2014/11/11

ANPéRo : Pixel (10/10/2014)

Et si je pisse ici ça éclabousse mon pantalon
px : symbole récent du pixel (on trouve p en pays anglo-saxons)
Le manuel du Système international d'unités: lexique et conversions,  par Michel Dubesset
Un record a été battu. C'est un peu pour cela qu'il faut presque un mois pour le relater. C'était probablement le plus grand ANPéRo du monde, et pourtant il n'y avait pas de Guinness, ni grand monde, officiellement.

Stéphane, Vincent, Laurent au carré, et une apparition de Jean-Noël. Certains les mains vides, d'autres la tête idoine. Rien qu'à cinq, sages comme les six mages. Un élément d'image, voila le sens de la contraction pixelique : "picture element", "pi (x) el", ou "petit bout d'image". L'on parla de cinéma ("A la cinémathèque, je devais voir des films invisibles, j'ai vu des films inmontrables"), du dernier Kultur Pop 25, des programmes des Nuits, de géographie ("Le Chili ne sera pas le Pérou", et les Nuits magnétiques sur Vienne), de la loi des gaz parfaits et de la théorie quantitative de la complexité. On mangea des saucisses cocktail.

Comme au passant qui chante on reprend la chanson, il suffit parfois d'un détail pour reconstruire toute la cène, de quelques notes pour extrapoler tout le morceau. Tous les autres, ils et elles étaient donc toutes et tous là : Laurie (et Véronique) Zimmer, Delphine, Léa, Annabella, Lola, Capucine, Léa, André (Franquin), capitaine Caverne, Will (Self), Patrick (Modiano), Paul (Bert),Claire et André, Donald, Thierry, Remy, Jean-Marie, Benoît, Sébastien, Julien, Fred, Cécile, Mibemol, Henri, Guillaume. Tous ceux et toutes celles qui sont venu, ou qui aurait pu venir, ou qui viendront. C'était le plus grand ANPéRo. Jusqu'au prochain.

Bonus : Derrick contre Superman

Entretien : Jorge Amado — Alice Raillard (La Quinzaine littéraire, octobre 1979)

« J'ai horreur de deux choses : la police et les militaires » (Jorge Amado, 1979)

1979. Soumis depuis quelque temps à la pression populaire, le régime s'assouplit peu à peu et laisse même entrevoir à 120 millions d'habitants un proche retour à la démocratie, en autorisant notamment le pluralisme des partis : c'est donc l'automne d'une longue tyrannie et, tandis qu'un certain Luiz Inácio Lula da Silva, syndicaliste ouvrier, s'apprête à fonder le Parti des Travailleurs Brésiliens, un nouveau jour se lève sur la baie de Salvador do Bahia.

Sexagénaire alerte et souriant, Jorge Amado reçoit la traductrice Alice Raillard, à l'occasion de la sortie française de Tieta d'Agreste ou le retour de la fille prodigue. Répondant aux questions avec la tranquillité bonhomme d'un gars qui en a beaucoup vu, il évoque les problèmes écologiques du Brésil, ainsi que l'emprise des supra-nationales étrangères et, surtout, alors que sa renommée est désormais au plus haut, sa grande proximité avec le "peuple" au sens amadien : les putes et les vagabonds, les exclus et les marginaux... toute cette cohorte d'individus situés tellement bas sur l'échelle sociale que c'est à peine si on les discerne encore. Lui, si. 


La Quinzaine littéraire

Alice Raillard : Tiéta d'Agreste, qui met en cause l'industrialisation et la pollution, est un livre, me semble-il, profondément ancré dans l'actualité.

Jorge Amado : J'ai voulu dans ce livre poser un problème très immédiat, grave partout sans doute aujourd'hui, mais singulièrement au Brésil : l'industrialisation dont on parle tant chez nous est une chose faite sans aucun souci des intérêts du peuple. Ainsi, à Bahia, à côté de la ville, on n'a pas hésité à installer une usine qui fabrique un produit terriblement polluant — une usine semblable à celle que je décris dans mon roman. Elle a tué les poissons, tous les produits de la mer, enfin tout ce qui fait la vie des pêcheurs. Elle a "transformé la mer en poubelle", comme l'a dit à propos d'une autre affaire de pollution, qui a eu une répercussion mondiale, le juge italien que je cite.

Un autre exemple : dans une petite ville du Sergipe, qui jouxte au Nord l'Etat de Bahia, une petite ville infiniment belle, Estância, on pensait installer une usine du même genre. Je m'y trouvais au moment des fêtes de la São Pedro, et un garçon de la ville, un brave garçon au demeurant, me disait : "Nous devons payer le prix de l'industrialisation." Mais c'est un prix terrible de conséquences pour le peuple, pour la vie du peuple. Ce problème m'a touché profondément. J'ai décidé d'écrire un roman sur ce thème.

Et aussi, j'ai voulu faire dans Tiéta le tableau d'une petite ville de "l'intérieur", avec ses coutumes, une manière de vivre, tant de choses que je connais bien et qui disparaissent. J'ai voulu les consigner, les conserver en un moment où elles sont liquidées d'une façon violente et terrible.

Ainsi, fidèle à la ligne générale de votre oeuvre, contre le progrès industriel, vous en appelleriez à une plus juste répartition des biens ?

Oui, dans la situation actuelle, ce qu'on appelle progrès au Brésil signifie l'enrichissement d'une minorité, tandis que la grande masse s'appauvrit — et que le pays va être pollué, fini. Rien n'est fait pour répondre aux intérêts du peuple brésilien, tout est fait pour servir les intérêts d'une petite caste riche, de plus en plus riche, et de plus en plus pourrie au sens moral, de plus en plus éloignée de quelque intérêt national.
C'est cette situation, celle de ces quinze dernières années que j'ai voulu montrer dans mon livre.

Vous faites, du même coup, le procès de l'impérialisme économique étranger…

Celui des supra-nationales, d'où qu'elles soient. Mais plus précisément ici, il s'agit de l'infiltration sans cesse croissante du capitalisme allemand dans notre économie, en plus de l'impérialisme nord-américain, qui est l'impérialisme principal et qui s'étend sur tout le pays.

La pollution qui menace Santa Ana de l'Agreste, n'est-ce pas aussi une pollution morale?

Un de mes personnages dit quelque part avant même que cette fabrique s'installe, elle a déjà tout pourri dans la ville. Et c'est bien ça, une érosion sournoise qui change le caractère des gens, change leur vie. Une vie qui était peut-être primitive et pauvre, mais qui était brésilienne, avec tous ses petits défauts et ses grandes qualités. Aussi le héros dans ce livre, c'est le peuple d'Agreste, les petites gens qui luttent contre ce pourrissement et cette pollution, qui luttent et rient, d'un rire un peu grinçant peut-être.
Après l'expérience d'une vie qui a été très riche en événements, il y a une chose très claire pour moi : c'est le peuple qui lutte pour le peuple. Je suis chaque jour moins proche des leaders, plus proche du peuple. De sorte que les héros de mes livres sont, ou des vagabonds, ou des prostituées — Teresa Batista ou Tiéta — des gens placés au plus bas de l'échelle sociale. C'est-à-dire, en quelque sorte, des anti-héros, des gens sans aucun pouvoir. Car les gens qui ont du pouvoir, j'en suis de plus en plus convaincu, ne luttent pas pour le peuple, ils luttent pour le pouvoir, quelle que soit leur position. Le peuple seul, lui, a réellement un intérêt à lutter pour le peuple.

Faut-il comprendre que, contrairement à ce que l'on peut noter en Europe, où les régionalismes gagnent du terrain, on va au Brésil vers une unification, un "gommage" du fédéralisme ?

On parle peu de ce problème et c'est dommage, car, de mon point de vue, c'est un problème grave dans tout ce qui s'est passé au Brésil ces dernières années, sous la dictature militaire. Le fédéralisme, qui était à l'origine très démocratique, tend à disparaître. C'est de plus en plus le pouvoir exécutif, c'est-à-dire Brasilia — le Président, le conseil des ministres, le conseil de sécurité militaire — qui tient la Nation entre ses mains. Auparavant, les Etats avaient une grande autonomie. C'est un changement qualitatif grave.
En même temps, dans le marché du travail, tout s'est centralisé d'une façon terrible. Prenons la radio, la TV, tout est centralisé à Rio, à São Paulo, et beaucoup de choses viennent des Etats-Unis, avec la violence, les mœurs américaines, toute cette acculturation qui veut en terminer avec notre musique populaire et veut étouffer la spécificité de chaque région. Ces différences sont très fortes au Brésil, si l'on va du Rio Grande do Sul jusqu'au nord. Au sud, vous trouvez un mélange d'Allemands, d'Italiens, d'Espagnols, etc., qui est très différent au nord avec les Noirs, les Indiens… C'est toujours le mélange, mais le mélange change, et notre unité nationale, qui est un sentiment très fort au Brésil, dans un pays qui est un continent, est le résultat de la somme de ces différences.

