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2016/01/10

Paroles de Poilu : Carnet de guerre (A. Ménabé)

« Pourquoi  se  faire  autant  souffrir  les  uns  les  autres  ? »


Si pour les nouvelles générations la guerre de 1914 appartient à un lointain passé, pour ceux qui fêteront leur 60ème anniversaire au cours de cette année, les hécatombes de Verdun ou du Chemin des Dames se déroulèrent à peine quarante ans avant leur venue au monde, et c'est dire que, d'une manière ou d'une autre, leurs grands-pères participèrent à cette boucherie dont certains revinrent et d'autres pas. Les miens en sont tous deux revenus... un peu cassés, mais entiers.
Je me souviens par exemple de celui que ma soeur et moi appelions "Pépé", un vieillard édenté et têtu que nous allions voir une fois l'an quelque part en Bretagne, au milieu des champs et des vaches. Je me souviens qu'il nous appris à jouer à la manille et aux palets sur planche, aussi qu'il avait les films de guerre en horreur et qu'il était d'autant plus avare de paroles sur cette période de sa vie que je n'étais pas moi-même curieux d'en savoir davantage, comme tout adolescent boutonneux, arrogant, un peu con ; et je me souviens surtout que lorsque me vint l'envie de lui poser des questions, il était malheureusement décédé depuis déjà longtemps.

André Fortuné Ménabé, soldat de seconde classe au 221e R.I, n'est pas mon grand-père, mais peut en faire office, car ce natif d'Avignon, âgé de 20 ans en 1914, a lui aussi beaucoup souffert à la fois physiquement et moralement. Si sa correspondance de guerre (que nous présenterons plus tard) est riche d'informations, son carnet de route l'est encore davantage, en ceci qu'il y consignait certains faits que ses lettres taisaient, sans doute en raison d'un contrôle postal qu'il savait particulièrement vigilant à l'égard des Régiments mutins tel que le 221ème d'Infanterie.

Voici donc quelques-unes des notes prises par André Fortuné Ménabé entre avril et novembre 1917 :

... En revenant de permission, j'apprends que notre régiment a eu des pertes et on m'annonce la mort de certains camarades... Après avoir visiter un cimetière de poilus qui est à proximité du quartier Valmy, nous ramassons une salade des champs pour le repas du soir... Nous passons la matinée à charger des tombereaux de résidus de cuisine qui sont entassés là depuis un temps infini : ça pue tellement que nous craignons d'attraper le choléra... Des tombes de soldats par-ci par-là, aussi des cimetières saccagés et des maisons démolies ou incendiées par les bombardements, c'est triste à voir... Je n'ai pas grand courage pour travailler, j'ai un cafard terrible... Je vais trouver le médecin-major car j'ai les pieds en sang après la longue marche d'hier... Le sergent me réveille à 2h00 du matin pour aller poser des fils de fer barbelés en 1ère ligne... Il pleut, il neige, il fait noir comme de l'encre, j'ai toujours le cafard... La nuit on prend la garde et le jour on travaille, mais le secteur est calme, comparé à celui de Verdun où j'étais l'an passé... Cette nuit, la section franche a fait un coup-de-main, ce qui nous a valu d'être bombardé et d'avoir à déplorer 1 tué et 8 blessés... En allant à la visite pour mes pieds, je vois des brancardiers qui portent quelque chose dans une toile de tente. Qu'est-ce ? C'est le tué. On le devine au sang qui s'échappe de la tente, car on ne voit qu'un amas informe. Le malheureux a été coupé en deux par une torpille... Nous appelons "cou-cou" l'obus de 88, car le coup de départ et celui de l'éclatement sont aussi rapprochés que le cri de cet oiseau... J'ai tiré mes premiers coups de fusil sur les boches, sans savoir si je les atteignais, mais il est vrai qu'eux non plus ne savent pas si leurs tirs atteignent leur but... J'écope de quatre jours de prison pour avoir manqué l'appel du soir, et Jean Debarnot prend 25 jours pour être rentré de permission avec 24h de retard. C'est cher !... Les rats ont rongé ma musette pour atteindre le pain et les biscuits qui sont à l'intérieur... Au repas du soir, nous avons de la soupe, des haricots, de la viande et un œuf dur chacun. A mon avis, bien des civils n'en ont pas autant... J'ai trouvé une quinzaine de poux dans ma flanelle... Ah ! quelle vie ! j'ai un cafard monstre et je rumine toutes sortes de mauvaises pensées... Dans tout le régiment le moral est mauvais. Ce dimanche 3 juin, vers midi, un rassemblement ayant une tendance à la révolte se produit. A 12h35, ceux qui se sont rassemblés partent à Mourmelon avec le drapeau rouge, mais ce n'est qu'une manifestation pour réclamer de ne pas monter aux tranchées sans obtenir davantage de repos. Les manifestants sont arrêtés avant d'arriver à Mourmelon. Ils sont près de 600 et sont arrêtés par une vingtaine de tirailleurs algériens commandés à cet effet. Quelques coups de feu sont tirés mais l'ordre se rétabli petit à petit et tous rentrent au camp, sauf 6 ou 7 hommes de ma Cie... Vers 3h00 du matin, l'artillerie boche nous tire dessus. Les obus tombent assez près de nous et nous recevons des éclats et de la terre. Ne m'arrivera-t-il donc pas un éclat dans un membre pour m'enlever enfin de là ? Je le souhaite de tout coeur... Les obus ne cessent de siffler dans l'air et de tous côtés... Nous souffrons de la chaleur et surtout de la soif et nous respirons une odeur pestilentielle, car des cadavres qui n'ont pu être enterrés sont à proximité, c'est vraiment horrible. Pourquoi se faire autant souffrir les uns les autres ?... J'apprends aujourd'hui que les copains qui ne sont pas rentrés le 3 juin ont été pris et qu'ils vont être envoyés au Bataillon d'Afrique... Dans l'après-midi le capitaine Hublot me fait appeler à son bureau. Que me veut-il ? J'ai peur et je n'ai pourtant rien à me reprocher, mais il parait que mon copain Khon a été ramené à la Cie par les gendarmes et qu'il est en prévention de conseil de guerre. Le capitaine me dit "Je vous cite comme témoin". Ça ne me plaît qu'à moitié car je ne voudrais pas porter tort à ce malheureux... Après la soupe du soir, nous montons sur un mamelon d'où l'on voit très bien la ville de Reims à la jumelle. Pendant que nous l'admirons, quelques obus tombent à gauche de la cathédrale, poursuivant ainsi la destruction de cette ville martyre... Je passe ma journée à écrire et à jouer aux cartes ou au piquet... C'est ce soir qu'on doit monter en ligne, je passe la matinée à coudre et l'après-midi à écrire... A 100 mètres sur notre droite, il y a la cote 108 qui a été séparée en deux par l'explosion d'une mine... On a souffert de la pluie presque tous les jours et notre abri était infesté de moustiques qui, eux aussi, nous ont bien fait souffrir... Journée pareille à la précédente... On se met à jouer à la manille, puis on s'en va boire une bouteille de champagne achetée 3fr.75 à la coopérative... Un taube survole le village, cherche à descendre une saucisse, mais rate son coup... Pour arriver en 2ème ligne, on fait 10km dont 5km de boyaux : la marche est assez pénible... Notre artillerie ne cesse de tirer sur les 1ère lignes allemandes... Le temps reste pluvieux et nous en souffrons d'autant plus que nous n'avons pour nous abriter que des niches individuelles creusées dans le parapet de la tranchée... Je suis tout mouillé de pluie et de sueur, mais je ne me change pas, tellement je suis fatigué... Quel plaisir que de se reposer autrement que sur de la terre !... Je passe mon après-midi à écrire une lettre de 16 pages à ma marraine... Nous logeons à 30 dans une espèce de sape qui est grande et solide, mais bien humide... Ma permission approche à grands pas. Je partirai dans une huitaine. Oh ! que je suis heureux à la pensée que je vais bientôt revoir ceux que j'aime...






