2014/06/12

Jorge Amado : Dona Flor et ses deux maris

« Une veillée funèbre sans alcool est un manque de considération envers le défunt, cela signifie indifférence et cruauté » (Florípedes Guimarães, en réponse à la question : Que faut-il offrir lors d'une veillée funèbre ?)

Quelle femme n'a pas secrètement rêvé d'avoir deux époux ? Le premier idéalement taillé pour les plaisirs du lit, le second lui assurant sécurité et protection, la tranquillité d'une vie bien rangée. Pour Dona Flor, professeure émérite d'art et saveur culinaires, le rêve finira par devenir réalité après quelques déboires amoureux.
Son premier mari, Vadinho, un sympathique vaurien, passe de vie à trépas un jour de carnaval dans les rues de Salvador où il dansait la samba déguisé en fille de Bahia. C'est alors pour Dona Flor le temps des larmes et du deuil. N'ayant plus goût à rien, elle passe des semaines entières prostrée dans sa chambre, à se remémorer les 7 ans de vie commune avec feu son époux, et donc à se rappeler tantôt du meilleur : les folles nuits d'amour, et tantôt du pire : les jours où il la trompait, lui mentait, la battait, dépensait au jeu et au bar toutes ses économies.

Dans le lit de fer, une seule pensée accable dona Flor, la plonge au plus profond d'elle-même, en lambeaux : plus jamais elle ne l'aurait, plein d'agitation, son Vadinho ; plus jamais. Cette certitude la pénètre et la brise ; lame de venin, elle lui déchire la poitrine et lui meurtri le cœur, effaçant son anxiété de survie, sa jeunesse avide de subsister. Sur le lit de fer gît dona Flor, telle une suicidée. Seul le désir la soutient et la mémoire persiste. Pourquoi l'attend-elle, puisque c'est inutile ? Pourquoi le désir se dresse-t-il comme une flamme, un feu qui lui brûle les entrailles, qui la maintient en vie ? Puisque c'est inutile, puisqu'il ne reviendra pas, audacieux amant, lui arrachant combinaison ou chemise, culotte de dentelles, exposant sa nudité satinée, disant des phrases si folles que même dans sa mémoire elle n'ose les répéter, si folles et indécentes, mais si jolies ! Hélas ! Il ne viendra plus lui caresser la gorge, les hanches et le ventre, l'éveiller et l'endormir, tempête de désirs, ouragan qui l'emportait, aveugle, brise de tendresses, zéphyr de soupirs, elle défaillant pour se réveiller de nouveau. Hélas ! plus jamais ! Seul le désir la soutient, ainsi que le souvenir.

La magnifique comédienne brésilienne : Sonia Braga

Puis vient l'après-veuvage et, avec le retour du printemps, la fin des abstinences. Torturée par le désir, la jeune veuve encore appétissante entrouvre enfin son cœur à d'éventuels prétendants. Aussitôt, les hommes de Bahia et d'ailleurs se bousculent pour remplacer Vadinho dans sa couche. Flor les rembarre un par un, puis finit par céder aux avances de Teodoro Madureira, un pharmacien à la réputation solide, homme d'ordre et de méthode, accessoirement joueur de basson au sein d'un orchestre amateur... en trois mots : chiant comme la lune. Et Dona Flor se meurt d'ennui dès sa première nuit de noce :

