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2015/02/07

João Ubaldo Ribeiro : vive le peuple brésilien

« L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation » (Ernest Renan, 11 mars 1882)

"Negroes washing
for diamonds"
John Mawe (1821)
Toi aussi tu verras qu'avec l'âge les occasions de t'enthousiasmer deviendront peu à peu de plus en plus rare : ça sera tantôt un petit air de guitare pas trop mal maîtrisé (si toutefois tu te rappelles des accords), tantôt une encore assez bonne performance sportive (à condition que ton arthrose le permette)... et tantôt la lecture d'un bouquin qui, malgré tout ce que tu auras déjà lu dans ta vie, t’enivrera de bonheur et te fera crier sur les toits : Ce livre est for-mi-da-ble !
Formidable, ce pavé de 600 pages l'est à plus d'un titre, d'abord par sa qualité d'écriture, son érudition et son humour délicieux, ensuite par le thème qui le parcourt, à savoir l'intrusion de la lutte des classes dans la formation du plus fumeux des concepts : l'identité nationale. Difficile en effet d'imaginer qu'au sein d'un pays aussi composite que le Brésil, cette identité soit demeurée si longtemps à l'image de l'aristocratie, puis de la bourgeoisie — blanche, riche, catholique et conservatrice —, sans admettre qu'elle ne fut utilisée qu'à seule fin d'affermir la domination d'une caste sur le reste de la population au prétexte que celle-ci n'était pas "brésilienne". Or, qui donc, de Manaus à Bahia et de Porto Alegre à Belém, a bâti la nation pierre à pierre ? Essentiellement des noirs et des aborigènes, tout un prolétariat maintenu des siècles durant dans l'ignorance et l'asservissement. Et qui s'enrichissait à leurs dépens ? Les brésiliens ! C'est-à-dire une poignée de rentiers, d'homme d'affaires, de banquiers, tous auréolés des vertus cardinales que sont le courage, la justice, la bonté, si si ! et tous défendant leurs intérêts exclusifs, je veux dire : "partageant les mêmes valeurs nationales". Bref, ce à quoi nous convie João Ubaldo Ribeiro à travers son opus, c'est à revisiter l'Histoire officielle qu'il considère comme un tissu de mensonges mis au service des puissants. Pour lui, l'âme d'une nation ne prend corps qu'au sein des opprimés et si "identité" il y a, alors elle se forge sur l'enclume des siècles à grands coups de conquêtes, fruits des combats menés par ceux qui n'ont rien contre ceux qui ont tout — car de quoi pourrait s'enorgueillir un pays sans les combats des femmes pour obtenir le droit de vote, des ouvriers pour le droit de grève, des journalistes pour celui d'informer, etc etc... 
Iconoclaste, subversif et drôlissime, voilà résumé en trois mots ce livre enthousiasmant : 















João Ubaldo Ribeiro : vive le peuple brésilien (1984)
Traduction de Jacques Thiériot (1989)
Aux Editions Belfond

2014/12/12

Herberto Sales : Les visages du temps

« Un livre dense et fort avec des personnages de chair et de sang, qui raconte la saga de la colonisation, le moment où Portugais, Noirs et Indiens se mêlent sur une terre sauvage, à une époque pleine de périls et de menaces » (extrait de la postface de Jorge Amado)