Tiéta, votre héroïne, sanctifiée et honnie tour à tour, n'a-t-elle pas un rôle ambigu ?

- Elle est celle qui est partie et qui revient avec toute cette saga de São Paulo. Elle bouscule les préjugés, défie l'hypocrisie d'une certaine société — encore que, dans ces petites villes brésiliennes, certains préjugés soient moindres que dans les grandes villes où il y a une liberté pour les riches, mais pas pour les pauvres. Ces gens sont plus… comme ils sont, plus honnêtes, au fond. Mais Tiéta, surtout, revient pour retrouver ses origines, sa réalité à elle. Elle cherche la petite fille qu'elle était, cette fille qui était capable d'être elle-même.
J'ai construit ce livre comme un feuilleton, un grand feuilleton dramatique, avec tous ses "trucs", ses effets qui soulignent les côtés grotesques. Dans Tereza Batista, j'avais repris le schéma d'un autre genre populaire qu'on appelle chez nous la "littérature de cordel" (des récits en vers chantés sur les foires et vendus en petits fascicules accrochés à une cordelette) : dans ces "folhetos" — des "feuilletons" à leur manière, c'est toujours la lutte entre le bien et le mal, l'homme est l'ennemi de l'homme. Ce qui m'importe, c'est d'être au plus près des racines populaires.
Une chose me frappe beaucoup, dernièrement, dans notre littérature brésilienne, et m'inquiète un peu. Si l'on regarde notre littérature depuis ses débuts, le grand héros c'est le peuple. Prenez les romans de Alencar, prenez la poésie de Gregório de Matos, la poésie de Castro Alves, les romans d'Aluisio Azevedo, de Machado de Assis, de Manuel Antonio de Almeida, le "roman de 30", les positions sont très diverses, mais c'est toujours le peuple brésilien le grand héros. Et dernièrement, ces quinze dernières années, c'est la classe moyenne, les intellectuels, avec toutes ces angoisses, tous ces petits problèmes, les influences américaines… les influences de partout, la négation même de ce que nous sommes. Le peuple a presque disparu, à l'exception de quelques écrivains comme Callado, Osman Lins, João Ubaldo Ribeiro, ou d'autres… Je lutte, moi, pour que ce soit toujours le peuple, le héros. Et un héros qui n'est jamais vaincu.

On vient de rééditer en France Bahia de tous les Saints, cette "Iliade noire", comme le disait Oswald de Andrade. Près de quarante ans après sa parution, comment voyez-vous ce livre ?

Vingt-cinq ans après Bahia de tous les Saints, j'ai écrit un autre livre, la Boutique aux miracles, qui reprend le même thème. C'est le même livre, seulement écrit vingt-cinq ans plus tard, avec l'expérience soit littéraire, soit humaine, que j'ai acquise durant cette vie. Dans l'un comme l'autre, c'est la lutte contre le préjugé racial. Si nous avons quelque chose à apporter à l'humanisme, c'est, je pense, le mélange des races qu'on a obtenu au Brésil, où, réellement, il n'y a pas de préjugé racial.
Il existe des racistes, c'est tout autre chose, des milliers de racistes tant parmi les Blancs que parmi les Mulâtres ou parmi les Noirs. Mais il n'y a pas de philosophie de vie raciste, au contraire des Etats-Unis.

Dans des romans tels que Gabriela, le Vieux marin, l'horizon était autre ?

Ils répondent à un problème humain qui m'a toujours beaucoup touché : la possibilité qu'a l'homme de commander sa vie. Voyez le Vieux marin, Quinquin… J'ai poussé plus loin ma thématique. Ce n'est pas resté dans un cadre de problèmes sociaux immédiats.

Ce qu'on appelle les "étapes" de votre oeuvre sont-elles fonction des modifications des conditions historico-politiques ou l'effet du poids de votre oeuvre sur elle-même ?

J'écris selon les problèmes qui se posent à moi, je réagis à ces problèmes, avant tout. Et je pense qu'il y a une ligne d'unité dans toute cette oeuvre, une oeuvre qui aura bientôt cinquante ans : c'est l'écrivain devant le peuple, contre les ennemis du peuple. Ça a été ma position du premier à mon dernier livre, la forme seulement varie, du commencement jusqu'à maintenant. J'ai toujours été, avant tout, un romancier qui, avant de traiter des problèmes politiques immédiats, a traité les problèmes sociaux, les problèmes des masses. Mes héros, ce sont des travailleurs, des vagabonds, des gens du peuple, pas une classe. Plus qu'à des faits immédiats, qui restreignent, l'important est de s'attacher à la réalité brésilienne. On le voit dans quelques grands livres qui ont été écrits chez nous ces dernières années, par des romanciers aussi différents que le sont, par exemple, João Ubaldo et Osman Lins. C'est là, je pense, le plus important : prendre la vie du peuple, la réalité, et la recréer. Ça donne une force.
Car je crois au peuple, voyez-vous. On m'objecte parfois que le peuple rit dans mes livres, fait la fête. C'est vrai, il fait la fête. Et c'est très bien, je pense, car s'il ne faisait pas la fête, même dans les pires conditions, il ne pourrait pas y avoir d'espoir. Il fait de la musique, il danse… même au temps de l'esclavage. Il a conservé pour nous des valeurs culturelles qui font partie aujourd'hui de notre culture brésilienne.

Ces jours-ci paraît au Brésil votre dernier roman, Farda fardao camisole de dormir [La bataille du Petit Trianon]. Vous l'avez écrit après une longue maturation. Le projet du livre s'est-il modifié ou précisé ?

Il s'est précisé. Je devais, d'un fait politique qui était mon point de départ, faire une chose humaine, lui donner de l'ampleur. Pour ça, en même temps que c'est un livre très politique, c'est aussi un livre d'amour.

Et pourtant, l'amour est au service du politique ?

Oui, surtout dans l'histoire de mon héroïne portugaise. Cependant, je crois être parvenu à ne pas être dogmatique. Même le personnage manichéen, le nazi, cesse de l'être au dernier moment, au moment de sa mort.

Ce roman, dont l'action est située en 1940, doit-il être considéré comme un livre de la résistance ou un appel à l'identité ? 

L'un et l'autre sans doute. C'est un livre de la résistance contre la dictature; contre le militarisme. Je suis très hérétique du point de vue de la pensée idéologique et j'ai horreur de deux choses, la police et les militaires. Ils sont toujours "mauvais", dans tous les régimes.
C'est aussi un appel à l'identité en un moment où l'on rompt avec quinze ans de dictature militaire et où l'on revient à une "connivence" brésilienne. C'est-à-dire à notre caractère brésilien, à notre personnalité qu'on a tout fait pour tuer durant ces quinze ans.
Le sous-titre le dit : c'est une "fable pour éveiller une espérance".

2014/11/08

Entretien : Jorge Amado — Gilles Lapouge (La Quinzaine littéraire, novembre 1970)

« Avant j'étais un pamphlétaire, je divisais le monde entre les bons et les mauvais. Aujourd'hui, je sais que personne n'est tout noir ou tout blanc. Il y a des dosages en chacun » (Jorge Amado, 1970)

En 1970, la jeune révolutionnaire Dilma Rousseff était arrêtée par la police secrète pour faits de résistance armée, puis torturée durant vingt-deux jours avant que d'être jugée et finalement condamnée par un tribunal militaire à trois ans de détention dans les geôles du général Emílio Médici.

En 1970, au deuxième étage d'un immeuble relativement cossu du Quartier Latin, Jorge Amado, de passage à Paris, accordait à Gilles Lapouge une assez curieuse interview, puisque l'écrivain brésilien — le même qui, vingt ans plus tôt, fustigeait les régimes oppressifs et l'impérialisme nord-américain — passa non seulement sous silence la guerre du Vietnam, mais n'évoqua pas même une seule fois la dictature sévissant au Brésil depuis 1964. Prudente auto-censure ? Ou bien l'auteur des Chemins de la faim et du Bateau négrier s'est-il embourgeoisé au point d'atteindre la souveraine indifférence à la misère de ceux qui vivent dans la plus grande opulence ? Ni l'un ni l'autre. C'est un mauvais procès intenté à quelqu'un qui, tout au long de sa vie, a beaucoup donné de sa personne : l'exil, la prison, la censure, Amado connaît ; les anathèmes et les procès truqués, aussi.

