2016/05/16

ANPéRo hors-les-murs : vendredi 3 juin 2016

Or, lémur
[ATTENTION: léger décaalage horaire] On n'en croit pas nos yeux. Dans la librairie Entropie hors-les-murs, il y aurait un ANPéRo le vendredi 3 juin 2016, plutôt vers Montreuil.

On peut le dire ? Alors disons-le : 43 rue de Stalingrad (M° Mairie de Montreuil), à partir de 19h, au 1er étage.



2016/04/28

« Entropie, c'est fini »
Mais comment l'admettre ?


C’était à la fois joyeux et triste.
Joyeux, car de nombreux amis que l’on voyait de temps à autre dans la librairie se trouvaient ainsi réunis, rassemblés peut-être pour la première fois tous ensemble.
Et triste, parce que quelque chose de plus important que Vincent disparaît.
 Un lieu ou l’on pouvait débarquer à n’importe quelle heure de la journée ou de la semaine, ou l’on pouvait fabriquer dans l’instant un petit théâtre de contes et de disputes, et cela, quel que soit l’état du tenancier.
Donc, ce soir, je fais le deuil de Paris, d’un Paris canaille, souvent glauque, parfois exaltant, tributaire de la pluie et des canicules, et des rencontres avec des spécimens de l’espèce humaine que j’aurais méprisés pourtant ailleurs. Et, jamais je ne les ai autant écoutés ! D’autres surprises sont stupéfiantes : celui que j’évite habituellement me rend captif, celui qui me ressemble, je le fuis. Mon Paris s’éteint, un autre Paris renaît quelque part, saurai-je le trouver ?

Quant à Vincent, il a réussi son chef d’œuvre : la destruction pensée, systématique et implacable de l’individu Vincent Reignier. C’est une victoire absolue ! Désagréable jusqu’aux derniers moments, il est parvenu à ne jamais être là quand ses amis l’entouraient.
 Le message est passé : je suis une merde, prenez-moi en charge, je suis votre merde. Plus personne n’avait envie de lancer des messages positifs puisque la demande du proprio consistait justement à s’apitoyer sur une misère de nature orgasmique. La jouissance de l’échec total vendue comme la preuve d’une insurrection radicale ! La faillite comme projet révolutionnaire ! La débâcle comme preuve ultime de la fin du capitalisme ! L’anarchie comme boussole de la retraite de Russie. « Mort aux flics ! CRS, SS ! ». De l’enfantillage, donc... Et bien sûr, vive la Commune, Ravachol, et les durs du bagne de Cayenne ! Vive Papillon et les tags pour souiller les agences bancaires.

Entropie, quel nom prétentieux pour une librairie ! Le deuxième principe de la thermodynamique, haha ! Comme si c'était le véritable endroit pour la fin de ce monde... Entropie signifie objectivement le serpent qui se mord la queue !

Mais j’aimais m’y raccorder dans les moments de vacances, lorsque l’on cherche quelque chose sans savoir quoi et où l’on n’attend rien. Avec cette intensité qui conduit à une stase de totale disponibilité. L’instant s’installe comme une évidence. Pas de passé, pas de futur. La divagation devient une boussole. La destination est proche et inconnue. C’est le vertige de la liberté.

J’ai rencontré dans cette librairie, d’abord avec Stéphane Cattaneo, puis avec Vincent, des chefs d’entreprise, des parasites sociaux, des cadres supérieurs, des mecs qui font tourner la machine, des artistes, des furieux, d’autres artistes, des glandeurs, des informaticiens, des semi-clochards, des vestales, des femmes perdues, des écrivains et  des vrais branleurs, des gloutons de la haute société, et aussi des égarés de la haute société. Sans oublier les psychotiques !

C’était mon Paris
Où est Paris ?
Rendez-moi Paris ! 
Rendez tout !

Guillaume D’Alessandro
nuit du samedi 26 au dimanche 27 mars 2016, après le raout final d'Entropie


Aperçu de l'A[N]PéRo du 29 novembre 2013

Aperçu de l'A[N]PéRo du 3 juillet 2015

Et quelques images du dézingage final de ce bouclard :











2016/03/13

Oulipopolitique

Quel sens encore donner à la droite ou la gauche
Dans une France chirale ?