Ecrit à la façon d'un récit d'explorateur d'autrefois, ce livre, à la fois subtil et jubilatoire, nous plonge non seulement dans l'histoire spécifique de la colonisation du Nordeste, mais nous explique également, par extension du sujet, comment se forma l'immense et métissée nation brésilienne, aussi comment s'établirent les rapports inter-raciaux et tout ce qu'il reste encore d'eux aujourd'hui...
Ceci étant dit, Les visages du temps n'est pas l'énième ouvrage d'un universitaire à barbiche pétri de science et d'érudition, mais plutôt un roman d'aventure et d'amour, avec moult personnages et maintes péripéties, à commencer par l'arrivée en terre brésilienne d'un riche gentilhomme portugais, Policarpo Golfão, accompagné de son cousin bâtard Quincas Alçada...
Sans rien dévoiler de l'intrigue, disons simplement qu'à peine débarqué du galion, Policarpo Golfão tombera éperdument amoureux d'une dénommée Liberata — fille cadette d'une famille de notable établie de longue date à Bahia — mais qu'il lui faudra employer force ruses et malices pour parvenir un jour à ses fins. Ajoutons que les épisodes s'enchaînent rapidement, chacun d'eux montrant une facette différente des coutumes de l'époque, le 18ème siècle, et qu'il est donc évidemment question de la manière dont les terres furent cédées, les esclaves traités ou les autochtones convertis. Evident aussi qu'autour de quelques Blancs, figures dominantes du roman, gravite quantité de Noirs et d'Indiens, personnages à la fois secondaires et omniprésents, vu qu'ils préparaient puis servaient les repas de leurs maîtres, gardaient leur bétail, torchaient leurs gamins, bâtissaient et récuraient leurs demeures, cultivaient leurs champs, etc. De cette armée de travailleurs mise au service d'une poignée de privilégiés, l'auteur dresse un tableau somme toute assez complet, plutôt bien nuancé et bourré d'ironie, qu'il manie d'ailleurs avec dextérité. Ainsi, entre autres personnages croisés au fil des pages, on se souviendra longtemps du Nègre Domiciano qui, sitôt affranchi, deviendra le plus redoutable des chasseurs d'esclaves en cavale... aussi de cette tribu d'Indiens maracas, tous désespérément hermétiques aux bienfaits d'une civilisation qui, après les avoir dépossédé de leurs terres en échange d'un baptême chrétien, les repoussera toujours plus loin et plus profond dans la forêt Amazonienne... et on se rappellera surtout de Gertrude, une "négrillonne bien tournée", achetée 50$00 selon les tarifs du marché en vigueur : née en Afrique et vendue au Brésil, elle gravira pas à pas les échelons de la hiérarchie sociale grâce à ses seuls mérites et capacités...
Comment le destin de Gertrude se mêlera à celui de la famille Golfão, de quoi et de qui les Indiens sont-ils les victimes, quels sont les apports des uns et des autres dans la construction de la nation, et comment exprimer sa gratitude envers les plus humbles ou les moins fortunés, voilà, je crois, quelques-unes des réponses que Les Visages du Temps apporte à ses lecteurs.

Herberto (de Azevedo) Sales, natif d'Andaraí, dans l'Etat de Bahia, est vraiment un excellent romancier, aussi se demande-t-on pourquoi son oeuvre, riche d'une vingtaine d'ouvrages, est si peu traduite en français ?

Herberto Sales (1917–1999)

* Extraits *

Les présentations d'usage :

Le premier Golfão dont nous ayons connaissance s'appelait Antônio José Pedro Policarpo : Antônio José Policarpo Golfão, de son nom complet, plus riche de prénoms que de patronymes. Tout ce que nous réussîmes à vérifier au sujet de son ascendance, en nous valant d'informations recueillies de la bouche des personnes les plus anciennes de la région, fut qu'il se disait fils d'un gentilhomme portugais qui avait péri dans un naufrage, sur le chemin des Indes.

Des transactions entre "gens-de-biens" :

Remarquez qu'il y avait des documents à signer pour que devînt effectif et ferme l'achat d'esclaves fait par Policarpo auprès du juge et de son petit-neveu le Père Salviano Rumecão. Les documents accompagnant la transmission d'une chose, quelle qu'en soit la nature, sont une invention humaine passablement pratique depuis que l'homme a constaté avec sagacité que la seule façon de remédier au défaut de confiance entre ses semblables, c'était de le remplacer par la confiance en des documents signés entre eux. Et d'ailleurs, l'homme n'a pas inventé les documents pour autre chose que pour rendre, grâce à eux, digne de foi la parole humaine.

