Affichage des articles dont le libellé est entretiens. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est entretiens. Afficher tous les articles

2014/11/11

Entretien : Jorge Amado — Alice Raillard (La Quinzaine littéraire, octobre 1979)

« J'ai horreur de deux choses : la police et les militaires » (Jorge Amado, 1979)

1979. Soumis depuis quelque temps à la pression populaire, le régime s'assouplit peu à peu et laisse même entrevoir à 120 millions d'habitants un proche retour à la démocratie, en autorisant notamment le pluralisme des partis : c'est donc l'automne d'une longue tyrannie et, tandis qu'un certain Luiz Inácio Lula da Silva, syndicaliste ouvrier, s'apprête à fonder le Parti des Travailleurs Brésiliens, un nouveau jour se lève sur la baie de Salvador do Bahia.

Sexagénaire alerte et souriant, Jorge Amado reçoit la traductrice Alice Raillard, à l'occasion de la sortie française de Tieta d'Agreste ou le retour de la fille prodigue. Répondant aux questions avec la tranquillité bonhomme d'un gars qui en a beaucoup vu, il évoque les problèmes écologiques du Brésil, ainsi que l'emprise des supra-nationales étrangères et, surtout, alors que sa renommée est désormais au plus haut, sa grande proximité avec le "peuple" au sens amadien : les putes et les vagabonds, les exclus et les marginaux... toute cette cohorte d'individus situés tellement bas sur l'échelle sociale que c'est à peine si on les discerne encore. Lui, si. 


La Quinzaine littéraire

Alice Raillard : Tiéta d'Agreste, qui met en cause l'industrialisation et la pollution, est un livre, me semble-il, profondément ancré dans l'actualité.

Jorge Amado : J'ai voulu dans ce livre poser un problème très immédiat, grave partout sans doute aujourd'hui, mais singulièrement au Brésil : l'industrialisation dont on parle tant chez nous est une chose faite sans aucun souci des intérêts du peuple. Ainsi, à Bahia, à côté de la ville, on n'a pas hésité à installer une usine qui fabrique un produit terriblement polluant — une usine semblable à celle que je décris dans mon roman. Elle a tué les poissons, tous les produits de la mer, enfin tout ce qui fait la vie des pêcheurs. Elle a "transformé la mer en poubelle", comme l'a dit à propos d'une autre affaire de pollution, qui a eu une répercussion mondiale, le juge italien que je cite.

Un autre exemple : dans une petite ville du Sergipe, qui jouxte au Nord l'Etat de Bahia, une petite ville infiniment belle, Estância, on pensait installer une usine du même genre. Je m'y trouvais au moment des fêtes de la São Pedro, et un garçon de la ville, un brave garçon au demeurant, me disait : "Nous devons payer le prix de l'industrialisation." Mais c'est un prix terrible de conséquences pour le peuple, pour la vie du peuple. Ce problème m'a touché profondément. J'ai décidé d'écrire un roman sur ce thème.

Et aussi, j'ai voulu faire dans Tiéta le tableau d'une petite ville de "l'intérieur", avec ses coutumes, une manière de vivre, tant de choses que je connais bien et qui disparaissent. J'ai voulu les consigner, les conserver en un moment où elles sont liquidées d'une façon violente et terrible.

Ainsi, fidèle à la ligne générale de votre oeuvre, contre le progrès industriel, vous en appelleriez à une plus juste répartition des biens ?

Oui, dans la situation actuelle, ce qu'on appelle progrès au Brésil signifie l'enrichissement d'une minorité, tandis que la grande masse s'appauvrit — et que le pays va être pollué, fini. Rien n'est fait pour répondre aux intérêts du peuple brésilien, tout est fait pour servir les intérêts d'une petite caste riche, de plus en plus riche, et de plus en plus pourrie au sens moral, de plus en plus éloignée de quelque intérêt national.
C'est cette situation, celle de ces quinze dernières années que j'ai voulu montrer dans mon livre.

Vous faites, du même coup, le procès de l'impérialisme économique étranger…

Celui des supra-nationales, d'où qu'elles soient. Mais plus précisément ici, il s'agit de l'infiltration sans cesse croissante du capitalisme allemand dans notre économie, en plus de l'impérialisme nord-américain, qui est l'impérialisme principal et qui s'étend sur tout le pays.

