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2013/06/09

Paroles de Poilu : Henri Raguet

« Ça va bien pour la patrie ! Six de mes fils ont été tués. Le septième est aveugle et fou. » 
(une mère de Clermont-Ferrand, en 1917)

En 1914, Hortense avait deux fils, l'un prénommé Charles, l'autre Henri, l'un sergent, l'autre simple soldat. La guerre lui prit le premier — le plus jeune et le meilleur des deux — et lui laissa le second. Oh, non, ce n'est certes pas Hortense qui différenciait ainsi ses deux gosses — elle les aimait autant l'un que l'autre, cela va sans dire —, mais Charles avait cependant le cœur plus grand et plus solide que ne l'avait son frère, était presque plus soucieux des autres qu'il ne l'était de lui-même et, de nature plus curieuse, se montrait attentif à des choses qu'Henri ne remarquait seulement pas. D'autres détails encore, telles que la syntaxe ou l'orthographe, auraient eux aussi pu distinguer les deux frères, mais ce n'étaient là qu'insignifiantes différences pour Hortense Raguet, une mère affligée par le deuil. Et ce n'est certes pas non plus la lettre d'un lieutenant-colonel, reçue peu après la mort de Charles, qui put jamais l'en consoler : "Dans votre grande peine, madame, vous aurez cette fierté patriotique de savoir votre fils tombé bravement au champ d'honneur pour la grandeur de notre pays."

Voici quelques extraits des lettres d'Henri, le survivant :




Et puis, on ne saurait que trop conseiller la lecture de "Si je reviens comme je l'espère", à savoir l'intégralité de la correspondance de la famille Papillon : plusieurs centaines de lettres échangées, de 1914 à 1918, entre quatre frères, leur sœur et leurs parents, donc à la fois entre le front et l'arrière, et de front à front. Avec aussi une belle préface du couple Bosshard, les découvreurs de cette archive, et une postface des historiens Rémy Cazals et Nicolas Offenstadt, lesquels résument on ne peut mieux l'intérêt de l'ouvrage : "Ces échanges entre les membres d'une même famille offrent un ensemble tout à fait original. Ils livrent une multiplicité de points de vue sur le conflit, en même temps qu'une lecture croisée des expériences de chacun."


2013/06/08

Paroles de Poilu : Charles Raguet

« Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne peut s’exprimer (...) Nos âmes ont marché si uniment ensemble (...) que non seulement je connaissais la sienne comme la mienne, mais que je me serais certainement plus volontiers fié à lui qu’à moi à mon sujet » (Michel de Montaigne parlant de son ami Etienne de La Boétie)

Y a des gens avec qui le courant passe formidablement bien, et pas seulement des écrivains. Ça ne tient ni à l'âge, ni au sexe, ni même à la couleur de la peau : c'est une question de conductivité, d'atomes basiques, de particules élémentaires.
Ce peut être, par exemple, un gars croisé par hasard sur son lieu de travail — et ce sont alors des discussions à n'en plus finir, des pensées qui s'échangent en confiance, avec sincérité et sans faux-fuyants, ceux de la comédie sociale que l'on joue si souvent entre soi.
Ce peut être encore une fille rencontrée lors d'une soirée entre amis et que l'on croit connaître depuis toujours, tellement son regard posé sur le monde nous paraît d'emblée familier, tellement aussi sa voix, ses gestes et même jusqu'aux battements de son cœur s'accordent instantanément aux nôtres, tous deux vibrants d'un souffle si conjoint qu'on ne peut les séparer sans les déchirer — c'est une manière de se parler ET de s'écouter ; c'est la sensation d'être enfin compris ; l'illusion d'avoir trouvé l'âme sœur ; les heures qui filent sans qu'on les voit passer... et le vaste univers qui se réduit soudain à rien, comme englouti par l'amour qu'on ressent l'un pour l'autre. En un mot : le bonheur.
Ça peut donc être un gars ou une fille, n'importe qui de vivant, mais ça peut être aussi un ancien combattant dont on épluche la correspondance et avec lequel, malgré la distance, on se sent immédiatement proche, n'éprouvant bientôt pour lui que vive et belle sympathie, sans que l'on ne sache vraiment ni pourquoi ni comment, hormis : Parce que c'estoit luy et parce que c'estoit moy.

Charles Raguet, illustre inconnu dont on ne trouvera quasiment aucune trace sur le web, est né le 28 février 1882 à Colombé-le-Sec, dans le département de l'Aube, région Champagne-Ardenne. Issu d'une famille d'agriculteurs, et paysan lui-même, il exploitait sa propre ferme sans rien devoir à personne, en célibataire endurci, le dos déjà un peu voûté, les mains calleuses, la peau tannée par les travaux des champs. Il aurait pu vivre heureux et longtemps, finissant peut-être par trouver femme à son goût, puis lui faisant des enfants qu'il aurait vu grandir année après année, n'ayant d'autre ambition pour eux que d'en faire des hommes à leur tour et, le moment venu, ainsi que font les pères, de leur léguer à la fois ses terres et son grand savoir.
Courant des années 1960, Charles Raguet aurait pu être un vieillard usé et fatigué, malade de pied en cap et même quasi-mourant sur son grabat, mais il aurait somme toute bien vécu... si le sort n'en avait pas décidé autrement.
En août 1914, après avoir fauché et engrangé sa luzerne, Charles embrassa tendrement les siens, puis quitta son village avec l'espoir de les revoir un jour. Sergent à la 23ème Cie du 156ème R.I., il accompli durant 9 mois son devoir militaire, sans zèle ni plaisir, mais parce qu'il le fallait, tout simplement. C'est ainsi qu'il participa à la bataille des Frontières puis à la Course à la mer, aussi à la bataille des Flandres puis à l'offensive de l'Artois. Et c'est là, aux environs du Bois-le-Prêtre, tandis qu'il regagnait l'arrière, qu'un obus de 210mm devait lui ôter la vie, en mai 1915.
Ses lettres, à l'écriture vive et énergique, sont adressées pour la plupart à sa sœur, Marie-Antoinette — de cinq ans son aînée et veuve depuis peu —, et quelques autres sont destinées à sa mère, Hortense, veuve également. A toutes deux il ne cache rien de ce qu'il voit et ne camoufle qu'à peine les nombreux sentiments qu'il ressent.
De l'homme, j'ai apprécié la sensibilité non feinte, la franchise de ton, la dureté au mal, le sens des réalités, l'attention qu'il portait aux hommes aussi bien qu'aux bêtes et à la nature en général.
Du militaire, j'ai aimé l'absence de haine à l'égard des Allemands, l'aspiration constante à la paix, aussi l'instinct un peu animal de qui est aux aguets et, surtout, que son enthousiasme des premiers jours soit si rapidement remplacé par une prise de conscience de plus en plus fine de la tragédie humaine qui se déroulait sous ses yeux et à laquelle, sans jamais l'avoir pourtant désiré, il participait.

Morceaux choisis :

Août 1914 :

Tout va bien et je pense bien aller faire une manille en Allemagne.

La guerre, qui devait durer 5 ou 6 mois sera de beaucoup réduite. Notre Etat-Major est bien supérieur à celui de l'Allemagne, qui va se laisser prendre dans un traquenard, vous pouvez avoir confiance.