Un 13 mars 1984, -16 à 2000, +16 depuis, il y a 32 ans, disparaissait François Le Lionnais, ingénieur chimiste, mathématicien, écrivain, fondateur de l'Oulipo. Il fut résistant au Front national, eh oui, un mouvement de la Résistance intérieure française créé par le Parti communiste français. 

2016/03/06

Vendredi 18 mars : Dernier ANPéRo avant la fin du monde

« Rangez ces ouvrages compliqués, les livres comptables feront l’affaire. Ne soyez ni fier, ni spirituel, ni même à l’aise, vous risqueriez de paraître arrogant. Atténuez vos passions, elles font peur. Surtout, aucune “bonne idée”, la déchiqueteuse en est pleine. Ce regard perçant qui inquiète, dilatez-le, et décontractez vos lèvres – il faut penser mou et le montrer, parler de son moi en le réduisant à peu de chose : on doit pouvoir vous caser. Les temps ont changé. Il n’y a eu aucune prise de la Bastille, rien de comparable à l’incendie du Reichstag, et l’Aurore n’a encore tiré aucun coup de feu. Pourtant, l’assaut a bel et bien été lancé et couronné de succès : les médiocres ont pris le pouvoir. » Médiocratie, Alain Deneault




Le prochain et dernier ANPéRo en la librairie Entropie aura lieu le vendredi 18 mars, à partir de 18h. Ça se tient. Amateurs de livres, viendez.

Quelques photographies de Gérard Lavalette.

Il y aura en diffusion le volume 33 de Kultur Pop, compilation de génériques de Radio France (France Culture, France Inter ici), spécial dédicace au patron des allées de la libraire Entropie. Au programme :

Kultur Pop 2016.33 "Saint-George the Patron of our Aisle"
  • France Culture, Matins d'été 2014 : Yom, feat. The wonder Rabbis, Kaddish for Superman, With love 2011
  • France Culture, Jacques Bonnaffé lit la poésie : Fred Poirier, Speak White reggae remix : poème engagé écrit par la poète québécoise Michèle Lalonde en octobre 1968 
  • France Culture, Talmudiques (Marc-Alain Ouaknin) : Boulouris 5, Escualo, "Astor Piazzola : Tango Nuevo live in Vevey
  • France Culture, Nuits magnétiques (hommage Tintin) : Amon Düül II, Dem Guten, Schönen, Wahren, Phallus Dei 
  • France Culture, Interlude nuits : Kronos Quartet, Philip Glass String quartet no 5 - III (Kronos Quartet performs Philip Glass 1995)
  • France Inter, 2000 ans d'histoire : Moby, Slipping away, Hotel 2005
  • France Inter, Le grand entretien (François Busnel) : Andrew Loog Oldham Orchestra, The last time (The Rolling Stones Songbook 1966)
  • France Culture, Le pouvoir imaginaire (début, Raphaël Enthoven) : Pierre Adenot, Aux champs (Impressionnisme - The Belle époque of art 1870-1910 2009)
  • France Culture, Le bien commun 05/09/2007 : Abdullah Ibrahim Trio, Someday Soon Sweet Samba (Cape Town Revisited 2000)


2016/02/28

Sur la route de Verdun...

Puisqu'il est question de ruines et de désolation, que nous sommes en février et que j'ai envie d'écrire, je vous propose un petit tour sur la route de Verdun :


Une route vallonnée qui, avant d'arriver en Lorraine, vous fait traverser la Picardie, la Champagne-Ardenne et l'Argonne : des noms qui vous pètent aux oreilles comme des roulements de canons et vous feraient presque sentir l'odeur de la poudre au milieu des foins : 


Verdun, ville de province de moyenne importance, mais que l'Histoire et la folie des hommes ont carrément hissé au rang de mythe national. Pas vraiment le plus folichon des lieux de villégiatures possibles — malgré une agréable jetée piétonnière parsemée de bars et de brasseries — mais plutôt un lieu de Mémoire, voire de pèlerinage. On peut, si on veut, siroter une mousse sur la terrasse du Windsor en parcourant Paroles de Verdun, de Jean-Pierre Guéno : 