La pollution qui menace Santa Ana de l'Agreste, n'est-ce pas aussi une pollution morale?

Un de mes personnages dit quelque part avant même que cette fabrique s'installe, elle a déjà tout pourri dans la ville. Et c'est bien ça, une érosion sournoise qui change le caractère des gens, change leur vie. Une vie qui était peut-être primitive et pauvre, mais qui était brésilienne, avec tous ses petits défauts et ses grandes qualités. Aussi le héros dans ce livre, c'est le peuple d'Agreste, les petites gens qui luttent contre ce pourrissement et cette pollution, qui luttent et rient, d'un rire un peu grinçant peut-être.
Après l'expérience d'une vie qui a été très riche en événements, il y a une chose très claire pour moi : c'est le peuple qui lutte pour le peuple. Je suis chaque jour moins proche des leaders, plus proche du peuple. De sorte que les héros de mes livres sont, ou des vagabonds, ou des prostituées — Teresa Batista ou Tiéta — des gens placés au plus bas de l'échelle sociale. C'est-à-dire, en quelque sorte, des anti-héros, des gens sans aucun pouvoir. Car les gens qui ont du pouvoir, j'en suis de plus en plus convaincu, ne luttent pas pour le peuple, ils luttent pour le pouvoir, quelle que soit leur position. Le peuple seul, lui, a réellement un intérêt à lutter pour le peuple.

Faut-il comprendre que, contrairement à ce que l'on peut noter en Europe, où les régionalismes gagnent du terrain, on va au Brésil vers une unification, un "gommage" du fédéralisme ?

On parle peu de ce problème et c'est dommage, car, de mon point de vue, c'est un problème grave dans tout ce qui s'est passé au Brésil ces dernières années, sous la dictature militaire. Le fédéralisme, qui était à l'origine très démocratique, tend à disparaître. C'est de plus en plus le pouvoir exécutif, c'est-à-dire Brasilia — le Président, le conseil des ministres, le conseil de sécurité militaire — qui tient la Nation entre ses mains. Auparavant, les Etats avaient une grande autonomie. C'est un changement qualitatif grave.
En même temps, dans le marché du travail, tout s'est centralisé d'une façon terrible. Prenons la radio, la TV, tout est centralisé à Rio, à São Paulo, et beaucoup de choses viennent des Etats-Unis, avec la violence, les mœurs américaines, toute cette acculturation qui veut en terminer avec notre musique populaire et veut étouffer la spécificité de chaque région. Ces différences sont très fortes au Brésil, si l'on va du Rio Grande do Sul jusqu'au nord. Au sud, vous trouvez un mélange d'Allemands, d'Italiens, d'Espagnols, etc., qui est très différent au nord avec les Noirs, les Indiens… C'est toujours le mélange, mais le mélange change, et notre unité nationale, qui est un sentiment très fort au Brésil, dans un pays qui est un continent, est le résultat de la somme de ces différences.

Tiéta, votre héroïne, sanctifiée et honnie tour à tour, n'a-t-elle pas un rôle ambigu ?

- Elle est celle qui est partie et qui revient avec toute cette saga de São Paulo. Elle bouscule les préjugés, défie l'hypocrisie d'une certaine société — encore que, dans ces petites villes brésiliennes, certains préjugés soient moindres que dans les grandes villes où il y a une liberté pour les riches, mais pas pour les pauvres. Ces gens sont plus… comme ils sont, plus honnêtes, au fond. Mais Tiéta, surtout, revient pour retrouver ses origines, sa réalité à elle. Elle cherche la petite fille qu'elle était, cette fille qui était capable d'être elle-même.
J'ai construit ce livre comme un feuilleton, un grand feuilleton dramatique, avec tous ses "trucs", ses effets qui soulignent les côtés grotesques. Dans Tereza Batista, j'avais repris le schéma d'un autre genre populaire qu'on appelle chez nous la "littérature de cordel" (des récits en vers chantés sur les foires et vendus en petits fascicules accrochés à une cordelette) : dans ces "folhetos" — des "feuilletons" à leur manière, c'est toujours la lutte entre le bien et le mal, l'homme est l'ennemi de l'homme. Ce qui m'importe, c'est d'être au plus près des racines populaires.
Une chose me frappe beaucoup, dernièrement, dans notre littérature brésilienne, et m'inquiète un peu. Si l'on regarde notre littérature depuis ses débuts, le grand héros c'est le peuple. Prenez les romans de Alencar, prenez la poésie de Gregório de Matos, la poésie de Castro Alves, les romans d'Aluisio Azevedo, de Machado de Assis, de Manuel Antonio de Almeida, le "roman de 30", les positions sont très diverses, mais c'est toujours le peuple brésilien le grand héros. Et dernièrement, ces quinze dernières années, c'est la classe moyenne, les intellectuels, avec toutes ces angoisses, tous ces petits problèmes, les influences américaines… les influences de partout, la négation même de ce que nous sommes. Le peuple a presque disparu, à l'exception de quelques écrivains comme Callado, Osman Lins, João Ubaldo Ribeiro, ou d'autres… Je lutte, moi, pour que ce soit toujours le peuple, le héros. Et un héros qui n'est jamais vaincu.

