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2014/06/07

ANPéRo : Masse critique (30/05/2014)

« On critique souvent ce qu'on n'aime pas... parce que ça a pris la place de ce qu'on aime »

Épuisé mais ravi, harassé mais comblé... ce qu'il se disait in petto après sept heures passées dans un bain de culture in vino. Et donc bien content de poser enfin son cul dans sa caisse, finissant-là sa nuit à l'heure où... mi-fa-mi ré-do-ré, cinq accords de piano et une trompette qui soupire sur un frou-frou de cymbales... à l'heure où Garbit entamait la sienne avec une miss Vera Lynn d'humeur toujours aussi amoureuse : 1h30 du matin, l'auto-radio crachotait sur 93,5FM et le conducteur rêvassait arrêté au feu rouge. Bientôt il traverserait Clignancourt avant d'enquiller l'A15 direction la banlieue, ses dortoirs insalubres, ses minimas sociaux, ses zones de non-droit... cependant qu'ici, place de la République, aux terrasses de café bondées malgré l'heure tardive, des jeunes gens plutôt bien sapés refaisaient le monde en s'enfilant des mousses à 6 euros la pinte. Contraste encore, un peu plus tôt, à la librairie l'Entropie où s'étaient réunis pour un nouvel apéro des individus venant d'horizons somme toute assez différents, mais tous épris d'art et de culture, appréciant la bonne chère, les bons vins, les bons mots :
   - Bonjour !
   - Enchanté !
   - Comment va ?
   - Des hauts et des bas...
   - Eh ben v'là un p'tit r'montant !
   - Du Jurançon ?
   - De l'AOC !!!
L'ambiance avait été comme d'habitude un peu bohème, à la bonne franquette, et l'espace si confiné que les plus improbables des couples s'étaient rapidement formé de-ci de-là : au coude-à-coude ce soir-là le biker tatoué et la quadra BCBG, le vieux prof à la retraite et l'ancien des Baumettes, l'ermite du Val d'Oise et l'anar de Montreuil... Combien étaient-ils ? Oh, pas aussi nombreux que pour un concert des Stones ou une bénédiction papale, c'est sûr, mais suffisamment quand même pour qu'un observateur attitré ne sache plus trop où donner des yeux et accorder des oreilles. Ici on causait cinéma, science et littérature, là on alignait les calembours et les contrepèteries tout en convertissant des terabytes en pétaoctets, et partout on évoquait France Culture, tantôt pour l'encenser, tantôt pour casser du sucre, c'est plus rigolo :

LES MATINS DE FRANCE CULTURE

Elle : Marc Voinchet c'est drôlement pratique : il fait l'horloge parlante !
Lui : Il est 6h46 et nous fêtons aujourd'hui les Jean-Louis...
Elle : Mais c'est vachement pratique, si, si ! Parce qu'un matin j'ai mis France Musique : un concerto de Chopin, très doux, très calme, très beau... eh bien je me suis rendormie.
Lui : Et puis, avec Marc Voinchet, ceux qui ont des enfants savent si c'est l'heure de faire chauffer les biberons ou bien de changer les couches.




LE GAI SAVOIR
LES NOUVEAUX CHEMINS DE LA CONNAISSANCE

Elle : Je dois dire qu'Adèle est beaucoup moins bien que Raphaël dans les Nouveaux Chemins de la Connaissance...
Lui : Venant de toi le contraire m'eut surpris.
Elle : Outre qu'il est plus efficace et plus précis, il a une telle culture littéraire qu'il est capable de vous citer les Fleurs du Mal quasiment en entier...
Lui : Et écoutes-tu le Gai Savoir, le dimanche après-midi ?
Elle : Parfois, oui, quand j'ai du ménage à faire...
Lui : Enthoven y fait un numéro absolument hallucinant avec la pisseuse qui l'accompagne...
Elle : Paola-machin-chose ? Ça fait vingt ans qu'elle est en khâgne, elle va redoubler jusqu'à quand ?



