2014/10/12

Jorge Amado : Le pays du carnaval

Longtemps resté inédit hors le Brésil, ce premier roman de Jorge Amado de Faria, écrit à l'âge de seulement 18 ans, comporte assurément tous les défauts de forme et de fond d'une oeuvre de jeunesse, mais laisse également percer l'écrivain en devenir. On se montrera donc indulgent pour les figures de style un peu naïves qui émaillent le récit, à commencer par celle-ci : "Entre le bleu du ciel et le vert de la mer, le navire cingle droit sur le vert et jaune de la Patrie...". On excusera aussi l'auteur, pourtant à peine pubère, de nous parler d'amour comme s'il en avait déjà fait le tour, ou encore de politique à la façon d'un vieux briscard. Et on lui pardonnera surtout, au vu de son âge, la simplicité un peu scolaire avec laquelle il aborde une des questions philosophiques les plus complexes qui soient, à savoir : La vie a-t-elle un sens et, si oui, lequel ?
Pour répondre à cette interrogation aux accents existentialistes avant l'heure, Amado met en scène une petite bande d'intellos en quête d'identité et cherchant tous une finalité à la vie en vue d'atteindre la Félicité. Différentes voies possibles sont donc successivement explorées par les uns et les autres — politique, art, sexe, amour, religion... — mais sans qu'aucune d'entre-elles ne parvienne jamais à les satisfaire entièrement.
Incapables de saisir le bonheur, même lorsque celui-ci se trouve à portée de main, ces jeunes gens, sans doute un peu trop cérébraux, sont foncièrement malheureux et font contraste avec le carnaval de Rio, où tout n'est que chant et danse, simple plaisir des sens d'un peuple en fête avec lequel, par sentiment de supériorité, ils ne veulent pas communier. Contraste aussi avec une sorte de vieux gourou lettré et incrédule, nommé Pedro Ticiano, qui jusque sur son lit de mort restera fidèle au principe philosophique ayant guidé sa vie :

- Réponds-moi, Ticiano. Quelle est la solution du problème ? Pour quelle fin vit-on ?
- On vit pour vivre. La Félicité c'est tout ce qu'on n'atteint pas, ce qu'on désire...
- Et le secret pour être serein ?
- Ne pas désirer. Arriver au suprême renoncement de ne pas vouloir. Vivre pour mourir...


Les dernières paroles du mourant sont adressées à une autre figure majeure du roman, sans doute la plus désabusée d'entre toutes : Paulo Rigger, l'héritier d'un riche fazendeiro, de retour à Rio après avoir étudié sept ans à Paris :

Paulo Rigger [...] était un blasé, contaminé par toute la littérature d'avant-guerre, un esprit fort qui avait des amis parmi les intellectuels et fréquentait les cercles de journalistes, faisant des phrases, discutant, apportant toujours la contradiction.
L'attitude opposée était toujours la sienne [...] Il n'avait pas de philosophie et blaguait l'esprit de sérieux de la génération qui apparaissait. Il disait que l'homme de talent n'a pas besoin de philosophie.
[...] Il avait couru tout Paris, des salons les plus aristocratiques aux cabarets les plus sordides, dans la volupté de fouiller les âmes, de mettre à nu les sentiments, de les étudier...
[...] Sybarite, il avait pour ses instincts une quasi-adoration. Il connaissait ainsi tous les vices. Dans son regard las, très triste, semblait vivre la tragédie de l'homme qui a épuisé toutes les voluptés et ne s'en est pas satisfait.
Sur ses lèvres fines flottait toujours un sourire mauvais, sarcastique, qui agaçait.
Il ne croyait plus au bonheur. Au fond, pourtant, Paulo Rigger sentait qu'il était un insatisfait. Il comprenait que quelque chose manquait à sa vie. Quoi ? Il ne le savait pas. Ça le torturait. Et il dédiait toute sa vie à la recherche de la Fin. «Oui, murmurait-il sur le pont en regardant les flots, car toute vie doit nécessairement avoir une Fin... Laquelle ?»
Mais la mer, indifférente, ne lui répondait pas. Le soleil qui mourrait dessinait à l'horizon des paysages aux couleurs hurlantes. Le soleil fut le premier cubiste du monde...

Emblématique de toute une génération d'intellectuels brésiliens (celle des années 30), Paulo Rigger est un personnage dont Jorge Amado dira, 60 ans après l'avoir créé, qu'il fut celui dans lequel il s'était le moins "projeté". C'est possible. Mais possible aussi que le temps, et la vieillesse aidant, aient peu à peu gommé les liens de parenté unissant le créateur à sa créature. Ni tout à fait mêmes, ni tout à fait autres, la vie d'Amado commence quand l'existence romanesque de Paulo Rigger s'achève... et les chemins empruntés par l'un seront bientôt suivis par l'autre, un peu comme si le personnage intimait à l'auteur de réussir là où lui-même avait échoué : mettre son âme en paix. Longtemps encarté au PC, puis nommé obà de candomblé et reconnu en tant qu'écrivain, Jorge Amado aura donc, lui aussi, beaucoup cherché la Félicité tout au long des années, mais, à la différence de Rigger je crois pouvoir dire qu'il l'aura finalement trouvé en la personne de Zélia Gattai, le grand amour de sa vie.
Disons enfin de ce premier roman qu'il a plus de qualités que la première tête de gondole venue, qu'il contient en germe toute l'oeuvre à venir, aussi qu'il se termine sur l'appel que Rigger murmure à l'oreille du Christ : "Seigneur, je veux être bon ! Seigneur, je veux être serein..." et que le Seigneur, un jour, exauça sa prière.