La chanson de Craonne, par Marc Ogeret

2015/06/16

Jean Vautrin (1933-2015)



Un grand bonhomme des lettres françaises vient de tirer sa révérence à l'âge de 82 ans (cependant que d'Ormesson-du-Figaro fête quant à lui ses 90 printemps. Moi j'aurais préféré que... non, rien !). Si je dis "grand bonhomme" c'est sans doute parce que j'ai toujours eu pour lui une grande affection : il faisait partie de ces gens avec lesquels je me sens d'emblée en sympathie, comme en terrain connu, presque en famille, quoi. Peut-être parce qu'il avait en lui quelque chose "d'ouvrier" — de simple et de juste — qui me rappelait l'univers dans lequel j'ai grandi... Peut-être parce que c'était simplement un gars à belle et bonne tête. Et pis drôlement bien faite, hein ! Pasque m'sieur Vautrin c'est surtout, pour moi, d'excellents souvenirs de lectures. Que ce soient ses premiers livres publiés à la Série Noire (Billy-ze-Kick, A bulletins rouges...), que ce soient ses recueils de nouvelles (Patchwork, Courage chacun...), ses nombreux romans (Mister Love, Symphonie Grabuge, le Roi des ordures, le Cri du peuple...), ses huit volumes consacrés à Boro reporter photographe (une merveille, en collaboration avec Dan Franck) ou encore son prix Goncourt (Un grand pas vers le bon Dieu), tout est bon dans le Vautrin ! 

2015/03/29

Alexandre Soljenitsyne

Apostrophe (1975)
Soljenitsyne : un nom et un visage sans doute parmi les plus connus de la littérature mondiale et même chez les moins lettrés de mes congénères. En tout cas, quiconque était gamin dans les années 70 a forcément en mémoire des images de ce déjà vieillard à longue barbe grise que l'on voyait, je ne dirais pas tout le temps, mais suffisamment souvent pour imprimer durablement nos rétines.
Ramené dans le contexte de la guerre froide, Soljenitsyne c'était le dissident par excellence, la figure de proue d'une Europe de l'Ouest toujours inquiète des agissements du Kremlin, aussi d'une France pompido-giscardienne si peu sûre d'elle-même qu'elle n'avait d'autre recours, pour vanter son modèle économique et social face au danger que représentait pour elle les communistes français, d'autre recours que faire appel à un nostalgique de la Russie des tsars pour dénoncer la Russie des soviets. Mouais, même si on tend un peu à l'oublier aujourd'hui, on vivait alors une époque assez trouble et paradoxale. Je me souviens par exemple du climat délétère qui régnait sur le plateau d'Apostrophe lorsque Soljenitsyne, entouré d'égards, en était l'invité d'honneur et que, sous couvert de littérature, l'émission se transformait quasiment en tribune politico-religieuse où la propagande réactionnaire de Soljenitsyne allait si bon train que l'inaltérable d'Ormesson, invité lui aussi, prenait presque figure de grand progressiste ! Mais ce dont je me souviens surtout, c'est d'un homme au regard un peu fuyant, d'un écrivain à l'air un peu hautain, faussement inspiré, pas franc du collier... et voilà sans doute pourquoi je n'ai jamais rien lu d'Alexandre Soljenitsyne.