LES PIEDS SUR TERRE

A : J'ai écouté aujourd'hui les Pieds sur Terre, une rediffusion de 2012, avec Sonia Kronlund : Il faut diiiire que dans cette viiiille le Front National a connu un record de 40,3%.... Soit ! Seulement, cette bonne femme, qui est soi-disant journaliste de terrain et d'investigation, n'a même pas été foutue de retourner dans cette ville depuis 2012. Moi je les aime bien ses petits reportages, mais ce qui est vraiment insupportable c'est la musique de fond digne des Feux de l'Amour censée t'amener vers la compassion ou la détestation, sans parler de cette morale à deux balles qu'elle te sert en début et en fin d'émission...
B : Si on prend l'émission dans son projet idéologique, elle est en effet méprisable mais...
A : C'est peu de le dire !
B : ... mais il y a un tel travail, et une telle captation de la réalité, qu'elle sera toujours intéressante et même estimable malgré ses défauts. Si on va poser ses micros en banlieue avec une idée déjà dans la tête et qu'on fait son montage toujours dans le même sens, eh bien il y a un moment où on ne se renouvelle plus.
C : Humm... excusez-moi de vous interrompre, mais vous relevez uniquement ce qui est mauvais ?
B : Oui, oui, ça fait partie du travail, j'insiste là-dessus.
C : Alors, pardon d'être vulgaire, mais moi j'ai surtout envie d'aimer et de dire que j'aime !
A : Je suis d'accord ! Moi aussi je préfère défendre ce que j'aime, mais Brice Couturier, par exemple, je ne le supporte plus non plus, ce type qui donne des leçons sur tout et n'importe quoi, qui nous délivre ses avis avisés et euhhh... lumineux, ouhlala !



LA CHANSON FRANÇAISE

- Anecdote de collectionneur : "Comment ? Vous vouliez les Tino Rossi de chez Columbia année 1933 ? Oh, quel malheur, on en a fait des semelles la semaine dernière !"
- Ah ben Tino Rossi, c'est bien le seul truc que je n'ai jamais collectionné.
- Mais c'est très bien Tino Rossi !
- Ah bon ?
- Ah ouiche ! Un vrai crooner d'avant-guerre, avec beaucoup de charme !
- Eh bien, si tu veux des titres en 78 tours, je te les trouve.
- Ah, je vois, monsieur est un Averty averti !
- Moi, Tino Rossi, JE NE PEUX PAS ! Déjà enfant j'avais une dent contre lui...
- C'est parce que tu l'as vu vieux, quand il chantait Petit Papa Noël...
- Non, non, c'est comme Claude François, je me souviens de la joie secrète qui m'a envahie lorsque, encore gamine, j'ai entendu à la radio : "Claude François est mort dans sa baignoire..."
- Faut pas ! Chez la plupart des artistes de variété, même les plus caricaturaux, on peut trouver quelque chose qui transcende leur médiocrité. Chez Claude François, il y avait une énergie extraordinaire...
- Et alors ?
- Alors c'est une énergie qui est positive, saine, agréable...
- Savez-vous que le jour où Claude François est mort, c'était un jour d'élection ?
- Un jour d'érection ?
- Un jour d'é-LEC-tion, j'ai dit ! Et Libé avait titré : "Claude François a volté !"
- C'est honteux !
- Oui... mais ça ne se rate pas !
- Moi je me souviens qu'on disait dans le lycée où j'étais qu'il écoutait à la radio la chanson de Joe Dassin : "Tu me fais de l'électricité".
- Joe Dassin !!! Voilà bien quelqu'un chez qui la qualité tu peux la chercher longtemps.
- Tu as tort ! Dassin a produit quelques morceaux merveilleux. Par exemple, son adaptation de l'Ode à Billie Joe !
- Absolument ! Et aussi Katie Cruel, très très bien !
- Mais à côté de ça : les Dalton, les Petits pains au chocolat...
- N'empêche qu'il avait un doctorat d'ethnologie ayant pour thème la musique folklorique...
- C'est vrai ?
- Absolument ! Un doctorat passé à l'université du Michigan au début des années soixante.
- Et puis il ne faut pas oublier qu'il était le fils d'un immense artiste et qu'il a poussé dans un univers qui n'était pas nul...
- Sa mère n'était pas mal non plus...
- Ah bon ! Qui diable était sa mère ?
- Il y aurait donc une chose que tu ne sais pas ? C'était la comédienne et femme politique grecque Mélina Mercouri, épouse de Jules Dassin, réalisateur de Topkapi, Jamais le dimanche, Les Forbans de la nuit...
- Ah ben merde ! Il y a vraiment de la culture fulgurante dans cette librairie !
- Sachez que les auditeurs de France-Culture sont tout à fait capables de vous pondre une thèse sur la famille Dassin !

