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2015/11/15

C.-F. Ramuz : La grande peur dans la montagne

Sur le plateau de Sasseneire, au pied d'un glacier alpin, pousse une herbe grasse et tendre, un vert pâturage laissé à l'abandon depuis le drame survenu vingt ans plus tôt. Le drame ? On ne saura jamais précisément de quoi il s'agit, hormis qu'il y eut des morts et que les vieux du village s'en souviennent avec d'autant plus d'épouvante qu'ils ne savent pas lui attribuer d'autre cause que surnaturelle, voire malédictoire, ce dont se moquent les plus jeunes. Soutenu par ces derniers, et passant outre les superstitions des anciens, le maire décide alors d'envoyer à nouveau paître à Sasseneire un troupeau de soixante bêtes placées sous la garde d'un maître fromager, de son neveu et de cinq autres hommes. Or, à peine sont-ils installés dans le chalet, et les vaches dans l'étable, que déjà les ennuis commencent et vont aller crescendo, de même que la peur et l'angoisse, un peu comme dans La mort aux trousses, l'happy end en moins.

Difficile de se faire une idée d'un auteur aussi prolixe que C.-F. Ramuz après seulement deux livres lus, mais tout de même : deux livres aussi troublants l'un que l'autre. Si Ramuz fait office d'écrivain en dépit d'un style un peu tordu et de personnages sans réelle profondeur, c'est d'abord parce qu'il possède un talent certain, celui de plonger son lecteur dans un univers où le fantastique côtoie de si près la réalité qu'on en vient à douter non pas de ce que l'on perçoit, mais de la signification que l'on donne à nos perceptions : le monde de Ramuz est comme entouré d'une épaisse couche de brouillard, il n'est ni purement rationnel ni strictement irrationnel, c'est un monde qui cherche à percer son propre mystère. Ensuite, là où Ramuz excelle vraiment, c'est à esquisser les états d'âme individuel ou collectif. Sous sa plume, les hommes, les femmes, et jusqu'aux bêtes, semblent n'être que de simples marionnettes mues par leurs instincts ou par leurs sentiments. C'est tantôt l'amour, tantôt le désir ou la convoitise qui, tirant les ficelles, les anime de droite et de gauche. Mais c'est aussi la peur, puis la terreur panique, qui s'étendent peu à peu à toute la population, comme par contagion, à l'instar d'un virus décimant les troupeaux. Et nous assistons alors au lent délitement de la raison humaine acquise au fil des millénaires... Et nous sentons presque renaître en nous le Néandertal, ce primitif des cavernes pour qui l'effet n'était pas le produit d'une cause, mais plutôt d'une force obscure et diabolique. Cette force a ici pour nom La Montagne. Elle se dresse au-dessus de tous, imposant à chacun sa loi et sa volonté, sans pitié aucune. C'est la roche minérale pesant de tout son poids sur la matière organique, au point qu'elle finira par écraser cette petite chose si fragile et si délicate et si vulnérable : l'homme.

La route de Grimsel, d'Alexandre Calame (1810-1864)
La montée devait avoir lieu le surlendemain 25 juin, jour de Saint-Jean-Baptiste ; et le Président aurait aimé qu'elle eût lieu à la vieille mode, c'est-à-dire qu'elle fût l'occasion d'une grande fête, comme c'est la coutume depuis toujours, dans le pays. Sur ce point, le village se trouvait assez partagé. Beaucoup de gens disaient : « Attendons de voir. On pourra toujours en faire une vraie l'année prochaine, si tout va bien cette année-ci » ; mais le Président tenait à son idée. Depuis plusieurs jours, il intriguait auprès du monde, payant à boire à ceux dont l'opinion comptait et, ce soir-là encore, il avait donné rendez-vous à plusieurs personnes, jugeant que l'appui des Crittin ferait de l'effet sur elles. Depuis plusieurs ̃jours, le Président passait son temps à recommencer du matin au soir ses mêmes discours, malgré l'avis des vieux et celui de Barthélémy qui devait pourtant être renseigné et qui disait : « II ne faudrait pas être trop nombreux, ni faire trop de bruit cette fois-ci » ; le Président haussait les épaules. Il disait : « Oh ! vous, on vous connaît. C'est comme votre papier !... » Ce qui le faisait rire. A la suite de quoi, il reprenait ses arguments, faisant valoir les frais que la commune avait eu à supporter, le chalet complètement remis à neuf, le chemin lui-même refait, toute la peine qu'on avait prise ; que ce serait dommage alors, et que ce ne serait pas logique de ne pas fêter la montée ; et puis injuste quant aux Crittin (qui n'étaient pas encore là) et que ce serait leur faire un affront, alors que l'intérêt de tout le monde était de les recevoir le mieux possible, vu qu'ils avaient été arrangeants et qu'ils pourraient ne plus l'être autant l'année d'ensuite. 
Il faisait rose. Il faisait rose dans le ciel du côté du couchant. Quand on était au pied de l'église, on voyait que sa croix de fer était noire dans ce rose. 
En haut du grand clocher de pierre, il y avait la croix de fer ; d'abord elle a été noire dans le rose, ce qui faisait qu'on la voyait très bien, puis elle s'est mise à descendre. 
On voyait la croix descendre, à mesure qu'on montait ; on l'a vue venir contre les rochers, le long desquels elle glissait de haut en bas ; elle est venue, ensuite, se mettre devant les forêts, noires comme elle, et elle n'a plus été vue.
C.-F. Ramuz : La grande peur dans la montagne
Aux Editions Grasset (1925)

2015/10/25

Jean-Noël Jeanneney : Victor Hugo et la République

« L'histoire de la Révolution est l'histoire de l'avenir. Il y a dans ce qu'elle nous a apporté plus de terre promise que de terrain gagné. » (Victor Hugo, 1876)

En février 2002, à l'occasion du bicentenaire de la naissance de Victor Hugo, Jean-Noël Jeanneney donnait une conférence sur ce monument d'homme dont la notoriété dépasse largement nos frontières. Adulé de son vivant comme peu l'ont été avant ou après lui, ce génial touche-à-tout, élevé aujourd'hui au rang d'icône nationale, eut bien évidemment droit à d'imposantes funérailles auxquelles assistèrent, en juin 1885, deux ou trois millions de personnes venues des quatre coins de la France. Encore faut-il préciser ici qu'on dénombra davantage de Fantine, d'Enjolras ou de Cosette aux abords du cortège que de ci-devants ducs, barons ou marquis. Et que si le peuple de Gauche, venu en nombre, tenait sans doute à honorer son grand dramaturge, il tenait surtout, je crois, à remercier l'un des plus farouches défenseurs de la République en un temps où celle-ci, insuffisamment solide, vacillait encore sous les coups de boutoir répétés du peuple de Droite.

