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2014/07/06

Zélia Gattai : Le temps des enfants

« Celui qui écrit des Mémoires doit avoir des souvenirs » (Zélia Gattai)

Hormis un roman et trois livres pour enfants, Zélia Gattai n'a publié que des mémoires... mais en dix volumes, soit quasiment 3000 pages de souvenirs — ce qui s'appelle sans doute une vie bien remplie — avec beaucoup de voyages et beaucoup d'amis, les uns mondialement célèbres, les autres illustres inconnus, mais tous croqués avec le même amour, la même simplicité. Parce que Zélia est avant tout une femme simple et sensible, una signora ben educata, qui sait voir et écouter, s'effacer ou s'imposer, se battre pour ses idées ou sa vision du monde, aussi s'émerveiller de tout ce que la vie a pu lui donner, à commencer par un époux et des enfants, autour desquels s'articulent à nouveau ce cinquième et dernier volume de Mémoires disponible en français.

[...] Nous revenions dans notre pays après cinq ans d'absence, ou presque, au long desquels nous avions couru le monde, noué des amitiés, connu des gens et des mœurs différents, vu les paysages les plus extraordinaires ; cinq années au cours desquelles nous avions vécu de bons et de mauvais moments, des joies et des tristesses. A notre départ du Brésil, nous avions amené un fils âgé de quelques mois, et nous revenions avec deux enfants : notre fille Paloma était née à Prague. Après le gouvernement Dutra, sous lequel nous étions partis pour l'exil, Getúlio Vargas était revenu au pouvoir, élu cette fois par le scrutin populaire, et tout laissait croire qu'il y avait maintenant, au Brésil, place pour Jorge Amado et sa famille.

De 1952, retour d'exil, à 1963, veille du coup d'état militaire instigué par les Etats-Unis, Zélia Gattai, alors âgée de 76 ans, retrace ici encore quelques années d'une existence menée tambour battant. Elle le fait sans manières, sur le ton de la conversation, en entremêlant les petits événements familiaux et les grands bouleversements nationaux, où la politique et le Parti jouent toujours un rôle aussi majeur.

Extraits :

Conférencière improvisée :

[...] J'avais des quantités de choses à raconter sur nos années passées en Tchécoslovaquie, nos voyages en Union soviétique et dans les démocraties populaires. Le sujet devait susciter de l'intérêt car, à l'époque [1953], peu de gens avaient la possibilité de visiter ces pays.
[...] Je ne me sentais pas trop embarrassée devant une assistance composée en majorité de sympathisants du Parti. Je racontai ce que j'avais à raconter, fis part de mon expérience des pays socialistes, en insistant naturellement sur les côtés positifs de ce que j'avais vu : assistance sociale, gratuité des études, assistance médicale, garantie de l'emploi, etc. Je répondis franchement à toutes les questions qu'on me posa sur les restrictions existant dans ces pays, l'absence de démocratie et de liberté dénoncée par les journaux du monde capitaliste, « réactionnaires » selon les gens du Parti. On insistait beaucoup sur sur le mot réactionnaires, car on voulait m'entendre nier tout ce que racontaient ces journaux « vendus à l'impérialisme américain » sur ce qui allait mal dans les pays socialistes. Contrairement à l'attente de l'assistance, je dis qu'en effet les gens là-bas avaient peur, peur de parler, de s'engager, expliquant en même temps que la nécessité de défendre le socialisme contre ses ennemis les amenait à se méfier les uns des autres, à s'imaginer voir des espions partout, à entretenir une atmosphère de malaise et d'insécurité... D'où la conclusion, à laquelle beaucoup étaient conduits, qu'il n'y avait ni liberté ni démocratie derrière le « rideau de fer », expression déjà péjorative en soi.
Tout en montrant les contradictions internes du monde socialiste, je cherchais à justifier ce qui n'allait pas en utilisant les arguments que j'avais moi-même retenus des leçons du catéchisme communiste, les slogans appris par cœur : « La surveillance et le contrôle exercés par l'Etat socialiste sont nécessaires à la survie du régime, surveillance et contrôle présentés par nos ennemis comme un manque de démocratie et de liberté. »
Cette explication sur la nécessité d'une surveillance rigoureuse et d'un contrôle permanent m'avait été répétée chaque fois que j'avais été en désaccord avec des faits qui me paraissaient inacceptables, mais que j'avais fini par accepter pour continuer à croire en tout, parce que je voulais croire, parce que j'avais besoin de croire. Je portais en moi, solidement enraciné, ce que j'avais appris avec mon père quand j'étais enfant.


Les champions du monde

Simone [de Beauvoir] attira l'attention de Sartre sur une gravure en couleurs accrochée bien en vue dans la petite pièce de la maison modeste où nous venions d'entrer. C'était la photo de l'équipe victorieuse de la Coupe du Monde de football 1958. D'ailleurs, cette photo se retrouvait partout sur notre parcours depuis le départ de Rio de Janeiro ; dans les maisons particulières, les cafés, les restaurants, elle était là, montrant les joueurs de l'équipe, orgueil du Brésil, posant en triomphateurs. Nous vivions dans l'euphorie de la victoire. Deux idoles avaient surgi et conquis l'amour de tout un peuple : un gamin de seize ans, Pelé, génie du football, et un jeune aux jambes torses, Garrincha, le roi du dribble. Le sentiment de satisfaction qui découlait de cette grande victoire venait parfaire le climat d'enthousiasme et d'optimisme suscité par les réalisations du gouvernement démocratique et progressiste de Kubitschek. Les Brésiliens se sentaient confiants et heureux.


João Goulart, président

João Goulart avait été le vice-président du gouvernement Kubitschek, et l'était à nouveau avec Janio Quadros. Lors de la démission de ce dernier, il se trouvait en visite en Chine et dut rentrer en toute hâte, car un complot militaire était en formation dans le pays pour l'empêcher d'assumer ses fonctions.
Devant la menace d'un coup de force, des manifestations populaires avaient lieu partout pour exiger l'accession au pouvoir du vice-président. Avec courage, les manifestants affrontaient la police qui les matraquaient impitoyablement, opérait des arrestations , employait les gaz lacrymogènes pour disperser les rassemblements. Et cependant rien ne les intimidait ; les manifestations de rie continuaient.
Ce jour-là était annoncée l'arrivée au Brésil du futur président. Dans un climat chargé d'appréhension, les rumeurs couraient : on parlait de l'imminence d'un coup d'Etat militaire et de l'arrestation de João Goulart à l'instant où, se jetant dans la gueule du loup, il poserait le pied sur le sol brésilien.
La population, en état d'alerte à ce moment décisif, allait se manifester dans tout le pays, organiser des meetings, défiler dans les rues pour exiger l'application de la loi, l'accession à la présidence du successeur constitutionnel de Janio Quadros.
[...] Un meeting était prévu pour l'après-midi à Cinelandia. Nous ne pouvions faire moins que d'y participer, et João Jorge [leur fils de 16 ans] annonça à grands cris qu'il voulait y aller aussi. Prévoyant des brutalités policières qui promettaient d'être plus violences que jamais, Jorge me demanda de ne pas y aller en raison de mon état : enceinte de deux mois, je ne devais pas prendre de risques. Il serait également plus prudent de garder João à la maison : il était encore un peu jeune pour recevoir des coups de matraque.
Il était convenu que notre ami Letelba viendrait nous chercher pour aller à la manifestation. En me voyant triste, frustrée, il voulut me remonter le moral : rien ne m’empêchait de venir, je pourrais assister au meeting de la fenêtre de son bureau, à Cinelandia, sans courir le moindre risque ; et João pourrait aussi venir avec nous.
Nous arrivâmes, bien avant l'heure prévue, et malgré cela nous eûmes du mal à pénétrer dans l'immeuble. Cernée par la police civile et militaire, Cinelandia était transformée en place de guerre. Des files de paniers à salade étaient en stationnement devant le théâtre municipal, pour intimider les manifestants en montrant qu'ils étaient attendus.
Les gens arrivèrent peu à peu, envahissant la place de tous côtés, brandissant des banderoles de bienvenue au nouveau président, sans rien de provocant. Mais il n'y avait pas besoin de provocation pour que la police attaquât : elle était là pour disperser la foule, c'était expressément dans ce but qu'elle avait été envoyée.
Bataille de gens armés contre des gens désarmés. Sur cette place noire de monde se répétaient les scènes de violence habituelles : le peuple sans défense, de tout jeunes gens encore imberbes, des hommes et des femmes bousculés, frappés à coups de poing et de pied, à coups de matraque... le sang qui coulait, les gaz lacrymogènes qui suffoquaient, qui aveuglaient. Sous mes yeux, un tout jeune garçon, presque un gamin, était traîné à terre par deux brutes : tandis que l'un lui tordait le bras jusqu'à le briser, l'autre lui assénait des coups de poing et des coups de pied. Impuissante à empêcher cette sauvagerie, révoltée, désespérée, je ne pus me contenir davantage et, me penchant à la fenêtre, me mis à crier de toutes mes forces, à les traiter de lâches, de bandits, d'assassins. João Jorge se joignait à mes hurlements de protestation.
De retour à la maison, je commençai à ressentir des douleurs et, cette même nuit, hospitalisée, je perdis l'enfant.