2013/11/30

Ils étaient sept…

Oui, « ils ils étaient sept qu'Altaïr avait délégués dans le temps. Sept, entraînés  à toutes les formes de combat, porteurs de toutes les armes existantes, virtuellement invincibles »…


Ça, c'est ce que raconte le début du prière d'insérer du magnifique roman de Gérard Klein, Le temps n'a pas d'odeur (Présence du futur, n° 63), le tout premier roman de SF que j'ai lu et qui m'a sitôt saisi et fasciné, au point de me m'élancer sur d'autres de la collection, puis vite ailleurs, avide…

Et ce soir, pareil, ni tout à fait les mêmes, ni tout à fait d'autres, nous nous rassemblâmes là, dans la frisquouille vite réchauffée par notre rencontre A[N]PéRissime. Pas si nombreux, mais grosso modo les piliers parisiens (manquaient Jean-Jacques, Rémy, André Breton, qui d'autre ?)

Bruno, le premier, avec sa mine affûtée de renard amusé, puis le chef Stéphane — toujours comme un grand ourson craintif et défiant —, et longtemps nous fûmes à deviser tous les trois des solutions alternatives à MediaFire, avant que ne déboulent le malicieux Jean-Noël, l'imprévisible captivant Nessie et puis le jovial Laurent Duval armé entre autres de sa KP 18 (e de bizarres trucs croustillants épicés) et enfin, hourrah ! le si imprévisible Stéphane-René, toujours muni de kir à volonté.

Après moults échanges verbaux et numériques, dégustations liquides et solides, l'ami Jean est arrivé par hasard dans notre bazar et tout n'en est allé que mieux — s'il était possible.

Je vous passe hélas les détails, mais Laurent Nadot nous a permis entre autres de récupérer les épisodes stupidement manquants dans les Nuits actuelles des séries Woodstock et Hugo.

2013/07/21

Jorge Amado : Navigation de Cabotage (2/2)

~oOoOo~

Rien de plus fatiguant, de plus harassant, de plus terrible que les réunions dites mondaines -- cocktails, réceptions, dîners, fêtes et autres corvées du même genre.
L'obligation d'être intelligent, les invités qui attendent les phrases spirituelles, les reparties brillantes, profondes de l'écrivain : c'est effroyable. Je suis épouvanté si je n'ai pas le moyen d'y échapper, comment être intelligent à la fin de l'après-midi ou à un dîner prié, engoncé dans une veste et une cravate ? Je me sens devenir complètement idiot, inhibé, je reste muet, je perds le don de la parole, encore plus sot que d'habitude.

~oOoOo~

Paris,1948 - cadeau d'anniversaire

João Jorge va avoir un an, notre pauvreté interdit fêtes et cadeaux, Zélia réunit néanmoins nos amis dans la chambre de l'hôtel Saint-Michel autour d'un punch au champagne et fraises des bois [...] Madame Salvage, la patronne de l'hôtel, apparaît chargée de bouteilles de cognac, Carlos Scliar apporte une boîte de pâte de goyave brésilienne.
J'écris un petit roman, Le Chat et l'Hirondelle, une histoire d'amour, l'amour impossible d'un félin et d'un oiseau, mon cadeau pour João afin de lui apprendre à avoir horreur des préjugés. Le conte se termine mal, par la victoire du préjugé : l'hirondelle se marie avec un rossignol, le chat part pour une solitude pire que la mort. Si je l'écrivais aujourd'hui, l'histoire se terminerait par la victoire de l'amour et la défaite du maléfice : j'étais jeune, je ne croyais pas encore à l'impossible.

~oOoOo~

Je n'envie personne. La richesse, le talent, le succès, la gloire de mon prochain et du moins proche ne m'affligent pas, je suis capable d'admiration, capable d'applaudir, de crier vivat, de porter en triomphe, et j'aime le faire. [...] Insensible à l'envie, je suis libre pour l'admiration et l'amitié, quelle merveille ! Rien de plus triste que quelqu'un qui souffre du succès des autres, qui est esclave de la négation et de l'amertume, qui bave d'envie, qui patauge dans le dépit, le malheureux.

~oOoOo~

Paris,1991 - la question

Mon petit-fils, Jorginho, huit ans incomplets, demande à sa grand-mère Zélia, soixante-quinze ans accomplis :
  - Mam', tu fais encore nini-nana avec grand-père ?

~oOoOo~

Rio de Janeiro, 1963 - mélancolie

Ce que nous donne l'Académie, je parle de l'Académie Brésilienne des lettres, ce n'est ni l'immortalité (sic !), ni la gloire (pfff !), ni même la respectabilité. Elle nous donne seulement et c'est beaucoup, ça compense la fatuité, l'éphémère, les sottises, elle nous donne la convivialité, l'amitié. En entrant à l'Académie -- par une porte dérobée, celle de l'erreur, je pense -- j'ai gagné de nouveaux et de bons amis [...]