Tu n'es peut-être pas très rassurée en voyant les nouvelles des journaux. Je te conseille de ne pas faire attention à eux (...) Ici nous avons de vraies nouvelles, et des bonnes, quoique nous avons tout de même quelques tués.

Les allemands sont de mauvais soldats : leur force est constituée par leur nombre et c'est tout.

Septembre 1914 :

Je suis toujours en bonne santé. Malheureusement, il y en a beaucoup qui ne peuvent en dire autant et ce n'est pas fini. Si tu voyais les hôpitaux militaires t'en verrais des malheureux avec des bras et des jambes coupées et des yeux crevés ou la tête traversée d'une balle... enfin, j'ai vu une fois et cela m'a suffit.

Je voudrais bien savoir quand nous en serons quitte avec ces boches. Ils sont plus solides que je ne pensais, mais nous en viendrons à bout tout de même, avec le temps.

Octobre 1914 :

Je voudrais bien, si toutefois je laisse ma peau par là, que tu profites, ainsi que notre mère, du peu que je possède. Alors, si tu veux bien, tu feras faire un testament comme quoi je vous laisse tout, si jamais je meurs sur les champs de bataille.

Jusqu'à ce jour, rien de nouveau. Nous sommes en pleine gaieté, nous chantons tous sans penser à ce que l'avenir nous réserve. Il vaut mieux qu'il en soit ainsi, car si on réfléchissait, depuis 2 mois que nous sommes là, nous serions tous malades.

Novembre 1914 :

Vaudrait bien mieux que cette guerre soit finie et que l'on nous libère, mais on n'en est pas encore là. C'est bien malheureux, car ceux qui n'auront pas été tués seront probablement rhumatisés. Tu vois que l'avenir n'est pas épatant [cf. scan].

Décembre 1914 :

C'est drôle, nous sommes comme des lapins de garenne : on sort la tête de sa tanière dès que le canon cesse de tonner.

On se croirait au mois d'août par un fort orage : les pièces de marine ressemblent tout à fait, lorsqu'elles se font entendre, à des coups de tonnerre.

Hier matin, la canonnade a repris de plus belle. Nous avons 100 pièces de canon qui ont tiré chacune 2000 obus à 50 francs le coup : 10 millions de semer pour nous débarrasser des boches ! Nos grosses pièces tiraient derrière eux, nos moyennes au milieu et les plus petites à la fois devant et dans leurs tranchées. Beaucoup sont morts.

Avant hier, avant que je n'arrive, un cheval avait passé la nuit recouvert de boue. Seule la tête émergeait de cette boue et il a fallu deux chevaux, le lendemain, pour l'arracher de cette triste position. Il était comme paralysé et ne pouvait se tenir sur ses pattes. Je me demande ce qu'il est devenu.

Janvier 1915 :

C'est tout de même curieux que le mur de la grange se soit effondré. D'après ce que les maçons m'avaient dit, il pouvait tenir encore 10 ans. Enfin, ce n'est rien, ici il y en a d'autres qui se démolissent tous les jours.

Je ne veux pas donner de punitions à mes hommes, quoique mes officiers supérieurs le voudraient, car ces punitions seraient trop sévères, surtout en temps de guerre, et une balle aurait vite fait de s'égarer (...) J'ai affaire en grande partie à des parisiens très durs à commander. Il y en a beaucoup qui connaissent le couteau, mais, comme je te le disais, il ne faut pas te tourmenter pour moi : je passerai à travers tout cela et je m'en tirerai.
PS : ne fais pas voir ma lettre.

A Colombé-le-Sec vous vous plaignez avec juste raison, mais si vous habitiez le pays où nous sommes vous en verriez bien d'autres. Pas une maison ici qui n'ait été brûlée ou bombardée. L'église est criblée de balles, tout est saccagé, on ne rencontre que des vieilles horloges cassées sous les décombres, il ne reste plus rien.

Février 1915 :

D'après un livre que nous avons lu, chaque coup d'obus leur coûte 500 francs. Tu vois ce qu'ils dépensent pour ne pas nous faire grand mal.

Vivement que ce Guillaume II crève et que l'on soit enfin tranquille.

Mars 1915 :

Je me porte toujours bien, mais il faut avoir soin de baisser la tête. Le moindre bruit que l'on fait, ou le peu que l'on se montre, et les balles nous sifflent aux oreilles. Hier, deux têtes en l'air ont voulu faire les marioles en jetant des pierres aux boches, puis ils se sont mis à genoux au-dessus de nos abris pour tirer sur un petit poste allemand, mais ils sont vite redescendus, l'un avec trois balles dans la peau, l'autre une seule, mais juste au-dessus de l'œil.

Ici il faut être prudent. Nous sommes très près des boches. Les fusils sont braqués sur les sentinelles et au moindre mouvement ça y est. Malgré cela, je ne désespère pas encore. Il n'est pas possible de nous surprendre, il n'est pas non plus possible de se sauver. Il faut tenir bon et c'est tout.

Nous avons eu une attaque avant-hier. Ces messieurs avaient commencé par nous lancer des bombes qui dégagent beaucoup de fumée et font un bruit démoralisant. Quelques-uns se présentent et voilà l'attaque déclenchée. Après avoir tiré un cent de cartouche chaque homme, le feu s'est arrêté. Hier matin, nouvelle attaque : une de nos tranchées a sauté et il y a eu du sang de versé. A 6h00 du soir, ça reprend de plus belle, ce n'était qu'étincelles et vive canonnade. Et ce matin, à 4h1/2, ça recommence encore. Je ne peux pas te dire le résultat, toujours est-il qu'il faut des brancardiers après ces séances. Bref...

C'est bien malheureux de vivre comme ça, couché tout équipé, souliers aux pieds six jours sur huit, mais on s'y habitue. Les petits oiseaux aussi. Ils viennent chanter près de nous. Les balles sifflent et ils ne s'envolent pas. C'est curieux.

Il ne se passe pas 3 minutes sans qu'un boche nous envoie quelques balles. Si cela dure encore longtemps, ça me coûtera cher pour ne pas beaucoup me rapporter, surtout si je ne suis plus là. Ça commence par me dégoûter, cette vie-là.

Tu vois des hommes qui tombent de peur et d'autres qui tirent sans viser tellement ils ont les foies. Il est vrai que ça n'a rien d'amusant.

Je viens de recevoir une lettre de la mère m'annonçant la mort de Léon Mangé. Heureux celui qui en sortira sain et sauf de cette triste guerre. Vivement que tout cela finisse, car il ne restera pas grand monde si l'on continue.

C'est très dur de vivre comme ça. Par moment on s'en dégoûte et on voudrait savoir si on en sortira mort ou vif. Mais si c'est pour mourir, eh bien que ça soit tout de suite. Si je savais finir mes jours à la guerre, je demanderais à partir pour la Serbie, j'aurais toujours l'agrément d'en faire le voyage.

Le bruit court que nous allons attaquer d'ici quatre jours. Espérons que je m'en sorte. N'en parle pas à la mère.