Zélia Gattai : Le temps des enfants (1992)
Editions Ramsay (1996)
Excellentissime traduction de Jean Orecchioni
(à qui l'on doit également celles de Yansan des orages, Cacao, Tereza Batista et Tocaia Grande)


L'art de saisir les choses... 

Récapitulatif des traductions disponibles :
  • Zélia  (enfance de Zélia Gattai à São Paulo durant les années 20)
  • Un chapeau pour voyager  (rencontre avec Amado, dictature... 1945-1948)
  • La reine du bal  (exil parisien, 1948-1949)
  • Jardin d'hiver  (exil tchécoslovaque, 1949-1952)
  • Le temps des enfants  (retour au Brésil, 1952-1963)

2014/07/04

Zélia Gattai : Jardin d'hiver

« Quand on voyage avec des amis, surtout quand ces amis sont des gens doués d'une intelligence supérieure, d'un commerce raffiné, pleins d'humour et de talent, d'une sensibilité délicate, le voyage se transforme en fête, devient une joie permanente. Toute chose prend du goût et de la couleur ; chaque événement, chaque mot augmentent le plaisir d'être ensemble » (Zélia Gattai)

Avant-dernier volume des mémoires de Zélia disponible en français, ce Jardin d'Hiver nous transporte 60 ans en arrière, dans le Château des Écrivains, à Dobříš, en périphérie de Prague, où le couple Amado-Gattai trouva asile et repos après son expulsion du territoire français. Ils y séjournèrent entre 1950 et 1952, soit encore trois autres années hors le pays natal, loin des parents, mais heureusement entourés d'amis eux aussi contraints à l'exil, notamment Edith et René Depestre, Mathilde et Pablo Neruda, Rosa et Nicolás Guillén, personnalités artistiques sur lesquelles Zélia ne tarit pas d'éloges et d'anecdotes (cf. les phobies de Nicolás, les dadas de Pablo, etc). 

En parlant de ces grands hommes, je les montre dans leur simplicité toute naturelle. J'ai eu le privilège de les connaître chacun, Pablo et Nicolas, au jour le jour, dans la familiarité de leurs côtés pittoresques, avec leurs manies, leurs caprices, leur charme, quelquefois leurs naïvetés d'enfants.
Ce n'est que maintenant que je rends à mes compères, figures exceptionnelles de notre temps, les lettres de créance qui les ont rendus fameux et les ont fait aimer. J'ai voulu les montrer comme ils étaient dans leur fréquentation quotidienne, simples et humains. La simplicité est inhérente à la grandeur ; cette vérité, je l'ai apprise en vivant aux côtés de quelques-uns des plus grands hommes de notre époque.

C'est également à Dobříš qu'Amado acheva la rédaction des Souterrains de la liberté, le plus volumineux de ses romans et, selon moi, son meilleur aussi (un livre si éminemment politique que les plus hautes instances du Parti essayèrent, en vain, d'imposer à l'auteur certaines corrections avant publication...). A Dobříš encore qu'Amado apprit la mort de Lila, l'enfant qu'il avait eu avec sa première épouse, Mathilde Garcia Rosa, cependant que Zélia mettait au monde une petite fille prénommée Paloma (colombe en espagnol). A Dobříš enfin, qu'entre écrivains communistes installés au château commencèrent à circuler, suite aux premiers Procès de Prague, sinon des doutes sur l'intégrité du régime, du moins la plus grande des perplexités :

[...] Nous nous torturions l'esprit pour essayer de comprendre : comment croire que notre ami Gérard [Arthur London], communiste éprouvé et intègre, était un espion ? Impossible ! Il était encore moins admissible de croire qu'il avait participé à une conspiration contre le régime socialiste installé en Tchécoslovaquie, régime qui lui avait confié le poste de vice-ministre des Affaires étrangères. Arthur London avait lutté toute sa vie pour le socialisme : il avait rejoint les Brigades internationales en Espagne jusqu'à la fin de la guerre ; il avait été le maquisard Gérard, participant à la Résistance en France ; fait prisonnier par les nazis, déporté dans un camp de concentration, là encore il avait créé un comité de résistance... Nous connaissions ses luttes et son héroïsme par les épisodes que l'on racontait lors des veillées au zámek [château]. Qui ignorait la saga de Lise et Gérard, ce couple de révolutionnaire ? Personne. Ce n'était pas possible ! Il devait y avoir une erreur, une terrible erreur... Nous nous rabattions sur la possibilité de l'erreur, d'une lamentable erreur qui ne manquerait pas d'être réparée, car si nous ne pouvions pas admettre la culpabilité de notre ami, nous étions encore moins capables de douter de l'intégrité du gouvernement révolutionnaire tchécoslovaque...

Et puis Jardin d'hiver c'est aussi un voyage de 8000km en transsibérien, Moscou-Irkoutsk-Oulan Bator-Pékin, avec une visite guidée derrière la Grande Muraille, aussitôt suivie d'un séjour en Mongolie, puis d'un aller-retour à Moscou pour la remise du Prix Staline à Jorge Amado, et, pour finir en beauté, le retour tant espéré à Rio, après cinq longues années d'exil.

Passent les saisons...

Morceaux choisis :

Paris, le 6 septembre 1984 :

Les trois coups frappés sur le sol, secs et nets, suivis de la voix forte et solennelle de l'huissier : « Monsieur le Président de la République ! »
Les parleurs cessèrent de parler, les marcheurs de marcher, le silence se fit. Au fond de la vaste salle, appelée "Jardin d'hiver"  — peut-être ainsi nommée pour son immense verrière  —, une porte s'ouvrit toute grande pour livrer passage au président François Mitterrand, qui entra à pas lents, le visage pâle. Il s'approcha du micro installé dans la pièce tout illuminée par la lumière du jour passant à travers les vitres.
En cet après-midi d'automne, au palais de l'Elysée, le président de la République française s'apprêtait à élever au grade de commandeur de la Légion d'honneur le Brésilien Jorge Amado. Tous les amis et admirateurs de l'écrivain, invités pour la cérémonie, se trouvaient là. Il ne manquait personne. Même ceux qui se trouvaient alors loin de Paris étaient pourtant venus, comme Georges Moustaki, par exemple, chanteur, compositeur et fraternel ami de Jorge, qui avait interrompu une tournée dans l'océan Indien, sur l'île de la Réunion, dès qu'il avait reçu l'invitation. Il avait sauté dans l'avion et était arrivé à temps pour la cérémonie. Au début de cette année-là, le président avait décoré de la Légion d'honneur les écrivains Alberto Moravia, Jorge Amado, Norman Mailer et Yachar Kemal, et les deux cinéastes Federico Fellini et Joris Ivens, une belle constellation !

