Monument du patrimoine national, peut-être plus célèbre encore que le Louvre, la Tour Eiffel ou Notre-Dame : Les Misérables, de Victor Hugo. Maçonné et ferraillé à l’ancienne, l’édifice, bâti en 1862, il y a déjà 150 ans, est encore solide sur ses fondations que sont la misère et l’injustice. Inaltérable au temps et à l’usure, incorruptible aux modes et aux critiques, si le chef d’œuvre d’Hugo paraît ne pas vieillir c’est sans doute parce que la société n’avance que pour mieux reculer et finalement stagne (ou bien qu’elle évolue moins vite qu’on ne le souhaiterait).
L’histoire des Misérables est archi-connue, elle a nourri de mots et d’images plusieurs générations d’enfants et marqué à jamais leur mémoire à la manière d’une catéchèse (la cohérence et le réalisme en plus). Inoubliables personnages : Gavroche, tout chant et tout sourire sous le feu de la mitraille devant les barricades ; Fantine, fille-mère contrainte à la prostitution jusqu’à ce que mort s’ensuive ; Thénardier-père, mauvais de bout en bout et de fond en comble ; Cosette, s’en allant pieds nus puiser l’eau à la nuit tombée ; Javert, stupide, borné, pathétique, haïssable ; et Jean Valjean, bien sûr, alias monsieur Madeleine, matricule 24601.
Interprété par les
plus grands noms du 7ème art, le rôle de l’ancien bagnard est à
nouveau merveilleusement servi, mais cette fois-ci par la voix de Jean-Marie
Winling, dans l’adaptation radiophonique que voici :
« Les êtres que nous aimons s’en vont, ils s’éloignent de nous, je m’éloigne d’eux, nous les perdons de vue, les lieux où nous avons été heureux sont occupés par d’autres, ce que nous appelons notre mémoire n’est peuplée que de fantômes mais elle en est peuplée, preuve que rien de ce qui a compté pour nous ni personne ne disparaît à jamais. »
(J.-B. Pontalis, in Un homme disparaît)
« Il
détestait les boulevards périphériques, les supermarchés, les foules, les
hauts-parleurs, les congrès internationaux, les restaurants où les tables sont
serrées les unes contre les autres : un enfer à la portée de tous les
individus qui choisissent de s’y dissoudre. »
« Quand,
sur l’écran d’un cinéma, il voyait un homme et une femme découvrir dans le même
instant qu’ils s’aimaient sans se l’être avoué et sans qu’ils aient besoin de
se dire Je t’aime, il était ému aux larmes. »
« Il
détestait ceux qui se battent pour une place où garer leur voiture tout en
pensant que, ces gens-là, il faudrait les tuer. »
« Il se
disait qu’il avait cessé d’être un enfant du jour où il n’avait plus couru dans
la rue sans raison, en allant chercher le pain ou voir un copain. »
« Il n’aime
pas ressentir en lui la tristesse, mais il est sensible à celle des autres, il
pense qu’ils sont alors plus dans le vrai que lorsqu’ils ont constamment le
sourire aux lèvres. »
(J.-B. Pontalis, in L’enfant des limbes)
« Parler, enseigner, m'avait toujours été facile : les pensées suscitent des mots qui appellent d'autres mots d'où découlent des phrases, lesquelles construisent un discours : j'ai longtemps entretenu cette illusion qui d'ailleurs m'entretenait. J'étais payé pour témoigner de cette succession logique, pour faire partager cette certitude simple, universelle. [...] Dans des milliers d'établissement, partout dans le monde, c'était pareil. Des gens de mon espèce étaient payés pour parler à d'autres qui se taisaient afin de mieux assimiler le mode d'emploi de la grande machine à penser. [...] Dans les premiers temps de mon séjour, il m'était bien arrivé de me demander : où vont-ils, tous ces mots prononcés ? Si, à peine proférés, ils allaient se dissoudre, se volatiliser dans l'air ? Et où les mettre ? Il n'y avait pas de place pour eux. Devant moi, les auditeurs prenaient des notes sur des feuilles de papier qu'ils rangeraient dans des tiroirs puis dans des cartons puis dans des greniers et qu'ils jetteraient à l'occasion d'un déménagement ou d'un départ vers une autre terre. Il y avait toujours à Mymia comme un air d'absence qui rendait les mots encore plus précaires. Mais je ne m'en souciais guère alors. Le sourire d'une élève qui se laissait doucement effleurer par mes paroles faisait rapidement tourner court mes interrogations sur la vanité du métier. »
« Le mât de
cocagnen’est ni une chronique historique,ni unromanàclés,niuneœuvre
d’origine autobiographique. Lesévènementsetles personnagesdecerécitappartiennent à la pure fiction […] »
Il est bien
connu que plus un auteur souligne le caractère fictif de son livre et plus les
éléments autobiographiques y foisonnent. La suite :
« […] Toute
ressemblance avec des êtres, des animaux, des arbres, vivants ou ayant vécu,
toute similitude, proche ou lointaine, de noms, de situations, de lieux, de
systèmes, de roues dentées de fer ou de feu, ou bien avec tout autre scandale
de la vie réelle, ne peuvent être l’effet que d’une coïncidence non seulement
fortuite, mais proprement scandaleuse. L’auteur en décline fermement la
responsabilité, au nom de ce que des esprits éclatant de rigueur et de
tendresse ont appelé les droits imprescriptibles de l’imagination »
Voilà d’emblée
de quoi mettre un lecteur en appétit. Ça pétille, c’est léger et c’est drôle,
ça fond dans la bouche avec une pointe de vanille et un petit brin d’acidité,
ça ravit aussi les naseaux et les mirettes jusqu’à l’arrière-boutique. La
preuve en page vinte :
« Henri Postel évita la rue principale de Tête-Bœuf, populeuse et jacassante. Il
s’engagea dans un dédale de corridors qu’il semblait parfaitement connaître. De
partout, dans les cours sans clôtures, montait vers lui, pénétrant dans son
nez, sa bouche, ses yeux, l’odeur propre au quartier, faite de fritures, de
fientes de poules, d’urine, de crotte d’animaux, de latrines pleines de
matières végétales en putréfaction, de résine de pin qui brûle et de lampe à
kérosine qui charbonne. C’était la senteur des débuts de soirée. Plus tard, à
ce bouquet s’ajouteront la térébenthine, l’encens, l’assa-fœtida, les infusions
de feuilles d’oranger ou de corossolier, le parfum du gingembre et du
petit-baume. Vers minuit, avec la sueur des couples qui ont fait l’amour, la
brise marine et l’aigreur des adolescentes qui dorment les cuisses écartées,
cet éventail d’arômes ouvrira à l’odorat un nouveau palier d’aventures. Postel
avait l’habitude de mesurer la nuit à ses divers relents. Rien qu’à humer
l’air, il savait qu’en ce moment la demie de sept heures n’avait pas encore
sonné au clocher des Sœurs de la Sagesse. »
Jusqu’alors,
pour moi, Haïti n’était qu’un confetti sur la planisphère, une île perdue sur
la mer Caraïbe, avec une langue, le créole, et une capitale, Port-au-Prince.