On vient de rééditer en France Bahia de tous les Saints, cette "Iliade noire", comme le disait Oswald de Andrade. Près de quarante ans après sa parution, comment voyez-vous ce livre ?

Vingt-cinq ans après Bahia de tous les Saints, j'ai écrit un autre livre, la Boutique aux miracles, qui reprend le même thème. C'est le même livre, seulement écrit vingt-cinq ans plus tard, avec l'expérience soit littéraire, soit humaine, que j'ai acquise durant cette vie. Dans l'un comme l'autre, c'est la lutte contre le préjugé racial. Si nous avons quelque chose à apporter à l'humanisme, c'est, je pense, le mélange des races qu'on a obtenu au Brésil, où, réellement, il n'y a pas de préjugé racial.
Il existe des racistes, c'est tout autre chose, des milliers de racistes tant parmi les Blancs que parmi les Mulâtres ou parmi les Noirs. Mais il n'y a pas de philosophie de vie raciste, au contraire des Etats-Unis.

Dans des romans tels que Gabriela, le Vieux marin, l'horizon était autre ?

Ils répondent à un problème humain qui m'a toujours beaucoup touché : la possibilité qu'a l'homme de commander sa vie. Voyez le Vieux marin, Quinquin… J'ai poussé plus loin ma thématique. Ce n'est pas resté dans un cadre de problèmes sociaux immédiats.

Ce qu'on appelle les "étapes" de votre oeuvre sont-elles fonction des modifications des conditions historico-politiques ou l'effet du poids de votre oeuvre sur elle-même ?

J'écris selon les problèmes qui se posent à moi, je réagis à ces problèmes, avant tout. Et je pense qu'il y a une ligne d'unité dans toute cette oeuvre, une oeuvre qui aura bientôt cinquante ans : c'est l'écrivain devant le peuple, contre les ennemis du peuple. Ça a été ma position du premier à mon dernier livre, la forme seulement varie, du commencement jusqu'à maintenant. J'ai toujours été, avant tout, un romancier qui, avant de traiter des problèmes politiques immédiats, a traité les problèmes sociaux, les problèmes des masses. Mes héros, ce sont des travailleurs, des vagabonds, des gens du peuple, pas une classe. Plus qu'à des faits immédiats, qui restreignent, l'important est de s'attacher à la réalité brésilienne. On le voit dans quelques grands livres qui ont été écrits chez nous ces dernières années, par des romanciers aussi différents que le sont, par exemple, João Ubaldo et Osman Lins. C'est là, je pense, le plus important : prendre la vie du peuple, la réalité, et la recréer. Ça donne une force.
Car je crois au peuple, voyez-vous. On m'objecte parfois que le peuple rit dans mes livres, fait la fête. C'est vrai, il fait la fête. Et c'est très bien, je pense, car s'il ne faisait pas la fête, même dans les pires conditions, il ne pourrait pas y avoir d'espoir. Il fait de la musique, il danse… même au temps de l'esclavage. Il a conservé pour nous des valeurs culturelles qui font partie aujourd'hui de notre culture brésilienne.