Républicain, Victor Hugo ne l'a pas toujours été, loin s'en faut. On sait les sympathies coupables qu'il eut pour Charles X ou Louis-Philippe, écrivant à leur gloire des odes qu'il qualifia par la suite de "bégaiements royalistes"... On sait aussi comment ce visionnaire de génie contribua à bâtir sa propre légende durant son exil à Guernesey... Mais il n'empêche que lorsque Victor Hugo épousa la Gueuse, aux alentours de 1850, c'est avec une ferveur quasi-religieuse qu'il l'embrassa, puis la protégea griffes et crocs contre les tenants d'un retour en arrière. Ainsi, parmi quelques-unes des batailles homériques livrées par Hugo figurent en bonne place : le suffrage universel (et son élargissement aux femmes), la séparation de l'Eglise et de l'Etat, l'abolition de la peine de mort, ainsi que l'introduction du principe des "circonstances atténuantes", sans oublier ses réflexions sur la nécessité de fédérer l'Europe, ce qui devrait suffire à souligner la modernité des idées politiques de cet esprit "éclairé", soit précisément ce que le livre de Jeanneney s'attache à mettre en avant (sans rien ajouter à ce que l'on savait déjà plus ou moins, hormis ses commentaires avisés) :

Au moment où s'élèvent si nombreuses les voix chagrines déplorant que "le progrès soit en crise" ou que "l'avenir s'efface", Victor Hugo nous invite, au nom même de l'idée qu'il se fait de la République française ou universelle, à retrouver le courage de croire à la possibilité d'un peu plus d'harmonie sur cette terre.
Il ne s'agit pas de s'aveugler (il ne le fit jamais lui-même) sur les multiples cahots, les trébuchements, les horreurs et les barbaries qui scandent la marche de l'humanité, mais seulement de rappeler à sa suite que dans l'effort immémorial des hommes le but compte moins que le mouvement. Albert Camus nous a encouragés à imaginer Sisyphe heureux. Victor Hugo ne nous dit pas autre chose. Il nous rappelle, selon une formule célèbre, que toute civilisation n'est jamais qu'une asymptote.
Qu'on refuse la paresse des béates certitudes, oui, assurément, bravo ! Mais en rejoignant le credo du poète, qui nous ramène, pour finir, à la France : « Je déclare que ce qu'il faut à la République, c'est l'ordre, mais l'ordre vivant, qui est le progrès, c'est l'ordre tel qu'il résulte de la croissance normale, paisible, naturelle, du peuple, dans les faits et dans les idées, pour le plein rayonnement de l'intelligence nationale. »

Jean-Noël Jeanneney : Victor Hugo et la République 
Aux Editions Gallimard (2002)

Ironie de l'histoire : deux mois après cette conférence, 17% d'électeurs propulsaient Le Pen au second tour des Présidentielles et Jospin dans les oubliettes ! Je me souviens que pour expliquer ce tsunami politique, les commentateurs attitrés évoquèrent diverses raisons, les unes psychologiques, les autres algébriques : expression d'un mécontentement populaire, discours sur l'insécurité grandissante, multiplicité des candidats de gauche, niveau d’abstention, etc. Mais personne pour évoquer le rapport ambigu que les Français entretiennent avec leur Histoire, à commencer par l'étrange fascination qu'ils éprouvent pour les fastes de Versailles, plutôt que pour les tenants et aboutissants de la Révolution ; un peu comme une victoire posthume des Louis sur les Sans-culottes, ou pour le dire autrement : de l'image sur les Idées. Eh oui ! tout le monde connaît Rihanna, Beyoncé, Ronaldo, mais qui se souvient encore de Jean Zay et de ce pour quoi il s'est battu et contre qui ? Un français sur dix ? Deux ? Trois ? Pas plus ! De même qu'il suffit de sonder un peu autour de soi pour constater que "les Canuts", "la Commune", "Février 34", "solidarités ouvrières", "conquêtes sociales", "esprit républicain", tout ça ne signifie rien, absolument RIEN : mémoire effacée ! > del *.*/s ...

       ... Et tu verras bientôt danser dans leurs yeux morts des brasiers d'incendie.

2015/06/13

Georges-Emmanuel Clancier : Le pain noir

« Le roman sauve la vie non pas en l'arrachant au temps mais, au contraire, en rendant sensible le mouvement du temps à travers une vie » (G.-E. Clancier)

Premier tome d'une suite romanesque en quatre volumes, le Pain noir retrace l'histoire d'une famille limougeaude dans la France dite de la Belle Epoque, entre la guerre de 1870 et celle de 1914, il y a de ça un peu plus d'un siècle, donc presque rien. 
En ce temps-là, l'espérance de vie d'un nouveau-né ne dépassait pas quarante ans : la vaccination balbutiait, la Sécu n'avait pas encore été inventée, ni les allocations familiales, la retraite pour tous et l'assurance chômage... Les français vivaient alors majoritairement à la campagne : ils étaient paysans pour la plupart, catholiques pratiquants, assujettis à toutes sortes d'autorités parce qu'illettrés, superstitieux, démunis, sans droit et sans recours... Les gosses, que l'on battait au besoin, commençaient à bosser dès avant dix ans pour des salaires de misère... Et les femmes, vieillies avant l'âge, n'avaient bien évidemment pas voix au chapitre. 
C'est donc cette "belle époque", son quotidien vu à travers les yeux d'une petite fille de sept ans au début du roman, Catherine Charron, que nous raconte ici Georges-Emmanuel Clancier. D'abord la vie à la métairie où, pour Cathie et ses frères, aux durs labeurs des champs succèdent quelques joies simples et naturelles, comme par exemple pêcher les gardèches des ruisseaux ou apprivoiser de petits animaux sauvages (ces premières pages rappelleront sans doute de bons souvenirs à ceux qui passaient leurs vacances dans la ferme de leurs grands-parents). Et puis, suite à une embrouille entre le père Charron et son maître, la famille doit migrer vers la ville où tout devient pour elle beaucoup plus difficile, notamment se nourrir, d'autant que deux nouvelles bouches à satisfaire viennent encore au monde. On voit alors la mère Charron, comme la Fantine des Misérables, céder ses longs cheveux contre quelques sous et gagner ainsi de quoi acheter deux ou trois jours de vivres... On voit aussi son époux et ses fils aînés s'exténuer à la tâche comme des bêtes de sommes... Mais on voit surtout grandir Catherine au milieu des siens et, grandissant, perdre peu à peu son innocence sous les coups de boutoir de la vie...

Le pain noir était un pain de seigle aussi dur que la pierre : les pauvres gens le trempait dans une écuelle de soupe-à-l'eau pour le ramollir et pouvoir l'avaler.

Le Pain Noir est un livre que l'on peut situer entre L'Assommoir de Zola et Le pays où l'on n'arrive jamais d'André Dhôtel : à mi-chemin du réalisme et du fantastique. Dommage toutefois que la tendresse de l'auteur pour ses personnages soit presque plus touchante que leur extrême pauvreté, aussi que l'écriture manque de force et qu'au final on reste un peu sur sa faim. Mon avis.

Georges-Emmanuel Clancier

Extrait :

(Francet, l'un des frères de Catherine, s'étant fait une mauvaise blessure à la
jambe, ses parent s'en sont allés prier au pied de la statue d'un saint, mais...)

