2015/06/06

Rachel de Queiroz : Maria Moura

« Je repris les rênes et freinai ma bête, pour que les hommes puissent me suivre » (Maria Moura)

Très bon roman d'aventure de Rachel de Queiroz écrit à la manière des feuilletons d'autrefois, quand la presse tenait ses lecteurs en haleine en publiant journellement un épisode inédit des Mystères de Paris, du Comte de Monte-Cristo, des Pardaillan, d'Oliver Twist... toute cette littérature parfois qualifiée de populaire, voire de bas-étage, simplement parce qu'elle connaissait la recette et les ingrédients pour susciter l'intérêt, l'émotion, la curiosité... en un mot : le plaisir.

Maria Moura est donc un roman polyphonique où plusieurs narrateurs racontent successivement et tout à la fois un bout de leur propre histoire et celle de Maria Moura, une femme de caractère qui défia le pouvoir masculin dans une société encore très largement misogyne. 
Vouée de par son sexe à devenir l'épouse fidèle et servile d'un quelconque fazendeiro, Maria va s'employer sa vie durant à démonter l'ordre établi, au point d'inverser les rôles, faisant des hommes ses valets et inspirant à chacun d'eux le respect et la crainte.

Avec ses cheveux courts, ses pantalons et ses manières d'homme, Maria est un personnage ambigu, limite hermaphrodite. Elle est froide, calculatrice, déterminée... aussi généreuse avec ses alliés qu'impitoyable avec ses ennemis... souvent sensible à la misère d'autrui, mais à la condition que cette misère puisse servir ses intérêts... hostile à l'esclavage et cependant presque plus dure avec ses hommes de main qu'un négrier avec sa cargaison d'esclaves... etc. Plus équivoque encore, le fait que lorsqu'elle écume les routes pour détrousser de ses biens quelque riche voyageur, Maria ne vole pas uniquement pour survivre, mais aussi pour thésauriser pièces d'or et objets de valeur. Se dessine alors, en creux, le portrait d'une femme vraiment fascinante, mais avec laquelle le lecteur peine à s'identifier, celui d'une capitaliste ambitieuse et prête à tout pour atteindre son but : le pouvoir.

Extrait :
(quand les deux cousins de Maria Moura, encore  jeunette et orpheline,
réfléchissent au moyen de s'approprier la ferme et la fermière...)

