2013/04/14

Paroles de Poilu : Camille Régnault (biographie)


L'attitude conquérante, le regard dur et les moustaches en crocs, à première vue Camille Régnault donne l'impression d'aimer la bagarre : c'est un guerrier dans l'âme, nous dit la photo. Quant à sa correspondance de guerre, l'une des plus atypiques qu'il m'ait été donné d'étudier, elle révèle un jeune homme non seulement bravache et revanchard, mais tellement cocardier qu'il ressort de l'ensemble un portrait type, une caricature : celle du Poilu de 14 dont les journaux de l'époque abreuvaient leurs lecteurs, ce soldat aussi parfait qu'idéal dont rêvait Maurras, que fantasmait Daudet et que la propagande en général exaltait. A se demander parfois si Camille, tout comme l'enfant en quête de modèle, ne cherchait pas simplement à ressembler à cette figure d'Epinal. Peut-être, en effet, ne faisait-il le fier-à-bras qu'à seule fin d'impressionner la galerie. Peut-être aussi ne jouait-il pas seulement la comédie, mais, n'ayant pas encore appris à distinguer ses pensées personnelles des idéaux inculqués, s'efforçait-il de se conformer à une image sociale stéréotypée. Et peut-être convient-il alors de savoir d'où venait Camille pour comprendre un peu mieux l'homme qu'il était vraiment.

***

Il est deux heures et demie du matin, en ce dimanche 7 mai 1893, lorsque Elisabeth Régnault, dans sa maison de Champigneulles, donne le jour à son quatrième et avant-dernier enfant : un bébé de sexe mâle d'environ 3 kilos et 48cm. Ce dernier, apparemment déjà bien au courant des usages, pousse un cri strident à vous percer les tympans, avant de se pencher avidement sur le sein de sa mère pour sa première tétée. Debout près du lit, attendri, apaisé et ravi, Jules, le père de l'enfant, admire le tableau sans mot dire, tellement sa gorge est une nouvelle fois serrée d'émotion. Ce n'est que lorsque la sage-femme revient dans la chambre, accompagnée de trois gosses au regard encore tout ensommeillé, qu'il retrouve enfin la parole : Voilà votre petit frère, leur dit-il en désignant l'enfant. Il vient d'arriver et il s'appelle Camille, vous pouvez aller embrasser votre mère, elle l'a bien méritée. Ce qu'ils font aussitôt avant d'aller se recoucher.

Six mois plus tard, Camille Régnault sort sa première dent ; on frotte un morceau de sucre sur sa gencive enflammée pour l'aider à percer.
A l'âge de 8 mois, il dit ou plutôt balbutie son tout premier mot : deux vagues syllabes accolées, quelque chose qui ressemble à maman, c'est du moins ce que cette dernière assure avoir entendu.
A 11 mois, Camille fait ses premiers pas : il titube... chancelle... et tombe... mais se relève aussitôt et recommence de suite, sous les encouragements de sa tribu puisqu'il semble avoir attendu qu'elle soit réunie pour se lancer dans cette folle aventure.
Le jour de ses trois ans, son père, militaire de carrière, l'emmène pour la première fois au Fort de Frouard où il fait office de gardien et d'intendant logistique. Ils passent d'abord sur le pont-levis à bascule, puis devant le corps de garde où un homme en faction les salue réglementairement, la main droite au képi et de bonnes blagues aux lèvres. Jules explique alors à son fils l'utilité des remparts, des fossés maçonnés et des guérites blindées. Il actionne ensuite les tourelles des canons et des mitrailleuses, lui fait visiter les casemates, les magasins à poudre et à cartouches, aussi les fours à pain, le poste optique et les infirmeries. Camille ne comprend pas tout, mais s'émerveille de tout. Epuisé mais heureux, le soir il s'endort en rêvant du Fort.