Dona Flor se prépara devant le miroir, rapidement, écoutant l'eau couler, l'eau du bain de son mari. Quant à elle, elle se parfuma à l'eau de Cologne et à l'héliotrope. Sur le corps nu, sur le ventre lisse, rien que le parfum et les dentelles noires de la transparente chemise de nuit de batiste. Un éclair de désir impudique voulant s'imposer sur la pudeur honnête qui lui faisait baisser les yeux, la rendait tremblante et craintive. Elle couvrit le désir et la beauté, les dentelles et les volants transparents avec le chaste drap de lit auquel la lavande apportait une odeur de famille et d'innocence.
[...] Elle imaginait pourtant comment cela allait se passer, car elle avait été mariée et, même avant de l'être, avait appris l'amour dans un lit de marée et de tempête. Elle savait comment ce serait, car elle en avait gardé le souvenir fidèle et précis, dans la pensée et dans chaque détail de son corps. Encore un instant et lui, nouveau mari, franchissant enfin les frontières de l'éducation raffinée et de la pudeur, écartant drap et chemise de nuit, avec mille caresses et un déluge de mots fous, dans un ouragan de bouches affamées, de mains savantes, l'éloignement de la pudeur et de la honte, atteindrait le fond de son humide vérité. Elle sent le corps de son mari contre le sien, dans le lit.
[...] Le cœur battant, les yeux fermés, elle attend le geste brusque de son mari lui arrachant drap et chemise, la découvrant toute. Car, ainsi qu'elle avait appris au prix de sa vertu perdue, a-t-on jamais vu faire l'amour en chemise de nuit, le corps vêtu ou couvert, fût-ce par le plus transparent linon, a-t-on jamais vu pareille absurdité ?
Et bientôt il lui fut donné de voir, non une absurdité, mais une chose différente. Au lieu de la découvrir, il se couvrit lui aussi et, sous les draps, la prit dans ses bras. Attirant sa tête aux cheveux noirs presque bleus, il la repose sur sa poitrine large comme un quai de port, lui baisant tendrement la joue, puis la bouche, en un baiser enfin tel que dona Flor le pressentait et l'attendait.
Prise de surprise, elle s'abandonna et dans le baiser se rompit la fragile écorce de pudeur. La main de l'époux descendait de la hanche vers la cuisse, par-dessus la chemise, et toucha l'ourlet de batiste ; puis, dona Flor ayant à peine le temps de s'épanouir, il souleva dentelles et volants. Sans perdre de temps à la dévêtir et à se déshabiller lui-même, ou en caresses sensuelles, toujours couvert par le drap de lit, il se mit sur elle et la posséda avec envie, force et enchantement. Tout cela fut très rapide et pudibond ; très différent de ce qu'avait connu dona Flor, et par cela même elle se perdit et ne le rejoignit pas en cette muette et courte possession. Elle entrait à peine dans le champ du désir et déjà elle entendait le chant de victoire à l'autre bout de la plaine. Dona Flor se sentit oppressée, avec une envie de pleurer.

José Wilker (Vadinho) / Sonia Braga (Dona Flor) / Mauro Mendonça (Teodoro Madureira)

Et puis arrive le jour où Vadinho, ou plutôt son fantôme, réapparaît aux yeux de Dona Flor. Elle seule peut le voir et l'entendre lui susurrer des mots d'amour, allongé lascivement sur le canapé ou se baladant dans les couloirs, souvent nu comme un ver et lubrique en diable. L'un est déterminé à exercer de nouveau ses droits conjugaux, l'autre, par fidélité maritale envers le Docteur Sirop, refrène ses ardeurs aussi longtemps qu'elle peut... mais :

Insensé et insolent ! Vadinho l'avait toujours été et n'avait pas changé durant ses années d'absence :
- Cette nuit je viens te tirer du lit. Attends-moi...
Comme si dona Flor était la dernière des dernières, dissolue au point de se livrer à la débauche devant son époux endormi. Sur le lit de fer, le docteur Teodoro dort du fameux sommeil du juste, son noble visage au repos, la respiration uniforme, comme s'il ronflait au rythme du basson.
Dona Flor  contemple le visage respecté de son mari et une vague de tendresse l'envahit : il n'existe pas d'homme meilleur, d'époux aussi parfait. Ame forte, caractère pur, diamantin, dona Flor décide de rompre une fois pour toutes l'intrigue douteuse et insoutenable, indigne de sa condition et de sa loyauté.
Mieux valait attendre dans le salon, transférer là sa veille, c'était aussi plus prudent : elle ne courrait pas le risque de se voir dans les bras de Vadinho dans la chambre même où dormait l'autre époux, le bon et probe mari. Car, esclave de ses sens, corps licencieux, vile matière, dona Flor craint de s'abandonner subitement. Déjà sa volonté ne lui obéit plus, un vertige s'empare d'elle et sa vertu est à la merci du séducteur. Elle n'est plus maîtresse de son corps, la matière indocile n'obéirait plus à son esprit, mais bien au désir de Vadinho.