Nous étions loin de penser, lorsque nous avons fait le dernier repas à Troyes, en compagnie de René Darlet, que quelques mois plus tard l'un de nous deux manquerait à l'appel.

Très heureux de descendre en seconde ligne pour me reposer deux nuits d'affilée, je chantais en compagnie de mes collègues, mais le chant a brusquement cessé en prenant connaissance de la mort de ce pauvre Léon.

On s'abrutit un peu par ici et il y a des moments où je ne sais plus comment certains mots s'écrivent. Après la guerre, tout se remettra en place, faut l'espérer.

Avril 1915 :

J'ai entendu un homme déclarer sans la moindre tristesse la mort de ses deux fils. Aussi une jeune femme qui venait de perdre son mari et trouvait cela presque naturel. Seule la mère de cette jeune femme versa une larme en y pensant et en nous disant que son gendre était bien gentil.

Je t'assure que voilà bien des obus de brûlés ces jours-ci. Par endroit, les boches sont accrochés aux arbres par l'explosion de nos obus. Un de nos régiments, qui se trouvait en première ligne, a sauté dans la tranchée ennemie et a tout sabré sans pitié. Les boches criaient Kamarade, mais se faisaient embrocher comme des cochons, les bons comme les mauvais. Bienheureux ceux d'entre eux qui ont été fait prisonniers. D'ailleurs, hier, il en est encore passé 11 qui étaient très heureux et riaient. Les femmes, par contre, bien souvent, si on les laissait faire, se jetteraient sur ces prisonniers pour les tuer.

Quelle vie ! Attendre comme un braconnier attend un lièvre.

Il serait préférable, par ces beaux jours, d'être derrière sa charrue plutôt qu'au Bois-le-Prêtre.

Les journaux vous racontent que le moral des troupes est bon, ils vous bluffent, ce n'est pas toujours vrai. Quand on sort du champ de bataille avec des pertes comme celles que nous avons subies, eh bien le moral n'est pas si bon qu'on veut bien vous le dire et chacun de nous réclame la paix.

Je vous envoie une photo pour que vous puissiez revoir encore une fois ma binette, si toutefois je ne la ramenais pas.

Nous sommes très bien aérés, près d'une soixantaine de cadavres que nous n'avons pas pu enterrer depuis voilà trois semaines. Ils sont tout noirs et gonflés et sentent forcément mauvais. Je ne désespère pas de voir une épidémie d'ici peu.

Je ne comprends pas que le civil ne s'occupe pas plus que ça de la guerre. Les journaux racontent ce qu'ils veulent, mais pas toujours la vérité. Ce n'est pas de la guerre, c'est une tuerie. Demain matin, le 353ème attaque pour prendre des mitrailleuses boches qui sont dans une tranchée que l'ennemi a perdue pour moitié. Nous sommes à un bout et les boches de l'autre, seulement séparés par quelques sacs de terre. Tu peux être certaine que ces mitrailleuses nous coûterons encore une fois beaucoup d'hommes, mais que si jamais nous les gagnons, certains officiers seront alors cités à l'ordre des armées et gagnerons même quelques galons dans l'histoire, c'est ça la guerre.
PS : brûle cette lettre... ou cache-là.

4 mai 1915 (jour de sa mort) :

Chère mère,

Tu veux que je ne te cache rien, alors je vais te parler un peu de ce que je vois tout autour de moi à travers les créneaux (petits trous pour passer le fusil). Derrière, un terrain bouleversé par les obus : des loques, des bidons, des fusils cassés, deux cadavres déchiquetés (impossible d'y remarquer une tête). Devant, même bouleversement, mais avec 25 cadavres presque aussi noirs que des nègres. Les mouches bourdonnent tout autour et ce tableau se trouve à 4 ou 5 mètres de moi. (...) Ce matin, nous avons reçu 50 obus. Pas de blessés, ce n'était que des 77, pas très dangereux dans les tranchées, mais quand un de ces obus tombe sur un de ces cadavres, tu penses l'effet produit... inutile d'insister. Ce qui me fait plaisir, c'est que ce matin 60 malades ont été reconnus et évacués. Nous autres sergents, il ne nous est pas permis d'être malade. Lorsque nous avons tant souffert à la tranchée de Fey-en-Haye, un sous-off a été à la visite et, s'étant fait porter malade, voici la réponse du Major : "Marche ou crève". Tu peux voir ce que c'est que la guerre. Jamais je ne me ferai porter malade, à moins d'être blessé ou de ne plus pouvoir marcher moi-même. Je n'aime pas ceux qui tirent au flanc, car il faut que leurs camarades tiennent leur place. J'avais dit que je ferais un livre de ce qui se passait dans nos parages, mais on a trop d'occupations dans la tête et après, au repos, on aime bien dormir. Voilà nos 75 qui viennent chatouiller les tranchées Boches. C'est souvent ennuyeux car ils sont obligés de raser nos têtes pour toucher les leurs. Quelques fois, mais très rarement, ils se trompent de cible et c'est nous qui recevons. Enfin, ce qu'il y a de bon c'est que nos abris sont maintenant secs et que nous n'avons plus la boue du mois d'avril, ni le froid. En suivant nos tranchées, là encore des cadavres. Nous essayons d'approcher le premier que les infirmiers ont mis sur une petite échelle et qu'ils traînent au moyen d'une corde. Je m'y suis repris à trois fois pour l'approcher. Après avoir mis mon mouchoir devant ma bouche et mon nez, j'y parviens, mais impossible de le reconnaître tellement il est noir et décomposé. Plus loin, à d'autres il manque la tête et certains sont à moitié enterrés. Voilà le temps qui se rafraîchit et la pluie qui vient. Cette nuit, les infirmiers vont encore transporter ces macchabées. C'est un rôle qui ne me plairait pas beaucoup non plus. Ne te fais pas de bile, va, je suis en bonne santé, parfois fatigué, mais le coffre est bon et après un peu de repos et de tranquillité tout se remettra en place.
Au revoir et bonjour aux amis.
Je t'embrasse, ton fils.
Charles Raguet.
VIVEMENT LA FUITE

5 mai 1915 (la lettre qu'un camarade de Charles Raguet adresse à la mère de ce dernier, alors qu'il vient d'être mortellement blessé par deux éclats d'obus) :

Chère madame,

Vous allez vous demander pourquoi cette carte. Si je prends la liberté de vous écrire, c'est pour vous prévenir que votre pauvre Charles vient d'être gravement blessé et, comme étant grand ami avec lui, j'ai cru faire mon devoir que de vous prévenir. Lui ne peut pas écrire. Je vous donnerai de ses nouvelles, j'irai le voir. Il a été blessé à l'épaule droite et à la tête. Nous sommes dans une mauvaise zone où l'on se bat jour et nuit tous les jours sans fin. Nous sommes arrosés par de gros obus qui font un mal affreux. Nous perdons des hommes tous les jours. J'aimais bien causer avec Charles... nous parlions du pays... Rien de plus à vous dire pour le moment.
Recevez, chère madame, mes salutations distinguées.
Portat Louis

(On notera ici la délicatesse avec laquelle le soldat Louis Portat prépare madame Raguet: l'avisant de l'accident mais lui cachant l'essentiel jusqu'au lendemain matin, où il lui révélera enfin la sinistre réalité)


Chère madame,

Je vais vous apprendre une bien triste nouvelle, Charles Raguet, mon pauvre ami, est mort. Il va être enterré au cimetière militaire qui se trouve un peu au-dessus du cimetière civil de Montauville. Il sera seul dans sa fosse et on le mettra dans un cercueil. N'ayez crainte, tout sera fait pour le mieux et il aura un service religieux. Je vous assure qu'il est bien regretté par tous ses hommes, ainsi que par les officiers. C'était un très bon garçon. C'est malheureux de voir ce qui tombe en ce moment dans ce bois. Je m'unis à vous pour partager la grande douleur qui vous frappe, ainsi que toute votre famille, en perdant ce bon Charles.
Recevez, chère madame, mes condoléances.
Portat Louis

Fin de l'histoire.

