2014/01/12

Jean-Baptiste Debret : Voyage Pittoresque et Historique au Brésil


A.I.B.A. : Académie Impériale des Beaux-Arts (Rio Janeiro)





Bien plus célèbre au Brésil qu'il ne l'est en France, où il est pourtant né et a passé le plus clair de sa vie, Jean-Baptiste Debret (1768-1848) est un peintre parisien formé à l'école néoclassique de Jacques-Louis David et l'auteur de plusieurs toiles grand format à la gloire de Napoléon 1er.
Au début de l'année 1816, donc peu après la chute de l'Empire, Jean-Baptiste Debret, tombé lui aussi en disgrâce et dorénavant sans ressource, accepte de bon gré une mission artistique au Brésil. Il y restera quinze ans, entre 1816 et 1831, participant notamment à la fondation de l'Académie des Beaux-Arts de Rio, dessinant également le premier drapeau de la nation brésilienne, mais laissant surtout à la postérité une oeuvre impressionnante d'aquarelles, d'huiles et de gravures représentant la société brésilienne de l'époque dans toute sa diversité. Mieux encore, à son retour en France, il rassemblera 153 illustrations réalisées durant son séjour brésilien et les fera imprimer à la manière des sieurs Diderot et d'Alembert : en ajoutant à chacune d'elles un commentaire détaillé, précis, et même assez plaisant à lire, malgré l'inévitable présence de quelques préjugés, non pas racistes, mais racialistes (cf. extraits).
Tout à la fois livre d'art, d'histoire et de sociologie, le Voyage Pittoresque de J.-B. Debret nous présente, à travers des scènes de la vie quotidienne et sous un angle très légèrement critique, les mœurs bourgeoises de l'élite carioca sous les règnes successifs de Jean VI et Dom Pedro, mais dénonce également, avec des nuances de circonstance, les conditions de vie et d'exploitation des millions d'esclaves importés d'Afrique noire en l'espace de quatre siècles...

Voyage pittoresque et historique au Brésil, de Jean-Baptiste Debret :

Tome 1 (1834 - La vie des indigènes dans la forêt brésilienne).

Tome 2 (1835 - Le travail des esclaves à la ville et aux champs).

Tome 3 (1839 - Les fêtes et les traditions populaires).


Un très beau carnet de croquis (d'où sont tirées les illustrations ci-dessous)

Et quelques extraits du tome 2 :

Esclaves nègres de différentes nations (page 75 / planche 22) :

