atteindre la souveraine indifférence à la misère de ceux qui vivent dans la plus grande opulence ? Ni l'un ni l'autre. C'est un mauvais procès intenté à quelqu'un qui, tout au long de sa vie, a beaucoup donné de sa personne : l'exil, la prison, la censure, Amado connaît ; les anathèmes et les procès truqués, aussi.

Certes, le Jorge Amado de 1970 n'est plus tout à fait celui des années 1948, 49, 50... qui s'en allait par monts et par vaux, un bandeau sur les yeux, prêcher la parole du Parti. Certes, le stalinien d'hier a troqué depuis longtemps la vieille bure de l'apôtre contre un accoutrement d'Immortel siégeant de temps à autre au beau milieu de ses pairs. En l'espace d'une seule décennie, sa notoriété a considérablement grandi et sa fortune considérablement grossi, l'homme aussi d'ailleurs. Devenu plus rond et plus malin qu'un vieux singe, Jorge Amado a peu à peu changé de forme et de statut, c'est certain, mais sans pour autant changer d'idéal : le progrès social. S'il a quitté l'arène politique — ses intrigues, ses duperies, ses coups bas — il n'en continue pas moins à dénoncer à travers ses romans les mêmes injustices que par le passé. Et si son discours est à présent beaucoup moins virulent et beaucoup moins sectaire, il est aussi nettement plus drôle... et donc, peut-être, plus efficace.

En 1969, aux pires moments de la dictature militaire, Jorge Amado publiait La boutique aux miracles, l'un de ses meilleurs romans. Outre qu'il y dénonçait avec humour les préjugés raciaux d'une élite has-been, il tournait aussi en ridicule le chef de la police et ses sbires, prônait la solidarité entre les minorités, les opprimés, les déshérités, et les encourageait à lutter sans faiblir, montrant ainsi la voie à suivre pour qui veut reconquérir tout à la fois sa dignité et sa liberté.

En 1970, Jorge Amado initiait, avec l'aide d'Erico Verissimo, un mouvement de résistance pour contrecarrer un projet de loi du ministère de la Justice visant à instaurer une censure préalable à la publication des livres. Relayé par la plupart des grands quotidiens brésiliens, le mouvement pris une telle et si grande ampleur qu'il se transforma bientôt en pétition nationale et, comme les signatures affluèrent de toute part, la loi ne vit jamais le jour.

***

Gilles Lapouge est aujourd'hui âgé de 91 ans. Ancien producteur-animateur de France Culture (Agora, En étrange pays...), il est également géographe et journaliste, voyageur et conteur d'histoires, poète et romancier, auteur notamment d'un Dictionnaire amoureux du Brésil, d'Equinoxiale, de La Mission des Frontières... ouvrages que nous n'avons pas lu. C'est une lacune.


La Quinzaine littéraire

Voici quarante ans qu’il nous envoie des nouvelles régulières de Bahia et du Nord-Est brésilien. Il veille pour nous, là-bas, de l’autre côté du monde, dans l’énorme cité chaude et langoureuse où des nègres dont les yeux sont bleus dansent avec des mulâtresses belles comme l’or. Quand le crépuscule descend sur le port, il nous fait signe, il nous pilote dans le lacis de ruelles qui zigzaguent au flanc de la colline, parmi les églises baroques, les demeures patriciennes aux faïences bleues, les taudis de planches.
Pour quelques jours, il a abandonné son fief. La rue Monsieur le Prince a pris la place de la colline de fleurs et de palmes. Il y est aussi à l’aise que dans les bistrots de Bahia. Modeste, élégant, presque invisible avec sa silhouette vive et racée, les cheveux blancs, la moustache chaplinesque et tant d’amusement, toujours, dans les yeux. Sa jeunesse surprend, depuis le temps qu’il est illustre, est-ce qu’il ne devrait pas avoir cent ans ? C’est qu’il avait à peine vingt ans quand son premier livre, Cacao, faisait connaître son nom au monde entier, en 1933. Traduit en trente-deux langues, best-seller mondial, monument de la littérature brésilienne, prix Staline en 1949, il semble ignorer sa propre célébrité. Il parle comme il écrit, dans un beau langage simple, on dirait d’un chapitre de son dernier livre traduit en français : les Pâtres de la nuit, ouvrage ancien du reste puisqu'il a été publié au Brésil en 1964 et que deux gros romans ont suivi.