2014/06/21

Zélia Gattai : Un chapeau pour voyager

« Élevée et éduquée dans l'ambiance d'un monde sans frontières, je n'ai jamais fait de distinction de race ou de couleur : j'ai appris à juger les hommes d'après leurs mérites » (Zélia Gattai)

Quand Jorge et Zélia sont présentés l'un à l'autre, c'est un peu comme un début de conte de fée, puisque c'est lors d'un bal donné à São Paulo, en janvier 1945, que l'écrivain déjà mondialement connu et la fille du peuple échangent leurs tout premiers mots, avec un éclat dans l’œil et des sourires plein la bouche. Ils sont alors âgés d'une trentaine d'années, vivent séparés d'avec leur conjoint respectif et ont un enfant chacun sur les bras ; elle est anarchiste, il est communiste : ils sont donc faits pour s'entendre à merveille, ce qu'ils firent durant 56 ans.

Dans ce deuxième volume de ses Mémoires, Zélia retrace la période allant de 1945 à 1947 sous l'angle de sa vie privée (rencontre avec Amado, quotidien du couple, découverte de la belle-famille) et sous celui des événements politiques nationaux (chute du dictateur Getúlio Vargas et arrivée au pouvoir d'un ancien militaire, Eurico Gaspar Dutra, lequel commença par démocratiser un peu le pays, avant que d'ouvrir à nouveau la chasse aux cocos, alors en pleine ascension. Considéré comme une maladie qu'il fallait éradiquer, le Parti fut bientôt déclaré illégal et ses membres, dont le député Amado, contraints à l'exil ou à la clandestinité).
Tout cela nous est ici raconté avec beaucoup de légèreté, en 304 pages et 207 souvenirs, la plupart assez plaisants à lire, mais l'ouvrage vaut surtout pour le double portrait d'Eulália et João, les parents d'Amado. On y découvre en effet un homme et une femme de fort caractère : l'une plutôt exubérante, bavarde et malicieuse, ayant toujours une histoire plus ou moins vraie à raconter à sa bru ; l'autre, un peu plus taciturne, drapé dans son orgueil de vieux fazendeiro ayant jadis lutté pour la conquête de la terre... Un père et une mère pour lesquels Jorge Amado a bien évidemment le plus grand des respects, desquels il s'est inspiré pour bâtir de nombreux personnages de romans, et qui vérifient surtout l'adage selon lequel les chiens ne font pas des chats.

Un certain sourire...

En extrait ci-dessous, l'un des derniers chapitres du livre, où il est question de l'Etat policier d'Eurico Dutra, le même genre de régime qui nous pend peut-être au nez dans un avenir plus ou moins proche :