Ces jours-ci paraît au Brésil votre dernier roman, Farda fardao camisole de dormir [La bataille du Petit Trianon]. Vous l'avez écrit après une longue maturation. Le projet du livre s'est-il modifié ou précisé ?

Il s'est précisé. Je devais, d'un fait politique qui était mon point de départ, faire une chose humaine, lui donner de l'ampleur. Pour ça, en même temps que c'est un livre très politique, c'est aussi un livre d'amour.

Et pourtant, l'amour est au service du politique ?

Oui, surtout dans l'histoire de mon héroïne portugaise. Cependant, je crois être parvenu à ne pas être dogmatique. Même le personnage manichéen, le nazi, cesse de l'être au dernier moment, au moment de sa mort.

Ce roman, dont l'action est située en 1940, doit-il être considéré comme un livre de la résistance ou un appel à l'identité ? 

L'un et l'autre sans doute. C'est un livre de la résistance contre la dictature; contre le militarisme. Je suis très hérétique du point de vue de la pensée idéologique et j'ai horreur de deux choses, la police et les militaires. Ils sont toujours "mauvais", dans tous les régimes.
C'est aussi un appel à l'identité en un moment où l'on rompt avec quinze ans de dictature militaire et où l'on revient à une "connivence" brésilienne. C'est-à-dire à notre caractère brésilien, à notre personnalité qu'on a tout fait pour tuer durant ces quinze ans.
Le sous-titre le dit : c'est une "fable pour éveiller une espérance".

2014/10/31

Entretien : Jorge Amado — Dominique Desanti (Action, mars 1948)

« La fonction primordiale de l'art est d'aider l'homme dans sa marche vers une réalité toujours plus profonde. » (J. Amado, 1948)

Même contexte historique que le billet précédent, mais avec, cette fois-ci, des questions au contour nettement plus politique, règle éditoriale du journal oblige.
On pourra éventuellement trouver à cet entretien un petit goût de suranné ou, au contraire, estimer qu'il n'a rien perdu de son actualité... mais on retiendra surtout que les intellectuels d'après-guerre participaient à la vie de la cité en s'engageant corps et âme dans le combat des idées ; aussi qu'ils n'avaient pas pour nom Soral, Zemmour et autres propagandistes à la petite semaine de la xénophobie et du nationalisme — lesquelles doctrines avaient d'ailleurs conduit l'Europe au chaos, qu'on se le dise — mais qu'ils s'appelaient alors André Malraux, Albert Camus, Jean-Paul Sartre... et Jorge Amado.

A noter enfin que Dominique Desanti, outre sa fonction de journaliste, était également romancière, biographe, historienne, et accessoirement mariée au philosophe des mathématiques Jean-Toussaint Desanti, avec lequel elle entra dans la Résistance dès la première heure.


La première fois que j'ai rencontré Jorge Amado, il était en noir, à une réception; il avait l'air, avec son visage sépia, son regard sombre, ses cheveux d'encre de Chine d'un de ses propres personnages, d'un paysan brésilien venu à la ville en costume de cérémonie, et on sentait « qu'il n'aimait pas ça ». Je lui ai d'ailleurs trouvé une tête d'ours. La fois suivante, dans sa chambre en désordre, pleine de visiteurs, tous Brésiliens, tous chassés, il portait plus de couleurs qu'un tableau de Portinari, et ça lui allait bien, il était chez lui.

Je lui ai parlé de Terre violente; mais on ne peut pas dire à un auteur combien on aime son livre quand on l'aime à ce point; et celui-ci est, sans doute, un des meilleurs romans publiés depuis la Libération, et l'un de ceux dont on a le moins parlé. 
L'auteur correspond au livre; il a fui une école de frères à 13 ans; à 15 ans, il était journaliste; à 19 ans, il publiait son premier roman : Au pays du carnaval; à 20 ans, Cacao le rend célèbre. Il parle des plantations, des taudis dans les villes, de la vie des nègres dans Bahia de tous les saints, qui le porte au premier plan de la littérature brésilienne; il remporte le « Goncourt brésilien » en 1936, l'année même où il est emprisonné pour la première fois comme révolutionnaire. En 1937, Vargas le fait arrêter à nouveau; ses livres sont brûlés, mis au pilon; en 1941, il part pour l'Argentine, revient en 1943 pour militer en faveur de la guerre aux côtés des Alliés. En 1945, il est élu député... le voilà proscrit, tandis qu'on annonce le procès de Luiz Carlos Prestes et qu'on reste sans nouvelles de Pablo Neruda.