Ils y retourneront souvent ensemble, mais en 1901, après 30 ans de service, Jules Régnault prend sa retraite et la famille quitte la commune de Champigneulles pour celle de Danjoutin, où est née madame 40 ans plus tôt. Le couple, encore jeune, achète alors un café-restaurant au cœur de ce village composé d'environ 2000 âmes et situé sur le Territoire de Belfort, théâtre de violents combats durant la guerre franco-prussienne d'il y a 30 ans à peine.
Parmi les Danjoutinois, nombreux sont ceux à ne pas avoir oublié les maisons pillées, les villages incendiés et les exécutions sommaires. Plus nombreux encore ceux qui n'ont pas digéré la défaite, la perte de l'Alsace-Moselle et surtout les 5 milliards de francs-or versés à l'ennemi au titre d'indemnités. Ici, bien plus qu'ailleurs en France, on n'aime pas les Pruscos. Il n'est d'ailleurs pas rare qu'une conversation de bistrot s'engage entre patriotes enragés autour de cette question sensible. Et pas rare non plus que Jules Régnault attise les flammes du débat du haut de son comptoir :
   - Déroulède ! Boulanger ! Barrès ! voilà les gars qu'il nous faut !
La voix sonne pareille à un clairon juste avant la bataille. Au fond de la salle, assis sur une petite chaise devant une petite table, Camille lève la tête pour observer son père. Il s'étonne un instant de sa figure empourprée, puis s'en retourne à ses soldats de plomb, en mettant dans son jeu plus d'entrain que d'ordinaire : dragons de Bavière et cavaliers Saxons mordent la poussière.

A l'école de la République aussi, Camille apprend que l'Allemagne est détestable, et qu'il doit aimer la France parce que la Nature l'a faite belle et que l'Histoire l'a faite grande.
- Pourquoi l'aimer ? demande une nouvelle fois l'instituteur à barbiche.
- Parce que la Nature l'a faite belle et que l'Histoire l'a faite grande, répondent de concert les trente-six garçons, auxquels le maître d'école enseigne l'histoire et la géographie, autrement dit le culte du drapeau et l'adoration de la Patrie.
  - Bien ! Veuillez maintenant écrire sur votre ardoise les phrases suivantes au présent de l'indicatif : Nous serons tous soldats... Nous saurons le maniement du fusil... Nous veillerons la frontière... Nous nous battrons contre l’envahisseur... Nous obtiendrons la croix des Braves et serons fiers de mourir pour la France...
Voilà pour la grammaire et la conjugaison. Quant à l'orthographe, monsieur l'instituteur choisit avec soin ses dictées dans le livre d'Augustine Fouillée (Le Tour de France par deux enfants) ou dans celui d'Ernest Lavisse (Tu seras soldat) :
  - Belfort, l'héroïque cité, commandée... é-euh... par un vaiLLant colonel, lutta cent trois jours... luTTa... avec seize mille hommes... contre quatre-vingt mille PruSSiens qui l'aSSiégeaient...
Les trente-six élèves font crisser la craie sur l'ardoise avec application. Sous le regard sévère de leur maître, posté près du poêle à charbon, ils s'échinent tous à tracer de plus beaux "s" et de plus jolis "t" que leurs voisins de pupitre. Les uns ont les lèvres pincées par l'effort, les autres tirent un petit bout de langue et quelques-uns ouvrent bien grand leur bouche. Ils sont en tout point semblables aux six millions d'écoliers disséminés sur le territoire national, ne sont pas particulièrement sages, ni spécialement gentils, mais tout simplement dociles. Et lorsque la cloche sonne l'heure de la récré, on les voit s'égailler sous le préau telle une volée d'étourneaux, puis faire d'un vulgaire morceau de bois un fusil ou un sabre, qu'ils manient entre eux sans la moindre pitié.
Imbibés d'Histoire militaire, ils rejouent ensemble la bataille de Sedan, ou bien celle de Bazeilles, après avoir tiré au sort les bons et les méchants. Portant alors leurs coups moitié pour rire et moitié pour tuer, ils repoussent l'ennemi ou l'assaillent avec le même acharnement, et cherchent à faire couler le sang adverse à seule fin d'accorder à leurs jeux un semblant de vraisemblance. Camille y met tout son cœur et même davantage. A tel point qu'il revient parfois du collège la blouse déchirée, les genoux écorchés, les coudes éraflés. Sermonner par son père et soigner par sa mère, il laisse passer la tempête, puis leur explique avoir mis en déroute à lui seul un bataillon de Hussards allemands.
 - Voyez-vous ça ! Combien dis-tu qu'ils étaient ? demande Jules.
 - Z'étaient au moins 100, p'pa !
Amusé et bientôt contaminé par l'enthousiasme du garçon, Jules lui sourit avec complicité, au grand dam d'Elisabeth, laquelle n'apprécie guère ce type d'encouragement mais se garde bien d'intervenir. Les sourcils froncés, la mine soucieuse, elle observe en silence l'époux et l'enfant, se dit qu'il y a entre eux une connivence de sang et de tempérament, que derrière la bonhomie de leur visage se cache quelque chose de farouche, de sauvage, d'ombrageux, une chose toujours prête à mordre et à griffer, comme la violence endiguée d'une bête en cage, d'un fauve apparemment apprivoisé, mais soumis par la force et la contrainte, obéissant aux ordres de qui l'a dressé, et donc aussi bien disposé à haïr qu'à aimer, voire même à tuer ou se faire tuer si la loi l'exige. Elisabeth pense ici à la guerre. Elle sait bien qu'il s'agit là d'une histoire d'homme, et que les femmes ne sont finalement là que pour raccommoder leurs blessures, mais elle ne peut s'empêcher de s'inquiéter pour Camille, en qui elle a remarqué un net penchant pour les jeux violents et brutaux, aussi le goût des armes et des choses militaires. Elle se rassure en songeant qu'il obtient suffisamment bonnes notes et bons points pour oser prétendre aux longues et brillantes études qu'elle et son mari ont les moyens de lui offrir, pour peu que le cœur lui en dit. Comme toutes les mères de toute l'histoire de l'humanité, Elisabeth Régnault souhaite pour son fils la meilleure des situations possible. Elle rêve pour lui d'une carrière de notaire, de docteur, d'avocat, d'un monsieur qu'on salue bien bas, dont on envie la vie paisible et rangée, l'aisance matérielle, la femme aimante, les enfants charmants... enfin ce genre de choses auxquelles rêvent les mères et qui n'arrivent jamais.