Une visite à l'aube

[...] J'étais fatiguée et profondément endormie quand je fus tirée de mon sommeil avant l'aube par les aboiements répétés de Chuli et un bruit de voix tout près de la maison. J'entendis parler Seu Antônio :
« Le dôctor Amado n'est pas là... Il n'y a que sa femme et le bébé... »
Que pouvait-il bien se passer ? Des coups à la porte me firent trembler...
« Ouvrez la porte ! Police ! »
Je m'habillai en toute hâte tandis que les coups se faisaient de plus en plus violents :
« Ouvrez ou on enfonce la porte !... »
Trois hommes firent irruption dans la maison, revolver au poing, deux autres restèrent dehors pour surveiller.
« Où est-ce qu'il est ? » crièrent-ils, en pénétrant dans toutes les pièces. « Où est-il planqué ? »
Ils cherchaient partout sans se gêner dans les armoires, sous les lits, derrière les portes. Je me collai instinctivement à la porte de ma chambre.
« S'il vous plaît, dans cette pièce, il y a un bébé qui dort. »
Ils me repoussèrent brutalement et entrèrent, persuadés que Jorge se trouvait caché là.
« Sors d'ici, ordure ! »
Effrayé par le bruit, le petit se réveilla et se mit à pleurer. Je le sortis du berceau et le serrai contre moi.
Le plus sauvage des trois m'interrogea directement :
« Où est-ce qu'il est ?
- En Europe », répondis-je.
Où avais-je trouvé autant de sang-froid ? Je me sentais calme. Je ne devais ni ne voulais discuter avec ces forcenés. Je leur fis une seule question :
« De quelle police ?
- Police d'Etat de Rio », répondit la brute.
Sur le mur au-dessus de notre lit, était accroché un dessin de Flavio de Carvalho, un très beau nu. Un des flics attira l'attention de ses collègues :
« Regardez cette cochonnerie ! Quelle indécence ! »
Il arracha le tableau et le jeta par terre, le verre se brisa.
« Bon qu'à la poubelle ! »
Ils continuèrent à tout bouleverser, ils cherchaient maintenant des documents subversifs. Les enveloppes toutes prêtes près des valises furent vidées par terre ; tous ces papiers, qu'est-ce que cela pouvait bien être ? Ils décidèrent de tout emporter : ils s'emparèrent des sacs d'aliment dans le garage et les remplirent avec toutes les archives de Jorge, y compris des documents précieux : des dizaines de lettres d'écrivains comme Osvald de Andrade, Graciliano Ramos, José Lins do Rego, Erico Verissimo, Mario de Andrade et beaucoup d'autres ; quelques lettres d'écrivains étrangers fameux, parmi lesquelles une de Romain Rolland.
Les valises de vêtements, les caisses de vaisselles et de couverts furent vidées et leur contenu répandu sur le sol. Ils s'intéressaient aux enveloppes de photographies qu'ils regardaient et déchiraient pour ensuite les piétiner. Spectacle ridicule s'il n'avait été effrayant. Ils découvrirent trois petits drapeaux que je gardais, depuis la fin de la guerre, les drapeaux des forces alliées, du Brésil, des Etats-Unis et de l'Union soviétique.
« Regarde le drapeau avec la faucille et le marteau ! Mets dans le sac...
-Pourquoi vous n'embarquez pas les trois ? » me risquai-je à demander.
Ils n'écoutaient pas ; leur attention était maintenant attirée par un poignard au fourreau en argent ciselé, un cadeau que Jorge avait reçu dans le Rio Grande do Sul. La brute tira le poignard hors de son fourreau et m'en montra la pointe :
« Ça, c'est pour ton mari quand il reviendra... Dis-lui qu'on va lui boire son sang... »
Seu Antônio, fidèle, pâle comme un linge, ne me quittait pas d'un pouce. Maintenant ils renversaient les caisses de livres. Ils choisirent au hasard ceux dont la reliure était rouge et les mirent dans le sac... Ayant découvert une grande photo de Jorge, il la déchirèrent délibérément sous mon nez et sortirent en marchant dessus...
Ils s'en allèrent quand les coqs commençaient à chanter au petit matin, emportant toutes nos archives, les livres et le poignards d'argent.
Auparavant, ils avaient donné l'ordre à Seu Antônio d'aller chercher des poules pour eux, mais Seu Antônio n'avait pas bougé. Voleurs de poules par-dessus le marché.

Zélia Gattai : Un chapeau pour voyager (1981)
Traduction de Didier Voïta et Jane Lessa
Editions Stock (1984)

2014/06/07

ANPéRo : Masse critique (30/05/2014)

« On critique souvent ce qu'on n'aime pas... parce que ça a pris la place de ce qu'on aime »

Épuisé mais ravi, harassé mais comblé... ce qu'il se disait in petto après sept heures passées dans un bain de culture in vino. Et donc bien content de poser enfin son cul dans sa caisse, finissant-là sa nuit à l'heure où... mi-fa-mi ré-do-ré, cinq accords de piano et une trompette qui soupire sur un frou-frou de cymbales... à l'heure où Garbit entamait la sienne avec une miss Vera Lynn d'humeur toujours aussi amoureuse : 1h30 du matin, l'auto-radio crachotait sur 93,5FM et le conducteur rêvassait arrêté au feu rouge. Bientôt il traverserait Clignancourt avant d'enquiller l'A15 direction la banlieue, ses dortoirs insalubres, ses minimas sociaux, ses zones de non-droit... cependant qu'ici, place de la République, aux terrasses de café bondées malgré l'heure tardive, des jeunes gens plutôt bien sapés refaisaient le monde en s'enfilant des mousses à 6 euros la pinte. Contraste encore, un peu plus tôt, à la librairie l'Entropie où s'étaient réunis pour un nouvel apéro des individus venant d'horizons somme toute assez différents, mais tous épris d'art et de culture, appréciant la bonne chère, les bons vins, les bons mots :
   - Bonjour !
   - Enchanté !
   - Comment va ?
   - Des hauts et des bas...
   - Eh ben v'là un p'tit r'montant !
   - Du Jurançon ?
   - De l'AOC !!!
L'ambiance avait été comme d'habitude un peu bohème, à la bonne franquette, et l'espace si confiné que les plus improbables des couples s'étaient rapidement formé de-ci de-là : au coude-à-coude ce soir-là le biker tatoué et la quadra BCBG, le vieux prof à la retraite et l'ancien des Baumettes, l'ermite du Val d'Oise et l'anar de Montreuil... Combien étaient-ils ? Oh, pas aussi nombreux que pour un concert des Stones ou une bénédiction papale, c'est sûr, mais suffisamment quand même pour qu'un observateur attitré ne sache plus trop où donner des yeux et accorder des oreilles. Ici on causait cinéma, science et littérature, là on alignait les calembours et les contrepèteries tout en convertissant des terabytes en pétaoctets, et partout on évoquait France Culture, tantôt pour l'encenser, tantôt pour casser du sucre, c'est plus rigolo :

LES MATINS DE FRANCE CULTURE

Elle : Marc Voinchet c'est drôlement pratique : il fait l'horloge parlante !
Lui : Il est 6h46 et nous fêtons aujourd'hui les Jean-Louis...
Elle : Mais c'est vachement pratique, si, si ! Parce qu'un matin j'ai mis France Musique : un concerto de Chopin, très doux, très calme, très beau... eh bien je me suis rendormie.
Lui : Et puis, avec Marc Voinchet, ceux qui ont des enfants savent si c'est l'heure de faire chauffer les biberons ou bien de changer les couches.