De l'art de mener son troupeau par la corde : 

Sachez que les esclaves furent menés de la façon accoutumée, suivant l'usage consacré qui prévoyait l'usage d'une corde ou d'une chaîne.
On les amarra les uns aux autres par le moyen d'une longue corde assez résistante, mais en leur laissant néanmoins la liberté de mouvoir leurs jambes, afin qu'ils puissent avancer ; quant à leurs bras, ceux-ci furent dûment immobilisés et maintenus ligotés par-derrière ; de surcroît, on leur passa autour du cou une autre corde, longue et garnie de nœuds coulants prêts à leur serrer la gorge jusqu'à les étrangler si d'aventure ils essayaient de s'enfuir. Le responsable de leur convoiement, appelé conducteur d'esclaves, les remorquait par l'extrémité de la corde en évitant toutefois de trop tirer dessus.
[...] Cette façon de convoyer de d'acheminer les esclaves ainsi attachés, était en ce temps-là une occurrence assez courante dans les rues de Bahia : personne ou presque personne n'y prêtait attention. Il ne faut point négliger, toutefois, l'éventualité que l'un ou l'autre passant, les voyant ainsi marcher attachés par une corde, ou par des liens, pût un instant les prendre en pitié.

De l'art de mener son troupeau par les mots : 

Bien que dépourvue d'accompagnement d'orgue ou d'harmonium, car les ressources faisaient défaut à la paroisse pour un régal musical aussi dispendieux, la messe fut entonnée et chantée. Et la voix des deux concélébrants alternait dans le chant religieux que les fidèles écoutaient avec une pieuse attention encore que le latin ne leur fût pas une langue familière — ce vénérable idiome des premiers chrétiens que l'Eglise, par attachement à une transmission inaltérée des valeurs spirituelles, préservait jalousement, dans la célébration des offices religieux.
[...] Au moment de l'homélie, composée, elle, en portugais et non point en latin, car le prêtre ne s'adressait plus à Dieu mais directement à ses ouailles, le Père Salgado prononça un prêche vibrant dans lequel il stigmatisait le péché et exhortait les fidèles à mettre tout en oeuvre pour sauver leur âme, fût-ce dans les circonstances les plus adverses, tourmentés par le froid, talonnés par la faim, car pour nous sauver Notre Seigneur Jésus Christ avait souffert infiniment plus cruellement sur la croix. Il jeta l'anathème sur l'Envie, l'abominable péché de Caïn, conseillant aux pauvres de ne jamais envier les riches, mais bien plutôt d'apprendre à accepter avec résignation et sagesse leur état de pauvreté, ne serait-ce que parce que, à supposer que les pauvres fussent malheureux, ils le seraient encore davantage si les riches n'existaient pas. Persuadés par l'éloquence du Père Salgado de bannir l'Envie de leur coeur, et dans le cas des pauvres de continuer à vivre une vie de pauvreté résignée, les fidèles assistèrent, remplis de bonnes et pieuses intentions, et à genoux, à l'élévation du calice et de l'hostie ; et, tandis qu'ils se signaient, ils entendirent le tintement de la clochette rituelle avec un frisson voilé de béatitude.

De quelques considérations diverses et variées :

La Maison de la Tour, située sur une éminence, présentait la silhouette lourde d'un bastion, d'une forteresse. Et de fait, la maison, avec sa tour, était une construction fortifiée. Plusieurs combats s'étaient déroulés là, entre Portugais et Indiens, entre Indiens et hommes de Garcia d'Avila. La tour symbolisait la Loi. En s'en remettant à elle, en s'y retranchant en toute sécurité, Garcia d'Avila avait su faire valoir les droits de propriété que Sa Majesté le Roi du Portugal lui avait conférés en lui faisant donation des terres de cette région. Ainsi, luttant résolument contre les Indiens qui, sous le sot prétexte d'être déjà là quand les Portugais étaient arrivés, livraient à ces derniers une guerre opiniâtre sans toutefois disposer du moindre document sur quoi fonder leurs revendications. Et se voyant ainsi cruellement offensé par les Indiens et sachant aussi qu'on ne se venge pas d'une offense sans risquer d'en essuyer une autre, Garcia d'Avila prit grand soin de massacrer tous les Indiens afin qu'ils n'attentent une nouvelle fois aux droits d'autrui.
Accompagné d'Almeidão, Policarpo Golfão fit sans encombre le trajet à travers la forêt : il ne s'y trouvait plus d'Indiens pour tuer traîtreusement, sur le sang encore frais d'autres victimes, les voyageurs qui se rendaient à la Maison de la Tour. Les temps avaient changés : la concorde avait enseigné à tous l'obéissance, la foi, la crainte de Dieu et, à tous, la loi distribuait sur une balance égale la Justice. Tout cela pour la plus grande délectation de Dieu et la plus grande gloire de la Couronne portugaise.

