2013/07/20

Jorge Amado : Navigation de Cabotage (1/2)

« Il peut y avoir parmi les hommes de sincères et réelles amitiés ; car les qualités opposées n'empêchent pas les personnes qui les possèdent de se rapprocher et de s'aimer. » (Johann Wolfgang von Goethe)



Les affinités électives, nous en parlions encore l'autre soir, à la librairie l'Entropie, avec la seule représentante du beau sexe présente à cette soirée : une digne représentante, énergique et volontaire, voire même un peu sur les nerfs, car en cours de sevrage au poison du Père Nicotin. Nous en parlions à propos d'Amado, mon dada du moment, qu'elle n'avait pas lu, personne n'est parfait. J'évoquais donc ma grande sympathie à l'égard de ce merveilleux écrivain, lui avouais mon attirance, ma folle appétence pour tout ce que sa plume a tracé, et, pourquoi s'en cacher, comment j'aimais cet homme avec lequel je partage bien plus qu'un regard : un idéal.

- Affinités électives ! dit-elle, avec le sens du raccourci qu'ont parfois les femmes. Un beau titre pour de beaux sentiments.
L'esprit insuffisamment vif, et la mémoire de plus en plus défaillante, je ratais ici l'occasion de citer Goethe, le chimiste des corps en mouvement :
- Nous appelons affinité la faculté de certaines substances, qui, dès qu'elles se rencontrent, les oblige à se saisir et à se déterminer mutuellement. Cette affinité est surtout remarquable et visible chez les acides et les alkalis qui, quoique opposés les uns aux autres, et peut-être à cause de cette opposition, se cherchent, se saisissent, se modifient et forment ensemble un corps nouveau.
Au lieu de quoi je bredouillais :
- Euh... l'amour est un sentiment souvent tu... euh... par pudeur imbécile... peur du ridicule...
Et je crois me souvenir qu'on s'est quitté là-dessus, appelés que nous étions l'une et l'autre à deviser d'autres choses avec d'autres gens, d'autres alkalis.

Deux ou trois heures plus tard, de retour au bercail, je retrouvais mon Amado là où je l'avais laissé : au pied du lit. Pour qui vit solitaire, en sauvage et presque en reclus, un écrivain aimé, fraternellement aimé, fait office de bon compagnon, c'est une chose à savoir... Aaah ! Proust a écrit sur le sujet des pages si admirables et si définitives qu'on a désormais honte à seulement l'aborder, alors disons simplement que de meilleur, de plus fidèle ou disponible ami qu'un livre, moi je n'en connais pas.
Se languissant de moi, me languissant de lui, m'attendait donc au pied du lit Jorge Amado et son quasi mille-feuilles, curieusement intitulé Navigation de Cabotage (à ne pas confondre avec cabotinage : cabotins et caboteurs étant d'espèces différentes, bien qu'a priori parfaitement miscibles) et sous-titré : Notes pour des mémoires que je n'écrirai jamais. Des notes ? Va pour des notes. Mais mieux que ça encore : des lettres, dans un gros carton exhumé d'un grenier, celui de la mémoire, et jetées-là pêle-mêle, en vrac, sans aucun ordre, ni de dates ni de lieux, et sans effet de style non plus, à l'exacte image du beau foutoir qu'est la vie, qui va comme elle vient et passe comme elle passe : plus ou moins pleine, terriblement monotone ou follement excitante, tantôt agréable et tantôt difficile, etc., chacun sait la sienne. Quant à celle d'Amado, son dernier livre nous révèle non seulement à quel point elle fut riche d'amitiés (cf. l'index des noms propres : vingt-cinq pages à lui seul), mais aussi singulièrement vagabonde, avec une impressionnante quantité de "cartes postales" en provenance du monde entier, hormis, peut-être, du Pôle Nord (Belgrade, Berlin, Budapest, Buenos Aires, Cannes, Casablanca, Canton, Ceylan, Cologne, Dakar, Estoril, Fort-de-France, Francfort, Hambourg, Istanbul, Karachi, La Havane, Lisbonne, Londres, Madrid, Milan, Montreux, Moscou, New Delhi, New York, Nice, Oulan-Bator, Panama, Paris, Pékin, Porto, Prague, Rangoon, Rome, Saint-Malo, Samarkand, Siam, Tbilissi, Tirana, Varsovie, Vienne, Wroclaw et Zurich).
Donc un voyage à travers l'espace, mais aussi à travers le temps et l'Histoire : s'entremêlent ici les deux grands évènements du siècle, fascisme et communisme, vus par un homme engagé, et les petites anecdotes de la vie quotidienne, de la famille, du travail d'écrivain, les réflexions que les unes et les autres lui inspirent, ce genre de choses, voyez. S'entremêlent encore des portraits d'illustres inconnus, d'artistes célèbres, d'hommes de basse politique et des personnages de romans (Sartre, Aragon, Brecht, Eluard, Cholokhov, Balduino, Druon, Machado, Picasso, Archanjo, Mitterrand, Neruda, Carybé, G. Peck, Staline... et j'en passe). Au final, un intelligent fourre-tout, où on ne sait plus trop ce qui tient de la fiction et de la réalité, de la vie et de la fable, laquelle nourrit l'autre, et cette étrange impression que pour Mister Amado tout ça ne faisait qu'un.