Certes, le Jorge Amado de 1970 n'est plus tout à fait celui des années 1948, 49, 50... qui s'en allait par monts et par vaux, un bandeau sur les yeux, prêcher la parole du Parti. Certes, le stalinien d'hier a troqué depuis longtemps la vieille bure de l'apôtre contre un accoutrement d'Immortel siégeant de temps à autre au beau milieu de ses pairs. En l'espace d'une seule décennie, sa notoriété a considérablement grandi et sa fortune considérablement grossi, l'homme aussi d'ailleurs. Devenu plus rond et plus malin qu'un vieux singe, Jorge Amado a peu à peu changé de forme et de statut, c'est certain, mais sans pour autant changer d'idéal : le progrès social. S'il a quitté l'arène politique — ses intrigues, ses duperies, ses coups bas — il n'en continue pas moins à dénoncer à travers ses romans les mêmes injustices que par le passé. Et si son discours est à présent beaucoup moins virulent et beaucoup moins sectaire, il est aussi nettement plus drôle... et donc, peut-être, plus efficace.

En 1969, aux pires moments de la dictature militaire, Jorge Amado publiait La boutique aux miracles, l'un de ses meilleurs romans. Outre qu'il y dénonçait avec humour les préjugés raciaux d'une élite has-been, il tournait aussi en ridicule le chef de la police et ses sbires, prônait la solidarité entre les minorités, les opprimés, les déshérités, et les encourageait à lutter sans faiblir, montrant ainsi la voie à suivre pour qui veut reconquérir tout à la fois sa dignité et sa liberté.

En 1970, Jorge Amado initiait, avec l'aide d'Erico Verissimo, un mouvement de résistance pour contrecarrer un projet de loi du ministère de la Justice visant à instaurer une censure préalable à la publication des livres. Relayé par la plupart des grands quotidiens brésiliens, le mouvement pris une telle et si grande ampleur qu'il se transforma bientôt en pétition nationale et, comme les signatures affluèrent de toute part, la loi ne vit jamais le jour.

***

Gilles Lapouge est aujourd'hui âgé de 91 ans. Ancien producteur-animateur de France Culture (Agora, En étrange pays...), il est également géographe et journaliste, voyageur et conteur d'histoires, poète et romancier, auteur notamment d'un Dictionnaire amoureux du Brésil, d'Equinoxiale, de La Mission des Frontières... ouvrages que nous n'avons pas lu. C'est une lacune.


La Quinzaine littéraire

Voici quarante ans qu’il nous envoie des nouvelles régulières de Bahia et du Nord-Est brésilien. Il veille pour nous, là-bas, de l’autre côté du monde, dans l’énorme cité chaude et langoureuse où des nègres dont les yeux sont bleus dansent avec des mulâtresses belles comme l’or. Quand le crépuscule descend sur le port, il nous fait signe, il nous pilote dans le lacis de ruelles qui zigzaguent au flanc de la colline, parmi les églises baroques, les demeures patriciennes aux faïences bleues, les taudis de planches.
Pour quelques jours, il a abandonné son fief. La rue Monsieur le Prince a pris la place de la colline de fleurs et de palmes. Il y est aussi à l’aise que dans les bistrots de Bahia. Modeste, élégant, presque invisible avec sa silhouette vive et racée, les cheveux blancs, la moustache chaplinesque et tant d’amusement, toujours, dans les yeux. Sa jeunesse surprend, depuis le temps qu’il est illustre, est-ce qu’il ne devrait pas avoir cent ans ? C’est qu’il avait à peine vingt ans quand son premier livre, Cacao, faisait connaître son nom au monde entier, en 1933. Traduit en trente-deux langues, best-seller mondial, monument de la littérature brésilienne, prix Staline en 1949, il semble ignorer sa propre célébrité. Il parle comme il écrit, dans un beau langage simple, on dirait d’un chapitre de son dernier livre traduit en français : les Pâtres de la nuit, ouvrage ancien du reste puisqu'il a été publié au Brésil en 1964 et que deux gros romans ont suivi.

C'est une chronique sur les vagabonds de Bahia. J'aime bien ces gens-là. A Bahia, j'ai une maison sur la colline, on vient souvent me voir. Parfois, on me téléphone d'abord et cela veut dire que des étrangers vont m'interviewer sur l'existence de Dieu ou sur la littérature et que voulez-vous que je leur raconte ? D'autres fois, on se présente chez moi sans me prévenir et alors ce sont des gens de Bahia. Des gens très pauvres mais civilisés, merveilleusement civilisés. Ils viennent me voir sans motif. Pour me dire bonjour. Ils n'ont pas le sou, eh bien, ils se présentent comme votre égal. Ce sont mes amis car ils n'ont aucun intérêt en arrière de la tête. Ils m'apportent des cadeaux : une histoire qu'ils trouvent jolie, ou bien une figurine de céramique et ils bavardent. Nous autres, Brésiliens, ce qui nous intéresse est assez simple : les femmes, la politique, le football, des choses comme ça, voilà de quoi je parle avec eux.

En France, on connaît Jorge Amado comme un écrivain engagé : Terres violentes, Bahia de tous les Saints, Gabriela, Capitaine des sables, la Terre aux fruits d'or; vingt romans nous ont habitués à cette voix violente et exaltée qui luttait contre toutes les injustices. La vie de Jorge Amado porte trace du long combat : emprisonné à plusieurs reprises, il a aussi passé plusieurs années d'exil en Russie, en Argentine, en France. Or, ses derniers livres étonnent. La révolte s'y tempère, elle change de registre. Plus trace de prédication. Le lyrisme cède à l'ironie. Les Pâtres de la nuit sont ainsi d'étranges figures qui forment un carnaval nocturne et étincelant, dans la joie, l'ivresse et la bouffonnerie : le caporal Martim, beau parleur et champion du jeu de cartes, bourreau de tous les cœurs et dont le mariage avec la belle Marialva tourne au désastre; le nègre Massu, géant débonnaire, dont le fils aura comme parrain à l'église Notre-Dame du Bonfim, le dieu noir Ogun, maître des métaux, en personne; Curio, amoureux de toutes les mulâtresses et qui a l'idée saugrenue de les séduire avec une souris savante qui ne parvient pas à les épouvanter; enfin, le plus noble de tous, Jésuino-le-coq-fou, homme libre, qui promène ses souliers crevés, d'où dépassent ses orteils, avec la dignité d'un aristocrate de haut rang. Aucun de ces hommes n'a la fibre révolutionnaire. Non qu'ils acceptent l'injustice ou l'ordre des choses mais ils ne l'attaquent pas de front. Ils conduisent leur lutte avec d'autres armes inédites chez Jorge Amado : une sorte de résignation hautaine, le culte de l'amitié et de l'amour, du rêve, de la poésie et de l'humour.

Oui, on m'a dit cela. On m'a dit que depuis Gabriela, fille du Brésil, en 1958, mes livres ont changé de ton mais est-ce que c'est tout à fait juste ? Regardez la fin des Pâtres de la nuit : les pauvres décident, contre l'administration, de construire un village sauvage sur la colline de Tue-le-Chat. Ce qui est vrai, c'est qu'aujourd'hui, je raconte cette histoire telle qu'elle pourrait arriver au Brésil, dans un mélange de drame et de joie. Il y a une chose qu'il faut savoir : au Brésil, les gens sont très malheureux mais ils ne sont jamais tristes, surtout dans le Nord-Est. Ils ont une joie terrible qui leur permet, malgré la faim ou l'injustice, d'aller de l'avant. Cela était déjà dit dans mes premiers livres. Le changement, c'est qu'avant j'étais un pamphlétaire, je divisais le monde entre les bons et les mauvais. Aujourd'hui, je sais que personne n'est tout noir ou tout blanc. Il y a des dosages en chacun, c'est ce que j'ai appris chez Dickens, chez Gorki.

Une grande partie du livre se passe dans les cérémonies noires du « candomblé ». On dirait que les pauvres y puisent leur force.