Un "Centre mondial de la Paix", établi dans l'ancien palais épiscopal, et jouxtant la Cathédrale Notre-Dame dont les cloches vous surprendront peut-être à sonner le mouvement final de l'Hymne à la Joie :



En périphérie de Verdun et en dehors des grands axes routiers, une dizaine de villages totalement détruits et non-reconstruits. Vous n'y croiserez strictement personne, sans doute parce qu'il n'y a rien à y voir, hormis une chapelle, un monument aux Morts et, parsemant la terre retournée, quelques débris de tuiles, de briques, de moellons... mais surtout du silence et encore du silence :


La butte de Vauquois et ses impressionnants cratères, parfois appelés "entonnoirs", fruits de la guerre des mines à laquelle se livrèrent durant quatre ans les boches et les poilus (cf. Bourru, soldat de Vauquois, de Jean des Vignes Rouges). Aussi quelques restes de tranchées bétonnées dans lesquelles vous croisez aujourd'hui autant de Français que d'Allemands :


Un grand et beau musée, le Mémorial de Verdun, créé sous l’égide de Maurice Genevoix et proposant notamment une reconstitution vraiment saisissante d'un champ de bataille, les cadavres et leur odeur de putréfaction en moins :


L'obligatoire visite à l’ossuaire de Douaumont, un monumental bâtiment chargé d'abriter les restes des 130000 soldats français et allemands non identifiés. Qui n'est pas ému aux larmes à l'intérieur de l'ossuaire, ou qui n'est pas simplement pris de vertige, n'est pas tout à fait humain :


Aussi la citadelle souterraine de Verdun qui se visite en wagonnet façon EuroDisney ; les Forts de Vaux et de Douaumont partiellement visitables ; la "légendaire" tranchée des baïonnettes et d'autres petites choses encore... mais surtout, oui surtout, ce moment qui n'appartient qu'à moi : les deux heures passées à la nuit tombée dans le village détruit de Bezonveaux, au milieu d'une forêt de pins et d'épicéas, seul ou presque seul, car il y avait le hibou quelque part sur sa branche... et puis il y eut aussi cette biche que ma présence effraya et qui, le temps d'une seconde, m'émerveilla comme un enfant. C'est mon meilleur souvenir :


Sur la route du retour, France-Info diffusait en boucle la nouvelle du jour : 10 militaires français venaient de trouver la mort dans une embuscade en Afghanistan. Devant les micros tendus, un homme parlait alors de "sacrifice ultime" et de "combat contre la barbarie". Il se gargarisait à tel point de bravoure, d'honneur et de devoir, que je crus un instant entendre le président Poincaré s'adressant aux Français en août 1914, mais... mais c'était seulement Sarkozy 94 ans plus tard.


2016/02/24

Préparons-nous à chanter sur les ruines !




Entropie : n. f. (1877 ; formé en all. [Clausius] du gr. entropia « retour en arrière »).
Phys. En thermodynamique, fonction définissant l'état de désordre d'un système, croissante lorsque celui-ci évolue vers un autre état de désordre accru.
L'entropie augmente lors d'une transformation irréversible.

2016/02/06

ANPéRo le vendredi 19 février (adopte un book !)

C’est une librairie où se croisent tous les deux mois un certain nombre de co-listiers (une grosse dizaine, à À l'occasion se déroulent des ANPéRos. Un ANPéRo, c’est ANPR, plus l’apéro. Et aussi un peu d’électricité, pour faire tourner les disques durs, bourrés d’archives d’émissions, pour diffuser les musiques qui servent de génériques aux émissions et aux interludes de nuit à France Culture. C’est surtout une librairie.
Étagère à poison (description).
la louche) de fanatiques d'émissions de radio culturelles (la liste ANPR, à ne pas rater). 