[...] Sur la côte d'Afrique, l'achat des nègres se fait par échange : on leur porte du fer en barres, de l'eau-de-vie, du tabac, de la poudre à canon, des fusils, des sabres, des quincailleries, telles que couteaux, haches, serpes, scies, clous, etc. Les indigènes n'apprécient pas moins les étoffes de laine rayées ou bariolées de diverses couleurs, et surtout les toiles de coton, et les mouchoirs teints en rouge.
On a vu, au Congo, le père vendre ses enfants en échange d'un vieux costume de théâtre de couleur éclatante et bien riche de broderies.
Aussi, guidé par ce précédent, le directeur du Théâtre royal de Rio-Janeiro, homme de ressources, confiait-il parfois à un capitaine de navire négrier la défroque des costumes du théâtre, pour lui ramener des nègres en échange.
Effectivement, en 1820, j'ai entendu raconter à un officier de la marine française, de retour de la côte d'Afrique, qu'ayant obtenu une audience particulière d'un de ces petits rois africains, il l'avait trouvé (non sans étonnement) assis dans un riche fauteuil de bois d'acajou, affublé d'un habit à la française de drap écarlate, enrichi d'une large broderie d'or (le tout un peu fané, à la vérité) et d'une petite pièce de toile, d'un pied carré, attachée à la ceinture, et qui complétait son costume de réception. [...]
Chaque nègre revenait à 400 francs au propriétaire d'une expédition, y compris les droits d'usage sur les côtes, qui consistaient en rétributions perçues par les rois du pays et les comptoirs européens.
Dans les derniers temps, sur la côte de Guinée, un superbe nègre de 5 pieds 5 pouces revenait à près de 600 francs ; les femmes se payaient 400 francs.
En 1816, la cupidité des spéculateurs faisait embarquer jusqu'à 1500 nègres à bord d'un étroit bâtiment : aussi, peu de jours après le départ, le défaut d'air, le chagrin, l'insuffisance d'une nourriture encore insalubre, provoquaient des fièvres, des dysenteries ; et chaque jour une contagion maligne décimait ces malheureuses victimes, enchaînées à fond de cale, toujours haletantes de soif et ne respirant que l'air putréfié par les déjections infectes qui salissaient, à la fois, les morts et les vivants : aussi, le vaisseau négrier qui embarquait à la côte d'Afrique 1500 esclaves, ne débarquait-il au Brésil, après une traversée de deux mois, que 3 à 400 individus échappés à cette effrayante mortalité. [...]
Lorsque les nègres neufs arrivent, ils sont visités, marchandés, triés comme des bestiaux ; on examine la couleur de leur teint, la fermeté de la chair de leurs gencives, etc., pour connaître l'état de leur santé ; ensuite on les fait sauter, crier, lever des fardeaux, pour estimer la valeur de leur forces et de leur agilité. Quant aux négresses, elles sont évaluées selon leur jeunesse et leurs charmes.
Ces malheureux esclaves, la plupart prisonniers de guerre dans leur pays, et vendus par leurs vainqueurs, débarquent persuadés qu'ils doivent être dévorés par les blancs, et se résignent en silence, à suivre le nouveau maître qui les achète. [...]

Boutique de la rue du Val-Longo (page 78 / planche 23) :

C'est dans la rue du Val-Longo, à Rio-Janeiro, que se trouve la boutique du marchand de nègres, véritable entrepôt où se déposent les esclaves arrivant de la côte d'Afrique [...]
Cette salle de vente, silencieuse le plus souvent, est toujours infectée des miasmes d'huile de ricin qui s'échappent des pores ridés de ces squelettes ambulants, dont le regard curieux, timide, ou triste, vous rappelle l'intérieur d'une ménagerie. Cette boutique, quelquefois cependant convertie en salle de bal, par la permission du patron, retentit alors des hurlements cadencés d'une file de nègres tournant sur eux-mêmes et frappant dans leur mains pour marquer la mesure; sorte de danse tout à fait semblable à celle des sauvages du Brésil.
Les Ciganos (Bohémiens vendeurs de nègres), véritables maquignons de chair humaine, ne le cèdent en rien à leurs confrères les marchands de chevaux; aussi doit-on avoir la précaution de se faire escorter par un chirurgien, pour choisir un nègre dans ces magasins, et lui faire subir les épreuves qui doivent suivre la visite d'inspection.
Quelquefois aussi, parmi cette exposition de nègres nouvellement débarqués, se trouvent mêlés des nègres déjà civilisés, singeant le nègre brut, et dont il est prudent de se défier, parce qu'ils dissimulent certainement quelques imperfections physiques ou morales qui ont empêché de les vendre sans l'intermédiaire du courtier.
Cet examen doit être d'autant plus scrupuleux que, s'il échappe à la prévoyance de l'inspecteur quelques défauts physiques dans le nègre vendu, à peine sorti de la boutique, l'acquéreur n'a plus le droit de l'échanger : usage appuyé par plusieurs décisions émanées des tribunaux.