Vous savez, ces gens-là étaient des esclaves. Et c'est cette vie religieuse qui les a aidés à survivre car elle est très belle, très profondément liée à la nature primitive. Ces cultes syncrétiques ont traversé tout l'esclavage et aujourd'hui ils se multiplient. En 1935, j'ai écrit un guide de Bahia, il y avait 180 candomblés. En 1961, j'ai révisé ce guide, il y avait 611 candomblés. Aujourd'hui, il y en a plus de mille. Dans les autres parties du Brésil, on assiste à la naissance de nouveaux cultes, celui de la Umbanda. Là, le mélange est encore plus grand : vous avez des rites animistes d'Afrique, des cultes indigènes d'Amérique, des bribes chrétiennes et par-dessus tout cela, du spiritisme. Ces choses-là sont essentielles chez nous. Vous savez que le culte du candomblé, qui est somptueux, est très cher et pourtant tout le peuple y participe. Pas seulement le peuple : on serait surpris de connaître le nom de personnes de la haute bourgeoisie qui viennent de São Paulo, de Rio, pour consulter les maîtresses du culte, ces vieilles femmes qu'on appelle les « mères de saints ». Je les aime beaucoup, elles ont une grande sagesse, une finesse extraordinaire et puis, qu'un banquier vienne se soumettre à la décision de ces femmes, c'est intéressant, non ?

Il y a une autre catégorie de femmes dont vous parlez avec tendresse, dans les Pâtres de la nuit, les putains ?

Ah, peut-être que je suis un peu de parti-pris, vous ne croyez pas mais que voulez-vous, elles sont charmantes, ces petites-là. Quand j'étais jeune, j'allais souvent dans ce bordel pauvre dont je parle dans les Pâtres, le « Castello ». La patronne, Tiberia, était une femme adorable. Elle était une vraie mère pour les « petites », elle les consolait de leurs peines de cœur, elle veillait sur elles. Le mari de Tiberia était tailleur, il faisait les soutanes des curés de Bahia. Quand elle a été très malade, elle m'a envoyé un mot, j'ai pu la revoir avant qu'elle meure. Je vais même vous dire que dans une certaine partie de ma vie, je vivais presque dans ce bordel, j'y mangeais souvent. J'étais très heureux. J'avais même organisé des soirées littéraires, nous lisions des poèmes, des textes, nous les commentions.

Vous m'avez dit que vous n'aimez pas parler littérature.

Mais c'étaient des putains. Je n'ai rien contre les critiques. Ils font leur métier et ils le font sûrement très bien. Moi, j'écris des histoires. Remarquez, je ne veux pas jouer à l'écrivain qui ignore la littérature. Je lis. Il y a des livres que j'aime et des livres que j'admire.

C'est-à-dire ?

Eh bien, si je lis un livre de Miguel Angel Asturias, je suis ravi et en même temps un peu triste parce que je me dis : « Voilà le livre que j'aurais aimé écrire.» Mais si je lis un texte de Borges, je suis béat d'admiration et je me dis : « Voilà un texte que je ne regrette pas de n'avoir pas écrit ». Pour en revenir aux critiques, aujourd'hui, je me demande s'ils n'accordent pas trop d'importance aux problèmes formels. Je pense à João Guimarães Rosa, qui était mon ami. Bien. Tout le monde reconnaît un très grand écrivain mais les critiques le voient surtout comme un créateur de langage. Et pourtant, en définitive, pourquoi Guimarães Rosa est-il un très grand romancier ? Parce qu'il est inventeur d'univers. Il faut aussi vous dire que nous autres, écrivains brésiliens, nous n'avons pas une vie littéraire au sens français du terme. Je vous raconte une histoire : dans un village, il y a une fête. Les paysans boivent beaucoup et l'un d'eux s'approche du pasteur du village, lui dit : « On ne vous offre pas à boire parce que vous êtes un prédicateur ». Et le pasteur : « Ecoute, je suis un prédicateur seulement quand je prêche. Mais quand je bois, je suis un buveur ». Voila. En France, les écrivains sont écrivains vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Nous autres, je crois plutôt que nous écrivons parce que nous vivons. Je vous dis encore une histoire. Il y a un écrivain dans son jardin, il se balance dans son hamac. Un voisin passe, le salue et lui dit : « Vous êtes en train de vous reposer ? ». «Non, dit l'écrivain, je suis en train de travailler ». Le lendemain, l'écrivain coupe de l'herbe dans son jardin. Le même voisin lui dit : « Vous êtes en train de travailler ? » et l'écrivain : « Non, je me repose ».

2014/10/31

Entretien : Jorge Amado — Dominique Desanti (Action, mars 1948)

« La fonction primordiale de l'art est d'aider l'homme dans sa marche vers une réalité toujours plus profonde. » (J. Amado, 1948)

Même contexte historique que le billet précédent, mais avec, cette fois-ci, des questions au contour nettement plus politique, règle éditoriale du journal oblige.
On pourra éventuellement trouver à cet entretien un petit goût de suranné ou, au contraire, estimer qu'il n'a rien perdu de son actualité... mais on retiendra surtout que les intellectuels d'après-guerre participaient à la vie de la cité en s'engageant corps et âme dans le combat des idées ; aussi qu'ils n'avaient pas pour nom Soral, Zemmour et autres propagandistes à la petite semaine de la xénophobie et du nationalisme — lesquelles doctrines avaient d'ailleurs conduit l'Europe au chaos, qu'on se le dise — mais qu'ils s'appelaient alors André Malraux, Albert Camus, Jean-Paul Sartre... et Jorge Amado.

A noter enfin que Dominique Desanti, outre sa fonction de journaliste, était également romancière, biographe, historienne, et accessoirement mariée au philosophe des mathématiques Jean-Toussaint Desanti, avec lequel elle entra dans la Résistance dès la première heure.


La première fois que j'ai rencontré Jorge Amado, il était en noir, à une réception; il avait l'air, avec son visage sépia, son regard sombre, ses cheveux d'encre de Chine d'un de ses propres personnages, d'un paysan brésilien venu à la ville en costume de cérémonie, et on sentait « qu'il n'aimait pas ça ». Je lui ai d'ailleurs trouvé une tête d'ours. La fois suivante, dans sa chambre en désordre, pleine de visiteurs, tous Brésiliens, tous chassés, il portait plus de couleurs qu'un tableau de Portinari, et ça lui allait bien, il était chez lui.

Je lui ai parlé de Terre violente; mais on ne peut pas dire à un auteur combien on aime son livre quand on l'aime à ce point; et celui-ci est, sans doute, un des meilleurs romans publiés depuis la Libération, et l'un de ceux dont on a le moins parlé. 
L'auteur correspond au livre; il a fui une école de frères à 13 ans; à 15 ans, il était journaliste; à 19 ans, il publiait son premier roman : Au pays du carnaval; à 20 ans, Cacao le rend célèbre. Il parle des plantations, des taudis dans les villes, de la vie des nègres dans Bahia de tous les saints, qui le porte au premier plan de la littérature brésilienne; il remporte le « Goncourt brésilien » en 1936, l'année même où il est emprisonné pour la première fois comme révolutionnaire. En 1937, Vargas le fait arrêter à nouveau; ses livres sont brûlés, mis au pilon; en 1941, il part pour l'Argentine, revient en 1943 pour militer en faveur de la guerre aux côtés des Alliés. En 1945, il est élu député... le voilà proscrit, tandis qu'on annonce le procès de Luiz Carlos Prestes et qu'on reste sans nouvelles de Pablo Neruda.

Je l'attaque :

- Cette influence américaine qui tente par tous les moyens de pénétrer au Brésil se sert-elle des intellectuels brésiliens ? 

- Dans leur ensemble, les intellectuels réagissent contre cette influence, maintenant. Au cours de la guerre, beaucoup d’écrivains, de savants, d'artistes ont été invités aux Etats-Unis; il en a résulté une sympathie certaine, mais qui allait à l'Amérique de Roosevelt, à celle qui combattait le fascisme. Maintenant, l'influence américaine crée le fascisme, et les intellectuels s'en sont aperçus. Depuis l'interdiction du Parti Communiste, beaucoup d'entre eux (et même des catholiques, des « maritainistes » comme nous disons) se sont rapprochés de lui. Nous comptons parmi les progressistes le plus grand de nos peintres : Portinari, le plus grand architecte : Neimeyer, le plus grand chimiste : Schemberg.
Mais, pour reprendre votre question, l'Amérique a trouvé des intellectuels pour faire sa propagande; malheureusement pour elle, ce sont ceux qui avaient servi le nazisme, le fascisme et les Japonais, comme, par exemple, Plinio Salgado (qui fut le chef des « chemises vertes » brésiliens !). 
L'influence fasciste est également propagée par les livres et les conférenciers envoyés par Salazar et par Franco; notre gouvernement oppose les livres portugais venus de Lisbonne ou même directement imprimés aux Etats-Unis (les Editions Pingouin, par exemple, ou le Reader's Digest, qui ne nous a pas épargnés), à l'influence française, pourtant traditionnelle chez nous, et à notre propre littérature nationale. Tenez, au Brésil le français était obligatoire dans les écoles : maintenant, les élèves ont le choix entre le français et l'anglais.