[...] Ni le saint, ni le printemps revenu ne guérirent Francet. Un après-midi, Catherine vit entrer dans la cour du Mézy une voiture bleue aussi légère et élégante que le tilbury de M. Maneuf : un vieux, grand monsieur en descendit. Il avait un drôle de chapeau. Elle n'en avait jamais vu de ce genre, un chapeau noir qui paraissait dur et ressemblait aux cloches de verre sous lesquelles on plaçait les restes de fromage ou de lard. Le vieillard avait aussi une barbe blanche carrée, une chaîne de montre en or qui sautait sur son ventre lorsqu'il toussait ou parlait. Il paraissait inspirer aux parents un profond respect, de la crainte même.
— Monsieur le Médecin, disait la mère, Monsieur le Médecin, que faut-il faire ?
Le monsieur sévère ne répondait pas. Il passa dans la chambre, se fit montrer la jambe de Francet, la souleva, la palpa. Francet hurlait comme lorsque le guérisseur était venu. Catherine s'était plantée dans un coin, près de la pendule, elle tremblait à chaque cri que poussait son frère. Enfin, le monsieur revint à la cuisine, suivi des parents. Quand ils eurent refermé la porte de la chambre, il entra dans une terrible colère (de frayeur, Catherine s'accroupit derrière la pendule), une colère sans bruit, c'était cela qui était plus épouvantable encore, comme s'il ne voulait pas qu'on l'entendit au loin. Il parlait à voix basse mais on le sentait plein de cris à l'intérieur ; sa bouche s'ouvrait, se fermait, sa barbe tressautait, sa chaîne de montre bondissait sur son ventre et il levait les bras au ciel et les laissait retomber d'un coup et tout cela silencieusement. Les parents baissaient la tête.
Qu'allait-il leur faire ? se demandait Catherine avec angoisse. Les battre, les chasser, les conduire en prison ? il employait des mots bizarres.
— Responsable... s'il meurt ce sera votre faute... Vous m'appelez quand il est trop tard.
La mère se mit à pleurer, elle aussi sans bruit. Quel méchant homme ! Instinctivement, Catherine chercha autour d'elle un bâton pour aller le frapper. Elle n'en trouva pas, et quand elle regarda l'homme, de nouveau, elle le trouva changé. Il s'était assis devant la table, il tirait de sa poche une fiole noire, y trempa une plume et se mit à écrire.
— J'ai bien peur qu'il faille lui couper la jambe, dit-il doucement.
La mère poussa un long gémissement guttural ; le père se précipita derrière elle de crainte qu'elle ne tombât ; elle se pencha sur la table comme si elle eût été blessée.
— Jamais, dit-elle, jamais ; j'aime mieux le voir mort.
L'homme à la barbe blanche se releva, tapa sur l'épaule de la mère.
— Je ne voulais pas vous effrayer, mais que voulez-vous, l'enflure est très laide, le mal a gagné fort loin... Vous savez on vit avec une jambe en moins.
— Jamais, redit-elle.
— Tsst... Tsst... fit l'homme en hochant la tête. Je vais faire l'impossible, ajouta-t-il, mais je ne garantis rien.
Il alla à l'évier. Jean Charron courut chercher une serviette propre, une barre de savon noir qu'il tendit au vieillard, puis il passa de nouveau dans la chambre. Catherine entendit tinter des pièces que le père compta une à une dans la main fine du monsieur. Celui-ci remit son drôle de chapeau sur ses cheveux blancs.
— Faites-le bien manger, dit-il, qu'il ne bouge pas sa jambe malade sous aucun prétexte. Et les remèdes le plus tôt possible.
Il sortit accompagné du père. La mère s'affala sur la table, elle releva la tête lorsqu'elle sentit une petite main sur son cou. C'était Catherine.
— Il est vilain, l'homme, dit-elle.
A sa stupéfaction, la mère fit signe de la tête que non, puis, essuyant ses larmes avec un coin de son tablier, elle dit :
— Non, Catherine, c'est moi et ton père qui sommes des sots.
Elle prit la tête de Catherine entre ses mains ; plongea un regard affolé dans les yeux de la fillette.
— T'as entendu ce qu'a dit le docteur ?
— Quoi ?
— A propos de Francinet.
— Qu'il faudrait lui couper la... ?
— Catherine, écoute-moi, bien, jamais, tu entends, ne répète jamais ça à ton frère, ni à Martial, ni à Aubin. A personne, tu entends, à personne.
Les mains serraient la tête de l'enfant, et les yeux rougis, les yeux hagards, à la fois ordonnaient et suppliaient.
— Jamais, dit la petite.
Puis, quand la mère l'eut lâchée, elle ajouta, songeant au mal de Francet, à cet homme étrange et coléreux qui menaçait les parents et parlait de couper les jambes, songeant encore au mauvais saint, à sa colline d'où l'on découvrait le monde, elle ajouta, si bas qu'elle fut seule à s'entendre :
— Mais enfin, qu'est-ce qui nous arrive là ?

G.-E. Clancier : Le pain noir (1956)
Aux Editions J'ai Lu

Le pain noir (adaptation radiophonique d'Henri-Charles Richard, 1958) :


La fabrique du roi (adaptation radiophonique d'Henri-Charles Richard, 1967) :


2015/04/09

Alexandre Soljenitsyne : Août quatorze (I et II)

« Pour réduire en miettes une compagnie ou une section, pour faire d'un homme isolé un infirme, il n'est pas besoin de toute une guerre, de toute une campagne, de tout un mois, de toute une semaine, ni même de toute une journée : un quart d'heure y suffit. » (A. Soljenitsyne)

Illustration de...
De toutes les "grandes batailles" de la Première Guerre mondiale, nous connaissons principalement celles de Verdun, de la Somme et du Chemin des Dames, sans oublier la Marne et ses fameux taxis. Et d'ailleurs, pour nous, 14-18 se résume essentiellement à une histoire de rivalité franco-allemande mettant aux prises des boches et des poilus. A tel point que Tannenberg nous fait davantage et bêtement songer à un opéra de Wagner, plutôt qu'à une bataille pourtant capitale entre l'armée du tsar et celle de son cousin le kaiser Guillaume II, au tout début du conflit.

Août 1914, sur le front de l'Est : deux armées russes, sous les ordres des généraux Samsonov et Rennenkampf, pénètrent en territoire ennemi sans difficulté majeure — y gagnant même quelques succès d'estime face à des autrichiens sous-équipés et des allemands surbookés par ailleurs — avant d'être écrasées, défaites, littéralement anéanties à Tannenberg, en Prusse orientale. Voilà résumé en une phrase ce qu'Alexandre Soljenitsyne nous raconte en près d'un millier de pages, dont les 3/4 sont consacrées à la stratégie militaire, il est bon de le savoir. Manœuvres d'encerclement, tentative de percée sur les flancs, en tenaille, contournement tactique, marche et contre-marche... rien ne nous est épargné des opérations, le but de l'auteur étant manifestement d'exposer l'incompétence du commandement suprême ainsi que les rivalités d'ordre personnel entre généraux russes (lesquelles valaient bien celles de leurs équivalents français, soit dit au passage). Mais, au-delà de l'aspect militaire un peu indigeste de ces deux gros pavés, Soljenitsyne nous aide aussi à mieux appréhender une spécificité de l'âme russe telle qu'il la perçoit, l'imagine ou la souhaite, à savoir une âme dotée d'un sens élevé du sacrifice.