2013/04/14

Paroles de Poilu : Camille Régnault (correspondance)

Toutes les citations qui vont suivre sont tirées de la correspondance de Camille Régnault, numéro matricule deux-deux-sept-huit, chef de section à la 1ère Batterie du 47ème R.A., né à Champigneulles le 7 mai 1893, et mort pour la France le 23 juin 1917, à l'âge de 24 ans.
Il est bon de rappeler ici que l'auteur de ces lettres était un soldat de métier, aimant le travail soigné et percevant pour le faire une solde mensuelle très largement supérieure aux cinq sous concédés par l'Etat aux vulgus pecum des campagnes, ces 4 millions de paysans contraints d'abandonner tout à la fois leurs terres, leur femme et leurs enfants un jour d'août 1914.
Camille, lui, n'avait ni les soucis d'un époux ni ceux d'un père de famille, rien qui ne le rattachait, pas même une amoureuse à rassurer durant son absence. Il n'avait pas non plus à s'inquiéter des travaux de la ferme ou des champs, à se demander tous les jours comment s'en sortaient les siens, à espérer ou à craindre pour eux presque plus que pour soi.
Rompu à la discipline militaire, habitué aux manœuvres et aux exercices, la guerre n'est pas une contrariété pour Camille, mais la suite logique de sa formation, voire son aboutissement. Il y est préparé depuis sa plus tendre enfance, à tel point qu'on a parfois l'impression qu'elle reste pour lui un jeu, un divertissement, une récréation... il joue. Les obus éclatent de tous côtés et les balles sifflent pour de vrai, mais jamais il ne s'en plaint. Au contraire, la seule chose qu'il regrette c'est d'être éloigné du Front quand les canons s'y déchaînent, et ce qui le désole encore davantage c'est le manque d'ardeur au combat de certains de ses compagnons d'arme. Il les voudrait tous fidèles à son image, plein d'entrain et d'enthousiasme, prêt à donner leur vie d'un cœur joyeux, pour la France et la Victoire, en avant !  
Au fil des mois et des années, plusieurs de ses camarades meurent, fauchés par la mitraille ou les gaz de combat, d'autres sont affreusement mutilés par des éclats d'obus, Camille dit sa peine et toute sa tristesse, puis il jure de les venger : Camille est encore un gosse en qui l'humanité n'a pas fini de percer.
Rappelons enfin qu'il était artilleur, donc un peu moins exposé qu'un fantassin, et surtout beaucoup mieux traité, d'autant plus qu'il était sous-officier.


LE DEPART :

Je vous assure que nous sommes prêt à faire notre devoir et à foncer tête baissée, de façon à porter la guerre de l'autre côté du Rhin dès les premiers jours.

Comme je serais heureux de vous revoir, après avoir pris notre revanche de 70.

La guerre ne durera pas, et l'Allemagne anéantie ne tardera pas à demander grâce.

Ici tout le monde est joyeux, au point d'en être presque fous. On sait que les allemands ne nous résisteront pas longtemps..

LA FOI :

Il ne faut pas croire les journaux, ils ne sont bons qu'à donner de fausses nouvelles. Pensez-vous que la guerre durera trois ans ? Allons donc ! Ce n'est pas possible !

Nous sommes proche de la victoire finale et de l'écrasement des Teutons.

Le premier de mes vœux c'est que nous détruisions l'Allemagne comme puissance militaire et que l'année 1915 voit leur anéantissement, c'est mon plus cher désir.

Une seule chose n'a pas variée après huit mois de guerre, c'est notre foi dans la victoire française. Tôt au tard, les Boches paieront leurs dettes aux alliés.

Nous avons plus que jamais confiance dans la victoire finale, mais nous avons compris qu'elle ne sera pas aussi facile qu'on voulait bien le croire. Tant mieux d'ailleurs, elle n'en aura que plus de prix.

Aujourd'hui le mot d'ordre est "Patience". Nous en avons ! Mais comme il sera bon de les reconduire chez eux à coups de canon.

LE SENS DU DEVOIR ET DE LA PATRIE : 

Il faut dire au petit Jules de bien travailler en classe pour devenir plus tard un bon français. Qu'il apprenne surtout son histoire de France pour aimer son pays comme il le mérite et pour haïr l'Allemagne, notre éternelle ennemie.

Je m'efforce autant que possible de ne pas penser à Danjoutin : ce n'est pas que je vous aime moins, mais la consigne est de ne pas le faire, car cela pourrait nuire à notre courage.

Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'une lettre arrive ouverte. Un officier-censeur est chargé de toutes les lire avant de les envoyer. C'est ennuyeux, mais je comprends néanmoins qu'on agisse ainsi, puisque c'est pour le salut du pays.

 Je suis un peu fatigué mais ça ne fait rien, c'est pour la France.

Un jour où les balles et les obus sifflaient autour de nous, Chevrier a subitement, et soi-disant, été pris de coliques. Il s'est fait évacué au dépôt de Besançon où il est encore, riant probablement de ses bonnes poires de Majors qui l'ont évacué pendant que les copains se faisaient casser la figure sur le front.

La raison qui me fait délaisser la compagnie de la plupart de mes compagnons du Bataillon, c'est que ce sont presque tous des ivrognes qui sont tous plus peureux les uns que les autres et qui ne pensent qu'à une chose quand une attaque allemande se produit, c'est d'être envoyés à l'arrière. Heureusement que les camarades du front ne ressemblent pas à ceux-là, sans quoi je crois que notre armée serait bien à plaindre. Il est curieux de constater que ceux qui se plaignent le plus sont ceux qui ont le moins souffert et qui sont le moins exposé. Je souffre beaucoup d'être obligé de vivre dans une telle société, mais personne n'en voit jamais rien et, du matin au soir, je ris comme s'il n'y avait pas plus heureux que moi sur terre. C'est ce qui, ici encore, m'a fait appeler "gosse". Si ceux qui m'appellent ainsi connaissaient l'opinion que le gosse a de leur conduite, ils seraient édifiés.

LE MILITAIRE :

C'est très amusant de tirer sur les allemands, on en oublie les balles qui nous sifflent aux oreilles.

Nos petits 75, dénommés 'fume-cigares', font des merveilles, mais il faut être juste et reconnaître que leurs frères plus gros ne travaillent pas mal non plus.