- La technique américaine a-t-elle influencé vos romanciers ?

- Non, je ne le pense pas. Sur certains points, les deux techniques ont suivi une voie parallèle : Caldwell a retrouvé le langage des paysans; nos romanciers, en plongeant dans la vie brésilienne, ont abandonné le portugais littéraire pour revenir à la langue de leur peuple et de leur pays. 
C'est là la grande innovation des dernières années; mais la technique du récit reste chez nous... comment dire... nationale.
Avant 1930, l'influence française était très forte : ces écrivains précisément, qui écrivaient en portugais littéraire et restaient très loin du peuple (qui, de son côté, restait très loin d'eux) vivaient du souvenir d'écrivains « attiques » de chez vous.
Tenez, un fait montre l'évolution de la littérature : après la guerre, les écrivains ont vécu de leur plume, pour la première fois, tant les tirages ont monté. Autrefois, 3.000 exemplaires constituaient un gros tirage.

- Je sais que vos livres atteignent les 20.000... Dites-moi, comment se comportent vos intellectuels en face du courant révolutionnaire ?

Amado fronce un peu le visage, réfléchit, et dit lentement : 

- Nos intellectuels sont entièrement pris par la lutte, en ce moment, car il ne faut pas oublier qu'au Brésil nous luttons pour obtenir la liberté de la petite bourgeoisie libérale et que nous franchissons une étape de révolution bourgeoise. Le contenu de nos œuvres porte toujours une marque sociale, une marque de combat, de sorte qu'une peinture abstraite, par exemple, serait inimaginable au Brésil, en ce moment. La culture est devenue un front et un moyen de lutte; et n'oubliez pas le degré d'évolution de notre peuple. Les mouvements progressistes, chez nous, demandent à leurs adhérents de peindre et d'écrire pour le peuple. 
Tenez, un fait caractéristique. Nous avons un vieux poète que l'on pourrait comparer à Paul Valéry; il s'appelle Monteiro Lobato. C'est aussi le maître du conte. Il a commencé maintenant à écrire pour les enfants. Il est rentré de voyage le jour de l'interdiction du Parti Communiste; aux journalistes venus l'attendre à la gare et qui lui demandaient son opinion à ce sujet, il a répondu : « Cette décision me donne envie d'adhérer au Parti Communiste ». Le livre qu'il vient de faire éditer a la forme d'un conte pour enfants; il s'adresse en réalité aux paysans et traite de la réforme agraire; la police a saisi l'édition entière.

- De sorte que tous vos intellectuels sont « engagés » fortement ? 

Jorge Amado, tout en parlant, s'est levé des dizaines de fois, a reçu des jeunes gens, donné quelques signatures, commandé un bain à la femme de chambre. Il se rassied à califourchon sur sa chaise, les bras sur le dossier, la tête sur les bras, tandis que je demande : 

- Il me semble que situer l'intellectuel au-dessus et en dehors de la politique risque de devenir dangereux. Car, à la limite, cette position conduit à la vieille rengaine : « L'artiste est un jardinier dans son jardin », comme dit votre André Maurois, chéri de nos demoiselles. Or, nous admettons tous, n'est-ce pas. que l'artiste a un double devoir de citoyen, qui prime tout, auquel tout doit être subordonné. Dans la mesure où l'artiste s'isole de la vie, il adopte une attitude de fuite devant le réel. Et c’est déjà là une attitude réactionnaire devant l'événement, car, enfin, la fonction primordiale de l'art est d'aider l'homme dans sa marche vers une réalité toujours plus profonde. 

- Et l'existentialisme ? A-t-il pénétré jusqu'au Brésil ? Y exerce-t-il une influence ? Qu'en pensent vos littérateurs réactionnaires ?

- Nos littérateurs réactionnaires sont groupés à l'ombre de Proust. Quant à l'existentialisme, il a été précédé par sa propre critique, faite par des progressistes. Quand les premiers ouvrages existentialistes paraîtront en traduction, ils rencontreront déjà une résistance.
Les groupes d'intellectuels influencés par l'Amérique tentent bien de faire de l'existentialisme un refuge et un contrepoids au courant révolutionnaire... Mais, encore une fois, je dois insister sur la différence de situation. Les conditions de vie de notre jeunesse petite bourgeoise ne la prédisposent pas à l'existentialisme. Car, chez nous, les jeunes bourgeois ne sont pas des décadents, ils sont, au contraire, animés d'une furieuse envie de vivre. C'est pourquoi l'existentialisme échouera auprès d’eux. C'est pourquoi, aussi, les théories progressistes les entraînent.

Jorge Amado soupira :

- Et c'est pourquoi les menaces de mort contre Luiz Carlos Prestes sont ressenties même par les jeunes bourgeois comme une offense à la vie du Brésil.


Entretien : Jorge Amado — Pierre Daix (Lettres françaises, 1948)

« Peut-il y avoir de tâche plus noble pour la littérature que de contribuer à hâter la prise de conscience par les masses des problèmes essentiels de leur vie, de les aider à aller de l'avant, à mieux connaître leurs forces et leur rôle ? » (J. Amado, 1948)

Pour en savoir un peu plus sur l'auteur de La terre aux fruits d'or, de Gabriela, Cacao, Tocaia... et tant d'autres, la librairie l'Entropie met en ligne une série d'entretiens donnés par Jorge Amado à la presse écrite de chez nous, entre 1948 et 89, autrement dit : entre le plan Marshall et la chute du mur de Berlin.
On retrouvera tout d'abord, dans les pages jaunies des Lettres Françaises, puis dans celles du journal Action, les préoccupations et le climat d'une époque aujourd'hui révolue... enfin, peut-être pas tant que ça.
On assistera par la suite aux transformations du monde et d'un homme, lequel, en vieillissant, délaissera peu à peu le discours militant et, tout en restant fidèlement lié au peuple, abordera des sujets plus "actuels", tels que l'écologie, le métissage ou la religion... le tout sur fond de littérature, qui est la réelle constante.
Et on verra aussi comment, les années passant et la roue tournant, il sera de plus en plus souvent question du passé d'Amado plutôt que de son avenir ou même de son présent.

***

Nous sommes ici en février 1948, au 37 rue du Louvre, à Paris. Le ciel est gris, l'air est froid et le charbon de chauffe va bientôt manquer. A 8000km de là, par-delà l'océan, le Brésil affiche des températures autrement plus douces, mais doit encore faire face à une nouvelle crise de démocratie, celle-ci due au général-dictateur Eurico Gaspar Dutra. Depuis quelques mois, en effet, le Parti Communiste Brésilien est re-déclaré illégal et ses milliers d'adhérents, ou de sympathisants, à nouveau traqués comme des bêtes par la police militaire et l'armée, raison pour laquelle l'écrivain Jorge Amado de Faria a quitté Bahia pour rejoindre la France. Il a 36 ans et a déjà publié treize romans, dont seulement deux ont été jusqu'alors traduits dans la langue de Molière. Sa notoriété, en France, tient donc davantage à son engagement politique qu'à son oeuvre littéraire encore mal-connue.

Attention ! Pierre Daix est un journaliste communiste, Amado un écrivain communiste, et les Lettres Françaises une publication communiste ! Aussi, au cas où le mot "communiste" te poserait un problème de conscience, tu peux toujours le remplacer par celui de "résistant", c'est pareil au même.


Le jour triste s'achève. Dans le vaste bureau, au septième étage de Ce Soir, où nous nous sommes rencontrés, les objets commencent à se fondre dans la grisaille. Jorge Amado est assis dans un fauteuil de cuir, à côté de moi. Il regarde lentement autour de lui comme pour s'habituer à l'atmosphère imprécise, toute de nuances, qui nous baigne, et contemple Paris, qu'on aperçoit à demi estompé dans le soir. Il écoute posément mes premières questions, puis, tout à coup, son visage s'anime. Il parle, lentement, en espagnol :

Chez nous, la pression de l'impérialisme américain est incomparablement plus forte qu'ici et va en s'accentuant. Elle devient chaque jour de plus en plus cynique, de plus en plus ouverte. Non seulement le gouvernement du dictateur Dutra n'a plus d'indépendance véritable, mais il n'a même plus une apparence d'indépendance. Par exemple, la veille du jour où, par jugement du tribunal supérieur électoral, le parti communiste a été interdit, le commandant des forces américaines au Brésil a lancé à ses troupes un ordre secret les appelant à prendre des mesures de sécurité pour le lendemain, et les avertissant que ce jour-là la parti communiste brésilien serait interdit.