... Tibor Csernus
De fait, durant le seul mois d'août 1914, plus de 100 000 soldats russes seront tués ou grièvement blessés au combat. Et lorsque nous disons "soldats", il faut entendre ici de braves et pauvrissimes paysans, des moujiks qui n'avaient strictement rien à gagner ni même à défendre en se sacrifiant, mais sans lesquels la France aurait probablement perdu la guerre un mois seulement après son déclenchement : pour contrer l'offensive russe à l'est, l'Etat-Major allemand dut en effet dégarnir le Front ouest de deux corps d'armée, d'où la victoire française de la Marne et la progression allemande sur Paris stoppée nette.
Se rappeler aussi que les pertes russes s'élevèrent à près de 2 millions d'hommes au total et que, ramenées à la durée d'engagement de la Russie dans le conflit, ces pertes représentent, et de loin, le plus fort taux de mortalité de tous les belligérants. Un triste record, certes ! Mais aussi une boucherie d'hommes injustement relégués aux oubliettes de l'Histoire pour cause de Révolution bolchevique.
De tous ces jeunes russes envoyés au casse-pipe de 14 à 17, de leurs souffrances comme de leur sacrifice, pas un seul chef d'Etat ou de gouvernement de l'époque ne s'en souciait déjà plus à peine onze mois plus tard. Et tandis que la France contre-déployait une partie de ses troupes aux frontières d'un pays devenu subitement menaçant parce que devenu "soviétique", les soldats de l'Oncle Sam, bien qu'ayant comparativement beaucoup moins soufferts, infiniment moins, défilaient quant à eux en triomphateurs sur les grands boulevards parisiens pavoisés aux couleurs des Etats-Unis. Peu importait alors que l'entrée en guerre des States n'ait été dictée que par de vils intérêts industrio-financiers camouflés derrière de généreux principes (toutes les nations firent et font de même), peu importait, oui, car le peuple français, après avoir pleuré ses morts, avait besoin de fêter des héros au son des flonflons...

Rendre hommage aux grands oubliés de la Victoire et de la commémoration, voilà au moins une bonne raison de lire Août quatorze d'Alexandre Soljenitsyne :

Dans une guerre qui a duré quatre ans et qui a brisé le moral de la nation, qui pourrait dire quelle a été la bataille décisive ? Il y en a eu d'innombrables, d'obscures plus que de glorieuses, qui ont bu nos forces et notre foi en nous-mêmes, qui nous ont enlevé inutilement et sans rien nous donner en échange, les plus hardis et les plus résistants de nos hommes, nous laissant plutôt le second choix. Et pourtant, on peut affirmer que la "première" défaite russe a été déterminante, a donné le ton à toute la suite de la guerre et au tour qu'elle a pris pour la Russie : on s'était lancé dans la première bataille sans avoir rassemblé ses forces — et on ne devait plus réussir à les rassembler à temps ; comme on l'avait fait la première fois, on devait toujours continuer par la suite à jeter dans la bataille des hommes qui n'avaient pas été instruits, que l'on venait d'amener sur le terrain, sans leur laisser le temps de respirer ; on colmatait la brèche, on bouchait le trou, on s'évertuait à rattraper ce qu'on avait perdu, sans se poser de questions, sans compter les victimes ; dès la première fois, notre moral était abattu et il ne devait jamais retrouver son assurance d'antan ; dès la première fois, ennemis et alliés ont commencé à nous regarder avec un petit sourire pincé : « Drôles de combattants ! » — et c'est marqué du sceau de ce mépris que nous avons combattu jusqu'à l'effondrement ; dès la première fois, nous avons été pris nous-mêmes d'un doute : avions-nous les généraux qu'il fallait ? Sauraient-ils y faire ?

Alexandre Soljénitsyne : Août quatorze - I & II (1971-1972)
Traduction de Georges Nivat, Jean-Paul Sémon, Alfreda et Michel Aucouturier
Aux Editions du Seuil



2015/01/04

Antônio Torres : Un taxi pour Vienne d'Autriche

Muito bem ! Encore un bon Torres ! Celui-ci empreint de poésie et très musical, puisque rythmé façon polar, avec des phrases qui vous claquent aux oreilles un peu comme des coups de feu :

L'arme a trouvé la cible  ~  Je perçois des voix qui s'éteignent comme une agonie d'automne... et je rêve que je lis un poème de T.S. Eliot  ~  Il a plié à la deuxième balle : personne n'est parfait  ~  L'enfant a grandi la tête plate, à force de caresses  ~ Marcher, marcher, marcher... pour découvrir que j'ai encore des yeux pour la beauté.

Comme dans ses précédents livres, l'auteur s'attache une nouvelle fois à dépeindre un climat et attiser des sentiments plutôt qu'à raconter une histoire, laquelle est d'ailleurs on ne peut plus simple : un publicitaire au chômage loge deux balles dans le ventre d'un vieil ami qu'il n'avait pas vu depuis vingt ans, puis s'enfuit de chez lui en s'engouffrant dans un taxi... qui n'ira nulle part pour cause d'embouteillage. Pas de quoi casser trois pattes à un canard. Seulement il y a le style, on l'a déjà dit, et puis cette impression diffuse de faire trempette dans le cerveau de l'assassin, de partager la détresse de cet homme se noyant à l'intérieur de lui-même, puis d'être emporté par les flux et reflux de sa conscience comme dans une sorte de rêve éveillé, et à moitié halluciné, où la réalité paraît toute distordue, brouillée, fragmentaire... et en même temps si réelle. Car, à bien y regarder, ce roman est un jeu de miroirs pas si déformants qu'ça. Ce qu'ils reflètent ? Notre aliénation. Les visages de ceux qui ne savent plus trop qui ils sont, ni ce qu'ils font... le drame existentiel de l'homme moderne, bien plus déboussolé dans sa mégalopole qu'il ne le serait lâché en pleine nature... aussi l'absurdité d'un monde où tout est rationalisé, hormis nos actes et nos pensées... et puis le paradoxe d'une société où tout va très-très vite et où cependant rien ne bouge, un peu à l'image d'un tacos coincé dans un bouchon : de quoi devenir dingue, non !

A  PIED  D'ŒUVRE
Il descendit vers la place du général Osório en pensant : Ipanema est plus bleue que Copacabana. Ses immeubles sont plus bas. On peut encore voir le ciel. Restait à savoir si cela le rapprochait ou l'éloignait de Dieu. Et, si Dieu existait vraiment, le ferait-il arrêter pour vagabondage ? Flâner alors que tous les autres courent — c'est un péché mortel.
Et il allait devoir encore marcher un bon moment avant d'arriver chez son ami. Ce qui signifiait : qu'il avait encore du temps — pour penser. Pourquoi pensait-il tant ? Pourquoi les Japonais...
Marchant et pensant : le chemin se fait en marchant. Et se rappelant le temps où cette place était beaucoup plus agréable, sans les palissades des travaux du métro qui interdisent le trottoir et empestent l'atmosphère. Pensant aux dessous-de-table et au coup publicitaire des travaux, pour le plus grand profit des entrepreneurs qui avaient financé la campagne du gouverneur, puis laissé les travaux en plan et la place défigurée. Pensant : et personne ne dit rien. Ipanema, au mètre carré plus cher que le mètre carré d'un château en Angleterre, ne se plaint que des camelots qui transforment ses rues en bidonvilles et de la présence de Noirs sur ses plages. Le reste importe peu [...]
Antônio Torres : Un taxi pour Vienne d'Autriche (1991)
Traduction de Henri Raillard (1992)
Aux Editions Gallimard


2014/12/21

Antônio Torres : Chien et Loup

« Me voilà de retour au pays, cette terre de philosophes et de fous, à commencer par mon père, qui tient un peu des deux... » (Antônio Torres)

Couverture de
Victor Burton
J'aime décidément beaucoup Chien et Loup, malgré l'absence totale d'intrigue, de suspense ou d'action : un livre où il ne se passe quasiment rien mais qui pourtant vous captive, tellement les mots tracés par la plume sont ici portés par la voix. Une voix qui parle des choses de la vie les plus simples, comme par exemple du temps qui court et des rêves qu'on laisse derrière soi : parents qui vieillissent et copains d'école qu'on oublie, désillusions d'amour et déclin du corps... ce petit parfum de nostalgie que dégage "les plus de quarante ans" à cet instant de la vie où ils ne sont plus tout à fait jeunes mais pas encore tout à fait vieux : entre chien et loup. 