C'est une chronique sur les vagabonds de Bahia. J'aime bien ces gens-là. A Bahia, j'ai une maison sur la colline, on vient souvent me voir. Parfois, on me téléphone d'abord et cela veut dire que des étrangers vont m'interviewer sur l'existence de Dieu ou sur la littérature et que voulez-vous que je leur raconte ? D'autres fois, on se présente chez moi sans me prévenir et alors ce sont des gens de Bahia. Des gens très pauvres mais civilisés, merveilleusement civilisés. Ils viennent me voir sans motif. Pour me dire bonjour. Ils n'ont pas le sou, eh bien, ils se présentent comme votre égal. Ce sont mes amis car ils n'ont aucun intérêt en arrière de la tête. Ils m'apportent des cadeaux : une histoire qu'ils trouvent jolie, ou bien une figurine de céramique et ils bavardent. Nous autres, Brésiliens, ce qui nous intéresse est assez simple : les femmes, la politique, le football, des choses comme ça, voilà de quoi je parle avec eux.

En France, on connaît Jorge Amado comme un écrivain engagé : Terres violentes, Bahia de tous les Saints, Gabriela, Capitaine des sables, la Terre aux fruits d'or; vingt romans nous ont habitués à cette voix violente et exaltée qui luttait contre toutes les injustices. La vie de Jorge Amado porte trace du long combat : emprisonné à plusieurs reprises, il a aussi passé plusieurs années d'exil en Russie, en Argentine, en France. Or, ses derniers livres étonnent. La révolte s'y tempère, elle change de registre. Plus trace de prédication. Le lyrisme cède à l'ironie. Les Pâtres de la nuit sont ainsi d'étranges figures qui forment un carnaval nocturne et étincelant, dans la joie, l'ivresse et la bouffonnerie : le caporal Martim, beau parleur et champion du jeu de cartes, bourreau de tous les cœurs et dont le mariage avec la belle Marialva tourne au désastre; le nègre Massu, géant débonnaire, dont le fils aura comme parrain à l'église Notre-Dame du Bonfim, le dieu noir Ogun, maître des métaux, en personne; Curio, amoureux de toutes les mulâtresses et qui a l'idée saugrenue de les séduire avec une souris savante qui ne parvient pas à les épouvanter; enfin, le plus noble de tous, Jésuino-le-coq-fou, homme libre, qui promène ses souliers crevés, d'où dépassent ses orteils, avec la dignité d'un aristocrate de haut rang. Aucun de ces hommes n'a la fibre révolutionnaire. Non qu'ils acceptent l'injustice ou l'ordre des choses mais ils ne l'attaquent pas de front. Ils conduisent leur lutte avec d'autres armes inédites chez Jorge Amado : une sorte de résignation hautaine, le culte de l'amitié et de l'amour, du rêve, de la poésie et de l'humour.

Oui, on m'a dit cela. On m'a dit que depuis Gabriela, fille du Brésil, en 1958, mes livres ont changé de ton mais est-ce que c'est tout à fait juste ? Regardez la fin des Pâtres de la nuit : les pauvres décident, contre l'administration, de construire un village sauvage sur la colline de Tue-le-Chat. Ce qui est vrai, c'est qu'aujourd'hui, je raconte cette histoire telle qu'elle pourrait arriver au Brésil, dans un mélange de drame et de joie. Il y a une chose qu'il faut savoir : au Brésil, les gens sont très malheureux mais ils ne sont jamais tristes, surtout dans le Nord-Est. Ils ont une joie terrible qui leur permet, malgré la faim ou l'injustice, d'aller de l'avant. Cela était déjà dit dans mes premiers livres. Le changement, c'est qu'avant j'étais un pamphlétaire, je divisais le monde entre les bons et les mauvais. Aujourd'hui, je sais que personne n'est tout noir ou tout blanc. Il y a des dosages en chacun, c'est ce que j'ai appris chez Dickens, chez Gorki.

Une grande partie du livre se passe dans les cérémonies noires du « candomblé ». On dirait que les pauvres y puisent leur force.