De la bonne exploitation des Ressources Humaines :

Depuis que Policarpo s'était fait reconnaître par les Indiens maracas comme le propriétaire véritable et légitime des terres de Cuia d'Agua, il avait pris la détermination qu'il fallait que ceux-ci diversifiassent leurs activités agricoles, limités jusqu'alors à la culture du manioc. Quoiqu'ils pussent et même dussent continuer de le cultiver, car ils en fabriquaient leur farine, ils avaient également l'obligation de planter des haricots, du maïs et du riz, puisqu'aussi bien ces cultures étaient particulièrement bien adaptées aux terres qui jouxtaient la rivière. Ainsi firent les Indiens, lesquels se fussent bien contentés de leur ordinaire primitif de farine, qu'ils consommaient en quantité. Policarpo
Golfão s'intéressait au développement d'autres cultures, non seulement pour la consommation de sa ferme mais aussi pour les vendre à Monte Alto et dans ses entours. Il se lança aussi dans la culture de la canne à sucre.
Et voici qu'accompagné comme à l'accoutumée de l'Indien Nicodemos (ex-Sinimu), Policarpo arrêta net son cheval en arrivant à l'endroit où les maracas plantaient du maïs. Deux jours plus tôt, par l'entremise de Nicodemos, il leur avait fait distribuer les semences destinées aux plantations ; et les Indiens qui avaient appris comment faire les plantaient dans des petites fosses qu'ils creusaient tout à fait comme il se devait.
Après les avoir salués, Policarpo apostropha Nicodemos :
— Dis-leur que je veux qu'ils plantent plus de maïs.
— Eh, êh, êh, tchô ! cria Nicodemos. Le capitaine veut qu'Indien plante plus de maïs.
Policarpo :
— Dis-leur que cela sera mieux pour eux.
Nicodemos :
— Le capitaine dit que si Indien planter plus de maïs cela sera mieux pour Indien.
Policarpo :
— Dis-leur qu'ils doivent défricher un terrain plus grand. Le terrain
qu'ils ont défriché est trop petit. Je veux plus de terrain défriché, plus de maïs planté.
Nicodemos :
— Eh, êh, êh, tcho ! Le capitaine veut qu'Indien défriche plus de terrain. Terrain défriché trop petit. Plus Indien défricher terrain, plus Indien avoir de terrain pour planter maïs.
Indiquant un arbre à quelque trois cent mètres de distance, ou peut-être même plus, Policarpo ordonna à Nicodemos :
— Dis-leur que je veux que la plantation de maïs s'étende jusqu'à cet arbre là-bas. Quand je reviendrai ici je veux voir tout ce terrain défriché et le maïs planté.
Nicodemos lança un autre cri de ralliement afin de mobiliser l'attention des Indiens et, toujours sur le mode du cri, il leur communiqua l'ordre :
— Le capitaine veut que plantation de maïs arrive jusqu'à l'arbre qu'Indien voit là-bas. Le capitaine veut autre chose. Quand il reviendra ici, il veut voir Indien avoir défriché tout le terrain et planté plus de maïs sur terrain.
Policarpo :
— Répète-leur que cela sera mieux pour eux.
Nicodemos :
— Le capitaine dit que cela sera mieux pour Indien.
Policarpo :
— Dis-leur que comme cela ils vont gagner plus d'argent. Plus ils récolteront de maïs, plus ils gagneront d'argent.
Nicodemos :
— Le capitaine dit que comme cela Indien gagner plus d'argent. Plus Indien récolter de maïs, plus Indien gagner d'argent.
Pour clore cette conversation laborieuse Policarpo décida de faire une révélation importante. Il ordonna à Nicodemos :
— Dis-leur que la moitié de la récolte, comme ils le savent, leur appartient. L'autre moitié est à moi. Mais pour les aider, je pourrai acheter leur part. Ils ne seront jamais lésés.
Nicodemos hésita quelque peu dans sa traduction. Il s'en acquitta enfin selon la volonté de Dieu et Dieu voulut dans Sa miséricorde que les Indiens ne la trouvassent point trop inintelligible.
— Eh, êh, êh, tchô ! cria Nicodemos.
Et passant à la traduction :
— Le capitaine dit que moitié de la récolte de maïs est à Indien. Indien plante, récolte ; puis il garde moitié de la récolte. Le capitaine dit qu'Indien sait tout cela. Le capitaine veut aider Indien. Si Indien trouve personne pour acheter moitié récolte Indien, le capitaine dit acheter moitié Indien. Comme cela, capitaine aide Indien, pour qu'Indien reste pas sans vendre moitié Indien dans récolte.
Essuyant lentement sur leur propre corps leurs mains souillées par la terre, les Indiens secouèrent la tête en un assentiment général et muet de troupeau.