Dialogue au sommet :

[...] Peut-être y aurait-il dans l'amour quelque chose qui ne serait pas la chair. L'amour n'était pas seulement l'acte de se mettre au lit, côte à côte, tête contre tête, dans une mêlée de bras et de sentiments. Repriser un bas, gratter un chat noir, dire des choses agréables, être jaloux des sourires accordés aux mots galants des passants, se disputer à propos du nom du premier enfant, c'était aussi l'amour, affirmait à grands cris Ricardo, tout rouge, ses lunettes se balançant sur le bout de son nez.
Et il continuait, véhément :
- D'ailleurs non ! Cet amour est le véritable, l'unique amour... la Félicité... La satisfaction de la chair ne donne la félicité à personne.
- Foutaises ! rétorquait Rigger qui ne voulait pas approuver son ami pour ne pas avoir à douter de l'amour de Julie. Alors, on naît pour cet amour... C'est la finalité de notre vie ?
- Exactement. Le sens de la vie, la finalité se trouve dans l'amour. Mais dans cet amour dont je parle : l'amour-sentiment.
José Lopes, arbitre de toutes les questions, ne manifestait ni accord ni désaccord. Le moyen terme... L'amour devait être un composé du coeur et du sexe. Il n'était pas d'accord pour dire que l'amour fût la finalité de la vie...
- Cest quoi, alors ? s'étranglait Ricardo, défendant son point de vue.
- Est-ce que je sais !
- Peut-être la religion... Dieu..., risquait Jerônimo.
Et Ticiano, furieux de ce qu'il jugeait une ânerie :
- La religion et quoi encore, mon garçon ! Alors ta finalité, la finalité de l'homme intelligent est la même que celle de tous les imbéciles ?
- Mais le thomisme... insistait l'autre.
- Le thomisme est un rajeunissement très voronovien du catholicisme. A la fin les écrivains thomistes et les curés instruits se retrouveront dans une lutte corps à corps avec les vieilles bigotes.
Jerônimo, vaincu, se faisait tout petit sur sa chaise. Il buvait son café en tâchant de dissimuler son visage.
José Lopes venait au secours de Jerônimo.
- Qui sait ? Peut-être...
- Les religions sont des ramassis de fables, de mensonges...
- Ce n'est pas la vérité qui donne la Félicité. L'homme a le devoir d'arriver à la Félicité par le chemin le plus court. Et la religion peut apporter la paix, la joie...
Pedro Ticiano faisait des phrases :
- La félicité consiste dans l'infélicité même, dans l'insatisfaction. C'est cette insatisfaction, ce doute, ce scepticisme qui doivent être la philosophie de l'homme de talent. Le sophisme, toujours. Nier quand on affirme, affirmer quand on nie. La fin est de ne pas avoir de fins.
- Tout ça est très vieux, Ticiano. Aujourd'hui ça ne marche plus... Aujourd'hui on veut des choses sérieuses, une oeuvre utile.
- Et ce sérieux est nouveau ? Déjà Socrate voulait être sérieux. Furent sérieux Aristote, saint Thomas. Des hommes inimaginables... La finalité de l'artiste est de vivre, pas plus... Vivre pour vivre, par obligation, parce qu'on est né...
José Lopes réfléchissait... Réfléchissait beaucoup. Pedro Ticiano aurait-il raison ? Il cherchait à se libérer de son influence. Et il murmurait :
- Des blagues !
Au fond, Jerônimo Soares contemplait ébloui Pedro Ticiano qui avait l'air d'un démon, gesticulant, ses rares cheveux blancs s'échappant de la prison de son chapeau, prêts à s'envoler, avec des airs de chevelure de poète...

Jorge Amado : Le pays du carnaval (1931)
Traduction de Alice Raillard (1990)
Aux Editions Gallimard

Peinture de Christine Drummond, artiste franco-brésilienne.
Présentation, contact et galerie d’œuvres à découvrir ici.

2014/10/09

Librairie Entropie : Kultur Pop 25, et en plus il pleut pour l'ANPéRo

Il pleut, il tempête, et une fois de plus le gouvernement ne fait rien. Et même si notre Président a agrandi sa surface optique pour prendre son lot aqueux, on n'y croit pas trop. Par chance, la librairie Entropie va encore nous sauver le mois (le foie, c'est moins sûr) avec un ANPéRo, ce vendredi 10 octobre dès 18h30. Tandis que ça pleut, tandis que ça mouille, tandis que c'est la fête à la grenouille, le volume 25 (KP-25-rain) des génériques et indicatifs d'émissions de Radio France, et surtout France Culture - Kultur Pop, 2014 point 25 vient de paraître.Au programme, deux génériques un peu cachés. Le premier, c'est Hop Flop I, le générique de fin de La suite dans les idées (de Sylvain Bourmeau), redécouvert grâce à la diligence de The NeedCompany, et merci à Eva pour ce disque-livret superbe, théoriquement épuisé d'Isabella's Remix. Le second, c'est le bruit d'épées qui s'entrechoquent dans le générique de la défunte émission Les lundis de l'histoire. C'est le morceau Extempore, de Giorgio Magnanensi, sur l'album Structural Damage: Live at the Lux (interprètes : Czink, Magnanensi, Oliver, Schmidt). Et ça donne, pour ce Kultur Pop 25 :
  • France Culture, La fabrique de l'Histoire : Banda Ionica, Lorenzo in Sicilia (Matri mia 2002)
  • France Culture, La suite dans les idées (fin) : Hans Petter Dahl and  Maarten Seghers, Hop Flop I (Isabella's Remix, from Jan Lauwers & Needcompany, Isabella's Room, 2004), la version chantée est Song for Budhanton, de Jan Lauwers et The Needcompany
  • France Culture, Les lundis de l'histoire : Giorgio Magnanensi, Extempore (Structural Damage: Live at the Lux, 2000)
  • France Culture, Changement de décor (Joëlle Gayot) : Zomby, Pray for me 
  • France Culture, Secret professionnel (générique de début) : Billy Strange, 007 Theme (The James Bond theme, walk don't run '64, 1964)
  • France Culture, Continent science, introduction chronique animalière : Aphex twin (Richard D. James) Bbydhyonchord (drukQs, 2001)
  • France Culture, La marche des sciences (début) : Philip Glass, Philip Glass Ensemble, The Strategem (A descent into the Maelström) 
  • France Culture, Les regardeurs : Henri Chopin, Pêche de nuit