LE GAI SAVOIR
LES NOUVEAUX CHEMINS DE LA CONNAISSANCE

Elle : Je dois dire qu'Adèle est beaucoup moins bien que Raphaël dans les Nouveaux Chemins de la Connaissance...
Lui : Venant de toi le contraire m'eut surpris.
Elle : Outre qu'il est plus efficace et plus précis, il a une telle culture littéraire qu'il est capable de vous citer les Fleurs du Mal quasiment en entier...
Lui : Et écoutes-tu le Gai Savoir, le dimanche après-midi ?
Elle : Parfois, oui, quand j'ai du ménage à faire...
Lui : Enthoven y fait un numéro absolument hallucinant avec la pisseuse qui l'accompagne...
Elle : Paola-machin-chose ? Ça fait vingt ans qu'elle est en khâgne, elle va redoubler jusqu'à quand ?



LES PIEDS SUR TERRE

A : J'ai écouté aujourd'hui les Pieds sur Terre, une rediffusion de 2012, avec Sonia Kronlund : Il faut diiiire que dans cette viiiille le Front National a connu un record de 40,3%.... Soit ! Seulement, cette bonne femme, qui est soi-disant journaliste de terrain et d'investigation, n'a même pas été foutue de retourner dans cette ville depuis 2012. Moi je les aime bien ses petits reportages, mais ce qui est vraiment insupportable c'est la musique de fond digne des Feux de l'Amour censée t'amener vers la compassion ou la détestation, sans parler de cette morale à deux balles qu'elle te sert en début et en fin d'émission...
B : Si on prend l'émission dans son projet idéologique, elle est en effet méprisable mais...
A : C'est peu de le dire !
B : ... mais il y a un tel travail, et une telle captation de la réalité, qu'elle sera toujours intéressante et même estimable malgré ses défauts. Si on va poser ses micros en banlieue avec une idée déjà dans la tête et qu'on fait son montage toujours dans le même sens, eh bien il y a un moment où on ne se renouvelle plus.
C : Humm... excusez-moi de vous interrompre, mais vous relevez uniquement ce qui est mauvais ?
B : Oui, oui, ça fait partie du travail, j'insiste là-dessus.
C : Alors, pardon d'être vulgaire, mais moi j'ai surtout envie d'aimer et de dire que j'aime !
A : Je suis d'accord ! Moi aussi je préfère défendre ce que j'aime, mais Brice Couturier, par exemple, je ne le supporte plus non plus, ce type qui donne des leçons sur tout et n'importe quoi, qui nous délivre ses avis avisés et euhhh... lumineux, ouhlala !



LA CHANSON FRANÇAISE

- Anecdote de collectionneur : "Comment ? Vous vouliez les Tino Rossi de chez Columbia année 1933 ? Oh, quel malheur, on en a fait des semelles la semaine dernière !"
- Ah ben Tino Rossi, c'est bien le seul truc que je n'ai jamais collectionné.
- Mais c'est très bien Tino Rossi !
- Ah bon ?
- Ah ouiche ! Un vrai crooner d'avant-guerre, avec beaucoup de charme !
- Eh bien, si tu veux des titres en 78 tours, je te les trouve.
- Ah, je vois, monsieur est un Averty averti !
- Moi, Tino Rossi, JE NE PEUX PAS ! Déjà enfant j'avais une dent contre lui...
- C'est parce que tu l'as vu vieux, quand il chantait Petit Papa Noël...
- Non, non, c'est comme Claude François, je me souviens de la joie secrète qui m'a envahie lorsque, encore gamine, j'ai entendu à la radio : "Claude François est mort dans sa baignoire..."
- Faut pas ! Chez la plupart des artistes de variété, même les plus caricaturaux, on peut trouver quelque chose qui transcende leur médiocrité. Chez Claude François, il y avait une énergie extraordinaire...
- Et alors ?
- Alors c'est une énergie qui est positive, saine, agréable...
- Savez-vous que le jour où Claude François est mort, c'était un jour d'élection ?
- Un jour d'érection ?
- Un jour d'é-LEC-tion, j'ai dit ! Et Libé avait titré : "Claude François a volté !"
- C'est honteux !
- Oui... mais ça ne se rate pas !
- Moi je me souviens qu'on disait dans le lycée où j'étais qu'il écoutait à la radio la chanson de Joe Dassin : "Tu me fais de l'électricité".
- Joe Dassin !!! Voilà bien quelqu'un chez qui la qualité tu peux la chercher longtemps.
- Tu as tort ! Dassin a produit quelques morceaux merveilleux. Par exemple, son adaptation de l'Ode à Billie Joe !
- Absolument ! Et aussi Katie Cruel, très très bien !
- Mais à côté de ça : les Dalton, les Petits pains au chocolat...
- N'empêche qu'il avait un doctorat d'ethnologie ayant pour thème la musique folklorique...
- C'est vrai ?
- Absolument ! Un doctorat passé à l'université du Michigan au début des années soixante.
- Et puis il ne faut pas oublier qu'il était le fils d'un immense artiste et qu'il a poussé dans un univers qui n'était pas nul...
- Sa mère n'était pas mal non plus...
- Ah bon ! Qui diable était sa mère ?
- Il y aurait donc une chose que tu ne sais pas ? C'était la comédienne et femme politique grecque Mélina Mercouri, épouse de Jules Dassin, réalisateur de Topkapi, Jamais le dimanche, Les Forbans de la nuit...
- Ah ben merde ! Il y a vraiment de la culture fulgurante dans cette librairie !
- Sachez que les auditeurs de France-Culture sont tout à fait capables de vous pondre une thèse sur la famille Dassin !