Je l'attaque :

- Cette influence américaine qui tente par tous les moyens de pénétrer au Brésil se sert-elle des intellectuels brésiliens ? 

- Dans leur ensemble, les intellectuels réagissent contre cette influence, maintenant. Au cours de la guerre, beaucoup d’écrivains, de savants, d'artistes ont été invités aux Etats-Unis; il en a résulté une sympathie certaine, mais qui allait à l'Amérique de Roosevelt, à celle qui combattait le fascisme. Maintenant, l'influence américaine crée le fascisme, et les intellectuels s'en sont aperçus. Depuis l'interdiction du Parti Communiste, beaucoup d'entre eux (et même des catholiques, des « maritainistes » comme nous disons) se sont rapprochés de lui. Nous comptons parmi les progressistes le plus grand de nos peintres : Portinari, le plus grand architecte : Neimeyer, le plus grand chimiste : Schemberg.
Mais, pour reprendre votre question, l'Amérique a trouvé des intellectuels pour faire sa propagande; malheureusement pour elle, ce sont ceux qui avaient servi le nazisme, le fascisme et les Japonais, comme, par exemple, Plinio Salgado (qui fut le chef des « chemises vertes » brésiliens !). 
L'influence fasciste est également propagée par les livres et les conférenciers envoyés par Salazar et par Franco; notre gouvernement oppose les livres portugais venus de Lisbonne ou même directement imprimés aux Etats-Unis (les Editions Pingouin, par exemple, ou le Reader's Digest, qui ne nous a pas épargnés), à l'influence française, pourtant traditionnelle chez nous, et à notre propre littérature nationale. Tenez, au Brésil le français était obligatoire dans les écoles : maintenant, les élèves ont le choix entre le français et l'anglais.

- La technique américaine a-t-elle influencé vos romanciers ?

- Non, je ne le pense pas. Sur certains points, les deux techniques ont suivi une voie parallèle : Caldwell a retrouvé le langage des paysans; nos romanciers, en plongeant dans la vie brésilienne, ont abandonné le portugais littéraire pour revenir à la langue de leur peuple et de leur pays. 
C'est là la grande innovation des dernières années; mais la technique du récit reste chez nous... comment dire... nationale.
Avant 1930, l'influence française était très forte : ces écrivains précisément, qui écrivaient en portugais littéraire et restaient très loin du peuple (qui, de son côté, restait très loin d'eux) vivaient du souvenir d'écrivains « attiques » de chez vous.
Tenez, un fait montre l'évolution de la littérature : après la guerre, les écrivains ont vécu de leur plume, pour la première fois, tant les tirages ont monté. Autrefois, 3.000 exemplaires constituaient un gros tirage.

- Je sais que vos livres atteignent les 20.000... Dites-moi, comment se comportent vos intellectuels en face du courant révolutionnaire ?

Amado fronce un peu le visage, réfléchit, et dit lentement : 

- Nos intellectuels sont entièrement pris par la lutte, en ce moment, car il ne faut pas oublier qu'au Brésil nous luttons pour obtenir la liberté de la petite bourgeoisie libérale et que nous franchissons une étape de révolution bourgeoise. Le contenu de nos œuvres porte toujours une marque sociale, une marque de combat, de sorte qu'une peinture abstraite, par exemple, serait inimaginable au Brésil, en ce moment. La culture est devenue un front et un moyen de lutte; et n'oubliez pas le degré d'évolution de notre peuple. Les mouvements progressistes, chez nous, demandent à leurs adhérents de peindre et d'écrire pour le peuple. 
Tenez, un fait caractéristique. Nous avons un vieux poète que l'on pourrait comparer à Paul Valéry; il s'appelle Monteiro Lobato. C'est aussi le maître du conte. Il a commencé maintenant à écrire pour les enfants. Il est rentré de voyage le jour de l'interdiction du Parti Communiste; aux journalistes venus l'attendre à la gare et qui lui demandaient son opinion à ce sujet, il a répondu : « Cette décision me donne envie d'adhérer au Parti Communiste ». Le livre qu'il vient de faire éditer a la forme d'un conte pour enfants; il s'adresse en réalité aux paysans et traite de la réforme agraire; la police a saisi l'édition entière.