En janvier 1948, sous la pression des événements, Jorge avait été obligé de quitter son pays. Le Brésil était en pleine réaction politique. La démocratie conquise de haute lutte, après dix ans de dictature, nous glissait des doigts. Le parti communiste brésilien, dont Jorge était membre, avait vu reconnaître sa légitimité dans les premiers mois de 1945. Il avait ainsi pu prendre part aux élections la même année et se trouvait représenté par un sénateur et seize députés à l'Assemblée nationale constituante ; Jorge était du nombre, élu pour la ville de São Paulo. La reconnaissance légale du Parti dura à peine plus de deux ans ; il fut supprimé en 1947 et, par suite, ses représentants, tant au Sénat que dans les chambres fédérales et régionales, furent cassés dès janvier 1948, après une longue et dure bataille parlementaire.
Les poursuites ne se firent pas attendre, mettant une fois de plus en péril la liberté de Jorge, qui avait déjà goûté de la prison plusieurs fois auparavant, et ne lui laissant pas d'autre choix que de quitter le Brésil. Il décida d'aller vivre en France, pays qu'il avait appris à aimer à travers sa littérature, pays de la liberté, de l'égalité et de la fraternité. [...]
Nous avons habité Paris pendant presque deux ans, et nous y vivions heureux jusqu'au jour où, sans crier gare, on nous mit à la porte. On nous retira nos permis de séjour, et nous avions quinze jours pour quitter la France. Aucune explication, les indésirables n'en méritent pas. Nous étions alors en pleine guerre froide, et les intellectuels de gauche, comme le poète Pablo Neruda, les scientifiques Mario Schemberg et Jacques Danon, le peintre Carlos Scliar, subirent le même traitement. Ils étaient, eux aussi, mal vus par le gouvernement français d'alors.
Pendant seize ans, le nom de Jorge Amado figura sur la liste noire, la liste des gens dangereux signalés à toutes les frontières. Il était interdit de séjour en France, de promenade dans les rues de Paris, la ville de son coeur.
L'interdiction fut levée au début de 1965, grâce à l'intervention de l'écrivain Guilherme Figueiredo — alors attaché culturel du Brésil en France — qui fit part de cette situation au ministre de la culture d'alors, André Malraux. Dès qu'il fut informé de cette mesure discriminatoire qui frappait l'écrivain et le militant de la cause pacifique pendant la guerre froide et le maccarthysme, Malraux, scandalisé, prit aussitôt des mesures pour que cette interdiction soit levée. A partir de cette année-là, les portes de la France se rouvrirent pour Jorge Amado et sa famille.

La cérémonie à l'Elysée avait commencé. Jorge ne dissimulait pas son émotion. Tout aussi émue, je ne parvenais pas à détacher mes yeux de lui, devinant tout ce qui lui passait par le coeur. Tout à coup, nos regards se croisèrent et nous nous sommes souri. Pour lui comme pour moi, cet événement prenait une signification toute particulière : ce jour-là, et celui-là seul, avec cette fête solennelle, et toutes ces démonstrations d'affection, consacrait la réparation publique et complète de l'injustice et de la violence dont nous avions été victimes à la fin de 1949. En élevant Jorge Amado au grade de commandeur de la Légion d'honneur, le président Mitterrand fit allusion, pour la condamner fermement, à la décision arbitraire qui avait frappé l'écrivain et le proclama maître du roman contemporain, et grand ami, s'il en fut, du peuple français.


Les longs nez :

Pékin gardait encore, à cette époque [1952], l'aspect qui caractérisait l'ancienne ville, avec ses rues de commerce privé, étroites et colorées. Une multitude de gens en remplissait les trottoirs, nous regardant comme des oiseaux rares. Les habitants de Pékin n'étaient pas habitués à voir des Occidentaux, au type pour eux si étrange... Les enfants devaient nous trouver très comiques et, collé à nos talons, un groupe d'entre eux nous suivait en vraie procession. Très curieux, ils restaient à nous regarder à travers la vitrine des magasins où nous entrions. Nous pouvions bien y rester tout le temps possible, à la sortie, le bataillon nous attendait, grossi encore par d'autres adeptes. Le plus amusant, c'est qu'ils montraient du doigt nos visages, se disaient des choses et se mettaient à rire. Intrigués, nous voulûmes savoir la raison de ces éclats de rire sans fin, le motif d'une telle hilarité. Il fallut beaucoup insister pour que notre interprète, très gêné, finisse par nous avouer que les enfants nous appelaient "les longs nez", ils trouvaient nos nez très grands... De fait, comparés aux leurs, les nôtres étaient immenses...


Abandonnée sur mon lit :

[...] J'avais envoyé, la veille, une longue lettre à dona Angelina, ma mère ; j'espérais qu'elle arriverait à temps pour son anniversaire. Sa dernière lettre datait du mois de juillet, elle m'était parvenue le jour même de mon anniversaire. Les lettres de maman étaient rares et elles me ravissaient. Ecrire, pour elle, n'était pas une mince affaire, elle y mettait beaucoup de temps. La pauvre n'avait pas réussi à masquer son inquiétude pour sa fille, à la veille d'accoucher dans un pays étranger et lointain. Ce n'était pas chose facile, mais avec de la pratique j'arrivais à déchiffrer son portugais un peu confus, mêlé d'italien, son écriture irrégulière, et je me régalais à la fois de son style décontracté et de la variété des sujets qu'elle abordait. Dans ses lettres, il y avait toujours des commentaires politiques, son opium. Dans la dernière, elle parlait de l'élection présidentielle, survenue quelques mois auparavant : « Nous revoilà encore avec Getúlio, qui a repris le perchoir. Dutra, grazie a dio, a déjà déguerpi, c'était pas trop tôt. Les gens se font des illusions, ils ont cru en Getúlio et l'ont élu. Tout le monde croit que maintenant il a changé d'esprit, qu'il sera un bon président, que nous allons vivre en démocratie, et patati, et patata... Ci credi ? Neanch'io ! Je crois que quand on a passé son temps à être dictateur, à persécuter, à mettre en prison et à tuer tout le monde, on restera toujours une belle bisca. Ai-je raison, oui ou non ? A propos de Getúlio, dis-moi : ce journaliste, Samuel Wainer, ne serait-ce pas pas par hasard un ami de Jorge ? Vera est sûre que si. Est-ce que Jorge sait qu'il est devenu getuliste ? Getuliste et comme ! Si tu voyais ses articles en faveur de Getúlio ! Ici, à la maison, tout le monde s'est laissé gagner sauf moi. Con sessanta invernate derrière moi... » Maman avait tant vécu et souffert qu'à l'approche de la soixantaine, elle se considérait déjà comme une petite vieille. « Je porte encore sulla schiena, ma fille, le poids de la dictature. Sans ce maledetto Estado Novo, ton père serait peut-être encore en vie parmi nous... Enfin, on verra bien ce qu'il en sortira. Pour l'instant, ils n'ont encore poursuivi et arrêté personne, tout est encore rose et viole. Pourvu que je me trompe et qu'il n'y ait plus de poursuites contre personne, comme cela vous pourrez revenir. »

Zélia Gattai : Jardin d'hiver (1988)
Traduction de Jane-Lessa et Didier Voïta
Editions Stock (1990)

2014/06/28

Zélia Gattai : La reine du bal

« Pour Jorge qui m'a ouvert les barrières du monde avec tout son amour » (Zélia Gattai, en dédicace à son époux)