                          

2014/10/04

Peter Englund : La beauté et la douleur des combats (1914-1918)

« Ce livre [...] est un morceau d'antihistoire, en ceci que j'ai cherché à ramener un événement historique majeur à sa plus petite composante, sa particule élémentaire : l'individu et son vécu. » 

Probablement l'un des livres les plus atypiques parus sur la Grande Guerre au cours de ces dernières années, car si l'on ne peut pas dire de l'historien suédois Peter Englund qu'il renouvelle ici l'Histoire, force est de reconnaître qu'il la recycle avec talent et sensibilité. Son idée ? Toute simple : raconter les 51 mois de guerre en se servant des traces écrites laissées par une vingtaine de témoins venant d'horizons divers, mais tous pris dans la même et tragique tourmente. Journaux intimes, carnets, correspondances... aucune des nombreuses sources utilisées par Englund n'est inédite, mais la manière toute personnelle dont il les agrège, voilà le petit plus qui rend son livre intéressant et très original.

En 212 chapitres ne dépassant pas cinq pages, l'auteur nous bringuebale en effet par sauts de puce en différents points du globe : des Dolomites aux Balkans et de la Meuse à l'Oural, mais aussi de la brousse africaine au marigot moyen-oriental, en passant par la Lorraine et par les Dardanelles... Il nous met tantôt dans la peau d'un engagé volontaire venu des grands froids nordiques, tantôt dans celle d'un artilleur de Sa très gracieuse Majesté, ou encore dans celle d'une infirmière russe, d'un marin allemand, d'un aviateur belge, d'un cavalier ottoman, d'un chirurgien ricain, d'un fantassin rital, d'une collégienne boche, d'un fonctionnaire de Paname, et cetera... Le résultat de ce grand melting-pot ? Une prise de conscience beaucoup plus fine de l'étendue du conflit, de sa dimension réellement mondiale et, au final, l'impression d'avoir vraiment plongé au cœur de la mêlée... d'avoir moi aussi espéré la Victoire, um einen schnellen Sieg, mais d'être monté si souvent à l'assaut de positions imprenables où mes camarades tombaient comme des mouches, d'avoir également si souvent éprouvé la disette et la peur, si cruellement souffert du froid et de la boue, tellement subi la censure, le bourrage de crâne et les ordres imbéciles... qu'à la fin j'ai perdu tout espoir.

Historien de formation, Peter Englund maîtrise bien évidemment la chronologie de la Grande Guerre, ainsi que la mise en perspective et les notes en bas de page, mais il ajoute encore à cette qualité celle du romancier, ou du dramaturge, qui fait saisir par les sens, plutôt que par l'esprit, ce qui a été ressenti durant quatre ans par la vingtaine d'acteurs de cette tragédie. Au fond, la seule critique que l'on puisse éventuellement faire à son travail, la même qu'à Paroles de Poilus (de Guénot et Laplume) : laisser croire que les personnages du corpus sont des "gens tout à fait ordinaires", et donc représentatifs, alors qu'ils sortent visiblement du lot, tant par leur destin hors du commun, que par leur origine sociale, leur degré d'instruction et leur qualité d'expression. Il convient donc de rappeler cette évidence toute simple que sont exclusivement publiés les témoignages de Poilus présentant un intérêt historique, émotionnel ou littéraire. Aussi que l'immense majorité des combattants étaient des paysans plus ou moins instruits, lesquels tenaient rarement un journal intime, mais correspondaient régulièrement avec leurs proches, s'enquérant des récoltes ou des semis, de la santé de l'épouse, des enfants, du temps qu'il faisait au pays... Rien de bien excitant, ni de bien exaltant. Et pourtant, c'est aussi et surtout à travers ces "vies minuscules", comme dirait Michon, que se donne à lire l'ordinaire de la guerre.

Extraits :


Du même Michel Corday, le 27 janvier 1918 :

"C'est vraiment la lutte déclarée entre les peuples et leurs maîtres. Les peuples qui veulent savoir pourquoi leurs maîtres les font battre. Il fallut attendre quatre ans pour que perçât ce légitime désir. En Russie, il s'est imposé. Il s'affirme en Angleterre Il éclate en Autriche. Nous ignorons sa force en Allemagne... et en France. Mais une nouvelle phase de la guerre s'ouvre, le choc des troupeaux et de leurs bergers" (in l'Envers de la guerre — Journal inédit 1914-1918, Flammarion, 1932)


Du même Paolo Monelli, un jour de l'été 1918, dans un camp de prisonniers :

"On piétine, on bat la semelle dans les couloirs sans fin des baraques attenantes éclairées par le toit, saisis parfois par ce cauchemar d'être déjà morts et enterrés, cadavres fébriles sortis de leurs tombes pour bavarder un peu à la promenade avec les autres défunts" (in Le scarpe al sole — Cronaca di gaie e tristi avventure di alpini di muli et di vino, Milan, 2008)

Peter Englund : La beauté et la douleur des combats (2009)
Traduction de Rémi Cassaigne
Aux Editions Denoël (2011)

2014/09/21

Paroles de Poilu : René Bouisson (1894-1918)

Extrait du Journal des Marches et des Opérations (J.M.O.) du 72ème R.I., en date du 23 juillet 1918 :

[...] Les unités partent à l'heure H, mais doivent se rapprocher de l'objectif en rampant. Parvenue à proximité de la lisière sud du village, et après avoir fouillé le cimetière où il n'y avait pas d'allemands, la 3ème Cie pénètre dans le village et fouille les maisons. De nombreux ennemis sont poursuivis énergiquement, quelques-uns sont capturés. Une quinzaine d'autres cherchent à fuir et ne veulent pas se rendre : ils sont tués. Les groupes progressent dans le village et atteignent bientôt le sommet du triangle que forment les rues de la localité et les creutes, où ils sont accueillis à coups de grenades et de rafales de mitrailleuses [...]
Les pertes au cours de la journée sont les suivantes : hommes de troupe : 17 tués, 52 blessés.