- De sorte que tous vos intellectuels sont « engagés » fortement ? 

Jorge Amado, tout en parlant, s'est levé des dizaines de fois, a reçu des jeunes gens, donné quelques signatures, commandé un bain à la femme de chambre. Il se rassied à califourchon sur sa chaise, les bras sur le dossier, la tête sur les bras, tandis que je demande : 

- Il me semble que situer l'intellectuel au-dessus et en dehors de la politique risque de devenir dangereux. Car, à la limite, cette position conduit à la vieille rengaine : « L'artiste est un jardinier dans son jardin », comme dit votre André Maurois, chéri de nos demoiselles. Or, nous admettons tous, n'est-ce pas. que l'artiste a un double devoir de citoyen, qui prime tout, auquel tout doit être subordonné. Dans la mesure où l'artiste s'isole de la vie, il adopte une attitude de fuite devant le réel. Et c’est déjà là une attitude réactionnaire devant l'événement, car, enfin, la fonction primordiale de l'art est d'aider l'homme dans sa marche vers une réalité toujours plus profonde. 

- Et l'existentialisme ? A-t-il pénétré jusqu'au Brésil ? Y exerce-t-il une influence ? Qu'en pensent vos littérateurs réactionnaires ?

- Nos littérateurs réactionnaires sont groupés à l'ombre de Proust. Quant à l'existentialisme, il a été précédé par sa propre critique, faite par des progressistes. Quand les premiers ouvrages existentialistes paraîtront en traduction, ils rencontreront déjà une résistance.
Les groupes d'intellectuels influencés par l'Amérique tentent bien de faire de l'existentialisme un refuge et un contrepoids au courant révolutionnaire... Mais, encore une fois, je dois insister sur la différence de situation. Les conditions de vie de notre jeunesse petite bourgeoise ne la prédisposent pas à l'existentialisme. Car, chez nous, les jeunes bourgeois ne sont pas des décadents, ils sont, au contraire, animés d'une furieuse envie de vivre. C'est pourquoi l'existentialisme échouera auprès d’eux. C'est pourquoi, aussi, les théories progressistes les entraînent.

Jorge Amado soupira :

- Et c'est pourquoi les menaces de mort contre Luiz Carlos Prestes sont ressenties même par les jeunes bourgeois comme une offense à la vie du Brésil.


2014/10/19

Jorge Amado : Conversations avec Alice Raillard

« Une oeuvre qui est à elle seule un continent, comme le Brésil dont elle projette partout l'image, avec sa lumière et ses zones d'ombre, sa violence et sa tendresse » (Alice Raillard, à propos de l'oeuvre de Jorge Amado)

Fin 1985, dans sa maison du Pelourinho, Jorge Amado accordait une série d'entretiens, ici réunis, à sa traductrice et néanmoins amie Alice Raillard, à qui l'on doit notamment les versions françaises du Vieux marin, de la Boutique aux miracles, Tereza Batista, Tieta d'Agreste, etc.
De cette rencontre amicale entre un homme bon et une brave femme, ne pouvait naître qu'un livre sensible et généreux, unique en son genre. Certes, on trouvera de-ci de-là plusieurs redites, des choses déjà lues dans Navigation de cabotage, puis à nouveau relues dans l'Enfant du Cacao, ou même Jardin d'hiver, mais, grâce à l'espèce de magie qui relie parfois un être à un autre — ce grand mystère qu'on appelle "l'amitié" parce qu'il faut bien lui donner un nom —, ces conversations débouchent parfois sur des révélations : elles font éclore des paroles qui ne pouvaient guère se dire qu'entre Alice et Jorge, ainsi des passages durant lesquels Amado lui parle de son père avec tendresse et émotion :

 - Ton père a participé aux grandes luttes entre planteurs : il ressemblait aux colonels des Terres du bout du monde, avec cet espèce d'envergure terrible ?