Années 1948-1949 : en pleine apogée de la Guerre froide entre l'Est et l'Ouest, dans un monde idéologiquement scindé en deux blocs se menaçant réciproquement de l'atome, des hommes et des femmes sont traqués, persécutés, torturés, et parfois même assassinés pour raisons politiques ; y compris en démocratie, laquelle a ses limites aussi.
Au Brésil, l'écrivain communiste Jorge Amado, bien que démocratiquement élu député de São Paulo en 1945, voit son mandat révoqué à peine trois ans plus tard par un gouvernement brésilien aux abois, sous la pression des States et de son administration. Déclaré hors-la-loi en son propre pays et recherché par la police fédérale, Amado décide alors de se réfugier en France, où Zélia le rejoindra peu après, sitôt leur bébé en âge de supporter la traversée de l'océan par laquelle débutent ces Mémoires marquées du sceau des voyages.
D'abord le Portugal et l'Italie, par où Zélia transite, ensuite la Tchécoslovaquie et la Pologne, notamment deux poignantes visites à Auschwitz et dans les ruines de Varsovie... et puis Paris rive gauche, où Zélia peut enfin déballer ses bagages dans le modeste appartement de l'Hôtel Saint-Michel de madame Salvage. Mais à peine Zélia a-t-elle le temps de s'installer dans ses nouveaux quartiers que le couple Amado-Gattai repart aussitôt en tournée : URSS, Roumanie, Bulgarie, Hongrie... Infatigables militants de la paix, Jorge et Zélia, sillonnent en effet l'Europe et ses Congrès, prononçant un discours par-ci, suivant une conférence par-là, le tout entrecoupé d'excursions au coeur des républiques soviétiques dont Zélia dresse un tableau somme toute assez nuancé, et donc intéressant.
L'autre intérêt de ces Mémoires est l'évocation des années d'après-guerre au sein d'un Quartier Latin toujours aussi effervescent. Car si l'on est soumis, ici comme ailleurs, au rationnement du pain, du sucre ou du café, on s'y montre par contre prodigue en amitié, en rires et longs débats politico-culturels. De sorte que l'on croise tout au long de cette lecture quelques personnalités de gauche parmi les plus célèbres de l'époque, ces compagnons de route, de lutte et souvent d'exil qu'étaient Aragon, Sartre, Eluard et Neruda, Chagall, Vercors et Picasso, Ilha Ehrenbourg, Anna Seghers, Carlos Scliar et Tsétéra...
En revanche, qu'on se s'attende pas à voir évoquer les mouvements sociaux français, notamment la grande grève des mineurs de 1948 : Zélia n'en souffle mot. Un silence étonnant au vu de l'engagement de son époux... mais que l'on peut sans doute expliquer, voire excuser, par le devoir de réserve que s'imposa Amado envers un pays hôte. Réserve qui, cependant, n'empêcha pas qu'en septembre 1949, au retour d'un voyage à Moscou, Jorge Amado et Zélia Gattai furent convoqués par le préfet de Paris, lequel leur donna 15 jours pour quitter le territoire national. Fin du volume.


Et puisque le couple Amado-Gattai est une sorte d'équivalent brésilien du couple Sartre-Beauvoir, cet extrait plutôt amusant de leurs rencontres, l'une dans un restaurant de Rio, l'autre dans un ancien cabaret de Saint-Germain-des-Prés, qu'on imagine enfumé, bruyant, bien vivant :

Sartre et Simone de Beauvoir m'apprennent le français :

Clients assidus, nous étions retournés un soir à la Rose rouge, pour voir les Frères Jacques dont nous étions de fervents admirateurs.
Nous avions déjà eu l'occasion de voir et de saluer Sartre et Simone de Beauvoir dans ce fameux cabaret existentialiste. Ce samedi-là, Sartre nous invita à sa table.
Jorge ne l'avait vraiment approché que deux fois : à son arrivée à Paris, lors du cocktail offert par l'éditeur de Terre violente, et puis quand il était allé lui demander de signer le télégramme en faveur de Pablo Neruda.
Quelque temps après, un ami nous raconta que Sartre avait été très touché de savoir qu'au cours de la réunion où avait été décidé d'envoyer le télégramme au président Videla et d'exiger la liberté de Neruda, Jorge avait soutenu devant Aragon et d'autres que Sartre signerait. Eux avaient exprimé des doutes, fondés sur les divergences existant à ce moment-là entre le philosophe créateur de l'existentialisme et les communistes. Jorge avait rendu justice à Sartre : de telles divergences ne modifieraient en rien les principes du penseur, toujours engagé dans la défense de la liberté et des droits de l'homme.
« J'irai moi-même le trouver et je parie qu'il signera.
- Pari tenu », avait rétorqué Aragon.
Résultat : le nom de Jean-Paul Sartre venait en tête sur la liste des signataires du télégramme.
A partir de cette soirée à la Rose rouge, Jorge et Sartre se rencontrèrent en diverses occasions et dans toutes les parties du monde ; ils participèrent ensemble à des congrès, ils devinrent amis.
Je ne connus Simone de Beauvoir et Sartre de plus près qu'en 1959, lorsqu'ils vinrent au Brésil pour le 1er Congrès de critique et d'histoire littéraire, organisé à Recife. L'écrivain Eduardo Portella était le secrétaire général de ce congrès et c'est lui qui avait eu l'idée d'inviter le couple de penseurs français. Appuyant l'invitation officielle, faite par le recteur de l'université fédérale du Pernambouc, Jorge écrivit une lettre à Sartre, lui disant toute l'importance de ce congrès et de leur présence.
Avec Sartre et Simone, nous tissâmes des liens d'amitiés sans les cérémonies ou les gênes qui inhibent si souvent les simples mortels amenés à fréquenter de grandes personnalités. Ils se mirent tout de suite à l'aise. Ensemble, nous voyageâmes à travers le Brésil, leur montrant Bahia, Rio de Janeiro où nous habitions, l'Etat du Minas Gerais, Brasilia, encore en construction, et l'île du Banamal, au cours d'une visite chez les indiens Carajàs. Nous eûmes l'occasion de discuter ensemble longuement, mêlant les conversations sérieuses et les plaisanteries les plus drôles, indignés parfois de ce que nous voyions, ailleurs émus, riant beaucoup des particularités de la vie brésilienne.
J'étais alors élève à l'Alliance française et je faisais sauter des cours pour pouvoir les accompagner. Un jour Simone me dit que Sartre et elle avaient des remords et qu'ils avaient décidé de me donner des cours particuliers pour réparer les dommages causés à mes études. Cahier et crayon en main, je reçus donc des cours quotidiens — parfois deux fois par jour. Mes professeurs improvisés — je ne pouvais en rêver de plus illustres — me faisaient faire des dictées, m'expliquaient les règles de grammaire. Il arrivait parfois qu'ils se disputent sur des exceptions ou des accords de verbes, avec une joyeuse obstination. Ces cours, dispensés au restaurant en attendant d'être servis, nous amusaient énormément, car Sartre tenait beaucoup à m'apprendre le langage populaire, non pas seulement le vocabulaire châtié qui ne s'emploie qu'à l'Alliance française, comme il le soulignait lui-même, mais surtout des mots, des expressions et des phrases d'usage courant :
« Des choses que tu n'apprendras jamais à l'Alliance française, Zède », me disait-il, avec le surnom qu'il avait inventé pour moi.
Le cours commençait :
« Voyons voir : quelle est la différence entre "s'en foutre'"et "être foutu" ? Allons-y ! » J'étais une bonne élève, mais j'eus pourtant du mal à donner un exemple avec "s'en foutre", plus difficile que la deuxième expression, que je résumai d'un seul geste de la main, qui arracha à mes maîtres un énorme éclat de rire accompagné d'un grand "bravo !" d'enthousiasme et d'encouragement.
« Très bien. » Maintenant Simone était le professeur. « Qu'est-ce que tu dois dire à quelqu'un qui te casse les pieds ? »
Je répétai, m'appliquant à prononcer le mieux possible la phrase qu'ils m'avaient apprise la veille : « Il y a des coups de pied au cul qui se perdent ! »
Mon vocabulaire populaire ne cessait de croître et, sur le conseil de mes maîtres, j'en faisais l'application comme eux, au fur et à mesure que j'en avais l'occasion au cours de la journée :
« Flûte ! merde, merde alors ! con, espèce de con, espèce d'andouille ! » Et ainsi de suite.

