2015/05/24

Anna Seghers : Transit

Du Transit d'Anna Seghers, on peut dire qu'il fait suite à La Chute de Paris, d'Ilya Ehrenbourg, et donc qu'il évoque l'une des conséquences de l'occupation allemande durant l'été et l'automne 1940, à savoir la fuite vers la zone libre de quelques milliers d'individus traqués par les nazis pour x raisons : parce qu'ils se sont opposé à Hitler ou l'ont simplement critiqué ; parce qu'ils ont déserté les rangs de la Wehrmacht ; parce qu'ils ont écrit des livres ou peint des tableaux qui méritent le bûcher ; parce qu'ils sont de gauche, homosexuels, juifs, anciens brigadistes, etc... Tout ça fait beaucoup de monde et un monde qui se retrouve un beau jour à Marseille dans l'hypothétique espoir d'embarquer pour les Amériques.
Parmi eux, le narrateur de Transit, un jeune Allemand prénommé Gerhardt, se fait passer auprès des autorités compétentes pour un obscur écrivain que lui seul sait décédé, unique moyen pour lui d'obtenir les papiers nécessaires au départ. Puis, tandis qu'il déambule dans la cité phocéenne, il rencontre par hasard une encore assez jeune femme, Marie, elle aussi en transit. Or, bien qu'ayant déjà un amant, Marie n'a de cesse de retrouver son époux (l'écrivain décédé) et ne reste pas non plus insensible aux avances de Gerhardt qui la manipule... Compliqué ? Inextricable, oui, mais c'est la période qui veut ça. Anna Seghers s'attache à montrer qu'en certaines circonstances, où le cours tranquille d'une vie est soudain bouleversée par l'Histoire, personne n'est plus tout à fait celui qu'il prétend être et nul ne sait plus très précisément ce qu'il veut. Elle fait aussi évoluer ses personnages dans un univers proprement kafkaïen où, par exemple, pour qu'un candidat au départ obtienne le droit de rester à Marseille, il doit prouver qu'il est réellement décidé à partir. Ping ! la préfecture vous renvoie alors vers le consulat, pong ! le consulat vers la préfecture. Et, bien évidemment, il vous manque toujours un papier : vous avez le permis de séjour, mais aucune caution... la caution mais pas l'attestation... le visa de sortie, mais pas celui de transit... Vous pouvez même avoir en poche tous les sésames possibles et imaginables, sauf qu'arrivé devant l'employé du guichet l'un d'entre-eux s'avère être périmé... Rebelote !
Et puis, ce qu'Anna Seghers veut aussi montrer, à travers deux ou trois de ses personnages, c'est que même en des périodes où la peur, l'indifférence et les égoïsmes triomphent, jamais ils n'effacent complètement ni l'humanité ni la compassion de l'homme à l'égard des hommes. Il est bon d'y croire.

Anna Seghers (1900-1983)

Extraits :

Vous connaissez vous-même la France non-occupée de l'automne 1940 : les gares et les asiles, et même les places et les églises, tout était plein de réfugiés du Nord, de la zone occupée à la zone interdite, et d'Alsace, de Lorraine et de Moselle. Débris de ces hordes pitoyables qui déjà, lors de ma fuite vers Paris, ne m'étaient plus apparus que comme des débris. Entre-temps, beaucoup étaient morts sur la route ou dans quelque wagon, mais je n'avais pas pensé que beaucoup d'autres aussi étaient nés. Quand je cherchai une place pour me coucher, dans la gare de Toulouse, je dus sauter par-dessus une femme étendue qui, au milieu des valises, donnait le sein à un nourrisson rabougri. Comme le monde était devenu vieux, au cours de cette année ! Le nourrisson avait l'air vieux, la mère qui l'allaitait avait les cheveux gris, et les figures des deux petits frères, qui regardaient par-dessus l'épaule de la femme, étaient insolentes, vieilles et tristes. Qu'il était vieux, le regard de ces garçons à qui rien n'était resté caché, ni le mystère de la mort, ni le mystère de l'origine ! Tous les trains étaient encore bondés de soldats dépenaillés, qui insultaient ouvertement leurs officiers, suivaient en grommelant l'ordre de marche, mais marchaient quand même — du diable s'ils savaient jusqu'où —, pour garder, dans un coin du pays qui leur était resté, un camp de concentration ou quelque ligne frontière qui, demain, serait certainement déplacée, ou pour s'embarquer à destination de l'Afrique, parce que le commandant d'une petite baie avait décidé de tenir tête aux Allemands, mais ce commandant serait destitué vraisemblablement bien avant l'arrivée des soldats. Eux en tout cas, ils partaient, car cet absurde ordre de marche était du moins quelque chose à quoi s'accrocher et leur tenait lieu, peut-être, d'un appel sublime, d'un mot d'ordre grandiose, ou de la Marseillaise perdue. Une fois, on nous a tendu les restes d'un homme, le tronc et la tête, des morceaux d'uniforme pendaient à la place des bras et des jambes. Nous l'avons calé entre nous, nous lui avons mis une cigarette à la bouche ; comme il n'avait plus de mains, il s'est brûlé les lèvres, il a grogné, et tout à coup il a éclaté en sanglots :
— Si seulement je savais pourquoi !

***

Je m'étais levé de bonne heure. J'avais promis à Claudine de faire la queue bien avant l'ouverture d'une petite boutique, rue de Tournon. J'arrivai très tôt, mais déjà les femmes, emmitouflées dans des fichus ou des capuchons, stationnaient devant le magasin fermé. Il soufflait un vent glacial. On voyait bien un peu de soleil, sur le rebord des toits, mais de très vieilles et lourdes ombres stagnaient, entre les hautes maisons de la ruelle.
Les femmes étaient trop lasses et percluses pour protester. Elles n'avaient qu'une idée en tête : acheter des boîtes de sardines. Comme les animaux guettent le trou du terrier pour se jeter sur une proie, elles guettaient la fente de la porte et rassemblaient toutes leurs forces pour happer une boîte de sardines. Elles étaient beaucoup trop fatiguées pour réfléchir sur les raisons de leur attente matinale, les causes de la disette, la disparition de toute abondance, dans leur pays. Enfin, la porte s'ouvrit, et la tête de file s'enfonça lentement dans le magasin, mais derrière nous la rangée s'allongeait, atteignant presque le cours Belsunce. Je pensai à ma mère, qui avait certainement pris place, à l'aube, dans une file quelconque, devant un quelconque magasin de la ville, pour obtenir des os ou quelques grammes de matières grasses. Dans toutes les villes du continent, les ménagères faisaient la queue devant d'innombrables portes. Et leurs processions, mises bout à bout, auraient couvert la distance de Moscou à Paris, d'Oslo à Marseille.

Anna Seghers : Transit (1944)
Traduction de Jeanne Stern (1947)
Aux Editions Alinea

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