~oOoOo~

Où que j'arrive, dans toutes les contrées du monde, les provinces et les métropoles, les petits villages, je trouve la table mise et j'entends une parole amie.
Quelqu'un me dit : "J'ai lu ton livre, camarade, j'ai ri et j'ai pleuré, j'ai été ému. Tereza Batista a changé ma vie, Pedro Archanjo m'a enseigné la pensée libre, enseigné à penser par ma propre tête, j'ai appris avec Quiquin à ne pas être un autre que moi-même, avec le commandant Vasco Moscoso de Aragon j'ai échangé la médiocrité pour le rêve, j'ai appris l'amour avec Gabriela et Dona Flor m'en a donné la mesure exacte : plus puissant que la mort. Tu es écrivain parce que j'existe, moi ton lecteur, j'ai pleuré et j'ai ri, j'ai été ému en lisant ton livre".
Où que j'arrive j'ai la table mise et quelqu'un me dit une parole amie. C'est ma récompense, ma raison d'être et mon engagement.

~oOoOo~

Aucun de mes détracteurs, tous ceux qui ne perdent pas une occasion de dire du mal de moi, beaux esprits dont la mission critique est de nier toute valeur à mes livres, aucun d'eux ne connaît aussi bien mes limites d'écrivain que moi-même, j'en ai pleine conscience, je ne me laisse pas abuser par les guirlandes et les confettis. [...]

~oOoOo~

Paris, 1989 - vocation

[...à propos de Mitterrand et de Mario Soares...] C'est une chose d'être président de la France, une autre, plus difficile, de l'être du Portugal -- ou est-ce le contraire? Difficile d'être président où que ce soit et de quoi que ce soit, comme l'a dit João Nascimento Filho en refusant la présidence de la fanfare d'Estância, au Sergipe [...]

~oOoOo~

Vienne, 1952 - les mauvais élèves

[...] Dans la clandestinité du Parti communiste brésilien, vers 1953, nous fûmes camarades au cours Staline. Les yeux bandés, après un parcours de plusieurs heures on arrivait au local du cours clandestin, quelque part dans la zone rurale, les leçons données par les dirigeants duraient un mois. Mais nous étions déjà, René [Depestre] et moi, pris de doutes et certaines assertions des professeurs nous donnaient le frisson. Nous et Alina Paim, élève elle aussi, également envahie par l'inquiétude.
Je me rappelle comme si c'était hier une classe sur la révolution chinoise, la mention faite par le conférencier d'un document du PC de Mao recommandant que les enfants dénoncent leurs parents -- obligation du militant : vaincre les sentiments bourgeois de la famille, accomplir son devoir révolutionnaire. Il ne s'agissait pas d'une invention maoïste, d'une nouveauté. En URSS on avais mis sur un piédestal un enfant qui avait agit ainsi -- il avait espionné ses parents et les avait dénoncés, les avait envoyés au bagne, un héros staliniste. Le professeur s'emporte contre la morale bourgeoise.
Assis à côté de moi au premier rang, René me fait discrètement du coude, de l'autre côté de la salle le regard malheureux d'Alina Pail. Des leçons que nous ne parvenons pas à apprendre, des valeurs que nous ne parvenons pas à accepter, communistes inconséquents que nous sommes, incapables de vaincre les préjugés, de renoncer au sentiment vulgaire d'amour de ses parents.
  - Dénoncer ses parents... Je préférerais me tuer, considère Aline à l'heure de la récréation.
  - Quelle connerie ! crache René, il écrase le crachat avec le pied.
  - Une dose pour éléphant, dis-je.
Atterrés, trois mauvais élèves de marxisme-léninisme au cours Staline.

~oOoOo~

Bahia, 1929 -- le carotteur

[...] Les misérables sous que nous gagnions dans des besognes journalistiques ne permettaient à aucun de nous d'être prodigue, moins encore à Edison. Lecteur incurable, le moindre salaire qu'il touchait allait directement aux bouquinistes de la place de la Cathédrale ou a Don Paco, de la librairie espagnole [...] Pour passer le reste du mois Edison tapait l'un ou l'autre, parents et amis, la victime principale était João Cordeiro. Tous les quinze jours Edison soutirait à son camarade un billet de 5000 réis sous le prétexte d'aller au bordel se refaire une santé : je suis en manque et je suis fauché, maître Cordeiro.
  - Je donne 5000 réis à Edison pour aller aux putes, je me doute qu'il me carotte, pour en avoir le cœur net je le suis en douce : il va droit à la librairie de Don Paco s'envoyer un livre.
Soucieux du bien-être de son ami, Cordeiro finit par l'accompagner au "château", en payant lui-même la passe, il constata que le noir Edison préférait les blondes.

