2012/11/04

Pour ne pas s’étriper… (3)

A partir de 10h00, la circulation routière devenait peu à peu moins dense et, par voie de conséquence, se faisait aussi plus fluide, de sorte que le bruyant écoulement du boulevard perdait en intensité et que, de l’avis général des riverains, on s’entendait mieux penser.

TUT ! TUUUT ! T-U-U-U-T ! TÛTTTT !

A moins, bien sûr, qu’un couillon de livreur garé en double-file ne vint à nouveau boucher le tuyau en quelque endroit de son parcours, ce qui avait pour contrecoups aussi inéluctables qu’immédiats :

a)  De chauffer à blanc les nerfs des conducteurs coincés au cul dudit fourgon.

b)  De porter à ébullition les 15cl de leur liquide cérébro-spinal (soit l’équivalent d’une demi-canette de bière).

c)  De sur-activer leurs surrénales, au point d’en venir à gueuler à soi seul pire qu'une meute de macaques fous furieux.

d)  Et de leur river la dextre sur le klaxon de leur pousse-pousse (toi-d’là-que-j’m’y-mette) de manière absolument vaine et stupide, vu que :

1) Il est non moins difficile de faire entrer un éléphant dans un dé à coudre, que de faire grimper une fourgonnette de 3 tonnes, 6 mètres cube et 4 mètres d’envergure, aux étages d’un immeuble, aussi moderne soit-il.

2) A force de s’entendre corner aux oreilles, la grande fratrie des livreurs est, de toute façon et pour ainsi dire, sourde comme une tête de pioche.

3) Quand bien même ce livreur-ci ne serait-il point sourdingue, quelle autre alternative aurait-il que de lancer à la vindicte populaire un tonitruant et retentissant :
   
- Et où veux-tu que j’me gare, hey, connard !
 
Après quoi, bien évidemment, l’un ou autre des
embouteillés rétorquerait ipso-facto :

- S'pèce d'empaffé ! J'ai un métier moâ !
- Hé quoi ! Qu’est-ce tu crois ? que j’fais du tricot, p't'être !
- Bah, t’as plutôt la gueule d’emploi du parfait emmerdeur !
- Et tu sais ce qu’y te dit l’emmerdeur ?

De fil en aiguille, on en viendrait alors aux mains, d'abord les baffes et les mornifles, ensuite les bourre-pifs, les gnons et les marrons, puis viendraient les coups de tatanes et hop tout le monde en cabane ! Résultat des courses : deux yeux pochés, un nez cassé, d’un côté ; six côtes fêlées, trois ongles arrachés, de l’autre côté, et match nul question ecchymoses et œufs de pigeon, ah bravo ! Mais le pire, dans tout ça, le fin du fin de ce méli-mélo, ça serait pas tant les deux Tartempions encroûtés, que non ! l’emmelassée ultime, eh ben ça serait encore madame Yvette, dite Vévette (une vieille retraitée des PéTéTés, veuve de feu monsieur Maréchal : « 5ème étage, porte gauche, en face l’ascenseur, au paillasson en crin naturel, cause qu’y a pas mieux pour s’essuyer… tout du moins les pieds » précisait-elle toujours en ricanant), madame Vévette, donc, qui attendait depuis déjà trois semaines un petit colis de la maison Damart S.A – à savoir, cinq paires de soutifs, taille 90, bonnets C et baleines métalliques, s’il vous plaît, plus une paire de mules brodées plein fil en cadeau gratuit, « c’est toujours ça de pris » – mais qui, alertée par le hourvari tintammaresque remontant du boulevard jusqu’à son p'tit chez-soi, irait dare-dare planter son museau derrière les rideaux du salon… verrait d’abord l’attroupement des badauds… puis la foire d’empoigne entre les deux zigomars… ensuite le déboulé de la maréchaussée… les interpellations musclées… les képis qui valsent... les coups de pied au cul et de matraque où je pense… le départ du panier, sirène hurlante... et, surtout, oui surtout, la fourgonnette Livraison-Express se faire à son tour embarquer manu-militari par la fourrière.

« Ben, merde alors ! Et mes soutifs ! » qu’elle dirait, madame Yvette. « Faudra ‘core que j’attende des jours et des lunes, cause que les gens tournent dingos à force de bouffer n’importe quoi, surtout de la vache folle et du bœuf hormoné dans leurs hamburgers cheeseburgers ! »

Sur cette dernière rature, Vincent referma le calepin sur lequel il notait tout ce qui lui passait par la tête entre deux clients à servir ou à renseigner. Ce matin-là encore, il n’avait pas vendu grand chose : un vieil Henry Miller et un Petit Prince illustré de Saint-Exupéry ; à peine de quoi payer l’électricité et largement trop peu pour s’acquitter du loyer. Il regarda sa montre. L’heure de déjeuner approchant, il se demanda s’il irait à la brasserie voisine, histoire de prendre un croque, un demi et un café. Modeste repas, certes, mais qui, convertit en monnaie courante, lui reviendrait tout de même à 9 euros tout rond, soit la moitié de sa recette matutinale... Aussi, mâchouillant son crayon, hésitait-il grandement à la dépense, j’y vais_j’y vais pas_j’y vais, et, pour se décider enfin, il alla prendre le frais sur le pas de la porte.

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