C’était aussi les Duvalier père et fils, les Tontons Macoutes, le Père Aristide
et le séisme de l’hiver 2010. Quoi d’autre ? un pays de cannes à sucre et
de taxis tap-tap, de Mardi gras endiablés et de rituels vaudous, Baron-Samedi
et zombies z’errants.
Aujourd’hui, pou
mwen, Haïti c’est misyé Depestre, poète-écrivain-mulâtre, né à
Jacmel en 1926, bientôt 87 ans mais toujou bon pié bon zié.
En creusant un peu la bio du bonhomme, on s’aperçoit qu’il n’a pourtant passé que le premier tiers de sa vie en Haïti - c’est dire l’importance des racines - et tout le second à bourlinguer d’exil en exil à travers un monde qu’en bon communiste il espérait changer. Le dernier tiers de sa vie nous amène en 1978, année où il se pose à Paris-Orly en provenance de Cuba. Il a 52 ans révolus, une femme et deux enfants, un bureau attitré qui l’attend au siège parisien de l’UNESCO et surtout l’envie de se fixer enfin dans un pays doté d’un régime politique non moins tempéré que son climat : la France. Le voilà donc qui débarque en démocratie par un matin d’automne, avec dans ses malles de vagabond défroqué le fouillis des vieilles illusions et de la nouvelle espérance : l’écriture, sa passion de toujours mais à laquelle il souhaiterait désormais consacrer librement l’essentiel de son temps. A son actif déjà, pas moins d’une dizaine de recueils poétiques, la plupart couronné de succès, et les deux-cent feuillets d’un manuscrit ronéotypé à La Havane : La Cucaña, une fable tragi-comique où s’entremêlent les expériences cubaine et haïtienne du bonhomme.
En deux mots, l'histoire de ce roman est celle du duel à distance auquel se livrent le dictateur d'une île tropicale et son principal adversaire, l’ancien sénateur Henri Postel. Ce dernier, pour s’être opposé au tyran cinq ans plus tôt s’est vu condamner à l’impuissance, je ne dis pas comment, juste qu’il s’empâte et s’épaissit depuis lors derrière un comptoir d’épicier, coincé entre des mottes de beurre et des paquets d’harengs saurs. Oubliés depuis longtemps les discours enflammés tenus à la tribune du Sénat, enterrés les projets, les programmes, les résolutions : de corps et d’esprit, Henri Postel n’est plus que l’ombre de ce qu’il fut, c’est un homme vidé, brisé, anéanti, qui s’adonne à l’alcool et à la paresse, autant dire un mort-vivant. Et puis, tandis qu’il s’apprête à quitter clandestinement son île, voilà que surgit soudain devant lui un immense poteau autour duquel s’attroupent les badauds : c’est le mât de cocagne. Réduit à devenir un objet de foire et de curiosité, ce gigantesque tronc d’arbre à la sève hier encore débordante a perdu aujourd’hui sa vigueur. Abattu, écorcé, émondé, l’épineux, ou le feuillu, va savoir, n’a même plus l’apparence d’un arbre, tout comme Henri Postel et ses concitoyens n’ont plus apparence humaine depuis qu’ils ont renoncé à lutter contre l’imperator. Une évidence s’impose alors presqu’aussitôt à l’esprit du sénateur déchu : inscrire son nom à l’épreuve du mât suiffé, histoire de prouver à chacun, et d’abord à lui-même, qu’il n’y a de vaincu que celui qui croit l’être.
Le
surlendemain, jour de fête nationale, la foule se presse, nombreuse et dense, au
pied du géant totem. En tribune officielle et costume d’apparat, le
gouvernement, au complet et sous bonne garde, se pavane devant les
photographes. Un peu à l’écart, assis sur un banc, les huit candidats retenus
pour le concours s’évaluent du regard : sept merveilleux athlètes, le
corps taillé pour l’effort, les muscles souples et puissants, le souffle
profond, les reins solides : des Hercule de foire. Sept ! Plus un
quinquagénaire ventru mais ô combien déterminé : Henri Postel. Après
avoir courue la ville de bouche à oreille la rumeur de sa participation, à
présent confirmée, alimente les conversations du public : Pourquoi, comment,
qu’est-ce que cela veut dire ? On s’interroge encore entre soi cependant
que le premier des huit concurrents s’élance déjà vers le mât en crachant
dans ses mains et en roulant virilement des biceps. Ainsi débute le tournoi. Il
va durer deux jours et une nuit.
En l’espace de
ces quelques heures bien des choses vont se passer, je ne dis pas lesquelles,
sauf qu’elles sont l’occasion d’acrobaties sportives, de scènes érotiques et de
pratiques vaudous toujours aussi peu crédibles pour qui descend des Lumières.
Mais ici, en terre d’esclavage, sorts et contre-sorts participent de la vie
sociale depuis deux ou trois siècles. Rien n’est plus banal, dans ce pays de
sorciers, que le maniement des philtres et les appels aux divinités :
Papa-Loko, Mami-Wata, Cousin-Zaka, Erzili-Freda… les dieux et les démons sont
légion là où la misère est reine et la tyrannie prospère. Henri Postel, lui, ne
croit pas à la magie. Ou plus exactement il ne croit ni aux maléfices ni aux
incantations, mais il reconnaît cependant à ces superstitions une capacité à
influer le réel, par la fascination qu’elles exercent sur la population, comme
par la peur ou l’espoir qu’elles suscitent en son sein. Il n’a beau croire
qu’en la seule force de ses bras, il n’empêche qu’autour de lui des énergies se
libèrent et des soutiens s’organisent au nom d’une foi qu’il ne partage pas mais qui le propulse pourtant jusqu’au sommet du mât. Un triomphe !
qu’Henri Postel ponctue d’un rire nietzschéen et d’un jet de mitraille à
destination du tyran. Raté ! Dommage. Posté sur le toit de la tribune
officielle, un sniper vise et tire à son tour. Un seul coup suffit. Et c’est la
fin d’Henri Postel. Son combat, sa victoire, sa mort appartiennent désormais à
ses partisans. A ses lecteurs aussi.
(Un livre envoûtant dont il est quasiment impossible de faire le tour, tant sont
nombreuses les lectures possibles, et innombrables leurs interprétations.
Phallique par excellence, le mât de cocagne regorge bien évidemment
d’images sexuelles, mais il peut être également symbole du roman lui-même et
des efforts de l’auteur pour le mener à son terme. Quant à l’aspect politique
du livre, il est à la fois essentiel et pour ainsi dire anecdotique, prétexte à
une prose jouissive et débridée où le réel s’efface au profit du merveilleux.