Antônio Torres a 57 ans lorsqu'il remet en scène Totonhim et les principaux personnages de Cette Terre, un roman publié vingt-et-un ans plus tôt. Deux décennies durant lesquelles l'auteur a gagné en maturité et maîtrise de son art, cependant que Totonhim perdait pied à São Paulo : le chômage le guette et son couple bat de l'aile, tout part en sucette sans préavis ni raison. Un peu paumé dans sa vie comme dans sa ville, il décide alors de renouer avec ses racines en s'en allant passer 24h00 en compagnie de son père dans le village où il est né, a grandi et connu ses premiers émois. De ces retrouvailles entre un vieux loup solitaire et un chien perdu naissent peut-être les pages les plus sensibles du roman, encore que celles où Tontonhim retrouve son premier amour de jeunesse ne manqueront pas de rappeler à chacun ses propres souvenirs, comme celles où il s'en va visiter la maison de son enfance... dont il ne reste plus rien qu'un morceau de tuile cassée : 

[...] J'arrive à la barrière. Le chien ne vient pas en courant de la maison, en sautant de joie, pour m'accueillir. Et la barrière est attachée au pieu par une chaîne. Avec un peu de précaution et beaucoup d'effort, j'arrive à la sauter. Je monte le raidillon, redécouvrant ici et là les vestiges du chemin que nous parcourions chaque jour, aujourd'hui envahi de ronces. Rien de plus facile que de retrouver l'endroit précis où mon père avait bâti la maison si solidement. L'énorme ficus qui trônait devant, avec son ombrage bienfaisant, est toujours là, seul témoin du temps passé. Partant de lui, j'essaie de reconstituer chaque espace. La grande véranda. Le salon. La chambre des garçons. La salle à manger, la chambre des parents, la chambre des filles, le couloir de la cuisine, la dépense, le grenier pour les haricots, le maïs, la farine et les régimes de bananes, le cabinet de toilette, la petite véranda du fond qui donnait sur le jardin rempli de fleur, le moulin à farine tout de suite après, le papayer près de la fenêtre de la salle à manger, et tant d'arbres encore — juazeiro, cajazeira, graviola, araticum, pinha — tout autour de la maison, donnant leurs fruits et leur ombre. De tout cela, plus rien. Plus rien, à part l'herbe qui a recouvert toute trace de notre existence ici. Et ce poteau où j'accrochais la cage de mon canari jaune, où se trouvait-il ? Et le chant du hamac dans lequel je me balançais, en voyant le monde monter et descendre ? Et mon lit, où je rêvais de la ville ? Plus rien. Plus rien à part un bout de tuile cassée, que je ramasse et caresse au creux de ma main. Ma sœur Noêmia m'avait prévenu pourtant, pas plus tard qu'hier : 
— Totonhim, n'y va pas. La seule chose que tu vas y trouver c'est un bout de tuile cassée. J'en ai ramassé un, Totonhim. Et j'ai pleuré comme une enfant. Tu t'imagines, Totonhim, toute notre histoire réduite à un bout de tuile cassée... 
Tant de rêves, tant de rêves, je me dis, déambulant d'un côté sur l'autre, le bout de tuile dans la main. Une tuile faite par mon père, certainement, dans sa tuilerie tout en bas, près de l'étang. Tant de rêves, tant de rêves, maintenant je parle tout haut, et fort, je hurle, je m'adresse au vent, à l'herbe, au ficus, au tesson de tuile, à la poussière. Noêmia a dit que moi aussi j'allais pleurer quand j'en trouverais un. Non, je ne pleure pas. Mais c'est pire. J'ai l'impression que je deviens fou. Je regarde alentour, cherchant à localiser les maisons du voisinage, des grands-parents paternels et maternels, des oncles et des tantes, de toute la famille. Il n'y a plus que les arbres qui entouraient chacune d'elles. Je commence à crier le nom des personnes que j'aimais le plus, et je me souviens du temps où, quand je criais, quelqu'un répondait. C'était un enfant qui en appelait un autre pour qu'il vienne coucher chez lui. Pour jouer ensemble. Aujourd'hui mon cri ne rencontre aucun écho et se perd dans l'espace, dérisoire. Un cri pour personne. 

Antônio Torres : Chien et Loup (1997)
Traduction de Cécile Tricoire (2000)
Aux Editions Phébus

Trois peintures de Bruna Zanqueta, tirées de la série intitulée "A Cor dos Despossuídos" (2013) 

2014/04/05

Erico Verissimo : L'Inconnu

« Un homme est toujours la proie de ses vérités » (A. Camus, in Le Mythe de Sisyphe - 1942)

Composée d'une trentaine d'ouvrages (romans, essais, récits, autobiographies et livres pour enfants), l'oeuvre pourtant majeure d'Erico Veríssimo est non seulement très peu traduite en français, mais uniquement disponible sur le marché de l'occasion ; ce qui fait sans doute le bonheur des brocanteurs, mais est une aberration au vu de l'immense talent du bonhomme. Talent à nouveau confirmé par L'Inconnu, un petit roman écrit en 1954, soit peu après le 2ème tome de son chef d'oeuvre absolu, Le Temps et le Vent, qui, je le rappelle, se terminait par ces mots :

L'horreur antique [...] c'était le cœur humain battant de peur devant la Mort et l'Inconnu. L'horreur moderne était la peur de la Vie et du Connu. L'horreur sociale, fruit de la violence et de la cruauté de l'homme pour l'homme...

