2015/10/04

Ilya Ehrenbourg : Lazik le tumultueux

« Le communisme est une connerie plombée... »

On s'étonne qu'un écrivain catalogué au rayon des auteurs marxistes ait pu placer un tel jugement dans la bouche de l'un de ses protagonistes. Mais c'est qu'en 1927, année de rédaction du bouquin, Ilya Ehrenbourg n'a pas encore choisi son camp, si tant est qu'il l'ait jamais choisi. Il est alors âgé de 36 ans révolus et sa vie, pas moins tumultueuse et bohème que celle de Lazik, l'a menée loin de sa Russie natale, dans le Paris des Années folles, à Montparnasse, où il fréquente assidûment cafés et ateliers d'artistes en plein bouillonnement créatif. C'est en effet l'époque du jazz et du charleston, de Coco Chanel et de la bande à Breton, tous portés par un vent nouveau de liberté. Aussi comprend-on aisément qu'Ilya Ehrenbourg, artiste lui-même, se refuse non seulement à choisir entre communisme et capitalisme, mais aussi entre judaïsme et catholicisme, de sorte qu'il peut se moquer librement des rabbins et autres férus du Talmud tout en ponctuant son récit de légendes hassidiques, ou encore brocarder tout à la fois les dogmatismes de l'Union Soviétique et les valeurs bourgeoises de l'Occident qui l'accueille, pour finalement railler d'un même élan l'argent et la misère, le mariage et l'union libre, les traditions et la modernité... et tout ça de manière souvent drôlissime (mais cynique).

Homme de petite taille doté d'un nom grotesque, Lazik Roitchvantz (Lazik à la queue rouge) est un tailleur juif dont la modeste échoppe se situe dans la ville de Gomel, quelque part en Russie, ou plus exactement en République-socialiste-fédérative-soviétique-de-Russie, ainsi qu'il convient désormais de la nommer, puisque l'histoire de Lazik débute peu après la Révolution d'Octobre, sans doute au cours de l'été ou du printemps 1918. En tout cas il fait chaud, très très chaud, et, tandis que Lazik se rend chez la douce Fénitchka pour lui déclarer l'ardeur de sa flamme, le voici qui s'arrête devant une affiche toute parée d'attributs officiels. Se hissant alors sur la pointe de ses pieds pour en prendre connaissance, il apprend tout d'abord le décès d'un "guide éprouvé du prolétariat", puis qu'à la place du mort surgiront bientôt "dix nouveaux combattants, prêts à châtier sans merci tous les ennemis cachés de la révolution..." L'apolitique Lazik s'attriste-t-il de la disparition du guide ou bien de l'avertissement qui s'ensuit, toujours est-il qu'il soupire plaintivement, ce qui est une grossière erreur au pays des soviets : aussitôt dénoncé par la citoyenne Puke, Lazik est en effet arrêté, puis jugé, et finalement condamné à passer quelques mois en prison, les premiers d'une longue série sous des cieux différents.
Reprenant à son compte l'histoire du Juif Errant, Ehrenbourg trimbale en effet son personnage d'Est en Ouest (Moscou... Varsovie... Berlin... Londres... Paris...), où il exerce tour à tour de multiples fonctions toutes plus cocasses les unes que les autres, et où chacune de ses aventures se finit toujours au fond d'un cachot, avant que des circonstances hasardeuses ne l'amènent à franchir à nouveau une frontière, etc. 
Exemple parfait du héros décalé, ou inadapté, si le pauvre Lazik ne maîtrise pas grand-chose, pour ne pas dire rien, des événements qui l'accablent, ou bien s'il échoue dans tout ce qu'il entreprend où qu'il l’entreprenne, ce n'est pas de sa faute, jamais, mais de celle des Systèmes, peu importe leur nom, qui partout l'empêchent de vivre à sa guise, lui qui n'aspire pourtant qu'à travailler et aimer en paix. Au fond, l'histoire de sa vie pourrait se résumer ainsi : celle d'un petit tailleur juif qui n'aura jamais et nulle part été à sa place, pas même en Terre Promise où, bien qu'à bout de force et d'espoir, il s'en faudra de peu qu'on ne l'empêchât aussi de mourir librement.

La Chute de l'Ange, de Moïche Zakharovitch Chagalov (Marc Chagall / 1887-1985)

Extraits

Quand le camarade Trivas enseigne à Lazik ce que doivent être "les fonctions sexuelles d'un membre modèle du Parti d'un point de vue éthique" :

- Le sexe n'est au fond rien d'autre qu'un simple moyen de reproduction. Tant qu'il ne s'y mêle pas le capitalisme de Malthus et les autres barrières, nous pouvons considérer ce qu'on appelle "amour" comme le simple processus de production de deux artisans indépendants. Plus il est court, plus il reste de temps au prolétariat pour se consacrer aux syndicats et aux coopératives. [...] Votre devoir est de chasser comme une brebis galeuse celui qui aura l'idée de remplacer le matérialisme de fer par de la bouillie sentimentale.

Ou quand Lazik se fait passer pour un rabbin libéral auprès de ses coreligionnaires de Francfort, notamment un restaurateur casher empêtré dans les interdits :

LAZIK : Il est dit dans la Thora : "Tu ne mangeras pas le veau dans le lait de sa mère". Le beurre est fait avec le lait. Et comment pouvez-vous savoir si telle vache est la mère de tel veau, ou même de tel boeuf ayant atteint sa majorité ? Donc il est interdit de cuire la viande dans le beurre.
SCHWARTZBERG : Pfff...
LAZIK : Mais attendez une minute, il est encore trop tôt pour soupirer. Vous n'avez qu'à servir de la viande de porc. Moi, par exemple, j'adore les côtes de porc, et puis le cochon ne pourra jamais être le fils d'une vache. Vous pouvez donc faire frire autant de côtelettes de porc que vous le désirez dans du beurre laitier avec des pommes de terre bien croustillantes. Tout sera ainsi conforme à la loi et vous verrez que lorsque M. Moiser aura mangé une de vos côtes de porc, il s'écriera extasié : "Comme votre veau est délicieux !"
SCHWARTZBERG : Mais selon la Loi le porc est de toute façon...
LAZIK : Peut-être bien que selon la Loi le porc n'a pas assez de doigts de pied pour qu'on ait le droit d'en manger, mais, après tout, vous ne les avez pas comptés, ses doigts de pied. Et puis qui vous demande de vous occuper de ça ? De toute façon lorsque vous parlez avec un rabbin érudit, vous n'avez pas besoin de faire de philosophie. Point à la ligne.

Ilya Ehrenbourg : Lazik le tumultueux (1927)
Traduit par Claude Kahn (1981)
Aux Editions J.-C. Lattès

A signaler aussi une satire plutôt réussie des peintres de la Brasserie la Rotonde, ainsi qu'une bonne critique des milieux littéraires d'avant-garde, et pas mal d'autres bonnes choses encore, mais dont on peut difficilement extraire un passage.

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