Difficile en effet de ne pas voir, à travers les aventures et la mort d’Henri
Postel, les désillusions politiques de René Depestre, sa volonté d’en finir
avec les chimères socialio-libéro-capitalo-marxiste et son désir de
renouer avec la seule utopie digne d’un homme : l’amour)
Rarement transition
entre deux livres que tout paraissait pourtant opposer, Relevé de Terre
et Mao Zedong, n’aura été si parfaite. A tel point que les deux
épigraphes ci-dessous, l’une placée dans le roman de Saramago, l’autre dans
l’essai de Bauchau, semblent se faire écho :
«Je demande aux économistes politiques, aux moralistes, s’ils ont déjà calculé le nombre d’individus qu’il est nécessaire de condamner à la misère, à un travail disproportionné, au découragement, à l’infantilisation, à une ignorance crapuleuse, à une détresse invincible, à la pénurie absolue, pour produire un riche ?» (Du poète et romancier portugais Almeida Garret, en 1843)
«Personne n’a jamais calculé le coût en vies humaines des grandes fortunes amassées sur le dos des travailleurs de Shanghai… Aujourd’hui encore, des fourgons mortuaires parcourent chaque jour les rues de Shanghai pour enlever les cadavres. On en ramasse ainsi tous les ans de trente à cinquante mille que l’on enterre dans les fosses communes» (Du militaire et homme politique chinois Zhu De, en 1937)
Entre Lisbonne et
Pékin, 11000 kilomètres et seize heures d’avion ! Au Portugal, des toits
de chaume, des murs en argile, de la morue salée et des airs de fado. En Chine,
des maisons en bambou, de vastes rizières, le timbre des flûtes, des lyres et
des cymbales. Ici et là, la même misère paysanne au début du siècle dernier.
Aussi les mêmes soulèvements populaires et la même répression policière
s’abattant soudain sur les manifestants. Autres lieux, autres dieux, et
cependant, des rives de l’Atlantique à celles de la mer Jaune, partout sur
terre, des plaies d’un homme blessé le sang coulait pareillement rouge.
Superficie, ressources
et population, en République populaire de Chine tout est décuplé, sinon
davantage. Aussi, pour son essai consacré à Mao Zedong, Henry Bauchau ne
pouvait-il faire moins qu’un
pavé de 1048 pages et de près d’un milliard de signes, soit quasiment autant
que de Chinois sur terre. Publié chez Flammarion en 1982, ce livre a coûté à
son auteur, aidé de son épouse, huit ans d’un patient et monstrueux travail.
D’abord collecter et rassembler l’ensemble des documents existants sur le
sujet, ensuite les passer un à un au fil d’une minutieuse étude, puis
s’aventurer enfin dans cette folle entreprise : raconter in extenso
la vie d’un homme ayant si profondément marqué son temps bien au-delà des
frontières de l’Asie. Au final, en 200 chapitres passionnants et plutôt bien
rythmés, la fresque apparaît, vivante et gigantesque. On y découvre tout à la
fois un portrait du Grand Timonier, sa lourde empreinte déposée sur le
siècle et ses tribulations d’un bout à l’autre de l’empire du Milieu. De sorte
qu’à travers cette biographie de Mao, c’est aussi à un voyage en Chine auquel
nous convie Bauchau, contribuant ainsi à nous rendre un peu plus familier
ce pays lointain et mystérieux.
De la fertile vallée de Shangshan, où Mao est né, jusqu’à Pékin, où il est mort, 83 années s’écoulent. A sa naissance, la dynastie des Qing règne sur un pays de haute mais désuète culture. La misère y est générale, les famines récurrentes et les divisions trop profondes pour résister aux impérialismes étrangers. Déchirée et affaiblie, la Chine doit donc subir les quatre volontés de vingt-et-une puissances coloniales, aux premiers rangs desquels figurent bien évidemment la France et l’Angleterre. Blessés dans leur orgueil national à de multiples reprises, les Chinois ruminent entre eux à longueur de temps leurs rancœurs et leurs vexations : les deux guerres perdues de l’opium (1839-1842/1856-1860), l’écrasement des Taiping (1851-1864), les défaites militaires contre les armées française puis japonaise (1881-1885/1894-1895) ou encore l’échec du soulèvement des Boxeurs (1899-1901). Cinq décennies d’agressions permanentes, de perte progressive de souveraineté et d’humiliations successives que les anciens racontent à leurs cadets au fil des générations. L’enfance de Mao est si profondément marquée par ces récits qu’à l’âge de 17 ans il se rallie tout naturellement aux idées républicaines de Sun Yat-sen, puis s’engage dans son armée révolutionnaire et participe ainsi, mais très modestement, à la chute de la monarchie. Ce sont là les premiers pas dans la vie d’un adolescent révolté, entiché de liberté, de justice et de modernisme, encore tout empli d’espoir et d’illusions comme on l’est souvent à cet âge si propice à l’idéalisme. Personne, pour l’instant, ne peut voir en ce jeune homme si semblable à des milliers d’autres le futur Libérateur de la Chine. Nul ne peut alors imaginer que cet obscur Chinois traitera bientôt d’égal à égal avec les grands de ce monde. Rien de particulier non plus ne le prédispose à devenir un tyran. Rien, ni personne, et pourtant l’Histoire est déjà en marche…
La plume épique d’Henry Bauchau se prête admirablement bien à cette dramaturgie riche en rebondissements et en péripéties, aux décors somptueux et à la distribution si pléthorique qu’on finit par s’y perdre un peu. De cet essaim de personnages en quête de pouvoir on retient surtout la figure du maître : Sun Yat-sen, celle du traître : Chiang Kaï-shek, de l’allié de toujours : Zhou Enlai, ou de circonstance : Lin Biao. Apparaissent aussi au fil des pages des seigneurs de guerre, des mandarins mandchous, des triades secrètes, de sages confucéens et des conseillers soviétiques. Sont examinées à la loupe les intrigues, les complots, les manœuvres, les rivalités… mais sont hélas minimisées les séquelles du maoïsme, édulcorées les responsabilités de Mao et sous-évaluées ses victimes : excès de bienveillance du biographe qui, tout au long de son œuvre, s’est toujours refusé à juger.