Voici donc quelques passages tirés de ce pavé de 850 pages (Zélia, affectueusement surnommée Zezinha, est la seconde épouse de Jorge Amado) :

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Les notes qui composent cette navigation de cabotage (ah ! qu'elle est brève la navigation des courtes années d'une vie !) commencèrent à être jetées sur le papier au fur et à mesure qu'elles me revenaient à la mémoire, à partir de janvier 1986. [...] D'entrée de jeu, je dois avertir que je n'assume aucune responsabilité quant à la précision des dates, j'ai toujours été mauvais pour les dates, elles me persécutent depuis le temps du pensionnat. Aux cours d'histoire, attiré par les personnages et les faits, j'oubliais les dates et c'est les dates que les professeurs exigeaient. Les références aux années et aux lieux sont là seulement pour situer dans le temps et l'espace les événements, les souvenirs. Quant aux notes non datées, elles traduisent l'expérience acquise au cours des années : les sentiments, les émotions, les conjectures. [...] Je laisse de côté le grandiose, le décisif, l'étonnant, la douleur la plus profonde, la joie infinie, matière dont ferait ses Mémoires un écrivain important, illustre, fat et présomptueux : ça ne vaut pas la peine de les écrire, je ne leur trouve aucun charme.

Je ne suis pas né pour être célèbre ni illustre, je ne me mesure pas à cette aune, je ne me suis jamais senti un écrivain important, un grand homme : juste un écrivain et un homme. Enfant grapiuna - des terres du cacao -, citoyen de la ville pauvre de Bahia, où que je me trouve je ne suis qu'un simple Brésilien marchant dans la rue, vivant. Je suis né coiffé, la vie a été prodigue avec moi, elle m'a donné plus que je n'ai demandé et mérité. Je ne veux pas dresser un monument ni poser pour l'Histoire en chevauchant la gloire. Quelle gloire ? Pff ! Je veux seulement conter quelques histoires, certaines drôles, d'autres mélancoliques, comme la vie. La vie, ah ! cette brève navigation de cabotage !

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J'ai horreur des hôpitaux, des froids corridors, des salles d'attente, antichambres de la mort, plus encore des cimetières où les fleurs perdent leur éclat, il n'y a pas de belles fleurs dans un camposanto. Je possède cependant un cimetière à moi, personnel, je l'ai bâti et inauguré il y a quelques années, quand la vie eut mûri mon caractère. J'y enterre ceux que j'ai tué, c'est-à-dire ceux qui pour moi ont cessé d'exister, qui sont morts : ceux qui ont eu un jour mon estime et qui l'ont perdue. [...]

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Milan, 1949 - il piu noto

Devant la vitrine d'une librairie, dans la grande galerie du centre de Milan, Zélia, très excitée, me montre un livre : regarde ! Je vois un exemplaire des Terres du bout du monde, mon premier livre traduit en italien, sur la couverture est reproduite une céramique de Picasso.
  - Tu as vu la pancarte ? Zélia trépigne.
La pancarte n'est pas à proprement parler une pancarte, mais un simple carton rectangulaire posé au pied du volume, renseignant sur l'auteur : Il piú noto scrittore brasiliano. Zélia lit à haute voix, répète : Il piú noto. Nous continuons, ravis.
Un peu plus loin, une autre librairie, nous nous arrêtons devant la vitrine, cherchant Les Terres. Au lieu de quoi nous tombons sur un livre d'Erico Veríssimo, Olhai os Lírios do Campo, si je me souviens bien. Au pied de l'ouvrage une pancarte, c'est-à-dire un rectangle de carton, les informations sur l'auteur : Il piú noto scrittore brasiliano.
Nous rions, Zélia et moi, nous désenflons. Au kiosque du coin j'achète une carte postale et les timbres correspondants et je l'adresse à Erico, à Porto Alegre, je lui raconte l'histoire : «Pendant cinq minutes et vingt mètres j'ai été "il piú noto", je t'ai passé le flambeau. »