2013/11/10

Paroles de Poilus : le 11 novembre 1918

« Ça y est, c'est fini ! C'est l'Armistice ! D'un seul élan on se précipite en gesticulant... ça saute, ça danse, ça gueule, ça s'embrasse... et sans mot d'ordre on prend la direction d'Orléans dont les cloches nous appellent... » (A. Salesse, le 5 janvier 1960 - Ancien caporal-mitrailleur au 55ème R.I.)



Ils avaient vingt ans en 1914, ils s'appelaient Honoré, Emile, Otto, Alphonse, Henri, Auguste, Fernand, Charles, Edouard, Ludwig, Hermann, Léon, Joseph, Willy, Eugène, Albert, Gaston, Walter... Près de quatre millions d'entre-eux, français et allemands confondus, sont morts au combat ou furent portés disparus, leur corps disséminé par l'éclatement d'un obus, et parfois même enterrés vivants au fond d'une tranchée.

Morts et disparus, tous les Poilus de France et d'Outre-Rhin le sont désormais, cependant que l'Europe entière s'apprête à commémorer le centenaire de la Grande Guerre et qu'après-demain encore le président Hollande ranimera la flamme du soldat inconnu devant une foule immense, émue et recueillie. Mais à quoi bon ! Voilà bientôt un siècle que les cérémonies mémorielles se succèdent, tout comme se succèdent ici et là des conflits armés toujours aussi barbares. A quoi bon les gerbes et les discours officiels, de paix et de fraternité, quand la haine-des-autres est le dernier commerce encore prospère de ce Vieux monde ? A quoi bon...

Au début des années 60, tous les Poilus qui étaient revenu vivants, sinon entiers, de la "der des ders" furent conviés par voie de presse à témoigner de ce qu'ils avaient vécu et enduré durant la guerre la plus meurtrière de l'Histoire. Plusieurs centaines d'Anciens Combattants répondirent aussitôt à l'appel et de leur écriture appliquée racontèrent leurs souvenirs dans des lettres où s'entremêlaient de la fierté, de l'amertume et un soupçon d'humour. Ils n'avaient rien oublié, eux. Ils savaient ce que c'était, eux, que de se retrouver des heures durant sous le feu nourri des canons ou des mitrailleuses. Oh ! ils l'ont bien connu, eux, la peur de crever... Et tandis qu'ils sont à présent la plume à la main, penchés devant leur feuille de papier bon marché, se rappelant toutes les horreurs qu'ils ont vues, subies ou perpétrées, eh bien... eh bien pendant ce temps-là on s’entre-tue encore dans le maquis des Aurès. Alors à quoi bon ?

Ces centaines de lettres ont été rassemblées et intelligemment présentées par Roger Boutefeu dans un livre paru chez Fayard en 1966, à l'occasion du cinquantenaire de la bataille de Verdun.

Bien que constitué de souvenirs très a-posterioriques, ce recueil nous permet d'approcher d'un peu plus près la psychologie des soldats de 1914-15-16-etc. Parce que les hommes ont beau vieillir et grisonner, je crois qu'ils demeurent foncièrement identiques à ce qu'ils étaient à l'âge de vingt ans : la langue plus ou moins bien pendue, le sens de la Patrie plus ou moins développé... des nuances de caractère, des divergences d'opinion... et par-dessus tout ça une émotion commune : la joie ressentie le 11 novembre 1918 à 11h00 du matin quand sonnèrent les clairons... et aussi la tristesse pour ceux qui ne sont plus là.


Jamais réédité depuis 1966, ce livre est cependant disponible pour une dizaine d'euros dans toutes les bonnes librairies d'occasion. Qui le lira en retiendra une chose essentielle, vraie et profonde, c'est qu'entre ces millions d'hommes qui ont tout partagé, le pain et le vin, la boue et le froid, les poux et les rats, la peur et l'espoir, entre tous ces hommes pareillement éprouvés un même sentiment domine : la camaraderie.