~oOoOo~

Un conte se conte, il ne s'explique pas et quant au personnage, ce doit être une personne en chair et en os, avec du sang dans les veines et une cervelle dans la tête, pas un pantin entre les mains du romancier. Je sens que le personnage tient debout quand il se refuse à faire ce qui ne cadre pas avec sa personnalité, ça arrive plus souvent qu'on ne croit, je pourrais remplir un recueil si je racontais les exemples que j'en ai eus au cours de mon travail. [...]
Zélia me reproche de ne pas avoir, dans le roman de Gabriela, marié Gerusa et Mundinho Falcão, je lui dis que je ne suis ni curé ni juge, je ne fais pas de mariages, c'est la vie qui les fait, par amour ou par intérêt. Les romans ont un temps et un espace, le temps du roman de Gabriela était arrivé à sa fin, l'espace se fermait, si Gerusa et Mundinho se sont ensuite mariés, je n'en sais rien, je ne sais de l'histoire que ce qui est dans le livre. [...] Les personnages nous enseignent à ne pas violer la réalité, à ne pas tenter de nous imposer, nous ne sommes pas des dieux, seulement des romanciers.

~oOoOo~

Bahia, 1989 - l'héritage

A la demande de Sergio Machado je téléphone à Paulo Niemeyer à Rio de Janeiro, Alfredo vient de terminer les examens médicaux qu'il devait subir, je demande le diagnostic, je reçois la confirmation terrible : tumeur au cerveau. Un cas difficile, j'écoute et j'oublie les noms des sarcomes, un cas perdu. Paulo Niemeyer ne pense pas que l'opération soit envisageable, il n'opérera pas, mais si Alfredo et sa famille veulent une clinique nord-américaine...
Qui ne veut tout tenter, le possible et l'impossible, de la chimiothérapie aux ebós du candomblé, la chirurgie s'il le faut, dans la lutte contre la mort ? Alfredo va aux Etats-Unis appuyé au bras de Gloria, les docteurs yankees confirment la décision du savant brésilien : inutile d'opérer, ils vont essayer un traitement nouveau, qui sait, peut-être... Commence une période de voyages successifs entre Rio et New York, Alfredo ne perd pas courage, lutteur incorrigible. Zélia et moi téléphonons tous les jours, il répond lui-même, il parle de sa lutte contre le mal, raconte la dernière anecdote, la menace et l'espérance -- l'espérance, hélas, diminue chaque jour.
Pendant plus d'un an la mort d'Alfredo nous accompagne, je ne parviens pas à écrire, je perds le goût de la conversation et du rire. Je quitte le Brésil pour ne pas devoir aller à Rio le voir. Je me réfugie dans le bruit, la course d'un côté à l'autre, de ville en ville, de pays en pays, congrès, séminaires, symposiums, je m'étourdis.
La mort d'Alfredo est lente, elle se répercute dans le monde entier. Des amis téléphonent de toutes parts pour avoir des nouvelles [...] Je les entends au téléphone, la voix anxieuse, espérant un miracle. Mais c'est surtout Alfredo lui-même que j'ai au téléphone. A mesure que les jours passent la conversation se fait plus difficile, coupée de silences, je reçois à distance la fatigue et l'abattement.
J'avais fait part à Alfredo de l'idée d'un roman racontant les tribulations d'un jeune Brésilien au temps de la dictature militaire [...] Je ne savais rien de l'action, je ne le sais que lorsque je me mets à écrire et que les personnages commencent à vivre. Mais j'ai le titre, le nom du héros, cause d'équivoques : il s'appelle Boris le Rouge.
Alfredo, éditeur par excellence, ne me lâchait plus, il voulait le livre à tout prix. Pendant les 14 mois de sa marche impitoyable il me réclama le roman pour lequel, à partir d'un certain moment, j'avais perdu tout intérêt. Un jour Sergio téléphone : la fin approche. Zélia appelle Alfredo, lui dit que je travaille au roman de Boris, je ne tarderai pas à lui envoyer le manuscrit. Elle contient ses larmes, invente : le mensonge lui vient naturellement, elle qui ne sait pas mentir. Alfredo a encore la force de demander des détails.
Quelques jours plus tard, attendue, incroyable, la nouvelle de son décès. Alfredo me laisse en héritage l'idée du roman, la promesse de mettre sur le papier les tribulations du jeune Brésilien. Je vais à la machine à écrire, l'ombre d'Alfredo m'accompagne, me surveille. Quatre fois j'ai commencé, quatre fois j'ai renoncé, mais un jour je vais terminer l'histoire de Boris le Rouge, plus d'Alfredo Machado que mienne.