En conclusion de son essai, Henry Bauchau esquisse toutefois deux ou trois critiques qui auraient gagné à être mieux développées. Il rappelle également la nécessité de la révolution chinoise, en soulignant ses ruptures et ses continuités :
« L’acte révolutionnaire de Mao a joint les
impératifs nationaux et la revendication sociale. Il s’agissait pour lui de
répondre aux menaces qui pesaient sur l’indépendance de son pays et d’éveiller
le peuple chinois en l’appelant à renverser des structures oppressives et
surannées […] Profondément frappé durant sa jeunesse par l’exploitation des
travailleurs, l’inégalité sociale et les dangers que couraient la Chine, Mao a
consacré à ces injustices et à ces malheurs ses forces et son attention. S’il
n’a pas délivré les paysans et les ouvriers chinois de tous leurs oppresseurs,
il les a du moins libérés des plus cruels et des plus archaïques. Il n’a pas apporté
à son peuple les libertés individuelles ni le respect des droits de l’homme,
mais la liberté nationale. Contrairement à ce qu’ont cru beaucoup de ses
sympathisants occidentaux, il n’était pas à cet égard au-delà mais en deçà de
l’évolution des esprits en Occident. […] Partant du pire, la longue et dure
révolution chinoise en a charrié une partie avec elle. Elle a traîné son lot de
souffrances, d’injustices et d’erreurs avec le lourd héritage du passé. Elle a
pourtant diminué l’oppression de l’homme par l’homme pour la grande majorité
des Chinois. […] Il faut se rappeler la misère, la déchéance, l’exploitation du
peuple chinois avant la libération, et l’orgueil, l’incapacité, l’avarice
abjecte de ceux qui l’opprimaient. »
Rédigé et publié à la charnière des années 70-80, Henry Bauchau dira de ce livre, une trentaine d’années plus tard, qu’il matérialisait « La hantise d’un père fort et puissant… aussi le mouvement de faiblesse de quelqu’un qui ne se sentait pas capable de percer par lui-même »
Pour l’anecdote, ce tableau représentant Mao guidant la Révolution est resté accroché
quelques années sur les murs du Vatican avec la légende suivante : « Jeune
missionnaire chinois partant évangéliser un village ». J'adore.
Suis tombé sur un
Marianne au titre accrocheur en rangeant mon placard à vieux papiers :
« Nouveau dictionnaire de la bêtise et des idées reçues ». Dix ans
déjà que la revue traînait là, coincée sous une pile d’Action Française des
sieurs Maurras, Daudet et Pujo, qui question bêtises en connaissaient eux
aussi un rayon, et même un fameux, mais c’est une autre histoire, faut pas tout
mélanger. Pour ceux qui ont un peu de bouteille, Marianne c’est d’abord une
figure, celle de Jean-François Kahn, l’empêcheur de tourner en rond des années
80 à 90, l’indispensable histrion des plateaux télé de l’époque. Même que je le revois
encore, postillonnant, soubresautant et grimaçant à l’antenne, façon clown
médiatique ou bonimenteur de foire… agité du bocal, comme aurait dit
Céline, bonne plume et langue de pute... ne pas tout mélanger, bis
repetita ! Oui mais voilà, Marianne c’est des souvenirs qui remontent et
s’entremêlent. Qu’est-ce qu’on y peut si je me souviens qu’il y a dix ans, en
2002, la bêtise avait pour nom Le Pen et qu’aujourd’hui encore elle s’appelle
toujours pareil.
Extraits :
Antifascisme:
Ultime cause militante qui demeure quand on a bradé toutes les autres. D’où la
nécessité de cultiver la menace « fasciste » pour pouvoir au moins
continuer à pratiquer l’antifascisme.
Best-seller:
Ouvrage généralement écrit par une autre personne que celle qui le signe. Celui
qui le signe aurait été incapable de l’écrire, celui qui l’a écrit aurait été
incapable de le vendre.
Communisme:
Système effroyable où, par exemple, des milliers de restaurants conçus sur le
même moule et affichant la même façade embauchent un personnel sous-payé
portant le même uniforme et vendant les même hamburgers accompagnés de la même
boisson pétillante.
Concurrence:
Le choix chez MacDo, ou à Euro-Disney, entre Coca-Cola et Coca-Cola light.
Johnny
Hallyday: Cinquante ans de service. Chanteur préféré des tenants
de la modernité.
Mozzarella:
Fromage absolument sans aucun goût, devenu pour cette raison assez consensuel
pour devenir furieusement à la mode.
Niquer:
Terme jeune et branché, contrairement à « enculer » qui est une
expression beauf.
Poulet
fermier: Poulet généralement élevé en batterie… mais dans une
ferme.
Rentrée
littéraire: Correspond pour 580 auteurs à la date de la sortie.
Sade:
Ajouter « le divin marquis », même si on ne sait pas pourquoi.
Sans-papiers:
Expression imaginée par l’extrême-gauche pour la substituer à celle
« d’immigré clandestin », afin de transformer une transgression de la
loi en une privation d’un droit. Par extension : certains anars
considèrent que les cambrioleurs sont des sans-clés. Ce qui n’est pas faux non
plus.
Soldes:
Moment de l’année où les marchandises sont vendues à leur juste prix.
(Les auteurs de
ce Nouveau Dictionnaire étaient Bénédicte Charles, Philippe Cohen, Jack
Dion, Eric Dior, Nicolas Domenach, Guy Konopnicki et Jean-François Kahn)
L’homme marque
ici une pause, regarde attentivement son auditoire – têtes couronnées, fine
fleur politique et barons d’industrie – puis il ajoute :
« L'hiver, quand le froid de la nuit était si intense que l'eau gelait dans les jarres, ils allaient chercher les cochonnets les plus faibles et les mettaient dans leur lit. Sous les couvertures grossières, la chaleur des humains protégeait les animaux du gel et les enlevait à une mort assurée. Ils étaient de bonnes personnes mais leur action, en cette occasion, n'était pas dictée par la compassion : Sans sentimentalisme ni rhétorique, ils agissaient pour maintenir leur gagne-pain avec le comportement naturel de celui qui, pour survivre, n'a pas appris à penser plus loin que l'indispensable » Ainsi parlait Saramago, le 7
décembre 1998, sous les lambris de l’Académie royale de Suède, à l’occasion de
la remise de son Prix Nobel. Une récompense hautement méritée pour cet ancien
mécano devenu gratte-papier, puis traducteur-correcteur (Histoire du siège de Lisbonne), journaliste engagé
et enfin, tardivement, auteur de romans reconnu, ce qu’il souhaitait devenir
depuis ses 17 ans.
Si l’on cherche maintenant à
définir quelle fut sa principale source d’inspiration, on citera volontiers
Pessoa (L’année de la mort de Ricardo
Reis), et on aura probablement raison, mais on aurait tort d’oublier
ses grands-parents maternels, Jerónimo Melrinho et Josefa Caixinha, desquels il a hérité l’essentiel, faisant de leur manière de vivre sa manière d’écrire : « sans sentimentalisme ni rhétorique »
Usant de mots simples et d’images fortes, son écriture est en effet proprement
paysanne : toute teintée d’oralité et de polyphonie, proche de la nature
et voisine de la fable. D’eux aussi, de Jerónimo et de Josefa, de l’affection et de l’estime
qu’il avait pour eux, est né son désir de raconter la vie ordinaire des
déshérités, de ceux qui ne possèdent rien d’autre qu’un nom qu’ils savent
d’ailleurs à peine écrire.