Eugène regrette de n'avoir pas encore abattu un seul boche, ça viendra. Pour moi, sans compter ceux que j'ai eu le bonheur de descendre avec nos chers canons, j'en ai tué deux au fusil, près de Vic sur Aisne.

Voilà le printemps qui approche à grands pas. Encore un mois d'hiver et ce sera la belle saison : il fera bon se battre.

Il n'y a pas de plaisir plus grand que de recevoir des lettres, à part celui de détruire le plus de boches possible.

Aujourd'hui encore le canon tonne à 2km de nous, mais ici on n'en a que l'écho et je suis presque honteux d'être si tranquille.

Les nouvelles sont de jour en jour meilleures et ceux qui voyaient la situation tout en noir sont ceux qui maintenant ont le plus d'espoir, tant mieux ! Messieurs les Boches, il va falloir payer, l'huissier vous rendra visite.

Je veux encore aller me battre, tonnerre ! Ce n'est pas le moment d'être embusqué quand on fait du si bon travail en ligne.

J'ai reçu hier une carte-lettre de mon cousin Charles. Il se plaint d'être mal traité et mal nourri. Il n'a pas fini de se plaindre s'il commence déjà. Heureusement pour lui que je ne l'ai pas sous mes ordres car je le dresserai un peu, je crois qu'il en a besoin, ce blanc-bec.

Nous nous sommes battus toute la journée d'hier. C'était une véritable boucherie. Pour la deuxième fois les rues de Mulhouse ont vu couler le sang. Nos troupes ont fait beaucoup de prisonniers, mais jusqu'à présent c'est l'artillerie qui a fait le plus beau travail.

Je suis habitué aux obus de tout calibre et d'ailleurs j'ai reçu mon brevet de longue vie, car j'ai eu la lanière de mon étui-musette coupée par un éclat sans être touché et sans même que ma veste soit déchirée.

A son père : Les boches nous ont surnommé l'artillerie du diable.

A sa soeur : Je crois que si les obus allemands avaient valu les nôtres, il ne serait pas rentré grand monde de la 1ère batterie. Les balles et les obus pleuvaient tout autour de nous et, au bout d'une heure, nous étions tous étonné d'être encore debout..

LA GUERRE :

Le 29 août [1914], la 2ème batterie a subi des pertes assez grandes : 2 canons hors de combat, 2 sous-officiers tués, 2 hommes tués et une dizaine de blessés.

Il paraît qu'un grand nombre de Danjoutinois ont disparu, on parle de 35 morts. Nous les pleurerons plus tard, car pour l'instant il ne faut songer qu'à les venger.

J'ai des nouvelles plutôt tristes à vous annoncer. Un fantassin du 42ème m'a affirmé avoir vu tomber Henri Fortunat dans un petit village des environs. Pauvre Henri et pauvre maman Fortunat ! N'avoir qu'un fils et le voir mourir si jeune.

Des cadavres restent des jours entiers entre les lignes allemandes et françaises sans être enterrés. Vous pouvez voir d'ici si cela sent bon, c'est le vilain côté de la guerre.

Doré est presque guéri et ne tardera pas à rentrer, tandis que ce pauvre Froelhy ne vous reviendra pas entier, car on lui à coupé la jambe.

J'ai reçu une lettre de la sœur à Froelhy. La douleur que toute sa famille a ressenti s'en échappe à chaque mot et fait peine. La pauvre Francine a du prendre le lit tellement la nouvelle l'a frappée. La maman essaye de la consoler en lui faisant voir ceux qui sont plus atteints que lui et même ceux qui reposent au milieu des champs et dont la tombe restera à jamais inconnue des parents.

J'ai reçu hier une lettre de Froelhy. Ce cher camarade pense toujours à nous. Il commence à se promener et ne tardera pas à avoir une jambe en caoutchouc qui cachera son infirmité.

Ce n'est pas le moment de songer aux permissions : nous avons notre capitaine à venger. Il a été grièvement blessé par un obus allemand. Il a huit blessures : 7 aux jambes et 1 à la tête.

Si Doré s'est rapidement guéri de sa blessure, son beau-frère est mort en laissant un enfant et un autre à venir. Il a été tué en allant à la recherche d'un de ses hommes blessé.

Un terrible accident est survenu ici. Les batteries de 90 avaient leurs chevaux dans un hangar lorsque le feu a pris : 58 chevaux et 5 hommes sont restés dans les flammes.

Un nouveau malheur s'est abattu sur mon ami Louis Doré : son frère a été tué à la bataille de Steinbach. Ce pauvre Louis a vaillamment supporté la nouvelle et, aujourd'hui, c'était avec un réel plaisir qu'il commandait sa pièce pendant un tir de bombardement sur les tranchées allemandes.

J'ai à ma pièce un vieux monsieur qui, à la déclaration de guerre, avait deux gosses et qui maintenant en a trois. C'est un type qui n'a pas froid aux yeux et cependant, quelquefois, on voit des larmes lui venir aux yeux quand il pense à ses gosses.

Ce matin j'ai appris que Julien avait eu le bras coupé par un obus, je le plains. Faire onze mois de guerre et venir se faire enlever le bras par un obus français, c'est idiot. Voici comment c'est arrivé : une cartouche rentrait difficilement dans son canon, il a voulu la faire ressortir, mais le tireur a fermé la culasse et il a mis le feu. Ce pauvre Julien avait le bras devant, aussi tu penses qu'il n'a pas plié.

Aujourd'hui j'ai bien de la peine. Le sous-lieutenant Marcy vient d'être tué par un obus allemand. C'est notre troisième commandant de batterie en trois jours qui nous quitte. Nous sommes tous animés du même désir : venger nos bons officiers. Guerre à mort aux boches. Vengeance est notre mot d'ordre.

Les braves gens chez qui je loge viennent d'apprendre la mort de leur fils, brûlé vif par des liquides enflammés. La douleur des pauvres parents fait peine à voir. Le pauvre vieux père me disait il y a un instant : "ce qui me donne la force de vivre ce sont les deux petits qu'il laisse derrière lui". L'un d'eux, âgé de six ans, est près de moi à l'instant et me parle de son papa. Pauvre gosse, il ne se doute pas que jamais il ne le reverra.

J'ai un de mes petits gars qui vient de perdre la raison subitement. Ce matin il a cherché pendant deux heures à reproduire un tableau de Van Gogh avec des morceaux d'écorces de pins, hier il faisait des charges terribles contre des taupinières ou contre des arbres. C'est une douce folie, mais c'est terrible quand même. La mort serait bien préférable à cet état.

Dorgère a été blessé, Baccarin et De Gasquier tués. Quand donc pourrons-nous assez nous venger de ces sauvages ? Les boches savent qu'ils ne seront pas vainqueurs, mais refusent néanmoins de s'incliner. Avec ces gens-là, il n'y a qu'une façon de parlementer, c'est avec les canons.