Zélia Gattai : La reine du bal (1984)
Traduction de Jane-Lessa et Didier Voïta
Editions Stock (1985)


2014/06/21

Zélia Gattai : Un chapeau pour voyager

« Élevée et éduquée dans l'ambiance d'un monde sans frontières, je n'ai jamais fait de distinction de race ou de couleur : j'ai appris à juger les hommes d'après leurs mérites » (Zélia Gattai)

Quand Jorge et Zélia sont présentés l'un à l'autre, c'est un peu comme un début de conte de fée, puisque c'est lors d'un bal donné à São Paulo, en janvier 1945, que l'écrivain déjà mondialement connu et la fille du peuple échangent leurs tout premiers mots, avec un éclat dans l’œil et des sourires plein la bouche. Ils sont alors âgés d'une trentaine d'années, vivent séparés d'avec leur conjoint respectif et ont un enfant chacun sur les bras ; elle est anarchiste, il est communiste : ils sont donc faits pour s'entendre à merveille, ce qu'ils firent durant 56 ans.

Dans ce deuxième volume de ses Mémoires, Zélia retrace la période allant de 1945 à 1947 sous l'angle de sa vie privée (rencontre avec Amado, quotidien du couple, découverte de la belle-famille) et sous celui des événements politiques nationaux (chute du dictateur Getúlio Vargas et arrivée au pouvoir d'un ancien militaire, Eurico Gaspar Dutra, lequel commença par démocratiser un peu le pays, avant que d'ouvrir à nouveau la chasse aux cocos, alors en pleine ascension. Considéré comme une maladie qu'il fallait éradiquer, le Parti fut bientôt déclaré illégal et ses membres, dont le député Amado, contraints à l'exil ou à la clandestinité).
Tout cela nous est ici raconté avec beaucoup de légèreté, en 304 pages et 207 souvenirs, la plupart assez plaisants à lire, mais l'ouvrage vaut surtout pour le double portrait d'Eulália et João, les parents d'Amado. On y découvre en effet un homme et une femme de fort caractère : l'une plutôt exubérante, bavarde et malicieuse, ayant toujours une histoire plus ou moins vraie à raconter à sa bru ; l'autre, un peu plus taciturne, drapé dans son orgueil de vieux fazendeiro ayant jadis lutté pour la conquête de la terre... Un père et une mère pour lesquels Jorge Amado a bien évidemment le plus grand des respects, desquels il s'est inspiré pour bâtir de nombreux personnages de romans, et qui vérifient surtout l'adage selon lequel les chiens ne font pas des chats.

Un certain sourire...

En extrait ci-dessous, l'un des derniers chapitres du livre, où il est question de l'Etat policier d'Eurico Dutra, le même genre de régime qui nous pend peut-être au nez dans un avenir plus ou moins proche :

Une visite à l'aube

[...] J'étais fatiguée et profondément endormie quand je fus tirée de mon sommeil avant l'aube par les aboiements répétés de Chuli et un bruit de voix tout près de la maison. J'entendis parler Seu Antônio :
« Le dôctor Amado n'est pas là... Il n'y a que sa femme et le bébé... »
Que pouvait-il bien se passer ? Des coups à la porte me firent trembler...
« Ouvrez la porte ! Police ! »
Je m'habillai en toute hâte tandis que les coups se faisaient de plus en plus violents :
« Ouvrez ou on enfonce la porte !... »
Trois hommes firent irruption dans la maison, revolver au poing, deux autres restèrent dehors pour surveiller.
« Où est-ce qu'il est ? » crièrent-ils, en pénétrant dans toutes les pièces. « Où est-il planqué ? »
Ils cherchaient partout sans se gêner dans les armoires, sous les lits, derrière les portes. Je me collai instinctivement à la porte de ma chambre.
« S'il vous plaît, dans cette pièce, il y a un bébé qui dort. »
Ils me repoussèrent brutalement et entrèrent, persuadés que Jorge se trouvait caché là.
« Sors d'ici, ordure ! »
Effrayé par le bruit, le petit se réveilla et se mit à pleurer. Je le sortis du berceau et le serrai contre moi.
Le plus sauvage des trois m'interrogea directement :
« Où est-ce qu'il est ?
- En Europe », répondis-je.
Où avais-je trouvé autant de sang-froid ? Je me sentais calme. Je ne devais ni ne voulais discuter avec ces forcenés. Je leur fis une seule question :
« De quelle police ?
- Police d'Etat de Rio », répondit la brute.
Sur le mur au-dessus de notre lit, était accroché un dessin de Flavio de Carvalho, un très beau nu. Un des flics attira l'attention de ses collègues :
« Regardez cette cochonnerie ! Quelle indécence ! »
Il arracha le tableau et le jeta par terre, le verre se brisa.
« Bon qu'à la poubelle ! »
Ils continuèrent à tout bouleverser, ils cherchaient maintenant des documents subversifs. Les enveloppes toutes prêtes près des valises furent vidées par terre ; tous ces papiers, qu'est-ce que cela pouvait bien être ? Ils décidèrent de tout emporter : ils s'emparèrent des sacs d'aliment dans le garage et les remplirent avec toutes les archives de Jorge, y compris des documents précieux : des dizaines de lettres d'écrivains comme Osvald de Andrade, Graciliano Ramos, José Lins do Rego, Erico Verissimo, Mario de Andrade et beaucoup d'autres ; quelques lettres d'écrivains étrangers fameux, parmi lesquelles une de Romain Rolland.
Les valises de vêtements, les caisses de vaisselles et de couverts furent vidées et leur contenu répandu sur le sol. Ils s'intéressaient aux enveloppes de photographies qu'ils regardaient et déchiraient pour ensuite les piétiner. Spectacle ridicule s'il n'avait été effrayant. Ils découvrirent trois petits drapeaux que je gardais, depuis la fin de la guerre, les drapeaux des forces alliées, du Brésil, des Etats-Unis et de l'Union soviétique.
« Regarde le drapeau avec la faucille et le marteau ! Mets dans le sac...
-Pourquoi vous n'embarquez pas les trois ? » me risquai-je à demander.
Ils n'écoutaient pas ; leur attention était maintenant attirée par un poignard au fourreau en argent ciselé, un cadeau que Jorge avait reçu dans le Rio Grande do Sul. La brute tira le poignard hors de son fourreau et m'en montra la pointe :
« Ça, c'est pour ton mari quand il reviendra... Dis-lui qu'on va lui boire son sang... »
Seu Antônio, fidèle, pâle comme un linge, ne me quittait pas d'un pouce. Maintenant ils renversaient les caisses de livres. Ils choisirent au hasard ceux dont la reliure était rouge et les mirent dans le sac... Ayant découvert une grande photo de Jorge, il la déchirèrent délibérément sous mon nez et sortirent en marchant dessus...
Ils s'en allèrent quand les coqs commençaient à chanter au petit matin, emportant toutes nos archives, les livres et le poignards d'argent.
Auparavant, ils avaient donné l'ordre à Seu Antônio d'aller chercher des poules pour eux, mais Seu Antônio n'avait pas bougé. Voleurs de poules par-dessus le marché.

Zélia Gattai : Un chapeau pour voyager (1981)
Traduction de Didier Voïta et Jane Lessa
Editions Stock (1984)

2014/06/14

Zélia Gattai : Zélia

« La vie explose et s'affirme à chaque page de Zélia. Celle qui l'a écrit, en l’occurrence j'en suis le meilleur témoin, est une Brésilienne courageuse, douce, sensible et vivante, à qui les circonstances ont permis [...] de connaître les plus grandes personnalités intellectuelles de son temps [...] et qui n'a pourtant jamais cessé d'être fille de travailleurs immigrés italiens, gardant dans son cœur pur le flambeau de ce rêve qui traversa l'océan » (Jorge Amado)

