2013/03/16

Paroles de Poilus (en marge de la littérature mais pas tant que ça)

Premier ouvrage de référence sur la Grande Guerre : le célébrissime Paroles de Poilus, paru en 1998, sous la direction d'Yves Laplume et Jean-Pierre Guéno. Edité tout d'abord chez Librio, puis en version de luxe illustrée et même en BD, ce recueil de lettres a été vendu à plus de 3 millions d'exemplaires, soit presque autant que l'opuscule de Stéphane Hessel et dix à douze fois plus que les derniers prix littéraires. Rien à redire là-dessus. La guerre fait toujours recette et, si elle n'a malheureusement que la mort à offrir à ceux qui la font, elle assure souvent la gloire ou la fortune à ces commentateurs. Ce pourquoi il convient de souligner ici que les coauteurs de l'ouvrage, renonçant à leurs droits, n'ont pas touché un seul rond sur les ventes. Dont acte. En revanche, leur travail éditorial, aussi méritoire soit-il, n'est pas sans défaut.

Sur les 8 milliards de courriers échangés entre 1914 et 1918, Laplume et Guéno, suite à leur appel lancé auprès des auditeurs de Radio France, ont reçu 8000 lettres inédites (0,0001%) en provenance des quatre coins de l'Hexagone. Sur ces 8000 lettres, ils en ont sélectionné 120 (0,0000015%) selon des critères légitimes mais ô combien discutables : qualité littéraire, charge émotionnelle ou dimension réflexive. Puis il les ont encore présentées, pour ne pas dire mises en scène, jouant sur la fibre sensible et privilégiant les aspects dramatiques, le tout de manière un peu trop uniforme. Exit les temps morts et les parties de rigolade, autrement dit les moments de bonheur ou d'ennui qui rythmaient aussi la vie des tranchées pour une très large part. Exit encore les bons'hommes, jeunes ou moins jeunes, qui écrivaient comme des pieds, n'avaient  pas grand chose à dire et n'en étaient cependant pas moins touchants, peut-être même davantage qu'un Etienne Tanty ou qu'un Maurice Maréchal, deux épistoliers de grand talent, aux facultés intellectuelles largement supérieures à la moyenne de l'époque, pas forcément mieux armés pour faire face à l'adversité, mais autrement mieux aptes à la décrire et par là même à la supporter. Attention, je ne dis pas que ce livre est imbuvable, au contraire : construit comme un roman, il se lit presque trop bien, d'autant que les personnages qui le composent sont vrais, tout comme l'histoire qu'ils racontent. Mais j'ai suffisamment lu, épluché et parfois même déchiffré de lettres de Poilus, plusieurs milliers chinées de ci de là, pour oser prétendre qu'un avertissement aux lecteurs aurait été le bienvenu, ne serait-ce qu'un petit encadré précisant que la réalité est multiple et que ce corpus n'en représente qu'un aspect.

Un petit tour par ici.
Deuxième ouvrage de référence, celui de Jean-Pierre Turbergue, paru en 1999 aux éditions Italiques : 1914-1918, Les Journaux de Tranchées. Un livre grand format, richement illustré de plusieurs fac-similés du Rigolboche, de L'Echo des Gourbis, du Crapouillot ou encore du Canard du boyau, pour ne citer que ceux-là. 160 pages de rires et de larmes, un reflet de la vie, aussi une antidote au cafard prescrite pour et par les soldats eux-mêmes, soldats à propos desquels J.P. Turbergue disait, lors d'une interview accordée à Canal Académie :

"On est étonné de voir à quel point nos anciens étaient incroyablement doué du point de vue de l'écriture [...] On est stupéfait de voir que ces poilus (qui n'étaient pas des intellectuels, qui n'avaient pas bac+4 mais souvent le certificat d'étude), on est surpris de voir le talent, la culture qu'ils peuvent mettre dans les journaux. [...] Le français moyen écrivait de façon lumineuse, étonnante, drôle, vraiment c'est un émerveillement. Alors, oui, on a quelques contre-exemples, on a quelques poilus qui écrivaient du pied gauche, mais bon, c'est relativement peu fréquent."

Même écueil que précédemment : la volonté manifeste de faire des Poilus des gens de plume. Or, si certains d'entre eux l'étaient, la plupart ne l'étaient pas. Et si presque tous savaient lire et écrire, seule la crème des soldats participait à ces journaux, principalement des officiers ou des sous-officiers issus des classes moyennes urbaines : journalistes de formation, avoués du barreau, employés de bureau, instit', étudiants... Et des ouvriers ? me demanda un jour un enfant. Oui, quelques-uns... Et aussi des paysans ? Oui, mais encore moins... Puis je lui expliquai l'importance des disparités sociales, ajoutant que son arrière-grand-père n'était ni un fin lettré ni un abruti complet, qu'il avait un foutu sale caractère mais fauchait les blés comme personne... Les blés ? Oui, les blés, le pain, si tu préfères... Et je lui dis encore, une main tendrement posé sur sa tête, que les hommes, au vu de leur nombre - 8 millions de mobilisés, 5 millions de soldats - n'étaient réductibles à rien, qu'il n'y avait pas d'archétype (tu regarderas dans ton dictionnaire), mais qu'une chose cependant surprenait lorsqu'on approchait de près les Poilus, c'est de voir à quel point ils étaient finalement nos contemporains, avec leurs soucis du quotidien, leur amour de la famille et leur désir de paix. Je terminai en lui disant qu'on pouvait lire des dizaines de correspondances, d'essais, de récits, de romans, qu'on pouvait aussi compulser des milliers de journaux et même feuilleter tous les documents officiels, sans jamais rien comprendre à cette guerre. Ah ! fit l'enfant, apparemment déçu. Je lui tapotai l'épaule : Il est impossible de faire le tour de cette Guerre parce qu'elle est trop Grande pour nous, vois-tu. Elle est comme un défi lancé à notre intelligence et à sa curiosité, raison pour laquelle on ne peut y mettre un doigt sans y laisser son bras. Et alors je cachai mes deux bras dans mon dos et l'enfant se bidonna.

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