~oOoOo~

Frontière Portugal & Espagne, 1976 - différences

Nous allons vers l'Espagne sous le soleil d'été, toute la famille. Nous commentons les différences de caractère et de mœurs entre les deux peuples de la péninsule, la mélancolie portugaise, le dramatisme espagnol.
Nous lisons sur les murs des slogans encore nombreux, restes de tous ceux dont la liberté a couvert les murs des villes et des campagnes après la Révolution des Oeillets. Le soleil brillera pour tous, avait écrit l'anarchiste ; quelqu'un, sceptique, a griffonné en dessous : Et les jours de pluie ? Nous rions, la polémique est courtoise : adorables gens, les gens lusitaniens.
Nous passons la frontière et aussitôt, dans un village, la déclaration occupe tout le mur d'un terrain planté de légumes : Je te hais, je te hais et je te hais ! A qui peut être dédiée une telle haine, répétée trois fois avec un point d'exclamation ? Nous sommes en Espagne, la violence et la vengeance remplacent la courtoisie : dans les slogans les différences de caractères et de mœurs.

~oOoOo~

Bahia, 1985 - Julio

Thomas Borge m'écrit de Managua, il me demande un texte sur Julio Cortázar pour un livre consacré à l'écrivain argentin, Nosotros te queremos, Julio. Il me presse. Je me mets avec plaisir à ma machine, j'ai pour celui sur qui j'écris une admiration de confrère, une estime de compagnon. [...]
Parlant de Julio, Zélia avait l'habitude de dire que dans l'univers de la littérature il n'existait pas de figure plus belle et plus attachante, Julio souffrait d'une maladie étrange, il ne vieillissait pas petit à petit comme tout le monde, à soixante ans il semblait en avoir à peine trente. Auteur d'une oeuvre littéraire qui atteignit les lecteurs du monde entier, citoyen militant et solidaire, la lutte fut son pain quotidien. Je parlai de littérature et de lutte dans le texte que j'écrivis et que j'envoyai à Borge. [...]
Dans la revue j'admire la belle présentation du texte : une photo sur une page entière du plus bel écrivain du monde, opinion d'Anny-Claude, Misette n'est pas d'accord, pour elle le plus beau est Jorge Semprun. Pour Zélia aucun ne peut se comparer à Paul Eluard, lui était vraiment beau, chacun son goût, quant à moi je suis dans le peloton des plus laids et des moins élégants, je cumule. Je relis ce que j'ai écrit, je pense avoir rendu justice à l'écrivain et au combattant, je sais que Julio est hospitalisé, je mets la revue dans une enveloppe, j'expédie l'enveloppe à Paris. Sans tarder je reçois une lettre de Julio, il a aimé le texte, il me remercie.
Quatre jours après la joie de la lettre, je lis dans les journaux l'annonce de la mort de Julio. Nosotros te queremos, Julio, le livre organisé par les sandinistes pour rendre hommage à l'écrivain argentin fut publié quelques mois plus tard : couronne des fleurs du regret et de l'amour à la mémoire du plus beau et du plus attachant, du plus solidaire écrivain de notre continent latino-américain, le soleil s'éteint sur le Rio Vermelho.

~oOoOo~

[...] Si je dévore des livres jusqu'à aujourd'hui je le dois à Dumas père, le mulâtre Alexandre, c'est lui qui m'a donné le goût de lire, le vice : à onze ans j'ai trouvé, abandonné sur le bateau d'Itaparica, un exemplaire des Trois Mousquetaires, j'ai contracté pour toujours le virus de la lecture.
Je dois à Rabelais et à Cervantès, je suis né d'eux. Je dois à Dickens : il m'a enseigné qu'aucun être humain n'est totalement mauvais, à Gorki, il m'a donné l'amour des vagabonds, des vaincus de la vie, des invincibles. Je dois à Zola, avec lui je suis descendu au fond du puits pour racheter le misérable, à Mark Twain je dois la liberté du rire, arme de combat, à Gogol, le nez, les bottes et la capote.
Je dois à Alencar le romantisme et la forêt, à Manuel Antônio de Almeida la grâce du picaresque, du burlesque, sur la place populaire j'ai clamé avec Castro Alves, j'ai dénoncé l'infamie, avec Gregório de Matos j'ai appris la générosité de l'insulte, j'ai été bouche de l'enfer, j'ai craché du feu, par sa main j'ai découvert les rues de Bahia, le parvis de l'église, la venelle des putes.
Je dois au chroniqueur anonyme du Marché, au conteur d'histoires de la foire d'Agua dos Menimos, au trouvère je dois l'élan, l'invention au maître batelier : il a aimé Yemanjá aux abords de l'île d'Itaparica, a dormi avec Oshoum sur le lit d'eaux douces du rio Paraguassu, a possédé Euâ dans la cascade de Maragogipe, l'a couchée dans la source parmi les escargots et les pétales de rose. Il est nécessaire de savoir et d'inventer.
Je dois au poète de cordel, je dois.