Début des années 80 : alors qu'Action Directe, les Brigades Rouges et autres chapelles d'extrême-gauche occupaient encore avec fracas le devant de la scène internationale, les Editions Stock publiaient le premier livre de Zélia Gattai, mais en remplaçant toutefois son titre original, "Anarchistes, Dieu merci", par un titre plus consensuel et plus innocent, on comprend pourquoi. Un choix éditorial d'autant moins discutable qu'à l'intérieur du bouquin ne se trouve aucune propagande pour les idées de Proudhon ou Bakounine et qu'on n'y apprend pas davantage la recette de la bombe-aux-clous mais seulement celle du bonheur d'ek-sister, comme dirait Heidegger.
Zélia a déjà 63 ans lorsqu'elle rédige ce premier recueil de souvenirs, ou disons plutôt cette chronique familiale, initialement destinée à ses trois enfants. D'une écriture simple, fraîche, et parfois un peu naïve, elle leur raconte ce que fut la vie d'une gamine de dix ans dans le Brésil des années vingt, tout en donnant à son récit un petit parfum d'Italie, puisque sont très largement évoquées ses origines transalpines.
C'est en 1890, à une époque où les italiens émigraient massivement vers les Amériques (USA, Argentine, Brésil) plutôt que vers l'Europe (France, Suisse, Allemagne), que nonno et nonna Gattai décidèrent en effet de traverser l'Atlantique pour vivre une expérience libertaire dans l'Etat du Paraná sous l'égide de l'anarchiste Giovanni Rossi, fondateur de la Colonie Cecília (wiki). Quarante-huit mois durant, cette communauté assez hétéroclite tenta de vivre selon ses règles et ses principes, donc au sein d'une société où la religion était bannie, la hiérarchie absente, l'amour libre et la propriété proscrite. Mais en 1894, face aux difficultés qui s'amoncelaient, à la misère qui s'accumulait, les derniers compagnons mirent un terme à leur expérience utopique et, basta così, partirent chacun de leur côté...

Un certain regard...

Si Zélia Gattai consacre une vingtaine de pages, parmi les plus intéressantes du bouquin, à ses deux grands-parents épris d'autogestion, le cœur du livre est bien évidemment réservé à son père, sa mère, ses frères et ses sœurs, oh-oh, c'est ça le vrai bonheur... A travers une succession d'anecdotes familiales souvent amusantes et faciles à lire, le lecteur fait d'abord connaissance avec Seu Ernesto et Dona Angelina, le papa, la mamma, l'une passionnée d'animaux, l'autre de voitures ; puis il découvre les frangins les frangines : les tours pendables qu'ils jouent à leurs parents dans la maison de la rue Alameda Santos, à São Paulo, où l'on crie et l'on chante comme à Florence ou Bergame ; et puis il parcourt aussi la ville en compagnie de Zélia, s'assied à ses côtés sur les bancs du tramway, de l'école, du cirque ou du cinéma muet... l'accompagnant ainsi au jour le jour dans ces mille-et-un petits riens qui, mis bout-à-bout, font une vie, celle d'une petite fille qui grandit dans un monde en mouvement :

Les automobiles envahissent la ville

A cette époque [1920], la vie à São Paulo était tranquille. Elle aurait pu le rester longtemps sans l'invasion croissante des automobiles d'importation qui circulaient dans les rues de la ville ; de gros tuyaux sur le côté lâchaient, en de stridentes pétarades, de la fumée noire ; des klaxons criards, surprenant les distraits, ouvraient la voie à quelques conducteurs effrénés qui, dans leur course folle, enfreignaient les règles de la circulation : ils poussaient l'audace jusqu'à dépasser les vingt kilomètres-heure, seule vitesse tolérée sur route. Malgré cette affaire de circulation, la ville se développait sans à-coups. On ne connaissait pas encore la fièvre des grands immeubles. Il n'était pas question de radio et encore moins de télévision ! ... On n'écoutait pas la musique sur des appareils de haute fidélité mais sur des gramophones à cornets et à manivelle. On prenait le temps de vivre, sans se presser. Pourquoi avoir recours à des abréviations ? On pouvait tranquillement lire un nom de bout en bout, sans équivoque, et on avait le temps de donner de l'emphase s'il le fallait. Il y avait à l'époque peu de distractions accessibles à une famille modeste comme la nôtre. Alors les valeurs étaient tout autres ; les plus petites choses, les événements les plus simples avaient une résonance et prenaient une énorme importance. Notre vie était variée, joyeuse et saine. Notre imagination avait des ailes, et nous faisions de tout une fête. Rien n'obscurcissait nos rêves, on riait de bon cœur.

Zélia Gattai : Zélia (1979)
Traduction de Mario Carelli (avec la collaboration de Dominique Nunes)
Editions Stock (1982)

2013/07/21

Jorge Amado : Navigation de Cabotage (2/2)

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Rien de plus fatiguant, de plus harassant, de plus terrible que les réunions dites mondaines -- cocktails, réceptions, dîners, fêtes et autres corvées du même genre.
L'obligation d'être intelligent, les invités qui attendent les phrases spirituelles, les reparties brillantes, profondes de l'écrivain : c'est effroyable. Je suis épouvanté si je n'ai pas le moyen d'y échapper, comment être intelligent à la fin de l'après-midi ou à un dîner prié, engoncé dans une veste et une cravate ? Je me sens devenir complètement idiot, inhibé, je reste muet, je perds le don de la parole, encore plus sot que d'habitude.

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Paris,1948 - cadeau d'anniversaire

João Jorge va avoir un an, notre pauvreté interdit fêtes et cadeaux, Zélia réunit néanmoins nos amis dans la chambre de l'hôtel Saint-Michel autour d'un punch au champagne et fraises des bois [...] Madame Salvage, la patronne de l'hôtel, apparaît chargée de bouteilles de cognac, Carlos Scliar apporte une boîte de pâte de goyave brésilienne.
J'écris un petit roman, Le Chat et l'Hirondelle, une histoire d'amour, l'amour impossible d'un félin et d'un oiseau, mon cadeau pour João afin de lui apprendre à avoir horreur des préjugés. Le conte se termine mal, par la victoire du préjugé : l'hirondelle se marie avec un rossignol, le chat part pour une solitude pire que la mort. Si je l'écrivais aujourd'hui, l'histoire se terminerait par la victoire de l'amour et la défaite du maléfice : j'étais jeune, je ne croyais pas encore à l'impossible.

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Je n'envie personne. La richesse, le talent, le succès, la gloire de mon prochain et du moins proche ne m'affligent pas, je suis capable d'admiration, capable d'applaudir, de crier vivat, de porter en triomphe, et j'aime le faire. [...] Insensible à l'envie, je suis libre pour l'admiration et l'amitié, quelle merveille ! Rien de plus triste que quelqu'un qui souffre du succès des autres, qui est esclave de la négation et de l'amertume, qui bave d'envie, qui patauge dans le dépit, le malheureux.

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Paris,1991 - la question

Mon petit-fils, Jorginho, huit ans incomplets, demande à sa grand-mère Zélia, soixante-quinze ans accomplis :
  - Mam', tu fais encore nini-nana avec grand-père ?

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Rio de Janeiro, 1963 - mélancolie

Ce que nous donne l'Académie, je parle de l'Académie Brésilienne des lettres, ce n'est ni l'immortalité (sic !), ni la gloire (pfff !), ni même la respectabilité. Elle nous donne seulement et c'est beaucoup, ça compense la fatuité, l'éphémère, les sottises, elle nous donne la convivialité, l'amitié. En entrant à l'Académie -- par une porte dérobée, celle de l'erreur, je pense -- j'ai gagné de nouveaux et de bons amis [...]

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Où que j'arrive, dans toutes les contrées du monde, les provinces et les métropoles, les petits villages, je trouve la table mise et j'entends une parole amie.
Quelqu'un me dit : "J'ai lu ton livre, camarade, j'ai ri et j'ai pleuré, j'ai été ému. Tereza Batista a changé ma vie, Pedro Archanjo m'a enseigné la pensée libre, enseigné à penser par ma propre tête, j'ai appris avec Quiquin à ne pas être un autre que moi-même, avec le commandant Vasco Moscoso de Aragon j'ai échangé la médiocrité pour le rêve, j'ai appris l'amour avec Gabriela et Dona Flor m'en a donné la mesure exacte : plus puissant que la mort. Tu es écrivain parce que j'existe, moi ton lecteur, j'ai pleuré et j'ai ri, j'ai été ému en lisant ton livre".
Où que j'arrive j'ai la table mise et quelqu'un me dit une parole amie. C'est ma récompense, ma raison d'être et mon engagement.