Caractères du Mulâtre et du Brésilien (page 18 et 19) :

Le mulâtre est, à Rio-Janeiro, l'homme dont l'organisation physique peut être considérée comme la plus robuste : cet indigène, demi-Africain, privilégié d'un tempérament en harmonie avec le climat, résiste, de plus, à l'extrême chaleur.
Il a plus d'énergie que le nègre, et la portion d'intelligence dont il hérite de la race blanche, lui sert à diriger, avec plus de raison, les avantages physiques et moraux qui le mettent au-dessus du noir.
Il est naturellement présomptueux et libidineux; également irascible et vindicatif, journellement comprimé, à cause de sa couleur, par la race blanche qui le méprise, et la race noire qui déteste la supériorité dont il se prévaut sur elle.
La race nègre, en effet, prétend que le mulâtre est un monstre (ou race maudite), parce que, selon sa croyance, Dieu, dans le principe, ne créa que l'homme blanc et l'homme noir.
Ce raisonnement, tout-à-fait matériel, retrouve cependant ses conséquences dans la société politique du Brésil, où le mulâtre, plus ou moins civilisé, tend toujours à secouer le joug de l'état mixte que l'homme blanc lui assigne, à son tour, dans l'ordre social.
La scission causée par l'orgueil américain du mulâtre d'une part, et la fierté portugaise du Brésilien blanc de l'autre, devient le motif d'une guerre à mort qui se manifestera longtemps encore, dans les troubles politiques, entre ces deux races, rivales par vanité.
Un troisième motif de dissentiment vient encore désunir les hommes blancs au Brésil: c'est la présomption nationale du Portugais d'Europe, toujours infatué de son pays, qui dédaigne d'admettre une différence de couleur dans la génération brésilienne, et la traite ironiquement de mulâtre, sans distinction d'origine. Ce fut l'abus de cette expression impolitique qui servit de prétexte aux mouvements révolutionnaires qui précédèrent l'abdication de Dom Pédro Ier.
La civilisation seule pourra détruire ces éléments désorganisateurs : elle le pourra, matériellement, par le mélange moins fréquent des deux sangs ; et, moralement, par le progrès des Lumières, qui rectifie l'opinion publique et la porte à honorer le vrai mérite partout où il se trouve.
La classe mulâtre, bien au-dessus de celle nègre par ses moyens naturels, trouve, par cela même, plus d'occasions de sortir de l'esclavage : c'est elle, en effet, qui fournit la majeure partie des ouvriers recherchés pour leur habileté ; c'est elle aussi qui est la plus turbulente, et, par conséquent, la plus facile à influencer pour fomenter les troubles populaires, où, un jour, elle cessera de n'être qu'un instrument ; car, en examinant ces demi-blancs dans leur état de parfaite civilisation, particulièrement dans les principales villes de l'Empire, vous en rencontrez déjà un grand nombre honorés de l'estime générale, qu'ils doivent à leur succès dans la culture des sciences et des arts, tels que la médecine ou la musique, les mathématiques ou la poésie, la chirurgie ou la peinture : connaissances dont l'agrément ou l'utilité devraient être un titre de plus à l'oubli prochain de cette ligne de démarcation que l'amour-propre a tracée, mais que la raison doit effacer un jour.
[...] Le Brésilien, généralement bon, est doué d'une conception dont la vivacité se décèle dans ses yeux noirs et expressifs ; heureuse facilité naturelle, qu'il applique avec succès à la culture des sciences et des arts. Son penchant inné pour la poésie lui inspire le goût du beau idéal, du surnaturel dans ses narrations, surtout lorsqu'il parle de son pays : son amour-propre, qui s'y complaît, le rend généralement conteur, cherchant toujours à produire de l'effet, en provoquant l'étonnement et l'admiration de son auditoire.
[...] L'habitant du Brésil est bien fait ; il porte sa tête droite, laissant voir ainsi sa physionomie expressive ; ses sourcils sont bien marqués, noirs comme ses cheveux, ses yeux grands et animés, ses traits mobiles, et son sourire agréable. Sa taille, généralement peu élevée, permet une grande souplesse et une grande agilité. Sa mise, à la ville, est toujours d'une propreté recherchée ; il soigne surtout sa chaussure, parce qu'il n'ignore pas qu'il a le pied petit et bien fait.