~oOoOo~

Je veux consigner ici, pour y souscrire, une phrase de Romain Rolland, l'humaniste de Jean-Christophe, datée de 1927 : Je ne reconnais à aucune minorité, à aucun homme, le droit de contraindre un peuple, fût-ce à ce que l'on croit son bien, par des moyens atroces. C'est ainsi. [la citation est extraite d'une lettre de R.R. à Elie Reynier, in Voyage à Moscou, présenté par Bernard Duchatelet]

~oOoOo~

Encore à demi-endormi, à la veille de mes quatre-vingts ans, je touche ton corps, je sens ta chaleur, ta respiration. Le jour se lève, la lumière du jour nouveau pointe, ténue, dans la barre du matin, je pense aux privilèges que je détiens, aux prérogatives. Tes yeux, ton sourire, les seins, le ventre, la croupe, le coeur, l'intégrité, la droiture, la bonté, le dévouement. La vie naît de toi à l'aube.

~oOoOo~

Je prends la main de mon amoureuse, complice d'aventure depuis presque un demi-siècle, copilote dans la navigation de cabotage : nous allons partir en vacances, femme, nous l'avons bien mérité après tant de jours et de nuits dans le travail et l'invention, nos premières vacances en tant d'années. Nous allons nous promener, sans obligations, sans engagements, nous allons vagabonder sans heure, sans itinéraire, anonymes voyageurs, nous inviterons Misette à venir avec nous, c'est une bonne compagnie pour la détente et le rire, nous ferons les touristes au scandale des lettrés [...]
C'est en juillet 1945 que notre union s'est faite, je me rappelle chaque geste, j'entends chaque parole, les soupirs, les cris d'amour. Nous venions d'une fête politique, nous étions des citoyens accomplissant notre devoir de citoyens, des combattants, c'est arrivé dans l'aurore de la liberté, tu as embarqué dans la barre du matin, sur le quai de l'avenue São João, tu as assumé le lit, le cœur de l'étourdi, depuis lors tu commandes la navigation de cabotage, la main sur le gouvernail, sur les lèvres la chanson d'Euá : je te donnerai un peigne pour peigner tes cheveux [...]
Donne-moi ta main de connivence, nous allons vivre le temps qui nous reste, si courte la vie ! dans la mesure de nos désirs, au rythme de notre goût simple, loin des galas, dans la liberté et la joie, nous ne sommes pas des paons d'opulence ni des génies d'occasion faits à coups d'apologies, nous sommes seulement toi et moi. Je m'assieds avec toi sur le banc d'azulejos à l'ombre du manguier, attendant que la nuit vienne couvrir d'étoiles tes cheveux, Zélia de Euá baignée de lune : donne-moi ta main, souris ton sourire, je jubile dans ton baiser, laurier et récompense. Ici, dans ce coin du jardin, je veux reposer en paix quand viendra l'heure, c'est mon testament.

~oOoOoOoOoOo~

Et le copiste reprend ici la main pour ne rien dire ou presque, rien qu'un seul mot: merci. Oui, remerciement à Jorge Amado et à Zélia Gattai, son inséparable et sa consubstantielle, pour l'hospitalité qu'ils m'ont accordée tout au long de ces 850 pages.

2013/07/14

ANPéRo : La Cène (13/07/2013)


