2015/01/04

Antônio Torres : Un taxi pour Vienne d'Autriche

Muito bem ! Encore un bon Torres ! Celui-ci empreint de poésie et très musical, puisque rythmé façon polar, avec des phrases qui vous claquent aux oreilles un peu comme des coups de feu :

L'arme a trouvé la cible  ~  Je perçois des voix qui s'éteignent comme une agonie d'automne... et je rêve que je lis un poème de T.S. Eliot  ~  Il a plié à la deuxième balle : personne n'est parfait  ~  L'enfant a grandi la tête plate, à force de caresses  ~ Marcher, marcher, marcher... pour découvrir que j'ai encore des yeux pour la beauté.

Comme dans ses précédents livres, l'auteur s'attache une nouvelle fois à dépeindre un climat et attiser des sentiments plutôt qu'à raconter une histoire, laquelle est d'ailleurs on ne peut plus simple : un publicitaire au chômage loge deux balles dans le ventre d'un vieil ami qu'il n'avait pas vu depuis vingt ans, puis s'enfuit de chez lui en s'engouffrant dans un taxi... qui n'ira nulle part pour cause d'embouteillage. Pas de quoi casser trois pattes à un canard. Seulement il y a le style, on l'a déjà dit, et puis cette impression diffuse de faire trempette dans le cerveau de l'assassin, de partager la détresse de cet homme se noyant à l'intérieur de lui-même, puis d'être emporté par les flux et reflux de sa conscience comme dans une sorte de rêve éveillé, et à moitié halluciné, où la réalité paraît toute distordue, brouillée, fragmentaire... et en même temps si réelle. Car, à bien y regarder, ce roman est un jeu de miroirs pas si déformants qu'ça. Ce qu'ils reflètent ? Notre aliénation. Les visages de ceux qui ne savent plus trop qui ils sont, ni ce qu'ils font... le drame existentiel de l'homme moderne, bien plus déboussolé dans sa mégalopole qu'il ne le serait lâché en pleine nature... aussi l'absurdité d'un monde où tout est rationalisé, hormis nos actes et nos pensées... et puis le paradoxe d'une société où tout va très-très vite et où cependant rien ne bouge, un peu à l'image d'un tacos coincé dans un bouchon : de quoi devenir dingue, non !

A  PIED  D'ŒUVRE
Il descendit vers la place du général Osório en pensant : Ipanema est plus bleue que Copacabana. Ses immeubles sont plus bas. On peut encore voir le ciel. Restait à savoir si cela le rapprochait ou l'éloignait de Dieu. Et, si Dieu existait vraiment, le ferait-il arrêter pour vagabondage ? Flâner alors que tous les autres courent — c'est un péché mortel.
Et il allait devoir encore marcher un bon moment avant d'arriver chez son ami. Ce qui signifiait : qu'il avait encore du temps — pour penser. Pourquoi pensait-il tant ? Pourquoi les Japonais...
Marchant et pensant : le chemin se fait en marchant. Et se rappelant le temps où cette place était beaucoup plus agréable, sans les palissades des travaux du métro qui interdisent le trottoir et empestent l'atmosphère. Pensant aux dessous-de-table et au coup publicitaire des travaux, pour le plus grand profit des entrepreneurs qui avaient financé la campagne du gouverneur, puis laissé les travaux en plan et la place défigurée. Pensant : et personne ne dit rien. Ipanema, au mètre carré plus cher que le mètre carré d'un château en Angleterre, ne se plaint que des camelots qui transforment ses rues en bidonvilles et de la présence de Noirs sur ses plages. Le reste importe peu [...]
Antônio Torres : Un taxi pour Vienne d'Autriche (1991)
Traduction de Henri Raillard (1992)
Aux Editions Gallimard


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