Enfin, on trouvera ci-dessous quelques passages de lettres qui ne figurent pas dans le livre :

Le 7 novembre, nous apprenons que le Cessez-le-feu a sonné en ligne. Nous sommes heureux, mais nous ne pouvons y croire, car nous ne pensions plus nous en sortir, surtout ceux qui comme moi avaient 52 mois de calvaire. Enfin, le 11 novembre nous trouve dans un village de la Marne.
Le Commandant nous rassemble et nous apprend officiellement la signature de l'Armistice. Dire ce que fut cette nouvelle, personne ne peut se l'imaginer : de la joie, des pleurs, des chants, en un mot l'ivresse d'un jour qui fut un rêve, que seuls ceux qui sont sortis de la fournaise peuvent en parler, du fait que de la vision de la mort ils eurent soudain la vision de l'espérance. J'écrivis à mes vieux parents, et à celle qui est actuellement ma femme, que j'étais vivant et je pensais avant de m'endormir à mes camarades qui ne sont pas revenus. Ainsi finirent quatre années sous le souffle de la mort pour la défense de la Patrie.
(Emile Turles, sergent au 21ème Colonial)

Quelle joie pour nous, les survivants de la grande hécatombe ! Nous n'osons y croire, tellement la chose nous paraît impossible et pourtant elle est réelle maintenant… ! Mais cette immense joie est ternie cependant par une profonde tristesse, car nous ne pouvons oublier nos chers camarades disparus dans la tourmente...! Eux aussi auraient été si heureux de voir poindre l'aube de cette journée mémorable entre toutes et de revoir leur famille au pays natal...
(Jean Brugère, sergent au 59ème R.I.)

"Oui, elle est à nous, notre peau !"
11 novembre 1918, jour inoubliable ! Je m'en souviens toujours, malgré le temps passé. Après 40 mois de tranchées et de combats, c'était enfin la fin de nos souffrances [...] Au lever du jour, ceux de corvée allèrent au jus et c'est alors que ceux de la roulante leur apprirent cette bonne nouvelle : l'Armistice. Aussitôt tout le monde est debout ! Est-ce possible ? L'on n'ose y croire. On se regarde, on se bouscule, on s'embrasse. Que de cris de délivrance retentirent alors. 
(Jean Albert, marsouin au 22ème R.I.C)

A 10h30, l'ordre nous arrive par le cycliste du colonel que l'Armistice aura lieu à 11h, nous nous y attendions déjà depuis deux jours. Nous n'osons y croire, mais notre colonel, arrivant au poste de secours, nous le confirme. Alors là ce fut du délire, nous nous embrassons tous, y compris le colonel, les habitants du village partagèrent notre joie, mais étaient navrés de ne pouvoir nous offrir quelques bouteilles de pinard, ayant dû subir l'occupation depuis le début.
(L. Bonifay, brancardier musicien au 328ème R.I.)

Le colonel nous apprend que l'Armistice devait avoir lieu à 11h00. Nous n'osons pas le croire. L'artillerie donne à plein tube et le vacarme est infernal, on peut à peine se comprendre. De temps à autre, un camarade vous pousse du coude en disant : "C'est ça l'Armistice ?" Néanmoins nous suivons les aiguilles de nos montres. Stupéfaction, à 11 heures moins 5 tout s'arrête ! Rien, pas un bruit. On entendrait une mouche voler. On se regarde comme des abrutis, en silence. X, un camarade de 20 ans me saute au cou et m'embrasse en criant : "Ça y est, ça y est, elle est à nous !" et il continue "Oui, elle est à nous, notre peau !" et tout le monde s'embrasse en pleurant et en riant. Minutes inoubliables. L'artillerie française avait cessé le feu à 10h1/2, mais celle des Américains avait tiré jusqu'à 11 heures moins 5.
Après s'être restauré un tant soit peu, nous traversons la Meuse sur un grand pont construit par le Génie. Bientôt nous voyons nos batteries en plein champ, des cadavres allemands et français, des lignées d'américains tués sur place, plus loin ce sont des nids de mitrailleuses avec des monceaux de cartouches et les cadavres des mitrailleurs allemands qui s'étaient fait tuer sur leur pièce, plus loin encore ce sont deux énormes fours crématoires qui avaient servi à incinérer les morts de l'offensive de 1916. Sur tout notre parcours, nous étions dépassés par des quantités de camions chargés d'américains qui nous criaient "Guerre fainèche! Boches fainèche! Hurras hurras, etc" Le soir, grande fête de nuit, feu d'artifice avec les fusées éclairantes boches, françaises, américaines. Journée inoubliable.
(E. Descertaine, 2ème R.I.C, 1ère Compagnie)

"La première guerre mondiale au jour le jour" (F. Icher)
Revenant de permission (dite de détente), j'avoue que j'étais assez sceptique sur les bobards qui avaient couru parmi les cuistots de la roulante avant mon départ. Les copains avaient beau m'assurer que cette fois "ça y était… qu'on allait voir le cul des boches". Nous étions au semi-repos dans un petit village lorsqu'un camarade me dit "Viens voir, tiens, si c'est pas vrai". Était-il saoul ? Je sortis de la cagna et, seigneur, quelle illumination ! D'un bout à l'autre de l'horizon, s'étendant sur une vingtaine de km, ce n'était en effet qu'étoiles filantes, fusées vertes, jaunes, rouges, une débauche de lumière, un vrai feu d'artifice, éclatant, chantant de joie, dansant au nez des boches... Aucune de ces météores n'appelait un tir de barrage. Ah ! vous pouvez croire qu'il y avait du bruit, du pétard, mais à part ça, il n'y avait rien d’époustouflant  Le lendemain on repris le barda et en avant pendant une vingtaine de jours où chacun rouspétait de plus en plus, comme de juste, le ravitaillement n'arrivant jamais  à temps. Les cloches ne sonnaient pas pour la bonne raison qu'elles étaient fondues depuis longtemps ou alors à terre.
(Jean Jardette, aumônier volontaire au 2ème groupe du 36ème artillerie de campagne)