Nous avons eu le bonheur de surprendre des régiments boches en colonne par quatre. Il aurait fallu que vous puissiez voir ça. Je n'ai jamais rien vu qui égale en horreur le spectacle que nous avons eu sous les yeux. Figurez-vous 6 batteries de 4 pièces vomissant chacune 20 coups à la minute dans cette masse de boches. Les têtes et les bras volaient avec un ensemble parfait et tout cela nous faisait rire mais alors à gorge déployée. Quatre jours après, quand nous avons traversé le champ de bataille à la poursuite des allemands, nous avons tous été terrifié de l'aspect de ces cadavres d'où s'échappaient une odeur nauséabonde. Les cadavres étaient couchés par centaines, un grand nombre défigurés ou mutilés, d'autres sans une blessure, empoisonnés par les gaz que répand la mélinite en explosant. Les allemands n'avaient pas été long à fuir, mais 1/4 d'heure avait suffit pour un tel carnage. C'est là que l'on voit l'utilité des canons à tirs rapides. Les boches ne pourront jamais se vanter d'avoir fait autant de travail en si peu de temps.

L'ENNUI :

Je m'ennuie à mourir et ne sais vraiment pas quoi vous dire tellement notre vie est insipide.

Je crois que nous allons bientôt retourner au front et j'en suis heureux car je m'ennuie trop à ne rien faire pendant que les Boches sont chez nous.

Ici, pas de grandes nouvelles. Nous avons repris notre vie monotone de guerre de siège, avec de temps en temps quelques coups de canon.

C'est avec un réel plaisir que nous avons reçu l'ordre de revenir au front.

Tu dois savoir que je suis de retour sur le front. Je ne m'en plains pas, je t'assure, car je trouve joliment le temps long quand je n'y suis pas.

Je regrette de ne pas être en ligne avec ma section, mais il vaut mieux que j'oublie cela, car je m'ennuie davantage quand j'y songe.

Je suis toujours au Dépôt Divisionnaire et, à mon grand désespoir, il semble que je vais y prendre racine.

LES A-COTES :

Je vais vous faire un portrait en qui, si vous le pouvez, vous tâcherez de reconnaître quelqu'un de connaissance. De corps, c'est un homme à peu près de ma taille, mais un peu plus maigre. Il porte une barbe de deux mois, tirant fortement sur le roux, et des cheveux longs de 10cm, peignés une fois tous les quinze jours. Comme habillement : une culotte d'artilleur avec une dizaine de pièces cousues tant bien que mal, et une veste qui, tout comme la culotte, pour avoir été neuve il y a deux mois, n'en est pas moins usée et sale aujourd'hui. Voilà le portrait de votre serviteur. Rencontré au coin d'un bois il ferait plus peur que pitié.

Ces jours derniers, avec un camarade, nous nous sommes payé un petit plaisir : la chasse aux écureuils. Nous en avons rapporté quatre, que nous avons tués avec un fusil qui, d'habitude, sert à un autre gibier.

Je suis fâché : il n'y a plus moyen de chasser les écureuils, le Général l'a défendu. Quel malheur ! tout de même.

Je crois que la vie de saltimbanque sera celle que j'adopterai en revenant de la guerre. Une vieille roulotte, ou plus simplement encore un vieux bâton pour porter mon baluchon. Je chanterai pour gagner quelques sous et dormirai le soir à la belle étoile, quoi de plus charmant.

Demain nous avons une grande cérémonie à remplir. Notre cher Commandant veut que nous baptisions nos cabanes. La mienne s'appellera "Villa Georgette". Je l'ai décorée moi-même avec du lierre et j'ai aussi préparé la pancarte que l'on appliquera demain avec pompe. Le vin manquera un peu à la cérémonie et, en raison des circonstances, il n'y aura pas de banquet, mais ça ne fait rien, on s'amuse comme on peut.

Mes hommes jouent toute la journée aux cartes depuis que je leur en ai acheté un jeu.

De temps en temps on se paye de jolis spectacles. Il y a bien des jours où l'on est un peu émotionné mais c'est, comme disait un officier : l'émotion du chasseur qui voit venir à lui le gibier longtemps attendu.

Pendant mes longues heures de repos j'ai contracté un vilain défaut : je fume la pipe. Oh ! pas beaucoup, une ou deux par jour, au plus, et pas tous les jours, encore.

Un homme de ma pièce est allé aux tranchées pour faire un observatoire. Ayant vu un allemand à une fenêtre, il l'a proprement mouché et a repris son travail. Un instant après, comme il allait pour poser culotte, une mitrailleuse a voulu le torcher et a ouvert le feu sur lui, mais sans succès. Lui ne s'en est pas ému pour autant et m'a bien fait rire en me racontant son histoire.

Nous avons pour voisins ce qui reste des deux régiments marocains qui ont pris part à la bataille de la Marne : environ 1500 hommes sur 6000. Malgré cela, ils sont étonnant d'entrain et de gaieté. La plupart ont les pieds gelés et sont enrhumés, mais ils ont toujours la chanson aux lèvres. Il y en a de toutes les teintes, depuis le noir de jais jusqu'au blanc de lait.

J'ai des hommes qui se conduisent parfois en véritables gamins. Nous sommes logés ici chez un vieux bonhomme un peu grippe-sou, aussi ai-je bien recommandé d'être sérieux et de ne rien détériorer pour éviter d'avoir des ennuis. Cette nuit, ils n'ont rien trouver de mieux que d'attacher deux méchants chevaux à côté d'une cage à lapins. Je te donne à penser si la cage était en bel état ce matin. D'où la rage du vieux qui nous a dit que nous voulions le faire mourir de misère. J'ai eu un mal de chien pour l'apaiser.

Je vois que ma belle-sœur Jeanne ne se montre pas pressée de me rendre oncle une fois de plus. Qu'est-ce que cela veut dire ? Est-ce que monsieur l'héritier de mon frère ferait déjà la mauvaise tête avant d'être au monde et refuserait de sortir de sa tanière. Ce sera probablement un guerrier à la nouvelle mode s'il aime tant que ça son trou.

Pour te faire une idée du moral des hommes ici, je voudrais que tu les vois. Il y en a qui jouent au football, pendant que d'autres jouent aux cartes. Pendant ce temps les boches nous envoient quelques obus, mais ils n'éclatent pas. Aussi les jeux continuent.

Pour la première fois cette année, je t'écris du dehors, j'ai sorti ma table et mon banc et je me suis installé au soleil. Un bon soleil de printemps, encore un peu faible mais qui fait du bien quand même.

J'ai appris aujourd'hui un nouveau métier, j'ai essayé de faire une bague en aluminium et je n'ai pas mal réussi, tu verras, je la mets dans ma lettre.

Rien à signaler aujourd'hui, si ce n'est un violent bombardement boche dans les betteraves à 400m de nous. Pauvres betteraves ! Au moins 500 ont été déracinées. Pauvres boches aussi, car en voilà des obus de perdus.

Depuis quelques jours j'ai touché un nouveau manteau bleu horizon, très joli, ma foi, mais qui irait mieux pour parader à l'arrière que pour mettre ici. Il ne va pas conserver longtemps sa belle couleur. Enfin, il faut bien suivre la mode. Ce qu'il y a de bien là-dedans, c'est que l'on ne peut plus nous appeler 'sac à charbon'.

A son beau-frère, tourneur d'obus : J'espère que tu travaille toujours avec ardeur pour nous faire ces bons cigares dont les boches sont si friands que nous n'arrivons jamais à les rassasier. Pourtant, je te promets qu'on ne peut pas être plus généreux que nous et que nous les servons le plus vite possible. Mais ils sont si gourmands qu'une grande quantité d'entre eux meurt d'avoir trop fumé de cigares français.