- Non. Mon père était un homme d'un grand courage, il participa à toutes ces luttes (...) mais c'était un homme qui n'était pas arrogant, mon père était d'une bonté infinie. C'était un homme extrêmement bon, extrêmement généreux, qui avait le culte de l'amitié ; il a aidé une foule de gens, y compris des gens qui n'en valaient pas la peine. Et il n'avait pas la moindre fatuité. Ce n'était pas un homme qui racontait ses exploits (...) Pas du tout. Pour lui c'était une chose normale et naturelle (...) Mon père était le contraire de la morgue, c'était un homme cordial dans ses manières, gai, il aimait rire, il aimait plaisanter (...) un homme d'une grande force intérieure, un homme qui s'est battu, un homme qui fut riche, qui fut pauvre (...) ou plutôt dans la gêne (...) mais toujours accroché à la terre, c'était tout pour lui. La terre du cacao, la plantation, c'était ce qu'il aimait le plus au monde. Ça et ses fils. Mon père fut un homme qui aima ça et sa famille, sa femme et ses fils. Un homme formidable, un homme très bon. Je pense à mon père tous les jours.

Bel hommage d'un fils rendu à son père et à son héritage, ce culte de l'amitié qu'Amado-fils n'a jamais cessé d'honorer : Graciliano Ramos, Arthur London, Anna Seghers, Ehrenbourg, Neruda, Carybé, Sartre, Verissimo, Rossellini... ... le plus grand des "murs d'amis" jamais construit ! Et de tous ceux-là aussi, Jorge Amado nous en parle avec tendresse, évoquant les luttes menées en faveur de la paix, de la justice, de la liberté, cette longue et riche histoire politique, à la fois nationale et internationale, sur laquelle il revient sans aucune amertume, malgré le grand fiasco du grand soir.
Et puis, ces conversations sont aussi l'occasion, pour l'écrivain, de revenir sur soixante années de création littéraire : genèse de ses principaux romans et vaste panorama de la littérature brésilienne, le lecteur y découvrira plusieurs pistes de lecture auxquelles il n'aurait jamais songé sans l'aide d'un parfait connaisseur...

Donc, pour résumer la chose, nous avons là de la politique, de l'histoire, de la littérature, le tout mâtiné d'éléments biographiques, et tout ça imbriqué de manière si naturellement fluide que ce bouquin se lit comme un roman. Et un bon! Mais sans doute parce que la vie d'Amado (1912-2001) en fut un également.

Cours de géographie :

Le Brésil est un pays qui ne répond pas aux mêmes coordonnées que les autres pays d'Amérique latine. Ici intervient le fait, par exemple, que nous avons peu de vocation continentale. Probablement parce que nous sommes, à nous seuls, un pays si grand que nous sommes nous-mêmes un continent. La langue également nous sépare des autres pays d'Amérique latine [...] C'est pourquoi je dis toujours que la littérature latino-américaine n'existe pas, il existe des littératures... Rien n'est plus différent d'un écrivain argentin qu'un écrivain mexicain, d'un écrivain chilien qu'un écrivain cubain, ils sont entièrement différents. La formation ethnique est différente. Et d'un point de vue économique, on trouve des pays en voie de développement — l'Argentine, le Mexique, le Venezuela, le Brésil —, d'autres qui sont extrêmement sous-développés comme le Paraguay ou la Bolivie, comme les pays d'Amérique centrale, on trouve un pays qui se réclame du socialisme, qui est Cuba, avec une économie non capitaliste. On voit clairement qu'il n'y a pas d'unité. Il n'y a pas d'unité non plus dans la formation ethnique. On a des pays où dominent l'ascendance indienne et l'ascendance espagnole — le Pérou ou l'Equateur —, d'autres où sont intervenus des éléments noirs, comme Cuba, un peu le Venezuela, d'autres qui ont été surtout formés d'émigrants, comme l'Argentine — bien des Argentins se considèrent comme européens pour ce qui est de leur culture. Alors, quelle unité y a-t-il : quelle unité littéraire ? Aucune. Ce sont différentes littératures.
Je crois que parler de « littérature latino-américaine » est une expression qui a une connotation colonialiste. Et quand elle est employée par des Ibériques, des Espagnols surtout, elle a une connotation impérialiste ; et quand nous l'acceptons, nous nous plaçons dans une situation de colonisés. C'est mon opinion.