Vous parlez de forces américaines ? Comment se fait-il qu'il y ait encore des forces américaines au Brésil ?

Il ne devrait plus y en avoir, mais les Américains ont conservé des bases militaires chez nous, et, naturellement, des forces armées pour les occuper. Ce sont principalement des forces de l'aviation. D'autres mesures du même ordre ont depuis été prises. Les députés communistes ont été privés de leur mandat, les journaux progressistes interdits, la Constitution est de plus en plus bafouée.

Quelle est la nature de cette constitution ? Est-elle démocratique ?

Quand le Brésil eut pris, sous la pression populaire, la décision de se ranger aux côtés des alliés dans la guerre, Vargas fut contraint de rappeler les exilés et de rouvrir les prisons politiques. La presse fut libérée, et l'ordre démocratique établi. Les forces démocratiques s'organisèrent et se développèrent. L'Association Nationale des écrivains, analogue à votre C.N.E., joua un rôle très important dans le développement du mouvement démocratique. A son premier congrès, en janvier 1945, elle demanda l'établissement d'un régime démocratique et contribua puissamment à la chute de Vargas. Huit ans après sa dissolution par Vargas, à la fin de 1945, le parlement national fut reconstitué. En septembre 1946, une constitution fut adoptée, constitution encore très imparfaite, mais démocratique néanmoins. C'est cette constitution qui n'est pas appliquée ou qui est violée.

Vous avez parlé du rôle important jour par l'Association Nationale des écrivains du Brésil. Comment l'expliquez-vous ?

Depuis les temps où le Brésil était un pays colonial, la lutte pour la culture est chez nous intimement liée à la lutte pour la démocratie et la liberté; elle est inséparable de l'action politique. De tradition, les écrivains savent que leur combat ne peut se dissocier de la lutte du peuple pour de meilleures conditions de vie. Notre pays compte plus de 70% d’illettrés. C'est seulement en portant les moyens d'existence à un niveau plus haut par l'industrialisation, par la réforme agraire, en conquérant à la fois notre indépendance et une vie plus heureuse que nous pourrons avoir la large audience nationale qui est indispensable au développement d'une culture riche. Le prestige politique des écrivains est d'ailleurs très grand. Beaucoup d'entre nous ont été élus députés. Tous les partis ont tenu à présenter des écrivains sur leurs listes. Le parti communiste en compte sept parmi ses députés.

Quel a été le rôle de l'Association Nationale des écrivains depuis la récente évolution des événements ?

L'Association Nationale des écrivains a tenu un second congrès en octobre 47. Elle a notamment adopté une déclaration pour la paix mondiale, elle a demandé que la Constitution soit appliquée, elle a pris des motions pour la libération économique du Brésil, pour la levée de l'interdiction du parti communiste. Elle a analysé les menaces contre la culture qui découlent de la situation actuelle et s'est élevée contre les brimades dont sont victimes les écrivains et les journalistes progressifs.

La situation des écrivains s'est-elle améliorée depuis ?

Non. Bien au contraire. Sous la pression étrangère, les mesures policières ont redoublé. Au moment où je partais pour la France, la police venait d'interdire deux pièces de Nelson Rodrigues. L'une d'elles parce qu'elle posait, timidement d'ailleurs, le problème noir au Brésil. Candido Portinari a dû s'exiler à Montevideo; Niemeyer, le grand architecte, a vu tous ses contrats cassés par le gouvernement. Il a été invité à faire des cours dans une université américaine, mais le Département d'Etat des U.S.A. a refusé de lui accorder son passeport. Le poète Aydano de Canto Ferraz a été condamné à 6 mois de prison; Raphael Corriedo de Oliveira, un grand journaliste indépendant, est poursuivi pour avoir écrit des articles anti-américains. Des dizaines d'autres artistes et écrivains subissent chaque jour des vexations et des brimades de la part du gouvernement. Dernièrement, le grand écrivain catholique espagnol José Bergamin, qui devait faire des conférences au Brésil, s'est vu refuser l'autorisation de séjour, et il a dû repartir aussitôt arrivé.

Quelle est, dans ces conditions, la situation de la culture au Brésil ?

La pression américaine se manifeste une fois de plus et tout particulièrement contre la culture française. Vous connaissez l'importance que nous attachons, depuis les temps coloniaux, à ce qui nous vient de France. Eh bien ! par divers moyens, notamment en empêchant les livres et les films français d'arriver chez nous, on tente de détruire cette influence. D'autre part, le gouvernement organise l'importation massive de livres édités en portugais. Comme les U.S.A. se sont mis à en éditer en grande quantité, cela revient à nous submerger d'écrits américains. Une édition portugaise du Reader's Digest avait d'ailleurs frayé la voie depuis longtemps. Il en est de même pour les films, et nous versons, chaque année, plus de 10 millions de dollars pour voir les productions d'Hollywood.

Comment pensez-vous que votre pays sortira de cette situation ?

Je voudrais d'abord vous parler encore des efforts de notre gouvernement pour seconder les visées d'expansion yankee dans le domaine culturel. On a lancé maintenant une campagne tout à fait officielle pour un art qui soit dégagé de la politique. Je dois dire qu'elle ne rencontre aucun succès auprès des écrivains. De plus en plus, au contraire, les artistes et les écrivains entrent dans la lutte pour l'indépendance politique du Brésil. Il est significatif, par exemple, que le grand romancier catholique Jose Geraldo Veira soit devenu un militant du parti communiste, comme Graciliano Ramos, Dancelio Madicido, ou les peintres Jose Pancetti et Graciano... Comme je vous le disais tout à l'heure, nous avons conscience que la tâche essentielle des intellectuels du Brésil est de lutter sans trêve pour obtenir des conditions économiques et politiques qui permettent notre émancipation et notre indépendance.

Malgré toutes ces tâches urgentes, vous continuez d'écrire. Que préparez-vous actuellement ?

Je prépare un roman important sur le Brésil de 1941 jusqu'à l'époque actuelle [Les Souterrains de la Liberté], où je veux montrer la grande évolution de notre peuple et ses combats pour la liberté. Peut-il y avoir de tâche plus noble pour la littérature que de contribuer à hâter la prise de conscience par les masses des problèmes essentiels de leur vie, de les aider à aller de l'avant, à mieux connaître leurs forces et leur rôle ? Le destin de la culture est lié aux combats des hommes qui veulent connaître enfin la liberté et la joie.

Amado m'a regardé en souriant, avec cette moue et ce léger froncement de sourcils qui indiquent chez lui le contentement. J'ai pensé que, décidément, le Brésil n'est pas aussi éloigné que la géographie pourrait le faire croire.

2014/10/25

Rachel de Queiroz : Jean Miguel

Chapitre 1

Jean Miguel eut dans la main qui tenait le couteau la sensation moelleuse de trouer un paquet. L'homme, blessé au ventre, tomba en avant et, sous son corps, du sang épais se mit à couler en un ruisseau rouge et tiède formant des flaques violacées dans les trous du carrelage...

Les deux premières phrases du roman nous plongent d'emblée dans le vif du sujet : un pauvre paysan du Nordeste, sous l'emprise de l'alcool, en éventre un autre qui l'insultait dans un bastringue. Arrêté pour son crime, puis incarcéré, le meurtrier va alors passer deux ans à se morfondre en prison en attendant d'être jugé... et finalement libéré.
Et donc un livre avec aussi peu de suspense que d'action, mais des questions à foison. Car derrière l'apparente pauvreté du thème de ce bref récit, Rachel de Queiroz ne cesse en réalité d'interroger son lecteur. D'abord sur l'étrange facilité avec laquelle une vie peut parfois basculer du 'mauvais côté'... Ensuite sur la psychologie des criminels, lesquels paraissent moins torturés par le remords d'avoir tué que par les conséquences de leur crime : la privation de liberté et, surtout, de moyen d'influer sur le cours des événements. Ainsi, coincé qu'il est entre les quatre murs d'une cellule, Jean Miguel ne peut guère empêcher sa compagne de le tromper avec son geôlier. Encore faut-il ajouter ici qu'elle ne lui met des cornes qu'à seule fin de subvenir à ses besoins, et donc qu'elle non plus, bien qu'étant libre, ne dispose pas d'une totale liberté d'action. Du reste, dans ce roman, personne n'est entièrement maître de son destin, pas plus les prisonniers que leurs proches ou leurs gardiens... personne... et c'est bien là ce qui relie tous les personnages entre eux, dans un sentiment d'inter-dépendance, voire de fraternité.
Ajoutons qu'il est aussi question de l'amour et de la mort, du châtiment et du pardon, et probablement d'autres choses encore, le tout écrit dans un style simple et direct duquel ce huis-clos tire sa force.
Savoir enfin que Rachel de Queiroz, alors jeune communiste, dut soumettre son manuscrit au Parti avant publication... et qu'il fut désapprouvé par un comité d'imbéciles. Ces derniers, chargés de veiller à l'édification des masses, ne surent pas voir en effet les vertus pédagogiques du roman (mise en garde contre l'abus d'alcool, dénonciation de la misère, salut par le travail...), mais jugèrent simplement inopportun de publier l'histoire "d'un travailleur qui en tue un autre".
Jeune femme de caractère, Rachel passa outre la censure. Et elle fit bien.