Ses étagères replieront leurs ailes le 31 mars 2016. Alors, adopte un book ! (plutôt que céder à la facilité d'une micro-victoire à l'algorithme Amazon)  Il reste deux petits mois, et cela allégera les cartons du libraire. Et si vous venez de la part du blog de la librairie, une réduction vous est offerte, voir ici : http://librairie-entropie-paris.blogspot.fr/2016/01/50-pour-les-lecteurs-car-entropie-cest.htmlOn l’a dit, c’est au 198 boulevard Voltaire, Paris 11e, métro Charonne.

Et si vous voulez voir en vrai, dans la vraie vie, une fiole de liqueur de bavulve, il y aura un nouvel ANPéRo le vendredi 19 février, n’hésitez pas à passer, pour un livre, pour une heure, pour un verre, à partir de 18h, et jusqu’à assez tard (il n’est pas rare que l’animation continue après 22 h).

Envoi !

Œdipe is your laugh :
une histoire de la librairie Entropie



Slim envoie la sauce
Le chat à neuf queues. Slim n'en a qu'une, mais il en use.
Slim est le héros de la bande-dessinée Entropie mon amour, de Stéphane Cattaneo, qui donne son nom à la librairie Entropie. La bande-dessinée, pas le chat. Slim est coquet : il faut le voir avec ses cuissardes en peau de toréro colombien.
Slim, abbé vitré
Il le faut bien : il doit retrouver Entropie, sa fiancée, qui n'est autre que le fantôme de sa mère. Le temps est retourné, pas étonnant qu'on y croise Mœbius. Il y a une église aménagée, des tableaux au mur, la musique de Soft Machine et de King Crimson. 
La liqueur de bavulve
Mais surtout, il y a la liqueur de bavulve ! Un mélange étrange, au fort pouvoir aphrodisiaque. Qui contient probablement de la mandragore sûre. La probabilité, c'est essence de l'entropie.

Trois fioles de liqueur de bavulve
Les curieux pourront en voir (en boire, c'est moins sûr) en librairie Entropie. Le docteur S. Lim, de la société de botanique et de géométrie de Montélimar, en a produit en 1970 un essai, aux éditions du Chat Nouveau : La liqueur de bavulve, de la cueillette à la distillation.
Mais que boit-on donc lors des ANPéRos ? C'est à découvrir le vendredi 19 février, à partir de 18h00.

Librairie Entropie, le catalogue
L'unique catalogue "choix de livres" de la librairie en garde encore la trace, sur les pas de Marcel Yarmolinsky, non loin du Jardin aux sentiers qui bifurquent de Jorge Luis Borges.


 Voilà, tu la connais l'histoire.



La réforme

Je rappelle que Robert Groçon est l'inventeur de la cédille. À bas la réforme de l'orthographe. Cependant, cela ne date pas d'hier...

Rue Jean Lantier
Entre l'écrit et l'oral, la narration de cette anecdote montre bien la différence entre la vitesse du çon. Et de la lenteur du kôn.

Avec le temps...

                                                 ... va, tout s'en va.


2016/01/31

La solitude...

                                         ... ça n'existe pas.

" Monsieur Aimé Cotton et l'enfant-chien..." (Septembre 1938)

2016/01/16

50 % pour les lecteurs, car Entropie c'est fini (en mars 2016)

Le compte-à-rebours est enclenché. Comme pour bien d'autres librairies, le livre de la librairie Entropie se refermera le 31 mars 2016. Jusque-là, il y reste des trésors d'ouvrages qui ne demandent qu'à se donner aux lecteurs et aux lectrices. 

Alors, vous pouvez y aller en vous recommandant de ce blog, vous bénéficierez de 50 %  de réduction sur l'ensemble de la boutique, au-dessus de 10 euros d'achat aux prix indiqués.


Nous reviendrons ultérieurement sur son histoire. Entropie, ce nom, tout un programme. Et le prochain ANPéRo, c'est le vendredi 19 février.

