Encore
un p'tit chef-d'œuvre qui, à lui seul, aurait dû valoir à son auteur le Nobel
qu'il n'a jamais reçu, va savoir pourquoi. D'autant qu'à la sortie de Tocaia,
en 1984, l'année où l'Académie Royale récompensait Jaroslav Seifert (?), Amado
avait déjà 70 ans passés et plus de vingt livres à son actif, servant tous la
cause de l'humanité et faisant tous preuve d'un puissant idéal, conditions sine
qua non à l'obtention du prix, enfin paraît-il. Oh, ce n'est pas tant
qu'Amado courait après les honneurs, la gloire ou la célébrité, lesquelles lui
étaient d'ailleurs acquises depuis fort longtemps, mais quand même
: couronner de laurier et d'olivier cet enfant de Bahia aurait donné du baume
au cœur à 135 millions de brésiliens à une époque où leurs conditions de vie
n'étaient pas des plus faciles, doux euphémisme.
Toutes les illustrations sont de :
Floriano Teixeira (1923-2000)
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Un
jour, sur la colline surplombant cet eldorado, les hommes de main d'un riche
propriétaire foncier vinrent se mettre à l'affût derrière les rochers. Là,
poignard à la ceinture et fusil en bandoulière, noyés sous les trombes d'eau
d'un violent orage, ils surveillèrent patiemment la vallée, en contrebas,
et quand arrivèrent à dos de mulet d'autres jagunços, au service d'un
propriétaire rival, ils les visèrent à la tête, firent feu de concert et les
achevèrent au couteau : 10 morts sur le tapis, aucun survivant. Une boucherie
mûrement réfléchie et grassement payée ; un carnage résultant d'une
Grande Embuscade : Tocaia Grande dans le sabir de Camões, et
ainsi donc fut nommé l'endroit. Tout naturellement.
Les
10 cadavres, pour certains sauvagement mutilés, furent alors enterrés sur
place, sans oraison ni prière, mais leurs sépultures, alignées côte à côte,
formèrent une espèce de cimetière à ciel ouvert, et voilà quel fut le premier signe de
civilisation laissé par l'homme sur la terre vierge de Tocaia Grande, qui n'était pour
l'heure qu'un lieu-dit, pas même un hameau, rien que de la boue et du sang.
Or,
si l'horreur et les atrocités de l'expédition meurtrière, transmises de bouche
à oreille, attirèrent ici des curieux en mal d'émotions fortes — au point d'en
faire l'étape incontournable d'un circuit quasiment touristique —, c'est
néanmoins la beauté du site qui les incita tous, et de plus en plus nombreux, à
y faire halte l'espace d'une ou deux nuits. Aussi le second signe d'une
humanité en plein essor se manifesta-t-il bientôt sous la forme de cahutes en
torchis, habitées par une poignée de prostituées livrant leur corps aux
muletiers de passage et autres ouvriers des plantations voisines : de la sueur
et du foutre.
Vinrent
ensuite Fadul Abdala, un camelot d'Arabie qui, lassé de vadrouiller de par le
sertão, décida d'implanter à Tocaia la première épicerie-buvette — bazar
serait sans doute mieux approprié —, puis le nègre Castor Abduim, un forgeron
surnommé Tison eut égard à la taille appréciable et appréciée de son outil
; et puis encore un maçon, un briquetier, un charpentier et tous leurs
apprentis ; aussi des paysans sans terre et des éleveurs sans bêtes, ces
derniers expropriés du Sergipe mais accueillis ici avec enthousiasme et chaleur. De sorte que le lieu-dit se transforma d'abord en hameau, ensuite en village,
bourgade et enfin bourg, ainsi que l'avait prédit Natario da Fonseca,
l'organisateur de la tuerie originelle, un indien visionnaire qui rêvait de
voir s'élever une cité sur les lieux même de son forfait. C'est fait.
Homme
de parole et d'honneur, de principes et de justice, honnête et droit malgré ses
nombreux homicides, respecté autant que redouté, le capitaine Natario da
Fonseca fait ici fonction d'autorité morale, de guide avisé. Et si les habitants
viennent le consulter à tout propos, c'est uniquement parce qu'il en impose et
non parce qu'il s'impose, aussi parce que ses conseils sont toujours simples et
bons, qu'il est le premier à prêcher d'exemple et laisse tout un chacun comptable
de ses actes devant son dieu ou sa propre conscience. Car, à Tocaia Grande,
chaque citoyen est à la fois son juge, son gendarme et son législateur : nul
besoin de mairie ni de maréchaussée, de tribunaux ni de paroisses d'aucune
sorte, chacun va et vient à sa guise, en auto-gestion, avec sa croyance ou son
incroyance.
A
Tocaia Grande, libres sont les hommes, souveraines sont les femmes et
collégiale l'éducation des enfants ; à Tocaia Grande tout ce qui porte plumes ou
poils, bêtes à griffes, à bec, ongles, cornes, crête, carapace ou sabots, absolument tout
ce qui vit et respire ici circule en totale liberté, y compris les étrangers de
passage, lesquels sont toujours les bienvenus à la seule condition qu'ils
respectent la collectivité, sinon gare à eux.