Herberto Sales : Les visages du temps (1984)
Traduction de Geneviève Leibrich (1991)
Aux Editions Métailié (avec le soutien de l'Unesco)

Peinture et portraits sont tous du naturaliste allemand Johann Moritz Rugendas (1802-1858)

2014/11/23

Entretien : Jorge Amado - Le Courrier de l'Unesco (juillet 1989)

« J'ai eu à lutter, dès mon plus jeune âge, contre des injustices et des préjugés différents, en particulier contre le racisme, qui est sans doute le préjugé le plus méprisable de tous » (Jorge Amado, 1989)

Si avoir eu vingt ans courant des années 80, c'est avoir assisté à la montée du Front National, c'est aussi avoir eu l'occasion, dans un grand mouvement de résistance populaire, d'aller applaudir Bashung ou Téléphone au premier concert gratuit de SOS racisme organisé place de la Concorde... Je me souviens aussi qu'en ce temps-là Benetton fleurissaient les murs du métro d'affiches 4x3 vantant la diversité, l'altérité et le multiculturalisme ; que les radios libres diffusaient à longueur d'antenne la world music de Paul Simon, Youssou N'Dour et Johnny Clegg ; que le métissage était ultra-vendeur et que tout le monde aimait ça... jusqu'à l'apogée de juillet 98, où des millions de personnes défilèrent sur les Champs pour célébrer la victoire du Mondial et faire unanimement l'éloge de la France black-blanc-beur.
Et puis sont venues les années 2000, l'arrivée au pouvoir d'une droite aussi stupide que décomplexée, sans aucun tabou, multipliant les discours xénophobes que des médias aux ordres s'empressaient de colporter, du soir au matin, jour après jour, comme un lent poison, une lepénisation...

***

Ce dernier entretien, accordé au Courrier de l'Unesco, nous replonge avec nostalgie dans la doxa des années 80, c'est une bouffée d'air frais, un parfum d'autrefois :

Les archives du Courrier de l'Unesco (1948-2011)
Couverture de Gontran Guanaes Netto

Courrier de l'Unesco : Le Brésil est à bien des égards un microcosme, un mélange de peuples et de sensibilités venus de partout, un résumé de l'humanité. C'est aussi un seul pays, une administration, des institutions nationales. Qu'est-ce donc qui prime chez vous, la diversité ou l'unité ? Au travers de toutes les différences, peut-on parler d'un peuple brésilien, d'une culture brésilienne ? 

Jorge Amado : A mon avis, on peut parler d'un seul peuple, d'une culture originale, nés du métissage de toutes les races qui sont passées par là. 

Quelles sont-elles ?