Lorsque Saramago vient au monde, en novembre 1922, le Portugal compte 70% d’analphabètes, dont sa propre mère, Maria de Piedade. Quant à son père, lui aussi prénommé José, il a péniblement acquis quelques rudiments de connaissances, à peine de quoi déchiffrer un journal et vérifier sa paye, mais largement trop peu pour oser affronter les employeurs qui l’exploitent. Paysan pauvre et précaire des plaines du Ribatejo, il loue ses bras à de riches propriétaires fonciers, lesquels, outre les hommes, la terre et l’argent, possèdent également l’éloquence, cet art du bien dire et du bien asservir. Pouvoir des mots, puissance du verbe, et déterminisme social, Saramago va y être sensibilisé dès ses premières années.
En 1924, la
famille s’en va vivre à Lisbonne, dans une chambre perchée sous les toits
d’un quartier populaire. La capitale est alors en pleine expansion
démographique et soumise à de graves troubles socio-politique. Manifestations
ouvrières, émeutes et attentats à la bombe se multipliant, la police recrute à
tour de bras parmi les ruraux des campagnes avoisinantes. De paysan pauvre,
Saramago-père devient donc gardien de la paix d’un Etat militaire et bientôt dictatorial. Comment ce fonctionnaire de la P.S.P (sécurité publique) se comporte-t-il durant les années de plomb ? Mystère.
La discrétion entourant cet aspect de la saga familiale attise d’autant plus la
curiosité que Saramago-fils a toujours témoigné infiniment plus de
reconnaissance envers son grand-père maternel que de la plus élémentaire
gratitude à l’égard de son père. Personnage occulté, ce dernier joue pourtant
un rôle de première importance dans la vie et l’œuvre de Saramago, toutes deux
marquées par un constant souci d’émancipation. L’enfant a-t-il grandi sous la
férule d’un père abusif ? Nouveau mystère. Toujours est-il que la
décision paternelle de quitter le village d’Azinhaga va s’avérer décisive pour
la suite de l’histoire.
En 1929, tandis que la bourse
s’effondre à Wall Street, et qu’ici et là progressent les fascismes, Saramago
commence à user ses fonds de culotte sur les bancs des écoles primaires de
Lisbonne. Il a bientôt sept ans, de gros yeux ronds et les oreilles légèrement
décollées. Le visage est sérieux, presque triste, empreint de mâle gravité et
de douceur féminine. De l’avis général de ses professeurs, l’élève est
studieux, brillant, promis à un bel avenir. Mais c’est sans compter sur les
difficultés financières des parents qui, faute de moyens, préfèrent l’orienter
vers un lycée technique où il apprendra le métier de serrurier. Faute
de moyens ? Peut-être aussi sous l’influence d’un régime autoritaire
encourageant ce type d’enseignement. Quoiqu’il en soit, à dix-huit ans, diplôme
en poche, Saramago commence à travailler en tant que mécano dans un garage
auto où, le nez continûment dans les gaz, il va étouffer durant deux longues années.
Sans doute songe-t-il alors avec amertume aux vacances scolaires passées au
grand air d’Azinhaga, aux travaux des champs qui rythmaient ses journées et aux
histoires fabuleuses que lui contait son grand-père, le soir, sous les
figuiers. Ce temps-là n’est pas si loin et pourtant, déjà, au milieu du vacarme
assourdissant de l’atelier, la mémoire du jeune homme embellit probablement le passé. C’est dire combien la vie qu’il mène et surtout l’activité qu’il
exerce l’affligent durant ces deux ans. Car Saramago aspire à tout autre chose
qu’à tremper toute sa vie ses mains dans le cambouis. Quoi donc ? Il
suffit de le suivre, le soir venu, à travers les ruelles sombres de Lisbonne.
Il marche vite, comme pressé d’arriver à un rendez-vous amoureux. D’ailleurs le
voilà déjà rendu avenue João XXI, qu’il avale d’une traite, avant de s’arrêter au 53 Campo Pequeno, où se trouve, non pas sa promise, mais la
bibliothèque municipale Palácio Galveias. C’est elle qu’il fréquente
assidûment, écumant ses rayons les uns après les autres, dévorant livre sur
livre avec enthousiasme et avidité, ce qui, après une journée de travail qu’on
suppose harassante, dénote une volonté plutôt hors du commun. Quoi que veuille
cet homme, on peut parier qu’il l’aura.
Deux ans plus tard, on retrouve
José Saramago assis derrière un bureau, employé aux écritures d’un premier
service administratif, où il s’ennuie ferme, puis d’un second service, où il
rêve toujours d’évasion (Tous les noms).
En 1947, à seulement 25 ans, il
publie son premier roman, Terra do Pecado, lequel est vite oublié.
S’ensuivent alors trente années
de relatif silence. Saramago n’a rien à raconter, c’est le temps de la
germination, nous dit la légende. Et si l’image est belle pour cet enfant
précocement arraché à la terre, elle n’est cependant pas tout à fait juste. En
vérité, Saramago n’a jamais cessé d’écrire. En 1953, il envoie aux éditeurs un
second manuscrit, Clarabóia, qui ne sera publié qu’après sa mort. En 1955, embauché par la maison d’éditions Estúdios Cor, il traduit plusieurs dizaines d’ouvrages, notamment ceux de Tolstoï, Colette, Baudelaire et Maupassant. En 1968, il est critique littéraire pour la revue Seara Nova, puis éditorialiste du quotidien Diário de Lisboa (1972) et directeur de son supplément littéraire (1973). Paraissent également trois recueils de poésies et quatre essais entre 1966 et 1976. Non seulement Saramago n’a jamais cessé d’écrire, mais tout semble indiquer qu’il avance à la rencontre de son destin, au pas lent, lourd et têtu des paysans.
2013/07/08 : L'actualité théâtrale d'Avignon remet au goût du jour "Par les villages" de Peter Handke. Stanislas Nordey évoque la création de cette pièce : Gregor, Hans et Sophie, une histoire universelle d'héritage, infusée de la relecture par Peter Handke du théâtre d'Eschyle. La mesure des écarts que le temps et la condition sociale creuse entre les êtres. Entre des mondes dits ouvriers ou intellectuels, le passé et l'avenir qui point. "Par les villages" est un poème dramatique. Joue le jeu. Peter Handke a par ailleurs les honneurs de l'émission "A voix nue" (France Culture, Sandrine Treiner), en cinq épisodes :
Tandis que dans la Cour d’honneur du festival d’Avignon, Stanislas Nordey met en scène Par les villages, le poème dramatique de Peter Handke, l’auteur de L’Angoisse du gardien de but au moment du pénalty, dont Wim Wenders fit un film, La Chevauchée sur le lac de Constance, La Femme gauchère ou La Nuit Morave est l’invité d’ «A voix nue». Né en 1942 en Autriche, dans le Land de Carinthie, Peter Handke écrit en allemand mais vit en France depuis 23 ans dans les Hauts-de-Seine.