L'horreur moderne, i.e. celle qui vient juste après 1914, la Shoah et Hiroshima — celle où nous vivons toujours mais sans plus vraiment nous interroger sur elle, tellement nous l'avons ou plutôt tellement elle nous a assimilé, absorbé, digéré et même éliminé —, l'horreur moderne, donc, ou la déshumanisation des sociétés, est le thème repris et développé par cette courte histoire à l'atmosphère aussi angoissante qu'envoûtante. Tout commence dans la solitude infinie d'un homme qui, à la tombée du jour, et par une chaleur suffocante, se réveille en pleine rue sans plus savoir qui il est, ni d'où il vient et encore moins où il va. Seuls indices à sa disposition pour retrouver son identité : une montre brisée au poignet et, dans la poche intérieure de son costume, un portefeuille bien fourni, ainsi qu'un trousseau de clefs qu'il ne reconnaît pas comme siens. L'Inconnu est-il un voleur, un assassin, les deux à la fois ? Pénétré par un fort sentiment de culpabilité, le coeur oppressé,  il erre sans but ni raison à travers la cité, est tantôt pourchassé par des gamins hostiles, tantôt menacé du poing par une matrone de quartier, puis échoue finalement dans un boui-boui où deux individus louches, un nain psychopathe et un proxénète, parviennent à le convaincre qu'il a tué sa femme. Commence alors pour l'Inconnu une nuit sans fin au cours de laquelle les deux zigomars l'entraînent un peu malgré lui dans les endroits les plus malfamés, les plus sordides, les plus macabres aussi...
Figure négative au départ du roman, le proxénète, qui pourrait bien être le Diable ou son représentant sur terre, ré-initie l'Inconnu à la vie en lui dévoilant un à un ses aspects les plus noirs, le forçant ainsi à voir ce que l'on s'efforce à cacher, tout en le libérant peu à peu des règles morales qui l'étouffent. A contrario, un autre personnage, qui suit de loin le trio en jouant de petits airs de fifre, et qui pourrait bien être un envoyé de Dieu, apaise et rassure aux premières pages du roman, mais devient vite agaçant par sa passivité et son inanité. C'est l'homme-en-blanc, parfois aussi appelé l'homme-au-fifre. Car ici, dans cette ville moderne, tous les individus sont évidemment anonymes et uniquement désignés par leur profession, leur rôle ou leur aspect : le Maître, la Rousse, le Médecin, le Bossu, etc. Et il n'y a sans doute pas de hasard à ce que l'Inconnu soit quant à lui qualifié d'homme-en-gris, donc ni tout à fait blanc, ni tout à fait noir. Est-il d'ailleurs réellement amnésique ou a-t-il seulement pris conscience de son anonymat ? A-t-il vraiment assassiné sa femme ? A-t-il tout oublié pour mieux recommencer ? Erre-t-il en quête de son identité ou bien de son ipséité ? Toutes les réponses viendront à la fin du roman, au petit matin d'une nouvelle journée, et après une difficile traversée des bas-fonds de la ville... ou au prix d'un douloureux voyage dans la nuit obscure de son inconscient.

On aura compris, je crois, à quel point ce livre regorge d'interprétations possibles et imaginables, selon la psyché des lecteurs. Car c'est avec une parfaite maîtrise de son art qu'Erico Verissimo, dans un style incisif et nerveux, nous ballade page après page à l'intérieur de nous-même ou de notre Inconnu. Donc un livre aux vertus cathartiques dont l'histoire pourrait être aisément et utilement adaptée au théâtre, qu'on se le dise... Aussi un livre qui nous replonge dans les mouvements intellectuels et artistiques d'après-guerres : surréalisme, existentialisme, philosophie de l'absurde... Et donc un très bon livre.

Le début :

Il n'éveilla aucune attention particulière, car à cette heure et en ce lieu — un angle de l'avenue principale de la ville, à huit heures du soir — il n'était guère qu'une unité parmi les nombreuses centaines d'êtres humains qui circulaient sur les trottoirs. A première vue son aspect ne révélait rien d'extraordinaire. C'était un homme de taille moyenne, âgé d'une trentaine d'années au maximum, il portait un costume de tissu tropical gris-bleu et il allait nu-tête. Si, toutefois, on avait examiné son visage de plus près, on aurait pu noter quelque chose d'anormal dans ses yeux dont les pupilles, comme celles de certains fous, donnaient la sensation du vide, pour s'animer l'instant d'après d'un éclat fait de stupeur et de crainte comme celles d'un animal aux abois.

Erico Verissimo : L'Inconnu (1954)
Traduction française d'Armand Guibert (1955)
Aux Editions Plon

Et pour illustrer quelques-unes des grandes tragédies du XXème siècle, ces quatre toiles et ces deux aquarelles signées Lasar Segall (1891-1957), un peintre d'origine lituanienne, naturalisé brésilien en 1924 :

Pogrom (1937)

Bateau d'émigrants (1939)

Guerre (1942)

Exode (1949)

Visions de Guerre (1940-1943)

2013/12/08

Jorge Amado : Les Terres du Bout du Monde (Terre Violente)

« Les cacaoyers des cacaoyères donnent pas des cacahuètes, donnent du cacao ! » (Ionesco)

Candido Portinari
(1903-1962)
Très librement inspiré de faits réels, Les Terres du Bout du Monde, parfois aussi intitulé Terre Violente, est un grand roman d'aventure dont l'action principale se déroule dans le Nordeste brésilien de 1919 à 1920, du temps où les fazendeiros s'affrontaient les armes à la main afin d'agrandir leur domaine et augmenter leur fortune, selon le principe capitaliste qui, sous couvert de progrès, fait du profit sans fin le but ultime de la vie.

Riches à millions, mais pas encore rassasiés, Horácio da Silveira et les frères Badaró s'engagent donc dans une lutte à mort pour s'arroger la forêt vierge du Sequeiro-Grande, à savoir des milliers d'hectares sur lesquels "passaient les jours et les nuits, brillait le soleil d'été, tombaient les pluies d'hiver...", aussi l'un des plus beaux berceaux du monde, où résonnaient le chant des oiseaux, le cri des singes, des fauves... et ceux de Jeremias, un vieux sorcier noir et fou ayant fui l'esclavage et vivant depuis lors, imprécateur solitaire, à l'ombre des grands arbres, en paix... Plus pour longtemps.

Si la forêt du Sequeiro-Grande a jusqu'alors inspiré au cœur des hommes la peur et la superstition, c'est qu'elle est sombre et mystérieuse. Pour la plupart d'entre-eux, ouvriers et paysans illettrés, c'est une terre inconnue, inexplorée, qu'ils imaginent peuplée de créatures aux oreilles pointues, monstres cracheur de feu et autres mules sans tête. Aussi n'osent-ils y pénétrer pour la défricher que sous la menace armée de leur patron, Juca Badaró, un homme aussi violent qu'intrépide, loyal envers ses amis, cruel envers ses ennemis : digne héritier des conquistadors hispano-portugais. Tout comme leurs prédécesseurs, les fazendeiros sont en effet possédés du désir de la possession ; comme eux, ils imposent leur loi par la force et la ruse, une main sur la Bible, l'autre sur leur flingue, pour un œil, les deux yeux, pour une dent, toute la gueule ! Des bâtisseurs d'empire, comme disent leurs thuriféraires attitrés, mais surtout des fanatiques assoiffés de pouvoir et d'argent, des mégalomanes que le petit peuple arriéré craint, admire et jalouse à la fois, ainsi qu'il l'a toujours fait envers ses maîtres et seigneurs... Enfin, ça c'est moi qui le dit.