~oOoOo~

Du point de vue de l'auteur, les meilleures traductions de ses livres sont celles qu'il ne peut pas lire, dans mon cas l'immense majorité. Nullité que je suis pour les langues à commencer par le portugais - j'écris en bahianais, une langue honnête, afro-latine -, je peux lire seulement le français et en espagnol, en italien avec difficulté, le dictionnaire à la main, et c'en est fini de ce qui est doux.
Lorsqu'on peut lire la traduction, si bon que soit le traducteur - j'en ai eu d'excellents, compétents, dévoués -, il existe toujours un détail, parfois minime, qui choque, agresse, fait mal : où est passé le trait subtil du personnage, l'angle de vision de tel fait, les nuances de l'émotion, le poids exact d'un mot ? Imaginez la douleur qui vous perce le cœur en voyant conin ou pacholette, douces désignations de l'origine du monde, traduits par sexe de femme ou vulve, croupe devenant fesses. Fesses, une croupe de mulâtresse qui se respecte ? Jamais !
[...] J'ai des livres dans des langues étranges, du coréen au turcoman, du thaïlandais au macédonien, de l'albanais au persan et au mongol. L'autre jour j'ai reçu du Paraguay un exemplaire du conte du Chat et de l'Hirondelle, le titre m'enchante : Karai Mbarakaja, ça veut dire quoi ? Je ris tout seul, ravi, mais les plumes de la vanité ne tardent pas à tomber lorsque je me rends compte que, certainement, je suis meilleur écrivain en guarani qu'en portugais.

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Penser par sa propre tête coûte cher, on doit payer le prix fort. Qui se décide à le faire sera la cible des patrouilles féroces des idéologies, celles de droite et celles de gauche, plus les patrouilles volantes : il y a de tout et toutes sont implacables. Il se verra accusé, insulté, calomnié, honni, mis au pilori, crucifié. Néanmoins ça en vaut la peine, quel que soit le prix à payer, il sera bon marché : la liberté de penser par sa propre tête n'a pas de prix.

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Bahia, 1982 - les fromages

[...] Ça s'est passé il y a quelques années, quand les éditeurs Jean-Claude Lattès et Jean Rosenthal, ainsi que leurs excellentissimes épouses, débarquèrent à Bahia pour la première fois. [...]
Dans le hall, en tête de la troupe, Jean-Claude brandissait une baguette de pain français et une bouteille de château chalon, vin jaune de ma prédilection, il prononça un bref discours. Lorsque des Français rendent visite à des amis, ils apportent du pain, du vin et du fromage, ainsi faisons-nous, Françoise, Jean, Nicole et moi, en arrivant dans votre demeure à Bahia. Voici le pain -- il remit la baguette à Zélia --, voici le vin -- il me tendit la bouteille --, quant au fromage, le voici, il sortit un reçu de la douane, le camembert, le roquefort, le brie et le chèvre avaient été confisqués -- il est interdit de faire pénétrer des fromages au Brésil.
Jean-Claude avait expliqué en vain que le plateau de fromages m'était destiné. Courtois mais incorruptible, le douanier lui rit au nez : ça, on le sait, tous les fromages que nous saisissons sont destinés à Jorge Amado, tous, sans exception.

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Rio de Janeiro, 1946 - liberté religieuse

[...] Si je me flatte de quelque chose quand je pense aux deux ans que j'ai perdu au Parlement, c'est de l'amendement que j'ai présenté au Projet de Constitution (...), amendement qui, ayant été adopté, a garanti jusqu'à aujourd'hui la liberté de croyance au Brésil. [...]

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Rio de Janeiro, 1971 - l'agnostique

[...A propos de sa mère...] Baptisée, sans doute, mais sans guère de religion. Hormis les promesses à Santo Antônio, celui des objets perdus et retrouvés qu'elle appelait familièrement Tonio, elle n'avait pas de croyance à revendre. Sceptique, elle ne croyait pas à la vie éternelle, elle aimait celle que l'on vit sur terre, même limitée et vaine. Je suis bien son fils.

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Rio, 1947 - ressemblance

[...à propos de son fils...] Maria vient rendre visite à Zélia qui, la veille, avait donné le jour à un enfant, João Jorge.
Les infirmières vont chercher l'infant dans le berceau et l'amènent pour le bain en présence de l'heureuse mère. Elles défont les langes, plongent le petit dans l'eau tiède. L'actrice examine le corps du nouveau-né, elle s'exclame :
  - Regardez sa quiquette... Toute celle de son père.