2016/01/10

Paroles de Poilu : Carnet de guerre (A. Ménabé)

« Pourquoi  se  faire  autant  souffrir  les  uns  les  autres  ? »


Si pour les nouvelles générations la guerre de 1914 appartient à un lointain passé, pour ceux qui fêteront leur 60ème anniversaire au cours de cette année, les hécatombes de Verdun ou du Chemin des Dames se déroulèrent à peine quarante ans avant leur venue au monde, et c'est dire que, d'une manière ou d'une autre, leurs grands-pères participèrent à cette boucherie dont certains revinrent et d'autres pas. Les miens en sont tous deux revenus... un peu cassés, mais entiers.
Je me souviens par exemple de celui que ma soeur et moi appelions "Pépé", un vieillard édenté et têtu que nous allions voir une fois l'an quelque part en Bretagne, au milieu des champs et des vaches. Je me souviens qu'il nous appris à jouer à la manille et aux palets sur planche, aussi qu'il avait les films de guerre en horreur et qu'il était d'autant plus avare de paroles sur cette période de sa vie que je n'étais pas moi-même curieux d'en savoir davantage, comme tout adolescent boutonneux, arrogant, un peu con ; et je me souviens surtout que lorsque me vint l'envie de lui poser des questions, il était malheureusement décédé depuis déjà longtemps.

André Fortuné Ménabé, soldat de seconde classe au 221e R.I, n'est pas mon grand-père, mais peut en faire office, car ce natif d'Avignon, âgé de 20 ans en 1914, a lui aussi beaucoup souffert à la fois physiquement et moralement. Si sa correspondance de guerre (que nous présenterons plus tard) est riche d'informations, son carnet de route l'est encore davantage, en ceci qu'il y consignait certains faits que ses lettres taisaient, sans doute en raison d'un contrôle postal qu'il savait particulièrement vigilant à l'égard des Régiments mutins tel que le 221ème d'Infanterie.

Voici donc quelques-unes des notes prises par André Fortuné Ménabé entre avril et novembre 1917 :