Tout d'abord, bien sûr, les Indiens. Ensuite les Européens, des Portugais surtout. Mais peu à peu, il y a eu diversification des communautés venant d'Europe, le Portugal ayant déjà lui-même au 15ème siècle une population très mêlée. Il y avait ceux qu'on appelait les Maures ; il y avait aussi des Juifs, fuyant l'Inquisition ; on les appelait les nouveaux chrétiens, parce qu'ils s'étaient convertis, mais ils continuaient d'être persécutés. Par ailleurs, il y a eu une colonie hollandaise importante. Puis il y a eu les Africains, amenés au Brésil comme esclaves. Le mélange des races, au Brésil, s'est accéléré avec eux. Parce que les propriétaires d'esclaves, soucieux de disperser les tribus originelles, achetaient des lots d'esclaves appartenant à des tribus différentes : un Yoruba, un Bantou, un Congolais... 

Les esclaves se mélangeaient donc entre eux. Mais avec les maîtres blancs ? 

Aussi. Les Portugais se mélangeaient facilement. Le mélange a véritablement été général. De sorte qu'à l'heure actuelle, par exemple, il n'existe plus de Noir pur. Cherchez parmi les Brésiliens à peau noire. En parcourant la généalogie de n'importe lequel d'entre eux, père ou mère, grands-parents, arrière-grands parents, vous finirez toujours par dénicher un Blanc qui est passé par là. 

Et y a-t-il des Blancs purs ? 

Parmi les anciens, peut-être dans le Sud, mais très peu nombreux et difficiles à trouver, ainsi que parmi les arrivés de fraîche date et les enfants des immigrés. Mais dès la génération suivante, ils commencent à se mélanger aux autres, ils s'intègrent. Enfin, il ne faut pas oublier les Arabes, surtout chrétiens. Ils venaient du Liban, de Syrie. Chez nous on les appelait souvent les Turcs, parce que leurs pays n'étaient alors que des provinces de l'Empire ottoman. 

Toutes ces populations ne se sont tout de même pas fondues pacifiquement en une seule ! II y avait des inégalités, des rapports de pouvoir...

Evidemment. Sur les plans politique, économique, social, il y a eu des conflits aggravés par les différences ethniques et culturelles. Les populations noires, par exemple, se sont très tôt révoltées contre leur situation. Il y a eu des luttes de grande ampleur. Il y a même eu plusieurs républiques noires créées dans la montagne par des esclaves révoltés : les quilombos — l'une d'entre elles a duré près de quarante ans, repoussant tour à tour quatre armées gouvernementales. 
Après l'abolition de l'esclavage, de nouvelles vagues d'immigrants allaient se succéder, pour travailler dans les plantations de café. Des Italiens, des Allemands... Ce que je veux dire, en conclusion, c'est que l'histoire du Brésil n'a manqué ni d'inégalités ni de conflits, mais que, en dépit de cela, le processus du brassage des ethnies et des cultures n'a jamais cessé. C'est cela qui est typique du Brésil. De tout cela, une culture brésilienne est née. A partir d'une langue, le portugais, que tout le monde s'est mis à parler. 

Quelles sont les principales composantes de cette nouvelle culture ?

L'Européenne, l'Africaine et l'Indienne y ont chacune une part irremplaçable. Mais je serais tenté de dire que la source vive est en Afrique. L'âme brésilienne est née du corps à corps entre la mélancolie portugaise et la gaieté africaine. Le Portugais est en proie au doute, il est tourné vers la mort, c'est d'abord un pessimiste. L'Africain respire la vie, il est à l'aise dans son corps et dans la nature, il sait rire, fêter, jouer. Il a apporté à la nouvelle culture un rythme, une énergie vitale immédiatement reconnaissables. Vous entendez une musique brésilienne, vous voyez une danse brésilienne, vous percevez cela d'emblée. 

Cet apport est·il perceptible dans toutes les expressions de la culture brésilienne ? 