Ecrit en 1942, dix ans après Cacao, les Terres du Bout du Monde reprend à nouveau la thématique des grandes plantations, mais sous un angle et avec un ton radicalement différents. Moins critique et plus nuancé que d'ordinaire, Jorge Amado, lui-même fils et filleul de fazendeiro, s'attache cette fois-ci à montrer la complexité, voire la grandeur, de cette espèce d'hommes dont les actes héroïques ont bercé son enfance. Il n'y a d'ailleurs sans doute pas de hasard si le livre s'achève dans un tribunal où, sous les yeux captivés d'un gamin, le colonel Horácio da Silveira est acquitté du meurtre de ses rivaux à l'unanimité des voix du jury populaire. Pas de hasard non plus à ce qu'Amado vante ici la bravoure de ces défricheurs de forêt, à une époque où lui-même défrichait un tout autre terrain — celui des conquêtes sociales —, cependant qu'en Russie soviétique avaient alors lieu les combats de Stalingrad. On peut donc se demander si Les Terres du Bout du Monde est un simple récit ou bien une sorte d'allégorie de la lutte entre le Bien et le Mal (cf. les nombreuses pages consacrées au tourment moral du tueur à gages Damião, etc.) On peut également signaler que ce roman, réputé comme étant le préféré de son auteur, présente un petit intérêt historique, puisqu'il évoque le problème de l'accaparement des terres et des concentrations foncières dans lequel se débat aujourd'hui encore le Brésil de Dilma Rousseff... Et qu'on y croisera aussi quantité de politiciens véreux, d'hommes de loi malhonnêtes, de journalistes corrompus, sans oublier la faune habituelle des putains et des joueurs de poker.

Extrait :

De tout le nord du Brésil, des gens descendaient vers ces terres du sud de Bahia si renommées ; on disait que l'argent y coulait à flots, qu'à Ilhéus personne n'attachait d'importance à une pièce de 2000 reis. Les navires arrivaient pleins d'émigrants, d'aventuriers de toute sorte, de femmes de tous âges pour qui Ilhéus était le premier et le dernier espoir.
En ville, tout le monde se mélangeait ; le pauvre d'aujourd'hui pouvait être le riche de demain, le muletier pourrait être un jour propriétaire d'une grande fazenda de cacao, le travailleur qui ne savait pas lire devenir un responsable politique respecté. On citait des exemples, entre autres celui d'Horacio qui avait commencé comme muletier et qui était maintenant l'un des plus riches fazendeiros de la région. Mais aussi le riche d'aujourd'hui pouvait devenir le pauvre de demain si un homme plus riche encore engageait un avocat assez habile pour imaginer un caxixe* bien fait qui lui enlèverait sa terre. Tous les vivants pouvaient mourir le lendemain dans la rue, tués d'une balle en pleine poitrine. Au-dessus de la justice, du juge, du procureur et du jury, il y avait la loi de la gâchette, la dernière instance de la justice d'Ilhéus.

* caxixe : entourloupe juridique ou fraude notariale.

(Traduction Isabel Meyrelles)


Pour info : paru au Brésil en 1942 sous le titre Terras do sem fim, l'ouvrage a eu droit à deux traductions françaises :

  - Terre violente (trad. Claude Pessis, Ed. Nagel, 1946)
  - Les Terres du bout du monde (trad. Isabel Meyrelles, Ed. Messidor, 1985)

Et puisqu'il est beaucoup question d'arbres dans ce livre d'Amado, autant signaler ici les sculptures végétales d'un artiste brésilien qu'on aime bien : Henrique Oliveira.

Le site officiel

2013/02/23

Jorge Amado : La Bataille du Petit Trianon


Créée en 1896 sur le modèle de son homologue française, l’Académie brésilienne des Lettres compte elle aussi quarante Immortels siégeant tous les jeudis, dans leurs habits vert et or, à l'intérieur d'un bâtiment offert par la France en 1923 : une réplique du Petit Trianon érigée à Rio, d’où le surnom de cette Académie et l'intitulé du roman qui a pour thème principal la succession au fauteuil du poète à la fois romantique et bohème, Antonio Bruno.

Nous sommes ici en septembre 1940, l'Europe est en guerre, le monde entier mis à feu et à sang. Après avoir déferlées sur Prague, Dantzig et Varsovie, les hordes nazies occupent à présent Paris et bombardent jour et nuit la capitale londonienne. Au Brésil, depuis la fin des années trente, un état autoritaire s'est là aussi mis en place avec, comme partout ailleurs, l'appui d'une bonne partie de la population locale. L'Estado Novo, c'est le nom de ce régime, ne cache pas ses sympathies à l'égard d'Hitler dont il adopte sinon la doctrine du moins les méthodes, chassant, torturant et assassinant tous les opposants politiques. C'est donc dans ce contexte international que se présente, en remplacement du poète décédé, un adorateur du IIIème Reich, le colonel d'active et chef de la Sûreté brésilienne, Agnaldo Sampaio Pereira. Face à lui, propulsé sur le devant de la scène par deux espiègles académiciens, un autre militaire haut gradé, mais celui-ci fervent démocrate : le général à la retraite Waldomiro Moreira. Chacun de ces deux officiers ayant bien évidemment ses partisans et ses adversaires, leurs troupes vont rapidement s'affronter sur le terrain de la stratégie, lançant offensives et contre-attaques, espionnant l'ennemi, pilonnant ses positions et soudoyant ses alliés tout comme à la vraie guerre.
Lequel de ces deux camps décrochera la victoire au terme des quatre mois durant lesquels va durer cette lutte acharnée, qui des deux prétendants obtiendra la place tant convoitée d'Immortel, ce n'est pas moi qui le dirai, mais l'intrigue va bon train et, de rebondissements en coups de théâtre, charrie avec elle son lot de compromission, d'opportunisme et de combines en tout genre... des portraits d'homme, en somme, que l'on prend plaisir à parcourir tant ils semblent crédibles. Sans doute parce qu'Amado s'appuie ici sur une double expérience, celles de militant anti-fasciste et d'académicien de longue date, pour traiter cette histoire à la manière d'un vaudeville où, si rien n'est tout à fait vrai, rien n'est complètement faux non plus ; sans doute aussi parce qu'il rédigea et fit paraître cette Bataille du Petit Trianon en 1979, alors qu'une junte militaire, encore une ! régnait sur le Brésil et ses 120 millions d'âmes.

De la même veine littéraire que La Boutique aux Miracles, ce livre mêle une nouvelle fois le passé au présent, suggérant ainsi, mais avec recul et légèreté, l'éternel recommencement de toute chose, notamment l'incompatibilité des hommes entre-eux, leurs incurables rivalités, allant des querelles les plus mesquines aux haines les plus farouches, aussi leur incapacité à vivre et laisser vivre, hormis chez quelques rares et nobles individus tels que l'appariteur Pedro Archanjo (La Boutique aux Miracles) ou le poète Antonio Bruno (La Bataille du Petit Trianon). Deux personnages un peu frères, en qui se reconnaît probablement l'auteur, et deux romans somme toute assez similaires, au cours desquels Jorge Amado se livre à une critique amusante des élites, souvent conservatrices, dénonce également l'hypocrisie des uns, les tartufferies des autres et les travers de tous, se moque gentiment de la vanité des intellectuels, s'en prend encore à la soldatesque et à son arrogante stupidité, mais appelle aussi à la résistance, tout en exaltant la jeunesse et sa soif de liberté, sans oublier de consacrer plusieurs pages à l'amour et aux femmes, sans quoi Amado ne serait pas tout à fait Amado.

