2013/05/12

Jorge Amado : Capitaines des Sables


Un livre à offrir aux abrutis, à tous ceux qui au sujet de la délinquance juvénile vous aboie tous les jours aux oreilles : "C'est la faute aux parents, démissionnaires, au laxisme des juges, à la perte des valeurs, au manque d'autorité, à Mai 68, à l'impunité..." Un livre aussi pour Nicolas Sarkozy, le savant Cosinus qui nous réinventa jadis le gène de la délinquance (cette bonne vieille resucée du déterminisme biologique), et qui, lui-même monoaminé-oxidasé-A, devrait peut-être, sans doute, sûrement troquer son livre de chevet, Voyage au bout de la nuit, pour ce Capitaines des Sables, de Jorge Amado.

Exhumé des fonds de la maison Gallimard, ce livre est une merveille de sensibilité. Tout y est : l'amusement, l'émotion, la colère. Il y a d'abord la gouaille des gamins, leur audace et leur inventivité, même si parfois malfaisante :

- J'ai vu une de ces bagues, vieux frère, comme n'en a pas l'évêque. Une bague juste pour mon doigt. Au poil. Tu vas voir quand je vais l'amener.
- Dans quelle vitrine ?
- Au doigt d'un ballot. Un gros qui, tous les jours, prend le tram de Brotas dans le bas quartier du Sapateiro.

Il y a aussi leur sentiment d'abandon, de solitude étouffée, qu'aucune camaraderie ne saurait remplacer ni même compenser :

Par ces nuits de pluie, ils ne pouvaient dormir. Par instants, la lueur d'un éclair illuminait l'entrepôt et alors on distinguait leurs figures maigres et sales. Beaucoup d'entre eux étaient si jeunes qu'ils avaient encore peur des dragons et des monstres légendaires. Ils se serraient auprès des plus vieux qui ne ressentaient que le froid et le sommeil [...] Ils se tenaient tous réunis, inquiets, mais seuls néanmoins, sentant qu'il leur manquait quelque chose, non seulement un lit chaud dans une chambre bien close, mais encore les mots tendres d'une mère ou d'une sœur qui feraient fondre leur frayeur.

Et puis leur violence, si peu comprise et si mal admise, qu'au final ils reçoivent deux plus de coups qu'ils n'en donnent :

Lorsqu'on le conduisit dans cette pièce, Pedro Bala supputait ce qui l'y attendait. Il n'y vit aucun garde, mais survinrent deux soldats de la police, un inspecteur et le directeur de la maison de correction. Ils fermèrent la porte. D'une voix joyeuse, l'inspecteur lui dit:
- Maintenant, les journalistes sont partis, voyou. Et toi, maintenant, tu vas dire ce que tu sais, bon gré ou mal gré.
Le directeur de la maison de correction se mit à rire :
- Allons, si tu le dis...
Pedro Bala lui jeta un regard chargé de haine :
- Si vous croyez que je vais parler...
- Tu vas parler.
- Vous pouvez aller vous coucher en attendant...
Il leur tourna le dos. L'inspecteur fit un signe aux deux soldats. Pedro Bala sentit la morsure de deux coups de cravache simultanés. Et le pied de l'inspecteur sur sa figure. Il roula à terre.
- Maintenant, tu ne vas pas parler ? interrogea le directeur de la maison de correction. Ça, ce n'est qu'un commencement.
- Non.
Et ce fut la seule réponse de Pedro Bala.

Gravure de Jean Geoffroy : Les infortunés
(me font penser à Patte-Molle et José-la-Fouine)
Qui est Pedro Bala ? Un adolescent de 15 ans, le chef des Capitaines des Sables, une bande de gamins âgés de 8 à 16 ans squattant un vaste entrepôt désaffecté sur les quais du port de Bahia. Tous sans père ni mère, livrés à la rue, vivant libres et sans attache, en marge de la société, dans la précarité. Tous maigres, sales et vêtus de haillons, ils paraissent heureux mais sont désespérés, savent se montrer sournois s'il le faut ou loyaux s'ils le doivent, et peuvent tout aussi bien menacer un quidam d'un couteau que fondre en larmes à la moindre occasion. Mi-anges mi-démons, capables du meilleur comme du pire, si les plus vieux d'entre eux ont à leur actif de menus larcins et de juteuses rapines, c'est qu'il faut bien manger et nourrir les plus jeunes.
Alors, oui, vu de loin, du haut des cimes, ce sont tous des voyous, des canailles, un ramassis de moins-que-rien. Mais vus par Amado, ces vauriens se nomment Patte-Molle, Sucre-d'Orge, S'la-Coule-Douce, etc., c'est dire si chacun d'eux est différent des autres, avec sa personnalité et son histoire singulières. A tel point que l'un des gosses deviendra moine, cependant que son compère finira tueur en série, gravant d'une encoche le bois de son fusil pour chaque nouveau policier abattu. Et entre la bonté du moine et la cruauté du tueur, toute la gamme des sentiments humains, du plus clair au plus sombre, se déploiera peu à peu au sein des membres du clan : candeur, dévouement, frustration, jalousie, perfidie, désarroi, etc. Quant à Pedro Bala, qui n'est pas né voyou mais qui l'est devenu par la seule force des choses, il finira lui aussi par trouver sa voie au terme du livre, une voie sans surprise mais dans laquelle pourra enfin s'exprimer son sens exacerbé de la justice...
Peinture de Luigi Nono : Les abandonnés
(Dora et son petit frère José)
Un mot encore sur les personnages secondaires du roman, une poignée d'adultes ni plus ni moins irréprochables que les enfants des rues. Dotés d'une morale tout aussi douteuse et contestable, pas un seul de cette dizaine d'adultes n'agit en pur désintéressement. Si les uns sont plutôt bienveillants, et les autres emplis de préjugés, tous sont intimement persuadés de détenir le remède aux vices des autres ou bien de pouvoir leur indiquer le chemin de la vertu. On note ainsi la présence d'un homme de bien, l'abbé José Pedro, dont l'œuvre de charité consiste, croit-il, à aider et à réconforter les Capitaines des Sables. Bientôt en butte à l'incompréhension de sa hiérarchie, confronté à la sécheresse de cœur du chanoine et à l'intransigeance de l'archevêque, il accepte de partir pour une autre paroisse (où il gagnera mieux sa vie) et abandonne à leur sort les gamins de Bahia pour ceux du sertão.
Les abandonne aussi Jorge Amado, en mettant un point final à son récit, mais après nous avoir retracé leur parcours et nous avoir attaché à eux, surtout à Patte-Molle, le plus touchant d'entre tous, sans doute parce que le plus atteint :

Ce qu'il voulait, lui, c'était du bonheur, c'était de la joie, c'était fuir toute cette misère, toute cette détresse qui rôdait autour d'eux et les étranglait. Il y avait, il est vrai, la grande liberté des rues. Mais il y avait aussi le renoncement à toute caresse, l'absence de toutes les bonnes paroles [...] Ce qu'il voulait, lui, c'était une chose immédiate. Une chose qui rendit son visage souriant et joyeux, qui le délivrât du besoin de se moquer de tous et de se moquer de tout, qui le délivrât aussi de cette angoisse, de cette envie de pleurer qui le prenait par les nuits d'hiver.

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