Le 7 juillet 1894, en l'église Sainte-Croix de Paulhan, près Montpellier, le prêtre-officiant élève soudain la voix :
- Acceptez-vous de prendre pour époux monsieur Sébastien Bouisson ici-présent, de le chérir et de l'aimer jusqu'à ce que la mort vous sépare ?
- Oui, je le veux, répond Julie Jourdan, jeune et jolie jeune femme de 22 ans, orpheline de père et couturière de profession.
Déclarés devant Dieu mari et femme, les deux amoureux échangent alors leurs alliances, puis s'embrassent en un tendre et chaste baiser, quand bien même l'épousée a déjà le ventre un peu rond dans sa robe de mariée, dentelle et satin blanc. Aussi, parmi l'assistance venue en nombre à la cérémonie, trois grenouilles de bénitier se mettent-elles à ricaner bêtement, le nez plongé dans leur missel :
- C'est-y pas qu'elle aurait fauté, la Julie ?
- Pour sûr ! Elle est grosse !
- Et c'est pas cause d'avoir mangé des pois chiche !
Messes basses et ragots de caniveau, les bigotes s'en donnent à cœur joie, comme à chaque fois qu'elles trouvent de quoi se dégourdir la langue tout en meublant leur ennui, car les journées sont longues, et les soirées encore davantage, en ce trou perdu de l'Hérault sans télé ni radio pour s'occuper l'esprit. Et donc elles dégoisent, cancanent, caquettent... mais il arrive aussi parfois qu'elles voient juste: trois mois quasiment jour pour jour après celui de ses noces, soit le 5 octobre 1894, à 9h00 du matin, la ci-devant Bouisson leur donnait raison en mettant au monde un petit Paulhanais prénommé René, ainsi qu'en attestent les registres municipaux. Nous savons par ailleurs que l'enfant était de bonne constitution, sans tare apparente, et même éclatant de santé, mais qu'il n'avait pourtant que vingt-quatre ans à vivre...
Et le compte-à-rebours a déjà commencé.

René Bouisson grandit au milieu des vignes cultivées par son père et sa mère en cette terre de Languedoc baignée de soleil et donc propice aux raisins : Chasselas, Clairette, Servant — peu d'hectares en culture, et cependant beaucoup de travail au cours de l'année: tailler, labourer, biner, fumer, épamprer, effeuiller, traiter, vendanger, etc. Ils y passent le plus clair de leur temps, dimanche et jours fériés compris. Aussi, l'éducation du fiston est-elle laissée, pour l'essentiel, aux bons soins des Frères catholiques, lesquels lui enseignent non seulement l'histoire sainte, mais lui inculquent également le sens du devoir et le respect de l'autorité, faisant ainsi de ce petit gars du pays un enfant sage et poli, autrement dit : soumis.

Chez les Bouisson, la prière est de mise avant chaque repas, lesquels se déroulent le plus souvent dans un silence pesant et même un peu étouffant. Sitôt après souper, la mère vaque et le fils bûche, tandis que le père feuillette à la chandelle les six pages de l'Eclair, un quotidien régional de tendance royaliste et fervent défenseur du Midi viticole. Car ici, à Paulhan, la patrie c'est l'Hérault, le vin y est roi et le raisin sacré. Sur les 2000 habitants que compte la commune, la majorité sont viticulteurs ou cultivateurs, mais le recensement de 1906 dénombre également un scieur de long et un maître charron, deux perruquiers et trois liquoristes, aussi un limonadier, des ferblantiers, tonneliers, fondriers, coketiers, chaufourniers, étameurs, rouliers, bourreliers... métiers d'une autre époque et gens d'une autre espèce. Ce dont ils causent au café, après la messe du dimanche, tourne essentiellement autour de la vigne et de ses nombreux problèmes : conditions climatiques, maladies, chaptalisation, surproduction, chute des cours... Autant dire qu'ici, à Paulhan, la cause de l'Alsace-Lorraine ne fait pas fortune, et ne trouve même aucun écho, parce qu'on se bat d'abord pour soi et pour les siens, comme en témoigne la révolte des vignerons, événement ayant secoué la région durant l'année 1907, avec d'immenses manifestations à Béziers, Nîmes, Perpignan... puis intervention de l'armée et fusillades à Narbonne.
René Bouisson allait alors sur ses treize ans ; il lui restait onze ans à vivre...


Et puis arrive 1914, année de conscription pour René Bouisson, jeune homme d'1m65, aux cheveux châtain clair, aux yeux marrons, de bonne intelligence et de physique plutôt costaud.
Toutefois, son père étant interné depuis peu dans un asile d'aliénés, des démarches sont entreprises dès janvier afin de lui obtenir le statut de soutien familial :

Ma chère Julie,
J'ai reçu ta lettre me signalant que René va être appelé au régiment. Signale à monsieur le maire que le père est atteint d'une maladie mentale grave et incurable qui le rend impropre à tout travail et que, par ce fait, il occasionne de grosses dépenses à la famille. Le rapport devra indiquer que tu as à ta charge ta vieille mère âgée de 70 ans et deux filles encore mineures, ajoute que ton fils est l'aîné et le seul qui subvienne par son travail aux besoins de la famille, aussi que tu ne possèdes que quelques hectares sans grande valeur, lesquels ne rapporteront plus rien dès lors où ton fils ne sera plus là pour les cultiver.

Peine perdue. Le sursis, obtenu lors d'un premier conseil de révision, est révoqué six semaines plus tard, car, entre-temps, la guerre est survenue et l'armée racle large.
René est donc incorporé le 1er septembre 1914 au 81ème de ligne en tant que simple soldat, puis part au Front dès novembre, après seulement deux mois de classe.
Ses bonnes aptitudes intellectuelles, ainsi que l'hécatombe d'officiers et sous-officiers, le hissent au rang de caporal en mars 1915, puis de sergent-chef, en octobre de la même année.
Blessé aux bras et aux jambes en 1916, il bénéficie d'une thérapie à l'hôpital temporaire No68, puis d'une convalescence à Paulhan, lesquelles le tiennent éloigné du feu durant quatre mois.
Transféré au 72ème R.I. en 1917, il participe aux offensives du Chemin des Dames, après avoir déjà combattu en Flandres, en Champagne, à Verdun, dans le secteur de Soissons, etc...
Le 23 juillet 1918, René Bouisson est "tué à l'ennemi" lors de l'attaque de Villemontoire, dans le département de l'Aisne.
Il aura vécu seulement 24 ans, dont quatre de guerre.