Ma chère Georgette, il ne faut pas trop nous plaindre, sais-tu. Nous avons de mauvais moments, c'est vrai, mais nous en avons de bons aussi.

Les rires ne cessent pas de se faire entendre autour de nos abris, c'est te dire si le moral reste toujours excellent.

Si il y a de bons camarades, il y en a aussi qui ne valent pas grand chose.

La chasse aux rats recommence, c'est un sport assez agréable.

Il y a bien assez longtemps que je suis militaire pour savoir qu'un ordre est presque toujours suivi d'un contrordre.

Je suis allé cueillir du muguet hier soir. J'en ai fait un joli bouquet qui orne ma table. C'est un agrément et cela rend moins triste ma cellule, car ma chambre ressemble fort à une cellule de moine : la couchette, une table, et c'est tout l'ameublement que l'on y trouve.

 Figure-toi qu'hier soir Messieurs les Boches ont décidé de nous faire jeûner et pour cela ont bombardé notre cuisine. Tu avoueras que c'est un vilain tour qui ne doit pas être fait pour leur attirer la sympathie de nos poilus.

Hier soir j'ai assisté à un coucher de soleil de toute beauté. Comme nos canons et ceux des boches venaient de se calmer, des oiseaux se sont réveillés. Le coucou, le ramier, l'alouette, la caille et la perdrix s'égosillaient à qui mieux-mieux. Je savais déjà que j'avais une alouette et une caille pour voisins, mais je ne croyais pas que les ramiers, pourtant si craintifs, puissent se faire à l'horrible vacarme de cette guerre. Je me disais que si j'étais à leur place j'irais faire mon nid du côté de Bordeaux ou Marseille. Mais voilà, je ne suis pas un oiseau et, comme homme, il faut que je reste ici et que je patiente pour voir enfin ces cochons de boches repasser leur frontière.

Voilà. Lorsqu'Elisabeth Régnault reçoit et lit la dernière lettre de son fils, elle le croit à l'abri du danger dans un camp d'instruction, mais il est déjà mort... d'un accident de grenade, alors qu'il apprenait aux bleuets à les manipuler.

Paroles de Poilu : Camille Régnault (biographie)


L'attitude conquérante, le regard dur et les moustaches en crocs, à première vue Camille Régnault donne l'impression d'aimer la bagarre : c'est un guerrier dans l'âme, nous dit la photo. Quant à sa correspondance de guerre, l'une des plus atypiques qu'il m'ait été donné d'étudier, elle révèle un jeune homme non seulement bravache et revanchard, mais tellement cocardier qu'il ressort de l'ensemble un portrait type, une caricature : celle du Poilu de 14 dont les journaux de l'époque abreuvaient leurs lecteurs, ce soldat aussi parfait qu'idéal dont rêvait Maurras, que fantasmait Daudet et que la propagande en général exaltait. A se demander parfois si Camille, tout comme l'enfant en quête de modèle, ne cherchait pas simplement à ressembler à cette figure d'Epinal. Peut-être, en effet, ne faisait-il le fier-à-bras qu'à seule fin d'impressionner la galerie. Peut-être aussi ne jouait-il pas seulement la comédie, mais, n'ayant pas encore appris à distinguer ses pensées personnelles des idéaux inculqués, s'efforçait-il de se conformer à une image sociale stéréotypée. Et peut-être convient-il alors de savoir d'où venait Camille pour comprendre un peu mieux l'homme qu'il était vraiment.

***

Il est deux heures et demie du matin, en ce dimanche 7 mai 1893, lorsque Elisabeth Régnault, dans sa maison de Champigneulles, donne le jour à son quatrième et avant-dernier enfant : un bébé de sexe mâle d'environ 3 kilos et 48cm. Ce dernier, apparemment déjà bien au courant des usages, pousse un cri strident à vous percer les tympans, avant de se pencher avidement sur le sein de sa mère pour sa première tétée. Debout près du lit, attendri, apaisé et ravi, Jules, le père de l'enfant, admire le tableau sans mot dire, tellement sa gorge est une nouvelle fois serrée d'émotion. Ce n'est que lorsque la sage-femme revient dans la chambre, accompagnée de trois gosses au regard encore tout ensommeillé, qu'il retrouve enfin la parole : Voilà votre petit frère, leur dit-il en désignant l'enfant. Il vient d'arriver et il s'appelle Camille, vous pouvez aller embrasser votre mère, elle l'a bien méritée. Ce qu'ils font aussitôt avant d'aller se recoucher.

Six mois plus tard, Camille Régnault sort sa première dent ; on frotte un morceau de sucre sur sa gencive enflammée pour l'aider à percer.
A l'âge de 8 mois, il dit ou plutôt balbutie son tout premier mot : deux vagues syllabes accolées, quelque chose qui ressemble à maman, c'est du moins ce que cette dernière assure avoir entendu.
A 11 mois, Camille fait ses premiers pas : il titube... chancelle... et tombe... mais se relève aussitôt et recommence de suite, sous les encouragements de sa tribu puisqu'il semble avoir attendu qu'elle soit réunie pour se lancer dans cette folle aventure.
Le jour de ses trois ans, son père, militaire de carrière, l'emmène pour la première fois au Fort de Frouard où il fait office de gardien et d'intendant logistique. Ils passent d'abord sur le pont-levis à bascule, puis devant le corps de garde où un homme en faction les salue réglementairement, la main droite au képi et de bonnes blagues aux lèvres. Jules explique alors à son fils l'utilité des remparts, des fossés maçonnés et des guérites blindées. Il actionne ensuite les tourelles des canons et des mitrailleuses, lui fait visiter les casemates, les magasins à poudre et à cartouches, aussi les fours à pain, le poste optique et les infirmeries. Camille ne comprend pas tout, mais s'émerveille de tout. Epuisé mais heureux, le soir il s'endort en rêvant du Fort.

Ils y retourneront souvent ensemble, mais en 1901, après 30 ans de service, Jules Régnault prend sa retraite et la famille quitte la commune de Champigneulles pour celle de Danjoutin, où est née madame 40 ans plus tôt. Le couple, encore jeune, achète alors un café-restaurant au cœur de ce village composé d'environ 2000 âmes et situé sur le Territoire de Belfort, théâtre de violents combats durant la guerre franco-prussienne d'il y a 30 ans à peine.
Parmi les Danjoutinois, nombreux sont ceux à ne pas avoir oublié les maisons pillées, les villages incendiés et les exécutions sommaires. Plus nombreux encore ceux qui n'ont pas digéré la défaite, la perte de l'Alsace-Moselle et surtout les 5 milliards de francs-or versés à l'ennemi au titre d'indemnités. Ici, bien plus qu'ailleurs en France, on n'aime pas les Pruscos. Il n'est d'ailleurs pas rare qu'une conversation de bistrot s'engage entre patriotes enragés autour de cette question sensible. Et pas rare non plus que Jules Régnault attise les flammes du débat du haut de son comptoir :
   - Déroulède ! Boulanger ! Barrès ! voilà les gars qu'il nous faut !
La voix sonne pareille à un clairon juste avant la bataille. Au fond de la salle, assis sur une petite chaise devant une petite table, Camille lève la tête pour observer son père. Il s'étonne un instant de sa figure empourprée, puis s'en retourne à ses soldats de plomb, en mettant dans son jeu plus d'entrain que d'ordinaire : dragons de Bavière et cavaliers Saxons mordent la poussière.