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Bahia, 1928 - L'Académie des Rebelles

L'Académie des Rebelles fut fondée à Bahia en 1928 avec, comme objectif, de balayer toute la littérature du passé et d'inaugurer une ère nouvelle.
[...] Nous n'avons pas balayé de la littérature les mouvements du passé, nous n'avons pas enterré dans l'oubli les auteurs qui étaient les cibles privilégiés de notre virulence [...], mais sans doute avons-nous concouru de façon décisive à détourner les lettres bahianaises de la rhétorique, du style oratoire, bouffi de bellétrisme, pour leur donner un contenu national et social dans une réécriture de la langue parlée par les Brésiliens. Nous sommes allés au-delà de l'imprécation et de l'insolence, nous nous sentions brésiliens et bahianais, nous vivions avec le peuple dans une étroite proximité, avec lui nous avons construit, jeunes et libres dans les rues pauvres de Bahia.

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Paris,1974 - les roses

Pour un peu ma passion du football me faisait perdre l'amitié de Françoise Xenakis, si la romancière n'avait excusé avec bonne humeur mon refus abrupt du rendez-vous qu'elle me proposait pour m'interviewer :
  - A l'heure du match Brésil-Pologne ? C'est de la folie. Impossible.

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N'étant pas sportif, je n'ai pas de record à exhiber, aucun. Aucun ? Ce n'est pas si vrai, j'en détiens un et il n'est pas à mépriser, je l'exhibe donc : j'ai parcouru le Brésil de bout en bout en situation de prisonnier politique, peut-être ne suis-je pas le seul mais j'ai participé à ce championnat. [...]

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Moscou,1954 - le crapaud

[Au cours d'un dîner chez l'écrivain Ilya Ehrenbourg, auquel participe le chef de la Pravda...] Les murs du bureau de l'écrivain étaient couverts de dessins et de gravures de maîtres français, une collection splendide. Face à la table de travail une gravure de Picasso, Le Crapaud, une épreuve d'artiste avec une dédicace. En apercevant le tableau, ce crapaud difforme, désintégré, l'homme de la Pravda, théoricien du réalisme socialiste, frémit sur ses bases, il détourne les yeux de l'ignominie : c'est ce que les capitalistes appellent de l'art, s'exclame-t-il au bord de l'apoplexie. Camarade Ehrenbourg, comment pouvez-vous accrocher de telles turpitudes aux murs de votre appartement ? Et ce Picasso se dit communiste, c'est le comble !
Ilya interrompt la diatribe :
- Savez-vous, camarade, le titre de cette gravure, ce qu'elle représente ?
- Non, je ne sais pas... Ce que je sais...
- Elle représente l'impérialisme nord-américain.
L'idéologue s'humanise, considère à nouveau le tableau, hoche la tête, sauvé de l'infarctus, il fait son autocritique :
- L'impérialisme nord-américain? Maintenant je comprends, Picasso est membre du Parti français, n'est-ce pas ? Un vrai camarade, quel talent !

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Paris,1988 - quai de la Tournelle

Dans la marche dominicale du quai des Célestins jusqu'au petit restaurant chinois, rue du Sommerard, à proximité de la Sorbonne, nous allons lentement, Zélia et moi, savourant la beauté qui nous environne : dans la douce lumière d'automne, nous nous arrêtons devant les bouquinistes le long des quais de la Seine. Sur les ponts, des couples d'amoureux s'attardent pour un baiser, une caresse. Ainsi faisions-nous, Zélia et moi, en ce temps où nous habitions le Paris de la Rive gauche, des étudiants et des exilés [1948/1949]. Pourquoi ne pas le faire à nouveau, quarante après, alors que la Seine est toujours la Seine, que les ponts sont les mêmes et que la lumière d'automne n'a pas changé sur les tours de Notre-Dame, alors que nous sommes toujours amoureux ? Dans cette ville de Paris, les vieux aussi ont droit au baiser. [...]

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Je suis réellement maladroit, incapable, la liste des choses que tout le monde sait faire et dont je suis incapable est longue. Je ne donne ici que quelques exemples : je ne sais pas danser, chanter, siffler, nager, multiplier et diviser par plus de deux chiffres, employer les verbes, prononcer correctement, conduire une automobile (mais j'ai su aller à bicyclette avec un raisonnable équilibre). Je ne suis pas bon à grand chose.

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[...] Le livre, à mes yeux a une date -- dans sa conception, son écriture, son contenu, dans la création artistique et humaine --, une date qui correspond à la personnalité de l'auteur lorsqu'il l'a élaboré et écrit. Elle marque l'expérience acquise jusqu'alors, la position devant le monde et la vie, la manière de voir et de penser, les idéaux, l'idéologie, les limitations, les aspirations, elle désigne un homme en un temps et dans des circonstances qui ne se répéteront plus. [...]

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[...] En Chine, en feuilletant les journaux, j'ai compris ce qu'est la douleur d'être analphabète. [...]

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La suite ici.

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