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Aucun de mes détracteurs, tous ceux qui ne perdent pas une occasion de dire du mal de moi, beaux esprits dont la mission critique est de nier toute valeur à mes livres, aucun d'eux ne connaît aussi bien mes limites d'écrivain que moi-même, j'en ai pleine conscience, je ne me laisse pas abuser par les guirlandes et les confettis. [...]

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Paris, 1989 - vocation

[...à propos de Mitterrand et de Mario Soares...] C'est une chose d'être président de la France, une autre, plus difficile, de l'être du Portugal -- ou est-ce le contraire? Difficile d'être président où que ce soit et de quoi que ce soit, comme l'a dit João Nascimento Filho en refusant la présidence de la fanfare d'Estância, au Sergipe [...]

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Vienne, 1952 - les mauvais élèves

[...] Dans la clandestinité du Parti communiste brésilien, vers 1953, nous fûmes camarades au cours Staline. Les yeux bandés, après un parcours de plusieurs heures on arrivait au local du cours clandestin, quelque part dans la zone rurale, les leçons données par les dirigeants duraient un mois. Mais nous étions déjà, René [Depestre] et moi, pris de doutes et certaines assertions des professeurs nous donnaient le frisson. Nous et Alina Paim, élève elle aussi, également envahie par l'inquiétude.
Je me rappelle comme si c'était hier une classe sur la révolution chinoise, la mention faite par le conférencier d'un document du PC de Mao recommandant que les enfants dénoncent leurs parents -- obligation du militant : vaincre les sentiments bourgeois de la famille, accomplir son devoir révolutionnaire. Il ne s'agissait pas d'une invention maoïste, d'une nouveauté. En URSS on avais mis sur un piédestal un enfant qui avait agit ainsi -- il avait espionné ses parents et les avait dénoncés, les avait envoyés au bagne, un héros staliniste. Le professeur s'emporte contre la morale bourgeoise.
Assis à côté de moi au premier rang, René me fait discrètement du coude, de l'autre côté de la salle le regard malheureux d'Alina Pail. Des leçons que nous ne parvenons pas à apprendre, des valeurs que nous ne parvenons pas à accepter, communistes inconséquents que nous sommes, incapables de vaincre les préjugés, de renoncer au sentiment vulgaire d'amour de ses parents.
  - Dénoncer ses parents... Je préférerais me tuer, considère Aline à l'heure de la récréation.
  - Quelle connerie ! crache René, il écrase le crachat avec le pied.
  - Une dose pour éléphant, dis-je.
Atterrés, trois mauvais élèves de marxisme-léninisme au cours Staline.

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Bahia, 1929 -- le carotteur

[...] Les misérables sous que nous gagnions dans des besognes journalistiques ne permettaient à aucun de nous d'être prodigue, moins encore à Edison. Lecteur incurable, le moindre salaire qu'il touchait allait directement aux bouquinistes de la place de la Cathédrale ou a Don Paco, de la librairie espagnole [...] Pour passer le reste du mois Edison tapait l'un ou l'autre, parents et amis, la victime principale était João Cordeiro. Tous les quinze jours Edison soutirait à son camarade un billet de 5000 réis sous le prétexte d'aller au bordel se refaire une santé : je suis en manque et je suis fauché, maître Cordeiro.
  - Je donne 5000 réis à Edison pour aller aux putes, je me doute qu'il me carotte, pour en avoir le cœur net je le suis en douce : il va droit à la librairie de Don Paco s'envoyer un livre.
Soucieux du bien-être de son ami, Cordeiro finit par l'accompagner au "château", en payant lui-même la passe, il constata que le noir Edison préférait les blondes.

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Un conte se conte, il ne s'explique pas et quant au personnage, ce doit être une personne en chair et en os, avec du sang dans les veines et une cervelle dans la tête, pas un pantin entre les mains du romancier. Je sens que le personnage tient debout quand il se refuse à faire ce qui ne cadre pas avec sa personnalité, ça arrive plus souvent qu'on ne croit, je pourrais remplir un recueil si je racontais les exemples que j'en ai eus au cours de mon travail. [...]
Zélia me reproche de ne pas avoir, dans le roman de Gabriela, marié Gerusa et Mundinho Falcão, je lui dis que je ne suis ni curé ni juge, je ne fais pas de mariages, c'est la vie qui les fait, par amour ou par intérêt. Les romans ont un temps et un espace, le temps du roman de Gabriela était arrivé à sa fin, l'espace se fermait, si Gerusa et Mundinho se sont ensuite mariés, je n'en sais rien, je ne sais de l'histoire que ce qui est dans le livre. [...] Les personnages nous enseignent à ne pas violer la réalité, à ne pas tenter de nous imposer, nous ne sommes pas des dieux, seulement des romanciers.

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Bahia, 1989 - l'héritage

A la demande de Sergio Machado je téléphone à Paulo Niemeyer à Rio de Janeiro, Alfredo vient de terminer les examens médicaux qu'il devait subir, je demande le diagnostic, je reçois la confirmation terrible : tumeur au cerveau. Un cas difficile, j'écoute et j'oublie les noms des sarcomes, un cas perdu. Paulo Niemeyer ne pense pas que l'opération soit envisageable, il n'opérera pas, mais si Alfredo et sa famille veulent une clinique nord-américaine...
Qui ne veut tout tenter, le possible et l'impossible, de la chimiothérapie aux ebós du candomblé, la chirurgie s'il le faut, dans la lutte contre la mort ? Alfredo va aux Etats-Unis appuyé au bras de Gloria, les docteurs yankees confirment la décision du savant brésilien : inutile d'opérer, ils vont essayer un traitement nouveau, qui sait, peut-être... Commence une période de voyages successifs entre Rio et New York, Alfredo ne perd pas courage, lutteur incorrigible. Zélia et moi téléphonons tous les jours, il répond lui-même, il parle de sa lutte contre le mal, raconte la dernière anecdote, la menace et l'espérance -- l'espérance, hélas, diminue chaque jour.
Pendant plus d'un an la mort d'Alfredo nous accompagne, je ne parviens pas à écrire, je perds le goût de la conversation et du rire. Je quitte le Brésil pour ne pas devoir aller à Rio le voir. Je me réfugie dans le bruit, la course d'un côté à l'autre, de ville en ville, de pays en pays, congrès, séminaires, symposiums, je m'étourdis.
La mort d'Alfredo est lente, elle se répercute dans le monde entier. Des amis téléphonent de toutes parts pour avoir des nouvelles [...] Je les entends au téléphone, la voix anxieuse, espérant un miracle. Mais c'est surtout Alfredo lui-même que j'ai au téléphone. A mesure que les jours passent la conversation se fait plus difficile, coupée de silences, je reçois à distance la fatigue et l'abattement.
J'avais fait part à Alfredo de l'idée d'un roman racontant les tribulations d'un jeune Brésilien au temps de la dictature militaire [...] Je ne savais rien de l'action, je ne le sais que lorsque je me mets à écrire et que les personnages commencent à vivre. Mais j'ai le titre, le nom du héros, cause d'équivoques : il s'appelle Boris le Rouge.
Alfredo, éditeur par excellence, ne me lâchait plus, il voulait le livre à tout prix. Pendant les 14 mois de sa marche impitoyable il me réclama le roman pour lequel, à partir d'un certain moment, j'avais perdu tout intérêt. Un jour Sergio téléphone : la fin approche. Zélia appelle Alfredo, lui dit que je travaille au roman de Boris, je ne tarderai pas à lui envoyer le manuscrit. Elle contient ses larmes, invente : le mensonge lui vient naturellement, elle qui ne sait pas mentir. Alfredo a encore la force de demander des détails.
Quelques jours plus tard, attendue, incroyable, la nouvelle de son décès. Alfredo me laisse en héritage l'idée du roman, la promesse de mettre sur le papier les tribulations du jeune Brésilien. Je vais à la machine à écrire, l'ombre d'Alfredo m'accompagne, me surveille. Quatre fois j'ai commencé, quatre fois j'ai renoncé, mais un jour je vais terminer l'histoire de Boris le Rouge, plus d'Alfredo Machado que mienne.