Au départ, les formes d'expressions liées à l'écrit sont plutôt influencées par l'apport européen ; mais elles s'imprègnent peu à peu, à leur tour, de l'apport africain. Le premier grand poète brésilien, Gregorio de Matas, est un mulâtre. Au 18ème siècle, vous avez surtout des écrivains d'origine blanche, mais aussi des écrivains d'origine noire. Déjà cette différenciation entre origines blanche et noire est difficile à retracer. Le plus grand romancier brésilien du 19ème siècle, Machado de Assis, est également un mulâtre. Voilà qui résume tout à fait mon propos. Bien sûr, selon les régions, vous avez telle dominante culturelle plutôt que telle autre. En Amazonie, le mélange est à dominante indienne ; vers le nordeste, il est à dominante noire, au sud, il est à dominante blanche... Mais c'est partout un mélange, et partout avec des composantes qui sont déjà proprement brésiliennes. Pour saisir toute l'importance de cette plasticité culturelle typiquement brésilienne, il n'y a qu'à regarder les neuf pays qui nous entourent : Venezuela, Colombie, Equateur, Pérou, Bolivie, Chili, Paraguay, Uruguay, Argentine. Malgré le désir d'unité qui les traverse tous, malgré leur langue commune, ce sont neuf pays distincts. Alors que le Brésil, qui a pourtant à lui seul les dimensions d'un continent, a maintenu son unité. Bien sûr, il y a à cela diverses raisons, mais à mon sens la raison déterminante aura été cette aptitude au mélange, ce désir de métissage. C'est une attitude face à la vie, que vous retrouvez, au fond, dans toutes les formes d'expression, mais qui apparaît de la manière la plus éclatante dans le carnaval — moment où tout se mélange, en chacun et entre tous. Pour le Brésilien, c'est la plus grande fête du monde. 

Le phénomène religieux reflète-t-il cette attente ?

Absolument. Il y a syncrétisme religieux comme il y a syncrétisme dans l'art. Et, là encore, le fait africain est déterminant. Les Africains ont apporté avec eux leurs visions cosmogoniques, leurs dieux, leurs cultes — qui se sont affrontés et conjugués entre eux, puisque les membres de diverses tribus vivaient ensemble. Et ces différents apports se sont mêlés à leur tour au catholicisme, puisque les Africains, dès leur arrivée, étaient immédiatement baptisés. Ainsi, au Brésil, nous sommes tous catholiques, même si nous sommes au fond fétichistes, animistes ou protestants. Les dieux eux-mêmes se sont mêlés, le carnaval est aussi un carnaval des dieux. Il est extraordinaire de constater la force de survie des dieux africains, au cœur même de la nuit esclavagiste. Les esclaves, convertis de force au catholicisme, ne pouvaient évidemment pas fêter leurs dieux en tant que tels. Alors ils les identifiaient aux saints chrétiens. Prenez par exemple la fête très catholique de saint Antoine. En même temps que les Blancs, les Noirs disaient : « On va fêter saint Antoine », mais eux, ils fêtaient Ogun, un dieu noir très populaire, dieu du métal et de la guerre. Peu à peu, le saint et le dieu se sont confondus. 

Alors, pas de racisme au Brésil ?

Il y a eu, il y a encore du racisme. Au Brésil comme dans le reste du monde, le racisme affleure, ou explose lorsque des ethnies différentes se trouvent en situation de conflit. Et cependant, le Brésil n'est pas une société raciste, en ce sens que les tendances au racisme sont contrecarrées par une propension générale au métissage et au syncrétisme. Le racisme, au lieu d'être enraciné, institutionnalisé, encouragé, tend plutôt à être désamorcé par le mouvement des mélanges, par cet élan qui résorbe les différences, qui marie les contraires. Le mélange, c'est le mot-clé de la culture brésilienne. Mes fils sont de sang italien par leur mère. Ma grand-mère était Indienne, mon arrière grand-père était Noir, mon nom porte une empreinte arabe certaine. Et moi je me sens très bien dans ma peau de Brésilien, avec ce sentiment de venir de partout et d'être si bien chez moi. Tenez, une histoire amusante à propos de mon nom. Un jour, je reçois une lettre envoyée par l'ambassade d'un pays arabe. Ma secrétaire téléphone, elle a au bout du fil l'attaché culturel de cette ambassade, qui insiste pour que je corrige mon nom. Il ne fallait pas dire Amado, mais Hamadou, le nom arabe d'origine, selon lui. Parmi les Portugais sont venues, dès le début de la colonisation, des quantités de familles portant le nom d'Amado. Jusqu'où remontaient-elles ? Probablement jusqu'à la conquête arabe de la péninsule ibérique. Mais peut-être aussi avaient-elles une origine juive. Un résumé de l'humanité, disiez-vous ? 