A
Tocaia Grande, ce n'est pas la richesse ni le degré d'instruction qui font la
grandeur d'un homme, mais ses valeurs cardinales : courage, ténacité, sollicitude,
générosité... et c'est à travers ces dernières que chacun reconnaît ou non autrui
comme son frère, qu'il soit d'origine indienne ou européenne, arabe ou
africaine, peu importe.
A Tocaia Grande, on meurt et on accouche comme partout ailleurs, mais on y vit comme nulle part ailleurs, et l'on pourrait sûrement gloser là-dessus à l'infini. Qu'on sache seulement qu'on aime danser au son d'un accordéon, celui de Pedro Cigano, ou boire un grand verre de tafia à la taverne de Fadul Abdala, sitôt après avoir sué sang et eau pour dompter la nature sauvage. Qu'on sache encore qu'on a surmonté non sans perte une épidémie de peste, puis lutté contre la rivière en crue, soudain déchaînée par des pluies diluviennes. Alors, oui, qu'on le sache et qu'on se le dise : à Tocaia Grande, chacun vendra chèrement sa peau pour défendre sa liberté contre les ingénieurs et les docteurs ès droit venus en conquérants de la ville d'Itabuna... mais laissant à leurs hommes de main le soin de se les salir. Au nom de la Loi.
Ci-dessous un court extrait de Tocaia Grande, lu par le comédien Feodor Atkine :
Ci-dessous un court extrait de Tocaia Grande, lu par le comédien Feodor Atkine :
http://www.franceculture.fr/emission-je-deballe-ma-bibliotheque-feodor-atkine-nous-lit-45-2013-04-11
Ici le propos liminaire de l'auteur,
pour introduire les choses sans trop les induire :
Je dis non quand tout le monde dit oui
en chœur. Je veux découvrir et révéler la face cachée. Celle qui, prétendue
infâme et dégradante, a été évacuée des manuels d'histoire. Je veux remonter au
commencement renié, éprouver la consistance de la glaise pétrie de boue et de
sang, capable de résister victorieusement à la violence, à l'ambition, à la
petitesse, aux lois de l'homme civilisé. Je veux conter l'amour impur, avant que
n'ait été élevé un autel à la vertu. Je dis non quand ils disent oui, c'est là
mon seul engagement.
Et là le début de la fin, avec
l'arrivée à Tocaia Grande des bergers du Saint-Office, chargés de remettre dans
le droit chemin les brebis égarées :
Avec deux coffres de fer-blanc pour
transporter les objets sacrés, les vêtements sacerdotaux, l'encens, l'eau
bénite, le vin de messe et la parole de Dieu, la sainte mission arriva à Tocaia
Grande alors que tout y était soumis à l'accablement écrasant de l'hiver : pluie
fine, déprimante, chemins embourbés, périlleux, la clarté des jours qui
diminuait, les nuits noires de plus en plus longues. Deux frères mendiants, en
mission de catéchèse, descendaient des hautes vallées de la rivière aux
Serpents. Sur toute l'étendue du bassin, au rythme du développement des
plantations de cacao, des hameaux surgissaient, des villages se formaient, moins
misérables certains que d'autres, mais tous, sans exception, vivaient dans
l'iniquité et le péché.
[...] Dans la vallée de la rivière aux
Serpents, le mépris de la morale était aussi total et absolu que l'absence de
l'ordre. La mission d'instaurer ordre et morale, d'implanter la crainte de Dieu,
frère Zygmunt ne l'avait pas reçue seulement du supérieur de la congrégation qui
l'avait envoyé prêcher et convertir dans ces confins de la terre. Il l'avait
reçue directement et irrévocablement de Jésus-Christ Notre Seigneur. Dans sa
cellule solitaire, durant ses nuits blanches consacrées à la prière et au
cilice, il se flagellait de verges pour dompter son corps, le libérer des
attraits du monde, de l'idolâtrie et de la luxure. Unique ornement sur le mur
nu, l'image du Cœur de Jésus, avec le sang qui coulait du Cœur sacré à cause des
péchés commis contre la gloire de Dieu, cette image prenait vie et le sang se
répandait, éclaboussant cuisses et ventre, fesses et buste du moine tourmenté.
Jésus lui ordonnait de partir combattre le péché par le fer et par le feu,
jusqu'à en extirper le moindre vestige.
Une illustration
de Mark Summers.
D'autres belles choses
à voir ici.
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Au long de l'épuisante traversée, de
hameau en hameau, les religieux avaient eu connaissance du renom de Tocaia
Grande. Noir, sinistre renom. La localité la plus prospère de la vallée, et
c'étaient l'impiété et le désordre qui régnaient là. A ce qu'on entendait
conter, au milieu des gentils sans foi ni loi, sans dogmes et sans codes --
païens, concubins, assassins, catins --, il y avait aussi des nègres fétichistes
et des Arabes mahométans. Le nom de l'endroit était déjà tout un programme.
Traduit en termes bibliques, Tocaia Grande signifiait Sodome et Gomorrhe unies
dans la damnation des sept péchés mortels.
PS: lecture conseillée aux amateurs de José Saramago (le Saramago de La Caverne, du Radeau de pierre ou de L'Evangile selon J-C).
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