A l'école de la République aussi, Camille apprend que l'Allemagne est détestable, et qu'il doit aimer la France parce que la Nature l'a faite belle et que l'Histoire l'a faite grande.
- Pourquoi l'aimer ? demande une nouvelle fois l'instituteur à barbiche.
- Parce que la Nature l'a faite belle et que l'Histoire l'a faite grande, répondent de concert les trente-six garçons, auxquels le maître d'école enseigne l'histoire et la géographie, autrement dit le culte du drapeau et l'adoration de la Patrie.
  - Bien ! Veuillez maintenant écrire sur votre ardoise les phrases suivantes au présent de l'indicatif : Nous serons tous soldats... Nous saurons le maniement du fusil... Nous veillerons la frontière... Nous nous battrons contre l’envahisseur... Nous obtiendrons la croix des Braves et serons fiers de mourir pour la France...
Voilà pour la grammaire et la conjugaison. Quant à l'orthographe, monsieur l'instituteur choisit avec soin ses dictées dans le livre d'Augustine Fouillée (Le Tour de France par deux enfants) ou dans celui d'Ernest Lavisse (Tu seras soldat) :
  - Belfort, l'héroïque cité, commandée... é-euh... par un vaiLLant colonel, lutta cent trois jours... luTTa... avec seize mille hommes... contre quatre-vingt mille PruSSiens qui l'aSSiégeaient...
Les trente-six élèves font crisser la craie sur l'ardoise avec application. Sous le regard sévère de leur maître, posté près du poêle à charbon, ils s'échinent tous à tracer de plus beaux "s" et de plus jolis "t" que leurs voisins de pupitre. Les uns ont les lèvres pincées par l'effort, les autres tirent un petit bout de langue et quelques-uns ouvrent bien grand leur bouche. Ils sont en tout point semblables aux six millions d'écoliers disséminés sur le territoire national, ne sont pas particulièrement sages, ni spécialement gentils, mais tout simplement dociles. Et lorsque la cloche sonne l'heure de la récré, on les voit s'égailler sous le préau telle une volée d'étourneaux, puis faire d'un vulgaire morceau de bois un fusil ou un sabre, qu'ils manient entre eux sans la moindre pitié.
Imbibés d'Histoire militaire, ils rejouent ensemble la bataille de Sedan, ou bien celle de Bazeilles, après avoir tiré au sort les bons et les méchants. Portant alors leurs coups moitié pour rire et moitié pour tuer, ils repoussent l'ennemi ou l'assaillent avec le même acharnement, et cherchent à faire couler le sang adverse à seule fin d'accorder à leurs jeux un semblant de vraisemblance. Camille y met tout son cœur et même davantage. A tel point qu'il revient parfois du collège la blouse déchirée, les genoux écorchés, les coudes éraflés. Sermonner par son père et soigner par sa mère, il laisse passer la tempête, puis leur explique avoir mis en déroute à lui seul un bataillon de Hussards allemands.
 - Voyez-vous ça ! Combien dis-tu qu'ils étaient ? demande Jules.
 - Z'étaient au moins 100, p'pa !
Amusé et bientôt contaminé par l'enthousiasme du garçon, Jules lui sourit avec complicité, au grand dam d'Elisabeth, laquelle n'apprécie guère ce type d'encouragement mais se garde bien d'intervenir. Les sourcils froncés, la mine soucieuse, elle observe en silence l'époux et l'enfant, se dit qu'il y a entre eux une connivence de sang et de tempérament, que derrière la bonhomie de leur visage se cache quelque chose de farouche, de sauvage, d'ombrageux, une chose toujours prête à mordre et à griffer, comme la violence endiguée d'une bête en cage, d'un fauve apparemment apprivoisé, mais soumis par la force et la contrainte, obéissant aux ordres de qui l'a dressé, et donc aussi bien disposé à haïr qu'à aimer, voire même à tuer ou se faire tuer si la loi l'exige. Elisabeth pense ici à la guerre. Elle sait bien qu'il s'agit là d'une histoire d'homme, et que les femmes ne sont finalement là que pour raccommoder leurs blessures, mais elle ne peut s'empêcher de s'inquiéter pour Camille, en qui elle a remarqué un net penchant pour les jeux violents et brutaux, aussi le goût des armes et des choses militaires. Elle se rassure en songeant qu'il obtient suffisamment bonnes notes et bons points pour oser prétendre aux longues et brillantes études qu'elle et son mari ont les moyens de lui offrir, pour peu que le cœur lui en dit. Comme toutes les mères de toute l'histoire de l'humanité, Elisabeth Régnault souhaite pour son fils la meilleure des situations possible. Elle rêve pour lui d'une carrière de notaire, de docteur, d'avocat, d'un monsieur qu'on salue bien bas, dont on envie la vie paisible et rangée, l'aisance matérielle, la femme aimante, les enfants charmants... enfin ce genre de choses auxquelles rêvent les mères et qui n'arrivent jamais.

Après avoir obtenu avec brio son certificat d’études primaires élémentaire, Camille s'oriente tout naturellement vers une carrière militaire. En 1910, il intègre l'Ecole d'enfant de troupe de Billom, dans le Puy-de-Dôme, où il suit durant trois ans les cours préparatoires de l'Artillerie et du Génie. Il y apprend, entre autres choses, à régler la hausse d'un canon de 75, à le charger par la culasse et à l'atteler rapidement à 6 chevaux de trait. Apprécié et bien noté par ses professeurs ("élève soumis et appliqué"), Camille figure régulièrement parmi les cinq meilleurs élèves de sa classe, ce dont il se vante auprès de ses parents lorsqu'il leur écrit. Ses lettres de jeunesse sont toutes relativement courtes, mais déjà bien tournées, et pleines de ce vocabulaire militaire qu'il affectionne depuis sa prime enfance :

Vendredi dernier, nous avons été à la manœuvre de garnison. Notre parti s'est fait battre à plate couture, mais la façon dont j'ai exécuté la manœuvre de retraite m'a valu les compliments du Commandant Bordeaux, qui est pourtant très difficile.

En 1913, Camille sort de l'Ecole avec le certificat d'études supérieures en poche et le grade de maréchal des logis, l'équivalent d'un sergent.

En 1914, il a vingt-et-un ans lorsque éclate le conflit. Convaincu de la supériorité de l'armée française sur l'armée allemande, il certifie à ses proches que la victoire sera facile et rapide, trois mois tout au plus, leur affirme-t-il.

Mais passent 1915... puis 1916...

Et en 1917, le maire de Danjoutin s'en vint personnellement frapper à la porte d'Elisabeth Régnault, laquelle comprit avant qu'il ne dise mot :

 - Camille... Camille est mort... articula-t-elle avec peine.

Et puis elle s'effondra.