De 1914 à 1918, René a écrit quelques centaines de lettres adressées ou bien à sa mère, Julie, ou bien à sa sœur, Camille, de deux ans sa cadette. Le trait le plus frappant de sa correspondance : les changements qui s'opèrent en lui au fil des mois et des épreuves traversées. Non seulement sa graphie, encore très enfantine en 14, s'affermit peu à peu, mais le contenu même de ses lettres gagne en maturité : la guerre le mûrit... et l'émancipe. Car à côtoyer l'horreur au quotidien, René, jour après jour, perd un peu de sa foi et recourt de moins en moins souvent à la prière qui, jusqu'en 1915, ponctuait chacune de ses lettres de façon quasi liturgique :

Ayons confiance en Dieu, car c'est grâce à lui que nous sortirons du mauvais pas où nous sommes.
Puisque Dieu a permis que je sorte entier de cet enfer, il faut croire qu'il ne m'abandonnera pas.
Espérons qu'avec l'aide de Dieu nous verrons bientôt le Droit triompher de la Force.
Dieu continuera à me préserver et un beau jour je vous reviendrai sain et sauf.
Je ne demande à Dieu que la force et la santé pour accomplir ma tâche.
Bien des baisers à vous tous et priez Dieu que je vous sois conservé.
Dieu m'a protégé jusqu'à aujourd'hui, espérons qu'il continuera
Avec l'aide de Dieu nous finirons par toucher au but.

En parallèle de cette évolution, commencent à poindre également des critiques à peine voilées à l'égard de certains gradés, dont l'incompétence, parfois notoire, fait rapidement le tour des tranchées. De sorte qu'à la perte de foi s'ajoute une mise en cause de la hiérarchie militaire et, mieux encore, la mise en doute du discours incitant à sacrifier sa vie par devoir envers la Patrie, le tout, quand même, sur fond de résignation paysanne. Faire ce qu'il faut et ce qui doit, tout en cherchant aussi à sauver sa peau, voici la difficile équation humaine que René Bouisson, au fil de ses quatre années de guerre, s'est efforcé à résoudre :

Chère Maman,
Notre départ n'est pas fixé, mais il est sûr et certain, et même tout proche.
Je t'écrirais autant que je pourrais.

Je ne suis pas malheureux et, en prenant le temps comme il vient, en philosophe, tout finit par passer, même les plus cruelles heures de souffrance ou de bombardement.

Ici il faut s'entr'aider le plus possible, car si ce n'est pas un jour, c'est l'autre qu'on a besoin d'un camarade.

Ah ! Quelle chose terrible que cette guerre ! Tout est ici ravagé : plus d'habitants, des ruines et des croix partout. Quelle tristesse et quelle désolation !

Le moral des hommes est un peu découragé. On n'aborde la question de l'avenir qu'avec ces mots : "Si nous avons le bonheur ou la chance d'en revenir".

Le colis m'a rempli de plaisir, car ces jours-ci j'ai un appétit formidable. Je ne sais pas si c'est le froid, mais je mange comme quatre. Toutefois, tu te dispenseras de mettre du sucre dans les paquets que tu m'envoies, car celui-ci est arrivé dans un sale état : tout était fondu et la saucisse était sucrée.

Nous revenons des tranchées où nous avons passés 3 jours de suite. La guerre est aujourd'hui moins meurtrière qu'au début. On s'est bien aguerris et, au lieu de combattre à découvert, on se tient presque toujours à l'abri, ce qui fait que l'on a très peu de pertes.

Je vois planer la mort tous les jours. A l'heure où j'écris ces lignes, le canon gronde, les fusils et les mitrailleuses font rage : nous sommes terrés comme des lapins.

Nous rencontrons des familles entières qui fuient, avec quelques hardes sous le bras, à la recherche d'un gîte. Quand donc toutes ces horreurs prendront-elles fin ?

On passe de mauvais moments, mais on en passe aussi des bons, qui font oublier les mauvais.

On ne marche que la nuit, le soir à la tombée, ou le matin, avant le lever du jour. Nous sommes donc invisibles. Les Boches en font autant de leur côté. Pendant le temps que je suis resté en Belgique, je n'en ai pas vu 100 et je n'en ai peut-être pas démoli un seul, quoique je leur ai tiré dessus. On va tellement vite pour viser qu'on les manque, car il ne faut pas rester longtemps le nez en l'air, c'est trop dangereux.

Sur le front, on ne pense à rien : on se bat et c'est tout. Si on réfléchissait un peu, si on pensait à ce que l'on peut devenir, on serait vite découragé. Ce n'est que lorsque on est au repos que l'on songe aux siens.

Je voulais attendre d'être au repos pour t'écrire, mais je vois que cela ne vient jamais, aussi, quoique je n'y vois pas très clair, je t'écris de la tranchée. On n'a pour s'abriter que les abris que l'on fait soi-même, avec son outil. J'ai creusé un trou dans la paroi de la tranchée et me suis mis là, assis sur le sac, ma pèlerine sur les épaules, ma couverture sur les genoux et ma toile de tente sur le devant du trou pour arrêter le vent et la pluie.

On voit tellement d'horreurs, qu'une mort, si chère et si précieuse qu'elle nous soit, ne nous fait pas le même effet que dans un endroit paisible.

Il est passé dans la journée d'hier un convoi de prisonniers boches. Il en est de même chaque jour. Les camarades font de la bonne besogne et nous n'attendons qu'un signal pour prendre part à la fête.