Feitors corrigeant des Nègres (page 83 / planche25) :

On nomme feitor, dans une roça (bien de campagne), le gérant commis par le propriétaire pour surveiller la culture des terres, la nourriture des esclaves, et maintenir l'ordre parmi eux ; ces fonctions entraînent le droit de leur infliger des corrections.
Les vices punissables sont : l'ivrognerie, le vol et la fuite ; la paresse se réprime à toute heure par un coup de chicota (fouet), ou d'énormes soufflets distribués en passant.
A notre arrivée au Brésil, la plupart des feitors étaient Portugais. Généralement irascibles et vindicatifs, il leur arrivait souvent de corriger eux-mêmes les esclaves : dans cette circonstance, le patient souffrait avec résignation toutes les préparations de la torture qui l'attendait.
Le malheureux représenté sur le premier plan, après avoir eu les mains liées ensemble, s'est assis sur ses talons, portant les bras en dehors des jambes, pour laisser au feitor la faculté de passer sous les jarrets un bâton qui sert d'entraves ; ensuite, facilement renversée d'un coup de pied, la victime conserve une posture immobile et favorable à l'assouvissement de la colère du correcteur, auquel n'osant à peine adresser que quelques cris de miséricorde il n'en obtient pour réponse qu'un cala boca, negro (tais-toi, nègre).
[...] Les deux lanières de l'extrémité de la chicota enlèvent du premier coup l'épiderme, et rendent ainsi la suite de la correction plus douloureuse ; elle se compose de douze à trente coups, après lesquels on a le soin de laver la plaie avec du vinaigre et du poivre, pour crisper les chairs, et prévenir la putréfaction, si rapide sous un climat si chaud.
[...] Comme un propriétaire d'esclaves ne peut, sans avoir à lutter contre la nature, empêcher ses nègres de fréquenter des négresses, il est presque d'usage, dans les grandes propriétés, d'accorder une négresse pour quatre hommes ; c'est à eux ensuite de s'entendre pour partager paisiblement le fruit de cette concession, faite autant pour éviter tout prétexte de fuite que pour entretenir l'avantage d'une propagation destinée à balancer, un jour, les effets de la mortalité.
Administrateur prévoyant, le planteur brésilien sait, comme on le voit, entretenir par l'exigence sa fortune dans le présent, et, par une flexible moralité, se ménager des ressources pour l'avenir.


3 commentaires:

  1. Ici il y a un passage qui m'intrigue. Dans le texte en français, c'est écrit que "La civilisation seule pourra détruire ces éléments désorganisateurs : elle le pourra, matériellement, par le mélange moins fréquent des deux sangs ... ". Cependant, dans l'édition en portugais,c'est écrit "Somente a civilização poderá destruir esses elementos de desordem: materialmente, pela mistura mais frequente dos dois sangues", c'est-à-dire, par le mélange plus fréquent des deux sangs! Je ne sais pas si le traducteur brésilien a changé l'adverbe parce que c'est la pensée au Brésil, ou si Debret avait écrit "plus fréquent", et un réviseur ffrançais du 19e a changé par "moins fréquent"... Qu'est-ce que vous en pensez?

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    1. Oi ! Très belle et très curieuse trouvaille... J'ai vérifié la source : il s'agit de l'édition originale de 1835 sur laquelle on peut en effet lire noir sur blanc "mélange moins fréquent". Cependant, l'idée qui se dégage du chapitre semble indiquer le contraire, et puisque le manuscrit de J.-B. Debret est probablement perdu, alors j'ai envie de croire que vous avez relevé une coquille de typographe (raciste ?) que le traducteur brésilien a bien fait de corriger :-) Encore bravo et... muito obrigado !

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  2. Merci, les amis : l'archiviste maladif que je suis adore ce genre de pinaillerie rectificative (rien de péjoratif ici, bien au contraire) !

    Les mots ont un sens.

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