Leçon d'histoire :

[...] La politique étrangère américain est la chose la plus stupide du monde, carrée, sans souplesse, d'une incapacité politique totale, si bien qu'ils passent leur temps à solliciter des étrangers — Kissinger ou d'autres — chaque fois qu'ils ont besoin d'un peu de souplesse. La politique étrangère américaine est ahurissante, subissant partout, successivement, des échecs, surtout dans le tiers-monde, en dernier lieu en Afrique, partout. Ils sont dominateurs, pleins d'eux-mêmes, confiants dans leur force et ils font ces sottises, comme ils firent avec Cuba, et maintenant avec d'autres, comme on le voit avec le Nicaragua...

De politique :

De droite, de gauche, je crois que ce sont des expressions qui ne signifient rien, pour moi ces mots ont un sens totalement différent. Droite veut dire faim, misère, dictature, et l'on trouve alors des éléments de droite dans tous les régimes, qu'ils soient capitalistes ou soi-disant socialistes. Gauche pour moi veut dire paix, veut dire liberté, veut dire ne pas avoir de misère, avoir un emploi, avoir la culture pour tout le monde, et avoir la liberté. La Liberté. Pour tout le monde.

Je ne suis concerné que par ce qui touche au peuple. Le sentiment d'appartenir à une classe sociale ne me dit pas grand-chose. Je suis en faveur de la classe ouvrière parce qu'elle souffre d'injustice, qu'elle est maltraitée, parce qu'elle travaille et ne recueille pas tous les fruits de son travail. La majeure partie de ce qu'elle réalise va servir à ceux qui ne travaillent pas, qui profitent, qui exploitent. Je n'ai aucun sentiment de classe, mon sentiment est le sentiment du peuple. Je ne me sépare jamais de lui. Quand on s'en sépare, on tombe dans cet élitisme des intellectuels de gauche, si répandu et si dangereux, qui leur fait dire parfois tant de sottises, démontrant qu'ils ne connaissent pas le peuple, qu'ils n'ont aucun sens de ce qu'il est. Cela provient d'un sentiment de classe. Ils adhèrent à la classe ouvrière, mais comme ils sont en général issus de la classe moyenne, de la petite bourgeoisie, quelquefois de la grande bourgeoisie, ils ont une espèce de honte de leur appartenance et veulent se dédouaner. Ils se font alors les idéologues de la classe ouvrière, parlent en son nom, prétendent la représenter et interpréter la vie à partir de ce qu'ils considèrent, eux, être la conscience de classe. En réalité ils ne connaissent pas le peuple dans sa complexité, dans sa vraie dimension, et ont à son égard une dose de méfiance et une dose de mépris.

Et de littérature appliquée :

Je suis un conteur d'histoire, l'auteur est un conteur d'histoires, je pense que les romanciers c'est ça surtout.
On peut inventer toutes les théories que l'on voudra et l'on en invente beaucoup, et l'anti-roman et le nouveau roman et je ne sais quoi, que c'est l'écriture qui compte et que le contenu n'a pas d'importance..., mais au fond le roman c'est une histoire racontée. Et mieux elle sera racontée, meilleur sera le roman, quelle que soit l'histoire. C'est ça la vérité, on n'en sort pas. Et en matière de roman, rien n'a surpassé encore les grands classiques : Cervantes. Après le Don Quichotte, on n'a rien fait de nouveau en matière de roman, avec tous les « modismes », tous les modernismes, toutes les écoles, toutes les tendances, avec tout et tout et tout, personne n'a absolument rien ajouté à Don Quichotte, pas même l'engagement. Cervantes a fait tout ce qu'on pouvait faire et après lui on n'a rien fait de nouveau. Et le roman est une histoire que l'on raconte. L'histoire d'un individu, d'une classe, d'une caste, d'un lieu, d'un groupe de gens, d'un couple, d'un fou, d'un philosophe, d'un gardien de troupeau, n'importe quoi, mais c'est une histoire, l'histoire de quelqu'un ou de quelque chose, de faits, individuels ou collectifs, c'est une histoire que l'on raconte à partir de ce qu'on sait de l'être humain. C'est ce que je pense.

Jorge Amado : Conversations avec Alice Raillard (1990)
Aux Editions Gallimard


Deux toiles d'Antônio Bandeira (1922-1967)