Je vis arriver le cycliste qui portait les lettres aux copains de première ligne. Dès qu'il fut à portée de voix, je lui criais :
 - J'ai une lettre ?
 - Tant fait pas pour les lettres : la guerre est finie !
 - Fais pas l'andouille, ça te va mal !
 - C'est pas du vent ! Les Boches ont demandé l'Armistice ce matin au lever du jour. C'est affiché à la porte du commandant du bataillon !
Je n'en demandais pas davantage et je partis en courant avertir les copains. Quelle foire nous avons fait ! On a trinqué plus d'une fois ! Le soir, un immense feu d'artifice est parti des deux côtés des premières lignes : fusées rouges de barrage, fusées vertes d'alerte aux gaz. De tous les côtés ça partaient et les lumières s'allumaient ça et là, alors que la nuit précédente il fallait se cacher pour allumer une cigarette !
Le lendemain, de très bonne heure, je suis allé voir en première ligne, avec un bon camarade. Pendant le trajet cela nous semblait anormal de ne pas entendre aucun départ ou arrivée d'obus, ni éclatement de minens, alors que c'était continuellement que l'on entendait ces éclatements en temps normal. Lorsque nous sommes arrivés en première ligne, quelques copains fumaient tranquillement, assis sur la banquette (de terre). Presque tout le monde était dans les trous à dormir, après les émotions et le pinard de la veille.
Avec mon camarade, nous regardons à travers le brouillard matinal, vers les tranchées allemandes. Après un long moment, celui-ci se dissipant peu à peu, nous voyons des silhouettes se dessiner. Elles bougent, nous bougeons aussi. Nous entendons : "Com... com... !" Mon camarade me dit : "On y va ? qu'est-ce qu'on risque ? On verra les trous de nos torpilles..." Je lui réponds que nous pourrions attendre, mais il part malgré cela et je le suis. Nous nous arrêtons à mi-chemin, car deux soldats allemands viennent à notre rencontre pour nous serrer la main et baragouinent : "Gamarat, guerre kapout !" Ils parlent beaucoup et nous ne comprenons pas grand chose. Je commence à faire demi-tour quand deux autres Fritz montent le parapet et s'approche avec une rapidité qui m'inquiète. A peine arrivé sur nous, l'un deux, la main sur l'étui de son pistolet automatique, nous dit en mauvais français : "Armistice seulement. Nich guerre finie. Vous venir avec nous" Je riais jaune. Je regarde le chemin derrière nous. Je pense que le Fritz nous a à l'estomac. Je sais que le pistolet ne partira pas, mais à présent il y a 6 gaillards autour de nous (deux autres sont arrivés). Le gradé allemand donne des ordres et deux hommes armés nous amènent au PC. Là encore le gradé essaie de nous faire comprendre que la guerre n'est pas finie, que nous avons été imprudents, tout cela dans un charabia à moitié français à moitié allemand. Après avoir téléphoné, sans doute pour prendre les ordres, nous repartons flanqués de nos deux Frtiz, un devant, un derrière, dans des boyaux propres mais qui nous ont semblé bougrement longs ! Après peut-être un kilomètre, nos gardes s'arrêtent et nous font comprendre que nous pouvons nous asseoir là, sur le bord de la route. Au bout d'un long moment, nous voyons arriver une voiture et nous sommes embarqués. Nous arrivons dans une ville, on nous fait descendre devant un bâtiment où il y a un factionnaire (il ne nous a pas présenté les armes, mais il avait un large sourire). Nous passons par plusieurs bureaux et devant plusieurs chefs pour aboutir devant un grand caïd qui, bien que parlant français, se servit par moment de son interprète.
"Nous étions des hommes"
(Jacques Moreau)
A partir du moment où nous lui avons dit que nous étions dans l'équivalent des Minenwerfer, nous n'avons plus paru l'intéresser. Il donna des ordres, renvoya nos gardes et nous dit que nous étions libres de circuler dans la ville jusqu'à 8h00 du soir. A peine avions-nous franchi la porte que nous n'avions plus qu'une idée : rentrer chez nous, mais à peine avions-nous fait six pas que nous fûmes entourés et happés par les habitants : "Des français, des français !" On nous paya à boire et encore à boire, si bien qu'à 8h00 du soir nous étions sans connaissance et dans un état lamentable. J'abrège. Le lendemain, nous nous sommes retrouvés dans la tranchée dont nous étions partis, entourés de boches qui riaient en nous regardant nous réveiller et parlant entre eux au milieu de leurs gros rires. Ils nous ont montré la direction de notre tranchée et nous sommes partis en courant comme des voleurs, dans le brouillard du matin. Notre absence avait été constatée, mais nous avons raconté une histoire qui n'était pas celle-là et, dans l'enthousiasme du moment, tout était vrai et bon !
(André Pradelles, sous-officier dans l'artillerie de tranchée)