La scène qui va suivre, ma préférée, se situe au milieu de roman, à un moment où la bataille fait rage et où chaque voix, ou promesse de voix, s'arrache de haute lutte. Le colonel nazi, cherchant à obtenir celle d'un illustre académicien au seuil de la mort, le professeur Persio Menezes, se rend à son domicile, sanglé dans son plus bel uniforme, presque sûr de son fait. Il est alors conduit par une jeune fille dans la bibliothèque du professeur et là, cerné par les livres et les objets d'art :

Le colonel se sent troublé, envahi par un brusque et pénible sentiment de médiocrité. Il cherche à réagir, concentre son attention sur les accords de piano qui viennent de la pièce voisine. Il connaît cette mélodie ; où l'a-t-il entendue ? Avec ses camarades du Santa Catarina, dans des fêtes de confraternisation, il avait entendu des concerts de musique allemande, avait appris l'admiration du Führer pour Richard Wagner. Qui sait, ces notes martiales, annonçant le triomphe final, avaient peut-être été composées par Wagner.
  - Prenez un siège. Le professeur ne tardera pas.
  - Cette musique ? C'est de Wagner, n'est-ce pas ?
La jeune fille paraît étonnée de la question, elle tarde à répondre, le regard fixé sur les rutilantes décorations, c'est quelque chose !
  - Wagner ? Non. C'est la Troisième Symphonie de Beethoven, L'Héroïque. Très connue.
Elle ajoute, peut-être pour prévenir de nouvelles questions :
  - C'est dona Antonieta qui joue, l'écouter est un privilège. Excusez-moi...
Domestique, parente, secrétaire ? Insolente, le ton professoral de qui enseigne le b.a. ba à un ignorant. Elle jette un dernier regard aux décorations, sort, le laisse seul et encore plus diminué [...] En vérité, il n'y a pas de raison réelle de se sentir ainsi gêné dans la pénombre de cette atmosphère inusitée où chaque objet révèle savoir et goût, grandeur sans ostentation, austérité sans tristesse. Certainement, au courant de sa visite, l'excellente dame, en un geste d'aimable hospitalité, s'était assise au piano pour lui accorder cette faveur [...] Beethoven est peut-être très connu, mais c'est Wagner que le Führer aime, il doit avoir ses raisons pour le préférer car il ne se trompe jamais, il est infaillible dans ses jugements sur la guerre ou sur l'art. La guerre n'est-elle pas l'art suprême, le plus beau ? Les sons du piano cessent, le colonel examine avec répugnance un portrait sur le chevalet, un art dégénéré. Il détourne son regard, mais en vain, il continue à voir ces pupilles de feu qui le scrutent, intolérables.
Le piano revient, le rythme a changé, une cadence de marche funèbre. Fuyant le portrait, poursuivi par la musique puissante, le colonel Sampaio Pereira lève les yeux et se trouve face à face avec la mort, dans l'encadrement de la porte, qui le fixent, les mêmes pupilles de feu. Il frémit.
A pas lents, la terrible vision avance si doucement que pour l'attendre le temps s'est arrêté. Géant difforme, avant la maladie c'était un imposant athlète ; maintenant, un squelette recouvert d'une peau macérée ; plus de longue barbe ni de chevelure rebelle ; les doigts longs ne sont que des os ; les vêtements trop amples accentuent la destruction du corps. Visage émacié, couleur de cire, face de défunt.
Pas à pas, Persio Menezes s'approche. Epouvanté, le colonel se lève de son fauteuil, les médailles se mêlent sur la poitrine de la tunique. Distants mais audibles, les sons de la marche funèbre.
  - Asseyez-vous, ordonne la voix caverneuse, sépulcrale.
Il ne lui tend pas la main, griffe informe. Il désire éviter au visiteur le désagréable contact des doigts décharnés, songe Sampaio Pereira, reconnaissant. Il occupe un siège, bras et dossier de jacaranda, revêtement de cuir, face au fauteuil du colonel. D'un geste bref, il autorise le candidat affolé à parler. Faisant effort pour surmonter son insécurité, le colonel Sampaio Pereira, candidat à l'Académie brésilienne des lettres, commence à déclamer le texte routinier auquel viennent s'ajouter les louanges à l'Immortel, si proche de la Mort qu'avec elle il se confond.
Le professeur de mécanique céleste écoute en silence, ses yeux lumineux mi-clos. Les accords vont et viennent, montent et descendent, perturbent l'exposé du postulant. Pourquoi la pianiste n'a-t-elle pas choisi une musique de Wagner si réellement elle a pensé lui octroyer un privilège ? Trébuchant, le colonel arrive à la fin de sa requête : il espère mériter l'insigne honneur d'être désigné par l'éminent académicien, il veut croire que sa voix n'est pas encore engagée.
  "Mon vote est décidé, il y a longtemps." La voix sourde et lente, chaque mot lui coûte un effort : "Dès maintenant je vous informe que je ne voterai pas pour votre adversaire, le général, qui était ici il y a quelques jours. Je n'ai rien contre lui, personnellement, mais la littérature qu'il commet est de dernière qualité. C'est pourquoi je ne voterai pas pour lui." Sans s'élever, la voix s'impose : "Il me reste très peu de temps de vie mais avant de mourir je désirais vous voir, car je sais tout ce qui vous concerne, colonel Agnaldo Sampaio Pereira."
Pour la première fois depuis qu'il a traversé le seuil de la maison du Cosme Velho, le colonel respire avec un certain soulagement. Le moment solennel et glorieux de la décision était venu ; la lettre, avec la voix, rédigée à l'avance doit être sur la table, tapée à la machine par la secrétaire. Il attend, les nerfs à vif, s'efforçant de ne pas entendre les accords du piano, maudite faveur.
Persio Menezes lève sa main décharnée, montre du doigt la poitrine d'Agnaldo, éclatante de médailles :
  - Où est la Croix de fer ?
Il ne lui laisse pas le temps de répondre, le doigt se lève à la hauteur du visage du colonel stupéfait :
  - La seule que vous devriez porter, sur le cœur. Sur une tunique de la Gestapo, pas sur un uniforme brésilien.
Perplexe, le colonel balbutie :
  - Que voulez-vous dire ?
Persio Menzes s'appuie sur les bras de son siège, avec lui se lève la mort :
  - Comment osez-vous espérer ma voix ? Vous, un nazi ! Le contraire de la culture, l'opposé d'un Brésilien.
Les sons de la marche funèbre, la voix de sépulcre arrachée des entrailles malades, de longues pauses entre les phrases, dégoût mortel entre chaque mot :
  - Nous avons tous deux côté, un bon, un mauvais. Pire qu'un robot, vous n'êtes que la moitié d'un homme, un bourreau qui torturez les prisonniers. Avez-vous par hasard une épouse et des enfants, un être que vous aimez ? Je ne crois pas. Quelqu'un qui vous aime ? Personne. Ceux qui vous servent le font par peur ou par intérêt. Avez-vous aimé, un jour, senti de l'affection pour une femme, souri à un enfant, eu un moment de tendresse ? Ou avez-vous toujours été ainsi, un malheureux ? Vous êtes pourri et vous sentez mauvais. Mon suffrage ? Comment pouvez-vous imaginer que je vote pour la Gestapo ?
La voix, jusqu'alors lente et sourde, monte, terrible :
  - Hors d'ici, avant que je ne vous gifle !
Il lève la main, les doigts de la Décharnée, dressés vers le visage décomposé du candidat. Le colonel Agnaldo Sampaio Pereira recule de dos, les accords de la marche funèbre grandissent, très hauts. La Mort avance vers le colonel qui part en courant dans le corridor, franchit la porte de la rue ouverte par la secrétaire, tombe dans les bras des gorilles de la Sûreté, s'effondre sur la banquette de l'automobile, couvre son visage de ses mains.

Fin du chapitre.