Chapitre 4
(l'examen de conscience de Jean Miguel, après quelques jours d'emprisonnement)

Santa lui avait apporté un hamac, le même hamac aux rayures blanches et bleues que l'on suspendait dans la petite pièce chez eux. Là, dans la saleté ambiante de la cellule, il avait pris un ton délavé de hamac de malade ou de défunt.
Couché, Jean Miguel regardait fixement sa main qui s'étirait sur le tissu du hamac d'un geste négligent. Les doigts sombres, aux phalanges courtes et aux ongles aplatis, semblaient avoir leur physionomie, leur tête. Le pouce, plié, se voyait à peine ; l'index se courbait un peu vers l'intérieur, comme un bossu ou un cagneux ; court et épais, raide, dans son immobilité de chef, le majeur pointait. Un anneau d'argent entourait l'annulaire ; et le petit doigt, malhabile, presque sans ongle, avait l'air de ne pas compter — un enfant au milieu des adultes.
Pour éviter d'avoir des fourmis, Jean Miguel ferma la main. Et en faisant ce geste, il se souvint de l'autre — du geste initial du crime, la main fermée sur le manche en corne du couteau. Il eut un frisson. Il rouvrit la main, il la regarda avec des yeux nouveaux, en cherchant ce qu'elle avait de criminelle.
Mais, calme, inoffensive, lourde, la main gardait sa manière pacifique de repos et de paix.
Néanmoins, c'était la même main... les doigts, maintenant tremblants, avaient la même apparence des jours anciens, des heures de travail et de plaisir.
La même...
En vain, dans un examen anxieux, il chercha le vestige du crime, du couteau, de la main frémissante. Rien n'avait changé en elle, comme rien n'avait changé en lui-même.
Alors, pourquoi sa vie de tous les jours avait-elle subi une révolution aussi étrange, douloureuse, irrémédiable ?
Il avait cessé d'être un homme, il avait perdu le droit de vivre comme les autres, de marcher, de parler, d'ouvrir une porte.
Il était comme une bête féroce que l'on garde enfermée pour qu'elle ne fasse de mal à personne.
Ceux qui avant voyaient en lui un ami, un copain, le voyaient maintenant comme un être monstrueux qui, après une vie entière se révèle, tout d'un coup, tel un sorcier qui devient serpent, sous une forme nouvelle pleine de perversion et de maléfice.
Et, malgré tout, il était encore bien lui-même. Rien en lui n'avait perdu l'ancienne forme. Ni l'âme ni le corps. La figure était la même, les mains étaient les mêmes, le cœur était le même...
L'homme d'après le crime était le même que celui d'avant le crime. Et pourtant c'était l'homme ancien qui subissait maintenant le châtiment conçu pour l' « autre » !...
Parce que celui qui savait vivre, qui savait rire, qui avait pitié, qui avait de la nostalgie, qui faisait l'aumône, qui priait, n'était pas le criminel que tout le monde insultait et qui faisait peur aux gens, celui qui était en prison.
Lui, il était bien le premier, l'innocent. L'autre n'avait vécu qu'une minute... à l'heure fatale de la mort.
Ce hamac familier le sentait bien inchangé ; son coeur était encore capable de tous les sentiments d'avant. Il avait seulement fait, sans trop savoir comment, ce malheur.
Et tout ça, au bout du compte, un seul geste, une seule seconde, pouvait changer toute sa vie ?
Il y avait criminel et criminel... Il avait tué... mais il n'était pas criminel...
Ou bien est-ce que tous les criminels se sentent aussi comme ça ?
Il rapprocha à nouveau sa main immobile. L'impression de dégoût était passée.
Et, petit à petit, la main amie, pécheresse, tomba sur sa poitrine, posée fraternellement sur l'autre, l'innocente.
Il s'endormit.


Chapitre 19
(les réflexions d'un détenu condamné à 8 ans pour homicide volontaire)

[...] Y a rien de pire en ce monde pour un homme que de passer sa vie en prison. On dit qu'il n'y a pas de malheur qui ne profite... Mais quel profit peut-on tirer en mettant une créature sous les verrous ? Si ce n'est pour venger ceux qu'on a tués... Mais quel intérêt peut-on tirer de cette vengeance ? Et quand Notre-Seigneur a-t-il dit que la vengeance était une bonne chose ? Et ce qui m'enrage le plus, c'est toute cette souffrance gâchée... comme quelqu'un qui tue pour détruire... Qui est-ce qui sort gagnant avec cette histoire de prison ? Le gouvernement a tous ces hommes sur le dos, il faut les entretenir, et en plus, il doit payer les soldats pour les garder. Le patron perd son employé, et souvent son homme de confiance. La terre n'a plus personne pour la bêcher, pour la faucher, pour la planter. Combien de mesures de maïs on n'a pas cueillies parce que je n'étais pas là ? Et nous aussi ? A quoi ça nous sert, la prison ? A nous rendre pires, c'est tout... On apprend à mentir, à se cacher, à ne plus avoir de cœur, tellement on se fait écraser par tout le monde. On perd l'habitude de travailler et, dans le meilleur des cas, on fait ces petits boulots de femmes, assis par terre... En vivant en mauvaise compagnie, ceux qui ne sont pas méchants par nature et qui ont fait une bêtise sans savoir comment, à la fin, ils deviennent comme les pires... Dis-moi, seu Jean, dis-moi pour l'amour de Dieu, quel profit y a-t-il pour cet homme qui est mort, pour le peuple de Riachão, à me mettre là à pourrir dans cette porcherie, avec mes enfants qui meurent de faim, ma femme qui s'esquinte pour trouver une gamelle de haricots et une calebasse de farine ? Parce que ce malheureux a crevé, ça valait la peine de mettre tous ces gens-là dans cette misère ? Est-ce que Dieu sur la terre comme au ciel commande une loi pareille ? Est-ce que ça n'aurait pas été beaucoup plus juste que je sois resté à travailler dans mon coin, en donnant à manger à cette bande d'enfants qui ne sont pas responsables de ce que leur père a fait et qui, eux, sont en train de payer ? Est-ce que ça ne serait pas beaucoup mieux qu'ils me forcent à nourrir la veuve du défunt et même à élever ses enfants ? Ça, ça serait juste, ça serait une loi correcte !

Rachel de Queiroz : Jean Miguel (1932)
Traduction de Mario Carelli (1984)
Aux Editions Stock


Jangadeiro (1943)                               Retirantes (1952)
Deux eaux-fortes de Raimundo Cela
(1890-1954)

2014/10/19

Jorge Amado : Conversations avec Alice Raillard

« Une oeuvre qui est à elle seule un continent, comme le Brésil dont elle projette partout l'image, avec sa lumière et ses zones d'ombre, sa violence et sa tendresse » (Alice Raillard, à propos de l'oeuvre de Jorge Amado)

Fin 1985, dans sa maison du Pelourinho, Jorge Amado accordait une série d'entretiens, ici réunis, à sa traductrice et néanmoins amie Alice Raillard, à qui l'on doit notamment les versions françaises du Vieux marin, de la Boutique aux miracles, Tereza Batista, Tieta d'Agreste, etc.
De cette rencontre amicale entre un homme bon et une brave femme, ne pouvait naître qu'un livre sensible et généreux, unique en son genre. Certes, on trouvera de-ci de-là plusieurs redites, des choses déjà lues dans Navigation de cabotage, puis à nouveau relues dans l'Enfant du Cacao, ou même Jardin d'hiver, mais, grâce à l'espèce de magie qui relie parfois un être à un autre — ce grand mystère qu'on appelle "l'amitié" parce qu'il faut bien lui donner un nom —, ces conversations débouchent parfois sur des révélations : elles font éclore des paroles qui ne pouvaient guère se dire qu'entre Alice et Jorge, ainsi des passages durant lesquels Amado lui parle de son père avec tendresse et émotion :

 - Ton père a participé aux grandes luttes entre planteurs : il ressemblait aux colonels des Terres du bout du monde, avec cet espèce d'envergure terrible ?