Donc, pour vous, le seul antidote au racisme, c'est le métissage ?

Absolument. J'ai eu à lutter, dès mon plus jeune âge, contre des injustices et des préjugés différents, en particulier contre le racisme, qui est sans doute le préjugé le plus méprisable de tous. Je suis convaincu qu'il n'existe, à la longue, qu'une seule solution véritable : résorber le racisme dans le mélange des races. 

Mais dans certains contextes politiques ou économiques défavorables à certains peuples, à certaines catégories sociales, ce mélange peut-il être autre chose que l'écrasement culturel des plus faibles par les plus forts ?

Il ne faut pas confondre faiblesse économico-politique et faiblesse culturelle. Une culture, même lorsqu'elle est portée par une communauté ou une classe opprimée, peut sauvegarder ses valeurs culturelles et même imposer certaines d'entre elles à ses oppresseurs. C'est arrivé, comme je viens de le dire, pour les populations noires du Brésil, pourtant réduites à l'esclavage, de même que pour les populations noires des Etats-Unis. Dans l'Antiquité, la Grèce n'a-t-elle pas donné l'exemple en hellénisant la culture de Rome qui l'avait vaincue et occupée ? Et plus près de nous, l'Inde, le Pakistan, l'Egypte n'ont-ils pas sauvegardé, et même vivifié et revitalisé, leurs identités culturelles au contact de la culture occidentale coloniale ? 

Qu'en est-il donc aujourd'hui, à l'heure actuelle, du Brésil ? Cet intéressant processus de métissage a-t-il enfin aboli le racisme ?

On vient de fêter le centième anniversaire de l'abolition de l'esclavage. Cela veut dire qu'il y a seulement cent ans, les Noirs — ou les métis à dominante noire — étaient encore des esclaves. Les choses ont beaucoup avancé, mais il reste beaucoup à faire. La division Blanc/Noir recoupe encore, dans une certaine mesure, la division entre les très riches et les très pauvres. Et cela ne favorise pas précisément les sentiments de fraternité. Cela veut dire qu'il faut travailler encore, avec tous les moyens dont on dispose — le combat politique démocratique, les réformes sociales, les œuvres de culture — pour résoudre les problèmes et rapprocher les hommes. Dans le domaine de la culture, notamment, il faut combattre le culte de la violence dans ces formes d'expression très populaires que sont la télévision et le cinéma. Il ne s'agit pas d'interdire des films exaltant la violence, mais de créer des œuvres nouvelles, des films exaltant, au contraire, l'amour, l'amitié, la solidarité. C'est une voie difficile, mais je crois qu'à long terme, c'est la seule bonne. Au fond, depuis le commencement du monde, les choses ont malgré tout avancé, non ? Je ne sais si un jour se réalisera un monde où l'homme cessera d'être un ennemi pour l'homme, où la couleur de la peau ne comptera pas plus que les différences d'âge, un monde enfin fraternel. Mais il faut se battre avec l'espoir qu'on y arrivera. Sans quoi, c'est l'angoisse, une grande misère. J'ai lutté toute ma vie avec cet espoir dans la tête. J'ai eu bien sûr des déceptions, j'ai connu des moments pénibles sous la dictature ou lorsque j'ai dû revenir sur certaines idées que j'avais longtemps tenues pour sacrées. Mais je n'ai jamais perdu cet espoir-là. Si je l'avais perdu, je n'aurais pas pu continuer à lutter, à écrire. Tout aurait été fini pour moi. 

Une image d'espoir ?

L'image du carnaval. Tous ces blonds, ces bruns, ces noirs, qui parlent parfois de séparation entre les races mais qui se retrouvent, se mêlent, dansent ensemble, et finalement se marient entre eux !