Dans un exergue à ses premières pièces de théâtre, publiées alors qu’il n’a que 24 ans, Peter Handke écrit : « elles ne veulent pas constituer une révolution, mais seulement rendre attentif ». Au cours de ces d’entretiens, nous pouvons entendre l’attention de Peter Handke aux lieux, aux gestes, aux enfants, au rythme des phrases et aux sentiments purs, naïfs - la joie ou le malheur - débarrassés de l’ironie. Il faut être sensible, très attentif aux détails et avoir de l’humour pour écrire ces trois essais : Essai sur la fatigue, Essai sur le Juke-box et Essai sur la journée réussie. En Allemagne, Peter Handke vient de publier un essai sur ce que l’on appelle le petit coin, qui n’est pas encore traduit en français. 1. L'Autriche 2. Le Théâtre 3. L'Amour 4. L’Épopée 5. La Marche
Et puis d'abord, un extrait vidéo à l'INA de "Par les villages", pièce de Peter Handke. Le 14/11/1983, mais non ma brave dame, mon brave monsieur, m.. brave autre, ça ne nous rajeunit pas. Un entretien de Claude Régy (metteur en scène) et une lecture de Christine Boisson. Mais le texte.
Spiele das Spiel. Gefährde die Arbeit noch mehr.
Sei nicht die Hauptperson. Such die Gegenüberstellung. Aber sei absichtslos.
Vermeide die Hintergedanken, Verschweige nichts. Sei weich und stark. Sei schlau, lass Dich ein und verachte den Sieg. Beobachte nicht, prüfe nicht, sondern bleib geistesgegenwärtig bereit für die zeichen. Sei erschütterbar. Zeig deine Augen, wink die andern ins Tiefe, sorge für den Raum und betrachte einen jeden in seinem Bild. Entscheide nur begeistert. Scheitere ruhig. Vor allem hab' Zeit und nimm Umwege. Lass dich ablenken. Mach sozusagen Urlaub. Überhör keinen Baum und kein Wasser. Kehr ein, wo du Lust hast und gönn dir die Sonne. Vergiss die Angehörigen, bestärke die Unbekannten, bück dich nach Nebensachen, weich aus in die Menschenleere, pfeif auf das Schicksalsdrama, missachte das Unglück, zerlach den Konflikt. Beweg dich in deinen Eigenfarben, bis du im Recht bist und das Rauschen der Blätter süss wird. Geh über die Dörfer. Ich folge dir nach.
Joue le jeu.
Menace le travail encore plus.
Ne sois pas le personnage principal.
Cherche la confrontation.
Mais n’aie pas d’intention.
Évite les arrière-pensées.
Ne tais rien.
Sois doux et fort.
Sois malin, interviens et méprise la victoire.
N’observe pas, n’examine pas, mais reste prêt pour les signes, vigilant.
Sois ébranlable.
Montre tes yeux, entraîne les autres dans ce qui est profond,
prends soin de l’espace
et considère chacun dans son image.
Ne décide qu’enthousiasmé.
Échoue avec tranquillité.
Surtout aie du temps et fais des détours.
Laisse-toi distraire.
Mets-toi pour ainsi dire en congé.
Ne néglige la voix d’aucun arbre, d’aucune eau.
Entre où tu as envie et accorde-toi le soleil.
Oublie ta famille, donne des forces aux inconnus,
penche-toi sur les détails, pars où il n’y a personne,
fous-toi du drame du destin, dédaigne le malheur,
apaise le conflit de ton rire.
Mets-toi dans tes couleurs, sois dans ton droit,
et que le bruit des feuilles devienne doux.
Si j’avais à qualifier la petite musique de José de Souza, dit Saramago, je la dirais médiévale : à mi-chemin entre le plain-chant d’un oratorio et la poésie profane d’un trouvère occitan. Puis, précisant davantage ma pensée, j’ajouterais peut-être ceci : une espèce de croisement entre Bach et Bernard de Ventadour : entre la Passion selon Saint Matthieu (interprétée par le philharmonique de Berlin) et Can vei la lauzeta (exécuté par l’Ensemble-Unicorn). Et puis, quand mon petit singe savant en aurait fini avec ses cabrioles, je dirais à peu près la même chose, mais de façon beaucoup plus sobre : lire Saramago, c’est comme écouter quelqu’un. Impression de se retrouver dans un café Maure, assis en face d’un vieux chibani à la langue bien pendue. Rien que lui et vous. Et le silence autour alors que la nuit tombe sur l’Alentejo.
« Parler, c’est faire de la musique » dirait-il de sa voix grave et mélodieuse, où s’entremêleraient le gazouillis d’une alouette, le tic-tac d’une horloge et le babillage d’un enfant. Sur la table, outre deux verres de Vinho verde déjà bien entamés, se trouveraient également un épi de blé séché et une poignée de terre ocre amassée en tas. Ses dents crisseraient un peu : « Celui qui se tait autant que je me suis tu ne pourra mourir sans tout dire » Le peuple des opprimés parlerait ici à travers lui et donnerait à son murmure la puissance d’une clameur. « J’ai en mémoire ma traversée de la vie » Une mémoire encombrée de milliers d’ombres anonymes, qui auraient pour nom : Domingos, Maria, João, Joaquim, Alberto, Faustina, António, Requinta… Tous, le dos courbé sur la glèbe, du lever au coucher du soleil et du premier jour au dernier soir de leur vie. « Jerónimo Melrinho et Josefa Caixinha… » apparaîtraient deux vagues silhouettes à l’horizon, des humiliés parmi d’autres, oubliés comme tant d’autres, mais que les souvenirs impérissables d’un enfant ramèneraient à la vie. Rien qu’eux et nous. Et le silence alentour, alors que des trombes d’eau s’abattraient soudain sur l’Alentejo : « Il commença à pleuvoir sur eux vers la fin de l'après-midi… » ainsi débute l’histoire.
Après les Raisins de la colère, puis Arc-en-ciel, Nuages d’automne et Pluie d’été, eut lieu dans la bande de Gaza une nouvelle opération militaire, celle-ci poétiquement baptisée Plomb durci par le gouvernement d’Israël.
Pour mémoire, cet ixième épisode du conflit
israélo-palestinien dura trois longues semaines. Il fit 9 morts d’un côté et
1400 de l’autre côté, dont une centaine de femmes et 313 enfants de moins de
seize ans. Un bilan macabre auquel il faut encore ajouter près de 6000
blessés, traduction : amputés... brûlés... défigurés… Meurtris à vie.
C’était
il y a bientôt quatre ans, du 27 décembre 2008 au 18 janvier 2009, en
mondiodiffusion et technicolor sur toutes les chaînes de télévision.