Vous savez, ces gens-là étaient des esclaves. Et c'est cette vie religieuse qui les a aidés à survivre car elle est très belle, très profondément liée à la nature primitive. Ces cultes syncrétiques ont traversé tout l'esclavage et aujourd'hui ils se multiplient. En 1935, j'ai écrit un guide de Bahia, il y avait 180 candomblés. En 1961, j'ai révisé ce guide, il y avait 611 candomblés. Aujourd'hui, il y en a plus de mille. Dans les autres parties du Brésil, on assiste à la naissance de nouveaux cultes, celui de la Umbanda. Là, le mélange est encore plus grand : vous avez des rites animistes d'Afrique, des cultes indigènes d'Amérique, des bribes chrétiennes et par-dessus tout cela, du spiritisme. Ces choses-là sont essentielles chez nous. Vous savez que le culte du candomblé, qui est somptueux, est très cher et pourtant tout le peuple y participe. Pas seulement le peuple : on serait surpris de connaître le nom de personnes de la haute bourgeoisie qui viennent de São Paulo, de Rio, pour consulter les maîtresses du culte, ces vieilles femmes qu'on appelle les « mères de saints ». Je les aime beaucoup, elles ont une grande sagesse, une finesse extraordinaire et puis, qu'un banquier vienne se soumettre à la décision de ces femmes, c'est intéressant, non ?

Il y a une autre catégorie de femmes dont vous parlez avec tendresse, dans les Pâtres de la nuit, les putains ?

Ah, peut-être que je suis un peu de parti-pris, vous ne croyez pas mais que voulez-vous, elles sont charmantes, ces petites-là. Quand j'étais jeune, j'allais souvent dans ce bordel pauvre dont je parle dans les Pâtres, le « Castello ». La patronne, Tiberia, était une femme adorable. Elle était une vraie mère pour les « petites », elle les consolait de leurs peines de cœur, elle veillait sur elles. Le mari de Tiberia était tailleur, il faisait les soutanes des curés de Bahia. Quand elle a été très malade, elle m'a envoyé un mot, j'ai pu la revoir avant qu'elle meure. Je vais même vous dire que dans une certaine partie de ma vie, je vivais presque dans ce bordel, j'y mangeais souvent. J'étais très heureux. J'avais même organisé des soirées littéraires, nous lisions des poèmes, des textes, nous les commentions.

Vous m'avez dit que vous n'aimez pas parler littérature.

Mais c'étaient des putains. Je n'ai rien contre les critiques. Ils font leur métier et ils le font sûrement très bien. Moi, j'écris des histoires. Remarquez, je ne veux pas jouer à l'écrivain qui ignore la littérature. Je lis. Il y a des livres que j'aime et des livres que j'admire.

C'est-à-dire ?

Eh bien, si je lis un livre de Miguel Angel Asturias, je suis ravi et en même temps un peu triste parce que je me dis : « Voilà le livre que j'aurais aimé écrire.» Mais si je lis un texte de Borges, je suis béat d'admiration et je me dis : « Voilà un texte que je ne regrette pas de n'avoir pas écrit ». Pour en revenir aux critiques, aujourd'hui, je me demande s'ils n'accordent pas trop d'importance aux problèmes formels. Je pense à João Guimarães Rosa, qui était mon ami. Bien. Tout le monde reconnaît un très grand écrivain mais les critiques le voient surtout comme un créateur de langage. Et pourtant, en définitive, pourquoi Guimarães Rosa est-il un très grand romancier ? Parce qu'il est inventeur d'univers. Il faut aussi vous dire que nous autres, écrivains brésiliens, nous n'avons pas une vie littéraire au sens français du terme. Je vous raconte une histoire : dans un village, il y a une fête. Les paysans boivent beaucoup et l'un d'eux s'approche du pasteur du village, lui dit : « On ne vous offre pas à boire parce que vous êtes un prédicateur ». Et le pasteur : « Ecoute, je suis un prédicateur seulement quand je prêche. Mais quand je bois, je suis un buveur ». Voila. En France, les écrivains sont écrivains vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Nous autres, je crois plutôt que nous écrivons parce que nous vivons. Je vous dis encore une histoire. Il y a un écrivain dans son jardin, il se balance dans son hamac. Un voisin passe, le salue et lui dit : « Vous êtes en train de vous reposer ? ». «Non, dit l'écrivain, je suis en train de travailler ». Le lendemain, l'écrivain coupe de l'herbe dans son jardin. Le même voisin lui dit : « Vous êtes en train de travailler ? » et l'écrivain : « Non, je me repose ».