... En revenant de permission, j'apprends que notre régiment a eu des pertes et on m'annonce la mort de certains camarades... Après avoir visiter un cimetière de poilus qui est à proximité du quartier Valmy, nous ramassons une salade des champs pour le repas du soir... Nous passons la matinée à charger des tombereaux de résidus de cuisine qui sont entassés là depuis un temps infini : ça pue tellement que nous craignons d'attraper le choléra... Des tombes de soldats par-ci par-là, aussi des cimetières saccagés et des maisons démolies ou incendiées par les bombardements, c'est triste à voir... Je n'ai pas grand courage pour travailler, j'ai un cafard terrible... Je vais trouver le médecin-major car j'ai les pieds en sang après la longue marche d'hier... Le sergent me réveille à 2h00 du matin pour aller poser des fils de fer barbelés en 1ère ligne... Il pleut, il neige, il fait noir comme de l'encre, j'ai toujours le cafard... La nuit on prend la garde et le jour on travaille, mais le secteur est calme, comparé à celui de Verdun où j'étais l'an passé... Cette nuit, la section franche a fait un coup-de-main, ce qui nous a valu d'être bombardé et d'avoir à déplorer 1 tué et 8 blessés... En allant à la visite pour mes pieds, je vois des brancardiers qui portent quelque chose dans une toile de tente. Qu'est-ce ? C'est le tué. On le devine au sang qui s'échappe de la tente, car on ne voit qu'un amas informe. Le malheureux a été coupé en deux par une torpille... Nous appelons "cou-cou" l'obus de 88, car le coup de départ et celui de l'éclatement sont aussi rapprochés que le cri de cet oiseau... J'ai tiré mes premiers coups de fusil sur les boches, sans savoir si je les atteignais, mais il est vrai qu'eux non plus ne savent pas si leurs tirs atteignent leur but... J'écope de quatre jours de prison pour avoir manqué l'appel du soir, et Jean Debarnot prend 25 jours pour être rentré de permission avec 24h de retard. C'est cher !... Les rats ont rongé ma musette pour atteindre le pain et les biscuits qui sont à l'intérieur... Au repas du soir, nous avons de la soupe, des haricots, de la viande et un œuf dur chacun. A mon avis, bien des civils n'en ont pas autant... J'ai trouvé une quinzaine de poux dans ma flanelle... Ah ! quelle vie ! j'ai un cafard monstre et je rumine toutes sortes de mauvaises pensées... Dans tout le régiment le moral est mauvais. Ce dimanche 3 juin, vers midi, un rassemblement ayant une tendance à la révolte se produit. A 12h35, ceux qui se sont rassemblés partent à Mourmelon avec le drapeau rouge, mais ce n'est qu'une manifestation pour réclamer de ne pas monter aux tranchées sans obtenir davantage de repos. Les manifestants sont arrêtés avant d'arriver à Mourmelon. Ils sont près de 600 et sont arrêtés par une vingtaine de tirailleurs algériens commandés à cet effet. Quelques coups de feu sont tirés mais l'ordre se rétabli petit à petit et tous rentrent au camp, sauf 6 ou 7 hommes de ma Cie... Vers 3h00 du matin, l'artillerie boche nous tire dessus. Les obus tombent assez près de nous et nous recevons des éclats et de la terre. Ne m'arrivera-t-il donc pas un éclat dans un membre pour m'enlever enfin de là ? Je le souhaite de tout coeur... Les obus ne cessent de siffler dans l'air et de tous côtés... Nous souffrons de la chaleur et surtout de la soif et nous respirons une odeur pestilentielle, car des cadavres qui n'ont pu être enterrés sont à proximité, c'est vraiment horrible. Pourquoi se faire autant souffrir les uns les autres ?... J'apprends aujourd'hui que les copains qui ne sont pas rentrés le 3 juin ont été pris et qu'ils vont être envoyés au Bataillon d'Afrique... Dans l'après-midi le capitaine Hublot me fait appeler à son bureau. Que me veut-il ? J'ai peur et je n'ai pourtant rien à me reprocher, mais il parait que mon copain Khon a été ramené à la Cie par les gendarmes et qu'il est en prévention de conseil de guerre. Le capitaine me dit "Je vous cite comme témoin". Ça ne me plaît qu'à moitié car je ne voudrais pas porter tort à ce malheureux... Après la soupe du soir, nous montons sur un mamelon d'où l'on voit très bien la ville de Reims à la jumelle. Pendant que nous l'admirons, quelques obus tombent à gauche de la cathédrale, poursuivant ainsi la destruction de cette ville martyre... Je passe ma journée à écrire et à jouer aux cartes ou au piquet... C'est ce soir qu'on doit monter en ligne, je passe la matinée à coudre et l'après-midi à écrire... A 100 mètres sur notre droite, il y a la cote 108 qui a été séparée en deux par l'explosion d'une mine... On a souffert de la pluie presque tous les jours et notre abri était infesté de moustiques qui, eux aussi, nous ont bien fait souffrir... Journée pareille à la précédente... On se met à jouer à la manille, puis on s'en va boire une bouteille de champagne achetée 3fr.75 à la coopérative... Un taube survole le village, cherche à descendre une saucisse, mais rate son coup... Pour arriver en 2ème ligne, on fait 10km dont 5km de boyaux : la marche est assez pénible... Notre artillerie ne cesse de tirer sur les 1ère lignes allemandes... Le temps reste pluvieux et nous en souffrons d'autant plus que nous n'avons pour nous abriter que des niches individuelles creusées dans le parapet de la tranchée... Je suis tout mouillé de pluie et de sueur, mais je ne me change pas, tellement je suis fatigué... Quel plaisir que de se reposer autrement que sur de la terre !... Je passe mon après-midi à écrire une lettre de 16 pages à ma marraine... Nous logeons à 30 dans une espèce de sape qui est grande et solide, mais bien humide... Ma permission approche à grands pas. Je partirai dans une huitaine. Oh ! que je suis heureux à la pensée que je vais bientôt revoir ceux que j'aime...






La chanson de Craonne, par Marc Ogeret

2016/01/01

2016

Les siècles passent et les ennemis changent, mais la merde est toujours la même...

Le coq gaulois terrassant l'aigle teutonique