Après avoir obtenu avec brio son certificat d’études primaires élémentaire, Camille s'oriente tout naturellement vers une carrière militaire. En 1910, il intègre l'Ecole d'enfant de troupe de Billom, dans le Puy-de-Dôme, où il suit durant trois ans les cours préparatoires de l'Artillerie et du Génie. Il y apprend, entre autres choses, à régler la hausse d'un canon de 75, à le charger par la culasse et à l'atteler rapidement à 6 chevaux de trait. Apprécié et bien noté par ses professeurs ("élève soumis et appliqué"), Camille figure régulièrement parmi les cinq meilleurs élèves de sa classe, ce dont il se vante auprès de ses parents lorsqu'il leur écrit. Ses lettres de jeunesse sont toutes relativement courtes, mais déjà bien tournées, et pleines de ce vocabulaire militaire qu'il affectionne depuis sa prime enfance :

Vendredi dernier, nous avons été à la manœuvre de garnison. Notre parti s'est fait battre à plate couture, mais la façon dont j'ai exécuté la manœuvre de retraite m'a valu les compliments du Commandant Bordeaux, qui est pourtant très difficile.

En 1913, Camille sort de l'Ecole avec le certificat d'études supérieures en poche et le grade de maréchal des logis, l'équivalent d'un sergent.

En 1914, il a vingt-et-un ans lorsque éclate le conflit. Convaincu de la supériorité de l'armée française sur l'armée allemande, il certifie à ses proches que la victoire sera facile et rapide, trois mois tout au plus, leur affirme-t-il.

Mais passent 1915... puis 1916...

Et en 1917, le maire de Danjoutin s'en vint personnellement frapper à la porte d'Elisabeth Régnault, laquelle comprit avant qu'il ne dise mot :

 - Camille... Camille est mort... articula-t-elle avec peine.

Et puis elle s'effondra.

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