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Frontière Portugal & Espagne, 1976 - différences

Nous allons vers l'Espagne sous le soleil d'été, toute la famille. Nous commentons les différences de caractère et de mœurs entre les deux peuples de la péninsule, la mélancolie portugaise, le dramatisme espagnol.
Nous lisons sur les murs des slogans encore nombreux, restes de tous ceux dont la liberté a couvert les murs des villes et des campagnes après la Révolution des Oeillets. Le soleil brillera pour tous, avait écrit l'anarchiste ; quelqu'un, sceptique, a griffonné en dessous : Et les jours de pluie ? Nous rions, la polémique est courtoise : adorables gens, les gens lusitaniens.
Nous passons la frontière et aussitôt, dans un village, la déclaration occupe tout le mur d'un terrain planté de légumes : Je te hais, je te hais et je te hais ! A qui peut être dédiée une telle haine, répétée trois fois avec un point d'exclamation ? Nous sommes en Espagne, la violence et la vengeance remplacent la courtoisie : dans les slogans les différences de caractères et de mœurs.

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Bahia, 1985 - Julio

Thomas Borge m'écrit de Managua, il me demande un texte sur Julio Cortázar pour un livre consacré à l'écrivain argentin, Nosotros te queremos, Julio. Il me presse. Je me mets avec plaisir à ma machine, j'ai pour celui sur qui j'écris une admiration de confrère, une estime de compagnon. [...]
Parlant de Julio, Zélia avait l'habitude de dire que dans l'univers de la littérature il n'existait pas de figure plus belle et plus attachante, Julio souffrait d'une maladie étrange, il ne vieillissait pas petit à petit comme tout le monde, à soixante ans il semblait en avoir à peine trente. Auteur d'une oeuvre littéraire qui atteignit les lecteurs du monde entier, citoyen militant et solidaire, la lutte fut son pain quotidien. Je parlai de littérature et de lutte dans le texte que j'écrivis et que j'envoyai à Borge. [...]
Dans la revue j'admire la belle présentation du texte : une photo sur une page entière du plus bel écrivain du monde, opinion d'Anny-Claude, Misette n'est pas d'accord, pour elle le plus beau est Jorge Semprun. Pour Zélia aucun ne peut se comparer à Paul Eluard, lui était vraiment beau, chacun son goût, quant à moi je suis dans le peloton des plus laids et des moins élégants, je cumule. Je relis ce que j'ai écrit, je pense avoir rendu justice à l'écrivain et au combattant, je sais que Julio est hospitalisé, je mets la revue dans une enveloppe, j'expédie l'enveloppe à Paris. Sans tarder je reçois une lettre de Julio, il a aimé le texte, il me remercie.
Quatre jours après la joie de la lettre, je lis dans les journaux l'annonce de la mort de Julio. Nosotros te queremos, Julio, le livre organisé par les sandinistes pour rendre hommage à l'écrivain argentin fut publié quelques mois plus tard : couronne des fleurs du regret et de l'amour à la mémoire du plus beau et du plus attachant, du plus solidaire écrivain de notre continent latino-américain, le soleil s'éteint sur le Rio Vermelho.

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[...] Si je dévore des livres jusqu'à aujourd'hui je le dois à Dumas père, le mulâtre Alexandre, c'est lui qui m'a donné le goût de lire, le vice : à onze ans j'ai trouvé, abandonné sur le bateau d'Itaparica, un exemplaire des Trois Mousquetaires, j'ai contracté pour toujours le virus de la lecture.
Je dois à Rabelais et à Cervantès, je suis né d'eux. Je dois à Dickens : il m'a enseigné qu'aucun être humain n'est totalement mauvais, à Gorki, il m'a donné l'amour des vagabonds, des vaincus de la vie, des invincibles. Je dois à Zola, avec lui je suis descendu au fond du puits pour racheter le misérable, à Mark Twain je dois la liberté du rire, arme de combat, à Gogol, le nez, les bottes et la capote.
Je dois à Alencar le romantisme et la forêt, à Manuel Antônio de Almeida la grâce du picaresque, du burlesque, sur la place populaire j'ai clamé avec Castro Alves, j'ai dénoncé l'infamie, avec Gregório de Matos j'ai appris la générosité de l'insulte, j'ai été bouche de l'enfer, j'ai craché du feu, par sa main j'ai découvert les rues de Bahia, le parvis de l'église, la venelle des putes.
Je dois au chroniqueur anonyme du Marché, au conteur d'histoires de la foire d'Agua dos Menimos, au trouvère je dois l'élan, l'invention au maître batelier : il a aimé Yemanjá aux abords de l'île d'Itaparica, a dormi avec Oshoum sur le lit d'eaux douces du rio Paraguassu, a possédé Euâ dans la cascade de Maragogipe, l'a couchée dans la source parmi les escargots et les pétales de rose. Il est nécessaire de savoir et d'inventer.
Je dois au poète de cordel, je dois.

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Je veux consigner ici, pour y souscrire, une phrase de Romain Rolland, l'humaniste de Jean-Christophe, datée de 1927 : Je ne reconnais à aucune minorité, à aucun homme, le droit de contraindre un peuple, fût-ce à ce que l'on croit son bien, par des moyens atroces. C'est ainsi. [la citation est extraite d'une lettre de R.R. à Elie Reynier, in Voyage à Moscou, présenté par Bernard Duchatelet]

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Encore à demi-endormi, à la veille de mes quatre-vingts ans, je touche ton corps, je sens ta chaleur, ta respiration. Le jour se lève, la lumière du jour nouveau pointe, ténue, dans la barre du matin, je pense aux privilèges que je détiens, aux prérogatives. Tes yeux, ton sourire, les seins, le ventre, la croupe, le coeur, l'intégrité, la droiture, la bonté, le dévouement. La vie naît de toi à l'aube.

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Je prends la main de mon amoureuse, complice d'aventure depuis presque un demi-siècle, copilote dans la navigation de cabotage : nous allons partir en vacances, femme, nous l'avons bien mérité après tant de jours et de nuits dans le travail et l'invention, nos premières vacances en tant d'années. Nous allons nous promener, sans obligations, sans engagements, nous allons vagabonder sans heure, sans itinéraire, anonymes voyageurs, nous inviterons Misette à venir avec nous, c'est une bonne compagnie pour la détente et le rire, nous ferons les touristes au scandale des lettrés [...]
C'est en juillet 1945 que notre union s'est faite, je me rappelle chaque geste, j'entends chaque parole, les soupirs, les cris d'amour. Nous venions d'une fête politique, nous étions des citoyens accomplissant notre devoir de citoyens, des combattants, c'est arrivé dans l'aurore de la liberté, tu as embarqué dans la barre du matin, sur le quai de l'avenue São João, tu as assumé le lit, le cœur de l'étourdi, depuis lors tu commandes la navigation de cabotage, la main sur le gouvernail, sur les lèvres la chanson d'Euá : je te donnerai un peigne pour peigner tes cheveux [...]
Donne-moi ta main de connivence, nous allons vivre le temps qui nous reste, si courte la vie ! dans la mesure de nos désirs, au rythme de notre goût simple, loin des galas, dans la liberté et la joie, nous ne sommes pas des paons d'opulence ni des génies d'occasion faits à coups d'apologies, nous sommes seulement toi et moi. Je m'assieds avec toi sur le banc d'azulejos à l'ombre du manguier, attendant que la nuit vienne couvrir d'étoiles tes cheveux, Zélia de Euá baignée de lune : donne-moi ta main, souris ton sourire, je jubile dans ton baiser, laurier et récompense. Ici, dans ce coin du jardin, je veux reposer en paix quand viendra l'heure, c'est mon testament.

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Et le copiste reprend ici la main pour ne rien dire ou presque, rien qu'un seul mot: merci. Oui, remerciement à Jorge Amado et à Zélia Gattai, son inséparable et sa consubstantielle, pour l'hospitalité qu'ils m'ont accordée tout au long de ces 850 pages.