J'apprends que Marcel est blessé, tant mieux pour lui, c'est un véritable bonheur que de sortir de cet enfer.

Nous sommes sur la défensive. Les chefs ont reconnu que la trouée, ici, était impossible. Elle a coûté trop d'hommes pour être simplement essayée. Sache que l'on parle de 120 000 tués, blessés ou hors de combat, des deux côtés bien entendu. Leurs pertes sont paraît-il plus fortes que les nôtres, mais de combien ? Enfin, il faut espérer que la leçon leur servira et qu'ils nous laisseront tranquilles.

Les communiqués et toutes les autres balivernes que vous racontent les journaux, je m'en moque.

Je suis dans la tranchée, les alouettes chantent, on ne se croirait pas en guerre mais plutôt à la chasse, car on entend un coup de fusil ici, un coup là-bas.

Nous avons reçu des bleus de la classe 15 [1 an de moins que René]. Ils sont bien frêles pour supporter la vie que l'on mène, mais ils apportent avec eux gaieté et insouciance, et nous faisons ensemble de si belles parties que j'ai parfois honte en pensant  au mauvais temps que vous passez à Paulhan. Que veux-tu, il suffit parfois d'un peu de vin et de quelques chansons pour oublier tout le temps passé et à venir.

Je te remercie pour les Annales, mais je ne les trouve pas assez amusantes, elles parlent trop de la guerre et je les lis sans plaisir. Je préfèrerais quelques illustrés amusants et qui éviteraient autant que possible de parler des choses de la guerre, car tous ces tableaux, toutes ces photos, et la plupart des entrefilets sont si faux et si menteurs, pour ceux qui connaissent la vérité, que ça me dégoûte de les lire.

Les nouvelles de Paulhan ne sont pas bien gaies, il y a beaucoup de décédés, et plus on va plus la liste s'allonge.

Nous verrons bien qui se lassera le premier : les Poilus, les Boches, ou la population civile.

Ici c'est à peu près calme, pour le moment. Nous sommes heureux et fiers d'avoir à notre tête un brave capitaine, père de famille, qui jamais ne nous a fait sacrifier inutilement et qui, bien des fois, nous a sorti d'un mauvais pas. Je veux que vous vous rappeliez son nom et que, dans vos prières, vous l'unissiez au mien, il se nomme le capitaine Lavenir. Bien des compagnies qui aujourd'hui sont démolies n'en seraient pas arrivées là si elles avaient eu un chef comme le nôtre.

Tu peux croire que les rats ne manquent pas, c'est une vraie ménagerie, toute la nuit on les entend trotter : ils savent trouver le chemin du sac ou des musettes.

Je suis en ligne, le secteur est toujours à peu près calme, mais le temps n'est pas bien favorable. Après la gelée, c'est la pluie... et pas de pluie sans boue. Oh, cette boue ! il y en a à vous faire devenir fou.

Envoies-moi de suite un certificat que tu iras faire faire à la mairie, comme quoi je suis cultivateur et que vous avez besoin de moi. Je ne sais pas s'il me servira mais envoie-le de suite, s'il me sert tant mieux, si c'est le contraire tant pis.


2014/09/13

Fred Kupferman : Pierre Laval (biographie)

« Je souhaite la victoire allemande, parce que, sans elle, le bolchevisme, demain, s'installerait partout en Europe » (Pierre Laval, extrait d'un discours radiodiffusé le 22 juin 1942)

Editions Masson
(1976) 
Très intéressante biographie de Fred Kupferman consacrée au personnage sans doute le plus impopulaire de toute l'histoire de France, j'ai nommé Pierre Jean Marie Laval, une parfaite ordure, de l'avis général ! Jugement sans appel, lapidaire et superficiel, à l'exacte image de son procès (6 jours), puis de sa condamnation à mort pour faits de trahison et de collaboration.
Et donc, le but de ce livre n'est bien évidemment pas de réhabiliter Laval, mais seulement d'aider à mieux cerner cet homme mal connu des français et cependant haï comme personne, parce que réduit au rôle du vilain-méchant-pas-beau sur lequel, c'est pratique, nous pouvons focaliser tout à la fois nos colères et nos hontes...

En deux-cent pages à l'écriture dense et ciselée, Kupferman retrace patiemment le parcours atypique de ce fils d'aubergiste qui, à l'âge de 20 ans, adhérait au noyau dur de la gauche révolutionnaire ; à 30 ans, défendait au barreau les anarcho-syndicalistes de la CGT (raison pour laquelle son nom figurait, parmi seulement deux-mille autres, sur le Carnet B du ministère de l'intérieur) ; à 40, participait à la victoire du Cartel des Gauches mais, à 45, était élu sénateur de Droite ; à 50, frayait avec Franco et, à 60, léchait les bottes d'Hitler. Une carrière d'ambitieux, plutôt rancunier et parfois violent, s'éloignant de la Gauche à mesure que prospérait sa fortune et croyant, jusqu'au bout, avoir agi pour le bien commun. Au final, se dessine le portrait d'un homme à sale gueule, c'est sûr, mais qui n'était pas tout à fait le diable, surtout comparé aux véritables fascistes qu'étaient Déat-Doriot-Darnand... Le portrait d'un homme se révélant finalement un chouïa moins antipathique que Pétain, quand bien même ce dernier a non seulement sauvé sa peau à la Libération, mais a toujours eu, et aujourd'hui encore, d'ardents et brillants avocats pour défendre sa cause ou sa mémoire... d'un homme, Laval, qui, comme des millions d'autres avec lui, préféra la nazification à la bolchévisation de la société française ou, comme l'on disait à l'époque, sans en mesurer encore les conséquences : Hitler plutôt que Léon Blum (point Godwin oblige, nous ne rapprocherons pas ici les choix de 1940 avec ceux d'un récent sondage d'opinion plaçant le FN au coude-à-coude avec tous les autres Partis, mais nous relevons simplement qu'il se trouve aujourd'hui une majorité de français à préférer, oui, à pré-fé-rer voir une Marine-le-Pen aux commandes plutôt qu'un François Hollande)... d'un homme, enfin, dont le cheminement politique pourrait peut-être se résumer ainsi :

J'ai connu des gens qui sont venus au Parti Communiste le cœur plein de haine pour la vie et pour leurs semblables, la haine était le seul sentiment qui les avait conduits jusqu'à nous. J'en ai connu plusieurs, aucun n'est resté longtemps au Parti. Il n'y a que la haine de classe qui est légitime, la haine contre l'exploiteur, mais cette même haine implique l'amour pour les exploités, vous comprenez? (Jorge Amado, in Les souterrains de la liberté)

Radio, télévision, livres, images

La radio, c'est la télévision, avec des images dans la tête. "Et tout s'éclaire", sur France Culture (ce matin, c'était Concordance des temps).