[...] Dans le salon, les portes du ciel s'ouvrirent, le chant de l'allégresse éclata. « A-t-on jamais vu faire l'amour en chemise de nuit ? » Dona Flor aussi dévêtue que lui, chacun se parant de la nudité de l'autre et se complétant. Un aiguillon de feu la transperça. Pour la deuxième fois Vadinho s'empara de son honneur : la première fois alors qu'elle était jeune fille, et maintenant qu'elle était l'épouse de Teodoro (qu'elle eût d'autres maris encore et il continuerait). Ils s'aimèrent dans les champs de la nuit jusqu'à l'orée du jour.
Jamais elle ne s'était donnée ainsi : si librement, avec une telle fougue, une si ardente avidité, un tel délire. Ah ! Vadinho, si tu avais faim et soif, que dire de moi, maintenue à un régime maigre et sans saveur, sans sel et sans sucre, chaste épouse d'un mari respectueux et sobre ? Que m'importe ma réputation dans la rue et dans la ville, mon nom si digne ? Mon honneur de femme mariée, que m'importe ? Prends tout cela dans ta bouche ardente au goût d'oignon cru, brûle dans ton feu ma décence innée, déchire de tes éperons mon ancienne pudeur, je suis à toi, chienne, cavale, putain.
Ils se prenaient et se reprenaient, s'appelaient et se répondaient et repartaient de plus belle. Tant de regrets et de désirs à combler et à assouvir, tous atteints et parfois répétés.
Insolente et bien-aimée, osée et belle, la voix de Vadinho lui disait mille choses indécentes, lui rappelait les douceurs d'autrefois.
- Te rappelles-tu la première fois que je t'ai sentie ? Les groupes de carnaval arrivaient sur la place, tu t'es blottie contre moi...
- C'est toi qui m'as attirée dans tes bras et ta main m'a...
Il la caressait et sa main la reconnaissait :
- Ta ligne de sirène, ton ventre couleur de cuivre, tes seins de fruits d'avocatier. Tu as embelli, Flor, tu es plus opulente, appétissante de la tête aux pieds. Je vais te dire : dans ma vie j'ai cueilli beaucoup de chochotas, une belle récolte, mais aucune comme la tienne, c'est la plus savoureuse de toutes, je te le jure, ma Flor...
- Quel goût a-t-elle ? dit dona Flor, ayant perdu toute pudeur.
- Un goût de miel et de poivre, et aussi de gingembre...
Il parlait et dona Flor s'abandonnait : Vadinho le plus fou, le plus tyran, feu et vent. Vadinho, ne t'en va plus, plus jamais. Si tu repartais, j'en mourrais de chagrin. Même si je te le demande et t'en prie, ne t'en va pas ; même si je te l'ordonne ne m'abandonne pas...
Je sais bien que je ne serai heureuse que si tu n'es pas là, si tu pars. Avec toi il n'y a pas de bonheur, seulement le déshonneur et la souffrance. Mais sans toi, pour heureuse que je sois, je ne peux pas vivre, je ne vis pas, ah ! ne me laisse jamais...

Jorge Amado : Dona Flor et ses deux maris (1966)
Traduction de Georgette Tavares-Bastos
Editions Stock

Dona Flor e seus dois maridos (comédie de Bruno Barreto, 1976) 

Ecrit en pleine libéralisation sexuelle apparue au tournant des années 60, Dona Flor marque la fin de la morale bourgeoise et y participe à sa façon, en se moquant notamment de ces vertus surannées qu'étaient la fidélité, la pudeur et la chasteté. Considéré à sa sortie comme l'un des chefs-d'oeuvre de Jorge Amado, et aujourd'hui encore toujours encensé, souvent conseillé, ce livre m'a quant à moi déçu. Beaucoup de bonnes pages et de bons passages, c'est évident, mais :
1) le comique de la situation aurait pu être mieux et davantage exploité.
2) l'aspect social, toujours présent dans les livres d'Amado, se limite ici à une question de mœurs (ce qui pour l'époque n'était pas rien, mais aujourd'hui...)
3) le succès du livre contribue à donner du Brésil et des brésilien(ne)s une vision un peu caricaturale où, hormis les notables, tous sont de joyeux fêtards, beaux gosses et belles gonzesses.
4) 700 et quelques pages d'une extraordinaire richesse verbale, selon certains, ou bavardage limite logorrhée, à chacun d'en juger...

Pour le reste on retrouve l'univers si particulier d'Amado version débauché : la vie nocturne à Bahia, ses cabarets et ses boxons peuplés de l'habituelle faune amadienne : prostituées au grand cœur, voyous de seconde zone et sorciers candomblé, plus quelques personnages bien réels, tels Dorival Caymmi, Pierre Verger, le peintre Carybé... et encore trois ou quatre recettes de cuisines typiquement bahianaises comme, par exemple, la tortue en cocotte.

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