- Non. Mon père était un homme d'un grand courage, il participa à toutes ces luttes (...) mais c'était un homme qui n'était pas arrogant, mon père était d'une bonté infinie. C'était un homme extrêmement bon, extrêmement généreux, qui avait le culte de l'amitié ; il a aidé une foule de gens, y compris des gens qui n'en valaient pas la peine. Et il n'avait pas la moindre fatuité. Ce n'était pas un homme qui racontait ses exploits (...) Pas du tout. Pour lui c'était une chose normale et naturelle (...) Mon père était le contraire de la morgue, c'était un homme cordial dans ses manières, gai, il aimait rire, il aimait plaisanter (...) un homme d'une grande force intérieure, un homme qui s'est battu, un homme qui fut riche, qui fut pauvre (...) ou plutôt dans la gêne (...) mais toujours accroché à la terre, c'était tout pour lui. La terre du cacao, la plantation, c'était ce qu'il aimait le plus au monde. Ça et ses fils. Mon père fut un homme qui aima ça et sa famille, sa femme et ses fils. Un homme formidable, un homme très bon. Je pense à mon père tous les jours.

Bel hommage d'un fils rendu à son père et à son héritage, ce culte de l'amitié qu'Amado-fils n'a jamais cessé d'honorer : Graciliano Ramos, Arthur London, Anna Seghers, Ehrenbourg, Neruda, Carybé, Sartre, Verissimo, Rossellini... ... le plus grand des "murs d'amis" jamais construit ! Et de tous ceux-là aussi, Jorge Amado nous en parle avec tendresse, évoquant les luttes menées en faveur de la paix, de la justice, de la liberté, cette longue et riche histoire politique, à la fois nationale et internationale, sur laquelle il revient sans aucune amertume, malgré le grand fiasco du grand soir.
Et puis, ces conversations sont aussi l'occasion, pour l'écrivain, de revenir sur soixante années de création littéraire : genèse de ses principaux romans et vaste panorama de la littérature brésilienne, le lecteur y découvrira plusieurs pistes de lecture auxquelles il n'aurait jamais songé sans l'aide d'un parfait connaisseur...

Donc, pour résumer la chose, nous avons là de la politique, de l'histoire, de la littérature, le tout mâtiné d'éléments biographiques, et tout ça imbriqué de manière si naturellement fluide que ce bouquin se lit comme un roman. Et un bon! Mais sans doute parce que la vie d'Amado (1912-2001) en fut un également.

Cours de géographie :

Le Brésil est un pays qui ne répond pas aux mêmes coordonnées que les autres pays d'Amérique latine. Ici intervient le fait, par exemple, que nous avons peu de vocation continentale. Probablement parce que nous sommes, à nous seuls, un pays si grand que nous sommes nous-mêmes un continent. La langue également nous sépare des autres pays d'Amérique latine [...] C'est pourquoi je dis toujours que la littérature latino-américaine n'existe pas, il existe des littératures... Rien n'est plus différent d'un écrivain argentin qu'un écrivain mexicain, d'un écrivain chilien qu'un écrivain cubain, ils sont entièrement différents. La formation ethnique est différente. Et d'un point de vue économique, on trouve des pays en voie de développement — l'Argentine, le Mexique, le Venezuela, le Brésil —, d'autres qui sont extrêmement sous-développés comme le Paraguay ou la Bolivie, comme les pays d'Amérique centrale, on trouve un pays qui se réclame du socialisme, qui est Cuba, avec une économie non capitaliste. On voit clairement qu'il n'y a pas d'unité. Il n'y a pas d'unité non plus dans la formation ethnique. On a des pays où dominent l'ascendance indienne et l'ascendance espagnole — le Pérou ou l'Equateur —, d'autres où sont intervenus des éléments noirs, comme Cuba, un peu le Venezuela, d'autres qui ont été surtout formés d'émigrants, comme l'Argentine — bien des Argentins se considèrent comme européens pour ce qui est de leur culture. Alors, quelle unité y a-t-il : quelle unité littéraire ? Aucune. Ce sont différentes littératures.
Je crois que parler de « littérature latino-américaine » est une expression qui a une connotation colonialiste. Et quand elle est employée par des Ibériques, des Espagnols surtout, elle a une connotation impérialiste ; et quand nous l'acceptons, nous nous plaçons dans une situation de colonisés. C'est mon opinion.

Leçon d'histoire :

[...] La politique étrangère américain est la chose la plus stupide du monde, carrée, sans souplesse, d'une incapacité politique totale, si bien qu'ils passent leur temps à solliciter des étrangers — Kissinger ou d'autres — chaque fois qu'ils ont besoin d'un peu de souplesse. La politique étrangère américaine est ahurissante, subissant partout, successivement, des échecs, surtout dans le tiers-monde, en dernier lieu en Afrique, partout. Ils sont dominateurs, pleins d'eux-mêmes, confiants dans leur force et ils font ces sottises, comme ils firent avec Cuba, et maintenant avec d'autres, comme on le voit avec le Nicaragua...

De politique :

De droite, de gauche, je crois que ce sont des expressions qui ne signifient rien, pour moi ces mots ont un sens totalement différent. Droite veut dire faim, misère, dictature, et l'on trouve alors des éléments de droite dans tous les régimes, qu'ils soient capitalistes ou soi-disant socialistes. Gauche pour moi veut dire paix, veut dire liberté, veut dire ne pas avoir de misère, avoir un emploi, avoir la culture pour tout le monde, et avoir la liberté. La Liberté. Pour tout le monde.

Je ne suis concerné que par ce qui touche au peuple. Le sentiment d'appartenir à une classe sociale ne me dit pas grand-chose. Je suis en faveur de la classe ouvrière parce qu'elle souffre d'injustice, qu'elle est maltraitée, parce qu'elle travaille et ne recueille pas tous les fruits de son travail. La majeure partie de ce qu'elle réalise va servir à ceux qui ne travaillent pas, qui profitent, qui exploitent. Je n'ai aucun sentiment de classe, mon sentiment est le sentiment du peuple. Je ne me sépare jamais de lui. Quand on s'en sépare, on tombe dans cet élitisme des intellectuels de gauche, si répandu et si dangereux, qui leur fait dire parfois tant de sottises, démontrant qu'ils ne connaissent pas le peuple, qu'ils n'ont aucun sens de ce qu'il est. Cela provient d'un sentiment de classe. Ils adhèrent à la classe ouvrière, mais comme ils sont en général issus de la classe moyenne, de la petite bourgeoisie, quelquefois de la grande bourgeoisie, ils ont une espèce de honte de leur appartenance et veulent se dédouaner. Ils se font alors les idéologues de la classe ouvrière, parlent en son nom, prétendent la représenter et interpréter la vie à partir de ce qu'ils considèrent, eux, être la conscience de classe. En réalité ils ne connaissent pas le peuple dans sa complexité, dans sa vraie dimension, et ont à son égard une dose de méfiance et une dose de mépris.

Et de littérature appliquée :

Je suis un conteur d'histoire, l'auteur est un conteur d'histoires, je pense que les romanciers c'est ça surtout.
On peut inventer toutes les théories que l'on voudra et l'on en invente beaucoup, et l'anti-roman et le nouveau roman et je ne sais quoi, que c'est l'écriture qui compte et que le contenu n'a pas d'importance..., mais au fond le roman c'est une histoire racontée. Et mieux elle sera racontée, meilleur sera le roman, quelle que soit l'histoire. C'est ça la vérité, on n'en sort pas. Et en matière de roman, rien n'a surpassé encore les grands classiques : Cervantes. Après le Don Quichotte, on n'a rien fait de nouveau en matière de roman, avec tous les « modismes », tous les modernismes, toutes les écoles, toutes les tendances, avec tout et tout et tout, personne n'a absolument rien ajouté à Don Quichotte, pas même l'engagement. Cervantes a fait tout ce qu'on pouvait faire et après lui on n'a rien fait de nouveau. Et le roman est une histoire que l'on raconte. L'histoire d'un individu, d'une classe, d'une caste, d'un lieu, d'un groupe de gens, d'un couple, d'un fou, d'un philosophe, d'un gardien de troupeau, n'importe quoi, mais c'est une histoire, l'histoire de quelqu'un ou de quelque chose, de faits, individuels ou collectifs, c'est une histoire que l'on raconte à partir de ce qu'on sait de l'être humain. C'est ce que je pense.

Jorge Amado : Conversations avec Alice Raillard (1990)
Aux Editions Gallimard


Deux toiles d'Antônio Bandeira (1922-1967)