Littérature dégagée des aréoles
Douze étaient les apôtres au dernier repas du Christ, et douze aussi, pieusement réunis autour de leur taulier (longue vie à lui !), les z'ANPéRistes lors de la Grande-Messe d'hier soir. On savait déjà ces derniers fort goulus de matières solides et d'éléments liquides, amuse-bouche, spiritueux et autres bibines à bulles ou à mousse, mais Dieu qu’ils sont bavards lorsqu'ils se mettent à causer de concert : le Verbe haut et assuré, la parole débordante d'esprit, d'idées, d'imagination, ça pétille de partout, et c’est là qu’on regrette de ne pas avoir 6 paires d’oreilles en rab, d’autant qu’il y aurait de la place où les mettre, tout autour de la tête, en sautoir ou en collier, comme quoi la nature n’est pas si bien faite qu'on le dit, ou bien que l'adaptation de l'homme à son milieu n'est pas tout à fait finie, bref, pas moyen de raconter ce qui s’est dit, mais seulement ce qui s'est vu : deux bikers en cuir, dont un Géant-Nordique et un Merle-Moqueur, venus là à dos d'Harley, heureux veinards ; Silicon-Valley : un petit monsieur à la bouille avenante et malicieuse, avec un beau regard d'enfant qui s'étonne derrière des lunettes à verres carrés ; aussi un insondable, intarissable, inexhaustible Puits-de-Science-Infuse ; encore un Peace-and-Love, probable adepte du babacoolisme, voire même de la ganja : bermuda, mocassins en toile Denim et chemisette (à fleurs de cannabacées ?) par-dessus la ceinture ; et puis sa presque parfaite antithèse : un gars d'allure plutôt réservée, mais élégante et distinguée, façon british, un Mister-Lord en goguette... so what ? un Président-sans-Escorte, les yeux usés et le teint pâle, comme blanchit, sans doute un rongeur de papier, passant sa vie dans  les bibliothèques, sous la lumière des halogènes ; et enfin, soutenant le Patron à bout de bras, les incontournables piliers de bistrot, au nombre de cinq, pas moins que l'Islam. Sur le coup de 23h00, deux d'entre eux, deux mecs un peu barrés, faut le dire, causaient sur le trottoir de choses et d'autres lorsque apparue soudain, comme tombée du ciel, l'archangélique Lætitia : une sainte apparition qui mit sur le champ les deux impies en émoi. Pensez donc, une brune à la peau mâte, petite, presque menue, comme on les aime, une fille du Sud, méditerranéenne au moins pour moitié, donc avec du caractère, indépendante et fière, le sang chaud, le corps souple et délié, la langue aussi :
Nourritures terrestres
 - C'est encore ouvert, on peut entrer ? Je voudrais pas déranger...
 - Mais pas du tout, voyons ! Entrez donc, vous êtes la bienvenue !
 - Et 30% de remise à la caisse sur les bouquins d'occasions, faut pas rater l'affaire !
Tu parles d'une paire d'idiot : deux aboyeurs de foire surpris à faire la promo d'une boutique plutôt que de mettre en valeur, aux yeux de la Ravissante-Beauté, leur physique d'athlète et leur savante érudition. Quel manque d'à propos ! Quel excès d'amitié et de sollicitude envers le taulier, l'opportuniste, l'habile, l'ingrat, le matois taulier, qui avançait déjà ses pions sitôt la brebis entrée en ses murs :
 - On s'est pas déjà vus, mam'zelle ?
 - Ah ! quelle mémoire ! C'était il y a deux ans et vous n'avez pas oublié ?
 - Comment le pourrais-je !
 - Vous me flattez...
 - Non, non, c'est sincère, vraiment, je vous assure...
Sur le visage de l'exquise créature du bon dieu s'esquissa alors une moue dubitative, et on la vit un court instant hésiter à cataloguer son loustic dans le rayon des mémorialistes de génie ou dans celui des coureurs de jupons, mais :
 - Je m'en souviens comme d'hier, mademoiselle, nous avions longtemps discuté d'Ange Bastiani, le fabuleux auteur de polar, de son vrai nom Victor Marie Lepage.
Et c'était fichtre vrai ! Elle en convint aussitôt, un sourire d'extase aux lèvres, lequel lui allait d'ailleurs à ravir. Toutefois, encore un peu indécise à pénétrer plus avant dans le sanctum sanctorum, elle demanda :
Comme un péché
 - Puis-je entrer ne serait-ce qu'un moment ? Je ne voudrais pas gâcher votre soirée en vous imposant ma présence...
 - Écoutez, les livres sont nos amis les plus fidèles, et donc vous êtes ici entourée d'amis : il n'y a aucune raison de vous inquiéter, absolument aucune, croyez-moi.
 - Alors ça tombe bien, s'enhardit-elle, j'ai justement ici un livre qui cherche son ami…
Et elle sortit de son sac la première édition de Du rififi chez les femmes, d'Auguste Le Breton. Hélas, mais l'histoire aurait sans doute été trop belle, le taulier n'avait pas sous la main Du rififi chez les hommes, pour lui tenir compagnie.
 - Eh bien tant pis, fit-elle, légèrement dépitée.
 - Peut-être une autre fois... Revenez quand vous voulez !
 - Alors à bientôt...
Et la divine apparition s'en fut comme elle était venue : d'un grand coup d'ailes.