France Culture à la télévision

2014/09/05

Librairie Entropie : les ANPéRos

Si nous avons souvent rendu compte ici du climat d'effervescence intellectuelle des ANPéRos de la librairie l'Entropie — vantant la prodigieuse mémoire de leurs protagonistes, ou relayant les acrobaties culturelles de très haute voltige auxquelles chacun d'eux s'adonne —, nous n'avions jamais dit jusqu'alors que ces soirées entre amis étaient aussi l'occasion de saisir sur le vif quelques scènes de la vie quotidienne : des gens qui passent, indifférents, devant la vitrine et l'étal de cette petite boutique à l'ancienne située au cœur même de Paris.... et d'autres qui s'arrêtent, hésitent, puis se décident enfin à en franchir le seuil, qui pour un renseignement divers, qui pour un achat, une faveur... un peu de chaleur d'homme, que la série de saynètes à suivre s'attache à restituer :

UNE VISITEUSE INATTENDUE
Les joues encadrées par des couettes et le regard malicieux, une fillette pas plus haute que trois pommes entre en trombe et se précipite vers des rayonnages de BD situés à sa hauteur. Arrive alors sa mère...

UN MÉTIER PAS FACILE
(ou comment le taulier, malgré une légère mais perceptible irritation, nous démontre à la fois ses connaissances littéraires et ses talents d'interprète, en renseignant un vieux couple d'espagnols sur la saga des Pardaillan et l'oeuvre complète d'Alessandro Doumasse...)

VOUS ÊTES OUVERT ?
Pour le plaisir d'entendre à nouveau l'un des nombreux convives faire d'indécentes propositions à deux jeunes et jolies femmes en goguette et pas farouches pour deux sous...

Et d'autres surprises encore à découvrir ici, notamment LA BONNE BLAGUE DU TAULIER, pour clore en beauté ce petit interlude entropique :



2014/08/30

ANPéRo : Place de la Toile (29/08/2014)

« Ici, on est des fans de radis... de la radio sans eau ! » (Laurent D.)

Les studios Pathé-Cinéma sont heureux de vous présenter leur dernière production, cinq heures de spectacle tout-public, avec de l'aventure, du charme, de l'émotion, de l'humour, du suspense... et John Wills au casting, pour une distribution de rêve dans un décor époustouflant :

















2014/08/29

Márcio Souza : Le Brésilien Volant

« Je n'ai jamais travaillé sérieusement sur une idée abstraite. J'ai perfectionné mes inventions grâce à une série de tests étayés par le bon sens et l'expérience. » (Santos-Dumont)

Autant le dire tout de suite, ce roman de Márcio Souza sur les débuts de l'aviation ne vole ni très haut ni très loin, tout comme les premiers coucous du Brésilien volant, alias Santos-Dumont, une star en son pays. Or, assez curieusement, l'auteur nous prévient d'emblée qu'il  ne l'apprécie guère :

Ce récit est le scénario d'un film et ne se veut pas la biographie définitive, officielle et incontestée de Santos-Dumont. A vrai dire, je n'éprouvais pas au départ une grande sympathie pour le personnage. En se l'appropriant, les militaires ont fait de Santos-dumont une figure insipide, symbole d'un patriotisme médiocre et revanchard, typiquement brésilien, une sorte de demi-dieu ridé et jaunâtre, malheureusement victime de l'injustice d'être né sur cette terre du carnaval et de la bonhommie. Enfin, l'une de ces histoires exemplaires que l'on ne cesse de nous seriner dans le simple but de confirmer que nous sommes nés pour vaincre et non pour baisser les bras.
En vérité, ce patriotisme aveugle a fait subir à Santos-Dumont bien pis que ce que les pigeons infligent d'ordinaire, sans la moindre cérémonie, aux statues des grands hommes qui couvrent la place publique.
Heureusement, les pigeons ne s'y trompent pas.

Déboulonner de son piédestal une icône nationale, je n'ai rien contre, au contraire. D'ailleurs, l'Empereur d'Amazonie, du même Márcio Souza, est une réussite d'humour et d'intelligence... Mais là, écrivant l'histoire de quelqu'un qu'il n'aime pas, l'auteur force sans doute un peu son talent pour noircir des pages dépourvues d'âme et de passion. De sorte qu'à moins d'être férocement féru d'aviation, cette lecture est presque aussi ennuyeuse qu'un vol long-courrier...