Le Tonio

On revenait à la maison, l'Ireneu et moi, au petit trot de vacher. On ne parlait pas. De temps en temps Ireneu piquait son cheval, qui se ramassait en boule, comme si le mal de la selle ne lui suffisait pas. On avançait, toujours sans rien dire, et puis soudain Ireneu a voulu savoir :
— Tu penses qu'elle a eu peur ?
J'ai soufflé à travers ces satanés trous que j'ai entre les dents.
— Qu'est-ce que j'en sais moi ? C'est une petite garce celle-là. Je ne parle pas de la Tante : elle, on ne peut pas dire que c'était une sainte, mais avec ce mari qu'elle avait, elle en a vu de toutes les couleurs ! Et puis elle a fini comme elle a fini.
— Et tu crois pour de bon que c'est Liberato qui l'a tuée la Tante ?
— Il a prouvé au commissaire que non. Qu'il était à trois jours de voyage de Vargem da Cruz quand la chose est arrivée. Il a fourni des témoins.
Ireneu n'était pas convaincu.
— Va savoir, ça peut très bien être un faux témoignage ! Il peut avoir dit qu'il était là-bas et puis revenir au galop. Il avait un fameux bourin, tu te souviens, Tonio ? L'alezan de l'Oncle : Tiran qu'il s'appelait.
Tout d'un coup j'ai freiné ma bête :
— Je me dis qu'on a peut-être eu tort d'avoir remis l'affaire entre les mains du commissaire. La cousine est bien capable de le recevoir comme elle nous a reçus nous : le foutre dehors, avec les gendarmes et tout.
Ireneu lui aussi avait arrêté son cheval :
— On a peut-être bien eu tort, oui. Ce qu'il fallait c'était qu'on y aille nous autres avec les soldats. C'est qu'elle est pas commode la gamine. Elle est bien foutue de les envoyer paître. En plus, une orpheline comme ça, une fille de fazendeiro, les hommes ont de la considération.
— Et puis il y a encore des amis de son père, d'anciens associés, à Vargem da Cruz. Elle peut vouloir les mettre dans le coup.
— D'après moi, d'ami à lui, il n'y en a plus aucun. L'Oncle avait surtout des accointances avec le major Caiado. Celui-là, oui, il était dangereux.
Je me souvenais bien du major :
— Que oui ! Mais ils ont eu sa peau à celui-là, ça fait bien six ans déjà. Tu dois avoir raison : avec la mort du major, c'est tout qui s'est éparpillé, ses amis et sa bande de gars.
On est resté un moment arrêtés sur le bord de la route, à hauteur d'une maison en ruine, au lieu-dit Tapera Velha, dont la masse se détachait sur un bouquet d'arbres encore bas.
— Nous voilà à Tapera Velha : il n'y a pas plus d'une demi-lieue d'ici au village. Et si on y retournait ?
— Pour voir ce qui se passe ? T'as raison.
On a tourné bride aussitôt. Le vieux canasson d'Ireneu y a mis de la mauvaise volonté, il aurait bien préféré rentrer à la maison. Ma jument a pris de l'avance. On a fait toute la route sans rien dire, chacun pensant à ce qu'on devait faire, ou plutôt à ce qu'on pouvait faire. On avait dit au commissaire qu'on ne voulait pas lui chercher des poux à la cousine : c'était juste histoire de faire respecter nos droits. On restait bien tranquillement à la maison en attendant l'action de l'autorité, l'intimation : ça pouvait suffire pour effrayer la donzelle, et la décider à nous rendre notre bien...
Je continuais à échafauder : si le commissaire ne faisait rien, il fallait qu'on prenne nos intérêts en main. Avec une poignée de gars armés, arriver là-bas de nuit, enlever la panthère, au besoin ligotée, et la ramener aux Marias Pretas.
J'en ai parlé à mon frère. Je savais qu'il lisait dans mes pensées, tellement qu'il m'a dit :
— On l'enlève de force et on fait croire que c'est pour la marier.
J'ai éclaté de rire :
— Dame, tu pourrais bien la marier toi ! On resterait en famille comme ça.
L'Ireneu s'est gratté la tête, pensif :
— La marier, ça oui, même que ça me déplairait point. Elle est bien mignonne.
Seulement à moi, l'idée me déplaisait :
— Mais elle a mauvaise réputation. Il y en a même qui ont jasé sur elle et le Liberato.
— Sa mère aussi avait mauvaise réputation. Et elles ne sont pas les premières, dans la famille les femmes ont toujours fait du scandale. Tu te souviens de la Tante Vivinha ? Qui est partie avec ce mulâtre là, un affranchi, qui venait des confins là-bas avec le Maranhon.
— Ah ça oui ! Les femelles chez nous, on dirait qu'elles naissent avec le feu au cul. C'est comme les indiennes, aucun homme n'en vient à bout.
Ireneu n'avait pas l'air d'apprécier ma conversation :
— Bien prise en main par un mari, un vrai de vrai, un dur de dur, fais-moi confiance qu'elle se calme la cousine. Quand bien même ce serait à coups de trique.
C'était à mon tour de ne pas apprécier :
— J'ai jamais battu une femme moi !
— Oh là frangin, et la raclée que t'as donnée à cette satanée Sabina Roxa, hein ? Que la pauvre a dû rester toute une semaine enroulée dans des feuilles de bananier pour se réparer le cuir.
— Quand je dis une "femme", c'est autre chose, ça c'était juste une drôlesse, une dévergondée.
— Ça se peut bien. Mais t'as quand même bien failli la tuer la gamine.

Rachel de Queiroz : Maria Moura (1992)
Traduction de Cécile Tricoire (1995)
Aux Editions Métailié

Trois peintures de Enio Crusius, natif de Porto Alegre

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