Boucherie… Massacre… Corrida… les mots qui viennent
à l’esprit d’un homme de 87 ans, exilé à Lanzarote, au large des côtes
africaines. Violence… Crimes... Tuerie… images en boucle sur son écran
télé allumé jour et nuit. « Braoum ! » fait l’explosion
d’une bombe à l’uranium appauvri en plein centre-ville. « Comme vous le voyez, l’armée israélienne a resserré
son étau sur la ville de Gaza… » explique la voix-off du commentateur,
cependant que la caméra s’attarde sur les ruines d’un pâté d’immeubles. «
… l’aviation, quant à elle, poursuit ses bombardements…. » gros
plan sur l’agonie d’une victime qu’une ambulance embarque au milieu des cris et
des plaintes. INJUSTICE !ce que voudrait crier le vieil homme à la
face du monde si le souffle ne lui manquait pas déjà.
« Intéressons-nous maintenant à l’actualité sportive de ce
dimanche… » Quelque part sur la terre, un stade plein à craquer
applaudit les prouesses d’un athlète courant après un ballon.L’obscénité de
trop ! Le vieil homme est fatigué du spectacle des hommes ; si
fatigué qu’il y a parfois des moments où l’envie devient immensément grande de
s’abandonner au cancer qui lui ronge le sang. Mais non, décidément non !
Il luttera jusqu’au bout, sans jamais rien lâcher, droit et digne jusqu’au seuil
de la mort. Et le voilà d’ailleurs qui se relève encore, mu par la seule force
de sa colère, tant ses muscles anémiés peinent à le porter. Et le voilà encore
qui déploie son corps décharné flottant désormais dans des vêtements bien trop
grands pour lui. « L’homme s’efface au profit de son ombre, puis
l’ombre deviendra songe… » ce qu’il murmure en se dirigeant à pas
lents et glissés vers sa table de travail. Arrivé là, il s’assied, le dos calé
contre un coussin, puis il empoigne une nouvelle fois sa plume et commence à
noircir du papier.
Neuf mois
plus tard, en octobre 2009, tandis qu’un rapport de l’ONU accusait de crimes de
guerre l’Etat d’Israël, paraissait à Lisbonne le dernier ouvrage écrit par un
vieil homme de 87 ans. Ce livre s’intitulait Caïn et portait la
signature, ou plutôt la marque, de José Saramago.
Le cours des évènements a-t-il réellement guidé la main du
prix Nobel de littérature 98 ? bien évidemment je l’ignore. Disons qu’il
s’agit simplement de mon intime conviction, fondée sur le sentiment de
sympathie que m’a toujours inspiré cet auteur atypique et profondément humain,
c’est-à-dire ambigu. Ni tout à fait ceci, ni tout à fait cela. Idéalo-réaliste, ou pessimiste pétri d’espoir, Saramago est un oxymore ambulant en qui se
côtoient lucidité et aveuglement. Pas simple, donc. Et pas moins complexe la
lecture de Caïn (se faisant parfois passer pour Abel : le mal pour
le bien).
En un peu moins de 200 pages, Saramago revisite ici
l’Ancien testament à travers les pérégrinations de l’une de ses figures les
plus emblématiques. Promenant son personnage au gré de sa fantaisie (massacre de Jéricho, souffrances de Job, destructions de Sodome, de Gomorrhe,
de la tour de Babel…), il en profite pour dénoncer, avec humour et facétie, la
violence présente dans de nombreux épisodes de la Bible. Enfin, ça c’est ce qu’on
dit. Je préfère plutôt y voir l’ultime témoignage d’un écrivain sur le monde
d’ici-bas. Je préfère imaginer un Saramago dressant l’inventaire de nos luttes
fratricides et réaffirmant cependant sa foi dans l’humanité. Deo culpa :
« [Quelques jours avant le Déluge, s’adressant à deux
anges,] Caïn demanda s’ils pensaient réellement qu’une fois exterminée cette
humanité-ci, celle qui lui succéderait n’en viendrait pas à retomber dans les
mêmes erreurs, les mêmes tentations, les mêmes égarements et les mêmes crimes,
et ils répondirent :
Nous sommes seulement des anges, nous connaissons mal
cette énigme que vous appelez nature humaine, mais pour répondre avec
franchise, nous ne voyons pas très bien comment la deuxième expérience pourrait
s’avérer satisfaisante alors que la première s’est achevée dans cet étalage de
misères que nous avons sous les yeux, bref, à notre sincère avis d’anges et
compte-tenu des preuves recueillies, les êtres humains ne méritent pas la vie.
Vraiment, vous trouvez que les êtres humains ne
méritent pas la vie, demanda caïn, bouleversé.
Ce n’est pas ce que nous avons dit, ce que nous avons
dit et que nous répétons, c’est que les êtres humains, vu la façon dont ils se
sont comportés tout au long des temps connus, ne méritent pas la vie avec tout
ce que, malgré ses côtés noirs, lesquels sont nombreux, elle a de beau, de
grand, de merveilleux, répondit un des anges. […]
Que je sache, nous ne nous sommes jamais demandé si
nous méritions ou non la vie, dit caïn.
Si vous aviez pensé à vous le demander, vous ne seriez
peut-être pas sur le point de disparaître de la face de la terre.
Inutile de pleurer, on ne
perdra pas grand-chose, répondit caïn, donnant libre cours à un
pessimisme noir, apparu et conforté lors de voyages successifs dans les
horreurs du passé et du futur. Si les enfants morts brûlés à Sodome n’étaient
pas nés, ils n’auraient pas eu à pousser ces cris que j’ai entendus quand le
feu et le soufre pleuvaient du ciel sur leurs têtes innocentes.
Leurs parents furent
coupables, dit un des anges.
Ce n’était pas une raison
pour punir leurs enfants.
L’erreur est de croire que
la culpabilité sera comprise de la même façon par dieu et par les hommes, dit
un des anges.
Dans le cas de Sodome,
quelqu’un fut coupable, et ce fut dieu. »
Le
livre est presque fini. L’histoire de Caïn et le combat de Saramago ne feront
bientôt plus qu’un. L’homme est âgé, gravement malade, se sait condamné et
proche de la fin. Encore quelques pages… quelques lignes… quelques mots… et cet
ultime dialogue entre Saramago et Dieu, qui m’a personnellement bouleversé :
Caïn
dit : Maintenant tu peux me tuer.
Dieu :
Je ne peux pas. Dieu ne revient pas sur sa parole, tu mourras de mort naturelle
sur la terre abandonnée et les oiseaux de proie viendront dévorer ta chair.
Caïn :
Oui, après que toi tu m’auras d’abord dévoré l’esprit.
La
réponse de dieu ne fut pas entendue, la réplique de caïn se perdit aussi. Le
plus logique c’est qu’ils aient argumenté l’un contre l’autre encore souvent.
Tout ce que l’on sait de science certaine, c’est qu’ils ont continué à discuter
et qu’ils discutent toujours. L’histoire est terminée. Il n’y aura rien d’autre
à raconter.