L'un des meilleurs chapitres :

Le capitaine Ferber est un homme maigre, très grand, aux fines moustaches aussi lustrées que ses cheveux noirs séparés par une raie au milieu. Il gravit les marches, escortant Mme d'Acosta, une dame aux traits hispaniques, au corps svelte, richement parée, et une jeune femme au visage très expressif, aux cheveux noirs, simplement vêtue de bleu ciel. La jeune fille ne cache pas son mécontentement de se trouver en telle compagnie, mais la dame ne cesse de pester.
- Quelle enfant sotte. Voyez comme elle est attifée, on croirait une marchande de légumes du Bronx. C'est ridicule, avec toutes les robes neuves qu'elle a !
- Ne soyez pas si sévère, ma chère madame. Mlle Aïda ressemble à une fleur dans cette robe bleu ciel.
- Une fleur vulgaire... Voilà à quoi elle ressemble. Et elle a déjà porté cette robe à deux réceptions. C'est impardonnable. On finira par dire que nous sommes ruinées.
- Personne n'osera faire une telle remarque.
- Tu vois, maman. Personne ne va penser que nous sommes ruinées. Affirmation du capitaine Ferber, qui s'y entend en catastrophes financières.
- Impudente ! Mais est-ce que je m'adresse donc à une étrangère ? Je ne sais pas quelle idée cette jeune fille se fait de la vie...
Ils entrent dans le salon et sont accueillis par leurs amphitryons, un couple d'âge mûr au regard clair et hautain, des êtres manifestement coutumiers du pouvoir.
- Mon très cher comte de Bouvard. Et comment se porte ma douce comtesse, toujours rayonnante, vous irradiez la vertu.
Ferber baise la main de la comtesse avec mille grâces, une main aux doigts rutilant d'or et de diamants.
- Et qui sont ces charmantes dames qui vous accompagnent, mon cher capitaine ?
- Permettez-moi de vous présenter : Mme d'Acosta et sa fille Aïda. Le comte et la comtesse de Bouvard, dont le salon est le plus prisé de Paris...
Tous échangent des politesses, mais Aïda reste indifférente.
- Madame d'Acosta, mais bien sûr, dit le comte en reconnaissant la millionnaire.
Bouvard attire Ferber à l'écart, de manière presque indiscrète, tandis que Mme d'Acosta bavarde avec la comtesse sous le regard irrité d'Aïda.
Le comte maintient le bras de Ferber; il semble intrigué.
- Bien joué, ruffian !
- La petite n'a pas de prétendant. Le père est en Hollande et j'ai plu à Madame. Cher ami, je suis sur le point de faire un grands pas en avant...
- La reine du tabac de Cuba ! Sur dix cigares fumés dans le monde civilisé, cinq proviennent de sa manufacture de Santiago.
- Elles possèdent une collection de fourrures qui, mises bout à bout, recouvriraient la route d'ici au cap Ferrat.
- Des fourrures ? Pour l'été ? Il vous faudra civiliser ces créatures, mon ami.
- Certainement, mon cher comte.
- Ce qui vous vaudra certaines récompenses... matérielles...
Ferber se contente de sourire; son regard dépasse le groupe des femmes qui bavardent pour se poser sur Aïda qui se tient à l'écart, absente.
- Ah ! A propos, cette vieille dette de jeu...
- Ne me dites pas que vous allez la payer !
- D'ici peu, très peu de temps. Et avec les intérêts !
Bouvard, incrédule, a un petit sourire.
- Dieux du ciel ! j'avais déjà perdu espoir.
- J'ai toujours cru à la générosité des familles américaines.
Le maître d'hôtel annonce de nouveaux invités :
- Monsieur Alberto Santos-Dumont et Monsieur Georges Goursat.
Les conversations cessent et une grande agitation s'empare du salon. Les femmes poussent de petits cris et applaudissent quand le petit monsieur élégant fait son entrée, la canne à la main, en compagnie d'un autre homme, blond et fort. Alberto remercie; sa visible timidité désarme les plus entreprenants qui, incapables de se maîtriser, ont accouru pour le voir de près et même lui serrer la main.
Aïda, qui était jusqu'alors restée absente, a les yeux fixés sur le nouvel arrivant. Lui ne manque pas de remarquer la jeune fille qu l'observe d'un regard si pénétrant qu'Alberto aurait certainement déjà pris feu s'il était inflammable. Alberto passe devant la jeune femme, la regarde quelques secondes puis va aussitôt baiser la main de la comtesse de Bouvard.
Cet événement inaccoutumé n'échappe pas à Sem et un léger sourire ironique lui vient aux lèvres. Petitsantôs n'était donc pas aveugle, ni le capitaine Ferber d'ailleurs, qui observe avec inquiétude les réactions d'Aïda.
La vieille comtesse accueille ses hôtes célèbres avec une joyeuse cordialité.
- Mon cher Petitsantôs, quel honneur. Je veux que vous me racontiez tout ce que vous faites. Si vous saviez combien j'ai eu peur que Monaco ne vous enlève à nous.
Petitsantôs entend à peine la comtesse.
- Monaco ?
- Mais oui, Monaco. Car enfin, le prince ne vous a-t-il pas ouvert sa principauté pour que vous y installiez tous vos merveilleux ballons ?
- Petitsantôs sait bien mal exprimer sa gratitude, intervient Sem, railleur. Il n'a rien trouvé de mieux à faire que de précipiter son altesse, le prince Albert, au fond d'une barque avec le guiderope de son ballon...
- Doux Jésus ! Et qu'est-il arrivé au prince ? La comtesse était anxieuse.
- Le prince n'a pas bien évalué le poids de la corde, tente d'expliquer Petitsantôs, et il s'est fait traîner par le n°6.
- Le n°6 ?
- Le dirigeable !
- Plaît-il ?
- Hum...le... le ballon...
- Ah ! oui.
- A la deuxième tentative, il a été facile de ramener le n°6 vers le quai puis au hangar. J'allais plus vite qu'il n'y paraissait...
- Et le prince ?
- Quel prince ? demande Petitsantôs à la comtesse déconcertée.
- En fait, répond Sem qui se retient à grand-peine de rire, le dirigeable n°6 comptait plus pour Alberto que la santé du prince de Monaco.
La comtesse de Bouvard considère Petitsantôs d'un air ouvertement réprobateur.
- Je vois ! Petitsantôs n'aime pas les aristocrates !

Márcio Souza : Le Brésilien volant (1986)
Traduction de Lyne Strouc (1990)
Aux Editions Belfond

Et puis Santos-Dumont c'est aussi l'occasion de partager trois nouvelles planches de João Spacca, tirées d'une BD que vous ne trouverez ni à l'Entropie, ni dans les rayons d'aucune autre librairie, mais seulement auprès de l'auteur :