Contrairement aux apparences, le Pennacchioni n’est pas une variété de pâtes à la semoule de blé dur, mais un dérivé de l’italien Pennacchio, signifiant panache. Furent donc surnommés Pennacchioni tous les Transalpins portant des plumes à leur galure ou, ce qui revient au même, ayant allure d’épouvantail. Voyez pas ? Une fiche du commissariat de la rue Ramponneau précise encore ceci : Prénom : Daniel Adresse : Belleville Profession : écrivain
Relu avec délectation La Petite Marchande de Prose, le troisième roman de la saga Malaussène. Me souvenais plus à quel point l’écriture de Pennac(chioni, de son vrai nom) était tout à la fois drôle, tendre, sensible, inventive et intelligente. Si toute l’intrigue de cet épisode, forcément rocambolesque, s’articule autour du monde du livre, je crois cependant qu’on aurait tort de n’y voir qu’un feu d’artifice tiré à la gloire du roman, ainsi que le stipule un peu trop benoîtement la quatrième de couv’. L’histoire étant souvent double, celle de La Petite Marchande de Prose permet effectivement à Pennac d’évoquer et de partager son amour des livres et sa passion des mots, mais aussi de dénoncer, en creux, un univers dont il connaît l’envers du décor et ses coulisses à la Dallas : manuscrits volés, supercherie littéraire, combines éditoriales et plumitifs narcissiques. Voici donc quelques passages plutôt bien épicés. D’abord, le portrait d’un écrivaillon tombant en pleurs dans les bras de Benjamin Malaussène, l’un des employés des Editions du Talion :
- On vous a refusé un manuscrit, n’est-ce pas ? - Pour la sixième fois. - Le même ? De nouveau oui de la tête, qu’il décolle enfin de mon épaule. Puis, un hochement très lent : - Je l’ai tellement retravaillé, si vous saviez, je le connais par cœur. - Comment vous appelez-vous ? Il m’a donné son nom, et j’ai aussitôt revu la tête hilare de la reine Zabo [la patronne] commentant le manuscrit en question : « Un type qui écrit des phrases du genre ‘’Pitié ! hoqueta-t-il à reculons’’, ou qui croit faire de l’humour en appelant Farfouillettes les Galeries Lafayette, et qui remet ça six fois de suite, imperturbable, pendant six ans, de quel genre de maladie prénatale souffre-t-il, Malaussène, vous pouvez me le dire ? »
Après l’écrivaillon, voici l’écrivain de renom :
[…] Les couloirs des Editions du Talion sont encombrés de premières personnes du singulier qui n’écrivent que pour devenir des troisièmes personnes publiques. Leur plume se fane et leur encre sèche dans le temps qu’ils perdent à courir les critiques et les maquilleuses. Ils sont gendelettres dès le premier éclair du premier flash et chopent des tics à force de poser de trois-quarts pour la postérité. Ceux-là n’écrivent pas pour écrire, mais pour avoir écrit – et qu’on se le dise […]
Bien évidemment, fruit de l’imagination et pures coïncidences sont les ressemblances du dénommé J.L.B. avec l’auteur à succès Paul-Loup Sulitzer :
« J.L.B. [le personnage parle de lui à 3ème personne] est un écrivain d’un genre nouveau, monsieur Malaussène. Il tient plus de l’homme d’entreprise que de l’homme de plume. Or, son entreprise, précisément, c’est la plume. […] Dès mes premiers romans : Dernier baiser à Wall Street, Pactole, Dollar ou L’Enfant qui savait compter, j’ai creusé les fondations d’une école littéraire nouvelle que nous appellerons, si vous le voulez bien, le réalisme capitaliste. […] Notre monde est un monde de boutiquiers, monsieur Malaussène, et j’ai entrepris de donner à lire à tous les boutiquiers du monde ! Si les aristocrates, les ouvriers, les paysans, ont eu droit à leurs héros au cours des âges littéraires, les commerçants jamais ! […] Le lecteur que je vise n’est pas celui qui sait lire, mais celui qui sait compter. Or, tous les boutiquiers savent compter, et aucun romancier, jamais, n’en a fait une valeur romanesque. Moi, si ! Et je suis le premier. Résultat : deux cent vingt-cinq millions d’exemplaires vendus à travers le monde. J’ai élevé la comptabilité au niveau de l’épique, monsieur Malaussène. Il y a dans mes romans des énumérations de chiffres, des cascades de valeurs boursières, belles comme des charges de cavalerie. C’est une poétique à quoi les commerçants de tous poils sont sensibles. Le succès de J.L.B. tient à ce que j’ai enfin donné sa représentation mythique à la multitude mercantile. Grâce à moi les commerçants ont désormais leurs héros dans l’Olympe romanesque »
Cette très belle digression sur le parcours de la reine Zabo, devenue patronne des Editions du Talion :
La reine Zabo est sortie du ruisseau pour régner sur un royaume de papier […] Il fallait la voir fermer les yeux, dilater les narines, aspirer une bibliothèque tout entière, et repérer par petites expirations les cinq exemplaires nominatifs en pur Japon sur des rayons bourrés de Verger, de Van Gelder, et de l’humble armée des Alfas. Elle ne se trompait jamais. Elle les classait à l’odeur, tous, papiers chiffons, toile, jute, fibre de coton, chanvre de Manille… […] Elle dissociait le parfum aérien de l’encre de la puissante animalité de la colle, puis en énonçait les composants un à un, jusqu’à retrouver le nom de l’artisan disparu qui produisait jadis cette merveille d’encre-là, et la date exacte du cru. […] Sur quoi, elle sortait le nom du moulin d’où venait le papier, le nom du seul imprimeur à utiliser cette combinaison d’ingrédients, et le titre du livre, et le nom de l’auteur, et la date de parution. […]
La scène qui suit se déroule une nuit durant laquelle le père de la petite Zabo baguenaudait dans le Faubourg Saint-Honoré. Après avoir assommé les deux arsouilles qui rouaient de coups un bourgeois en goguette, Papa Zabo aida ce dernier à se relever et, tandis qu’il le nettoyait, l’autre bégaya :
- Mon Loti, mon Loti... Son estomac crachait des caillots, et parmi eux, ce seul mot : - Mon Loti… Il pleurait d’une autre douleur : - Une édition originale, monsieur…[…] Un japon impérial…[…] Oh ! monsieur… monsieur… si vous saviez … […] Quand le Chauve [Papa Zabo] raconta l’aventure à sa fille, la gamine eut un de ses plus rares sourires : - C’était un bibliophile. - Un bibliophile ? demanda le Chauve. - Un type qui préfère les livres à la littérature, expliqua l’enfant. Le Chauve flottait. - Pour ces gens-là, il n’y a que le papier qui compte, dit Zabo. - Même s’il n’y rien d‘écrit dessus ? - Même si ce sont des bêtises. Ils rangent les livres à l’abri de la lumière, ils ne les coupent pas, ils les caressent avec des gants fins, ils ne les lisent pas : ils les regardent.
Et cette dernière citation, formule saisissante de la reine Zabo :
- Je ne décourage plus aucune vocation ; si on avait donné le prix de Rome à Hitler, il n’aurait jamais fait de politique…