2014/07/06

Zélia Gattai : Le temps des enfants

« Celui qui écrit des Mémoires doit avoir des souvenirs » (Zélia Gattai)

Hormis un roman et trois livres pour enfants, Zélia Gattai n'a publié que des mémoires... mais en dix volumes, soit quasiment 3000 pages de souvenirs — ce qui s'appelle sans doute une vie bien remplie — avec beaucoup de voyages et beaucoup d'amis, les uns mondialement célèbres, les autres illustres inconnus, mais tous croqués avec le même amour, la même simplicité. Parce que Zélia est avant tout une femme simple et sensible, una signora ben educata, qui sait voir et écouter, s'effacer ou s'imposer, se battre pour ses idées ou sa vision du monde, aussi s'émerveiller de tout ce que la vie a pu lui donner, à commencer par un époux et des enfants, autour desquels s'articulent à nouveau ce cinquième et dernier volume de Mémoires disponible en français.

[...] Nous revenions dans notre pays après cinq ans d'absence, ou presque, au long desquels nous avions couru le monde, noué des amitiés, connu des gens et des mœurs différents, vu les paysages les plus extraordinaires ; cinq années au cours desquelles nous avions vécu de bons et de mauvais moments, des joies et des tristesses. A notre départ du Brésil, nous avions amené un fils âgé de quelques mois, et nous revenions avec deux enfants : notre fille Paloma était née à Prague. Après le gouvernement Dutra, sous lequel nous étions partis pour l'exil, Getúlio Vargas était revenu au pouvoir, élu cette fois par le scrutin populaire, et tout laissait croire qu'il y avait maintenant, au Brésil, place pour Jorge Amado et sa famille.

De 1952, retour d'exil, à 1963, veille du coup d'état militaire instigué par les Etats-Unis, Zélia Gattai, alors âgée de 76 ans, retrace ici encore quelques années d'une existence menée tambour battant. Elle le fait sans manières, sur le ton de la conversation, en entremêlant les petits événements familiaux et les grands bouleversements nationaux, où la politique et le Parti jouent toujours un rôle aussi majeur.

Extraits :

Conférencière improvisée :

[...] J'avais des quantités de choses à raconter sur nos années passées en Tchécoslovaquie, nos voyages en Union soviétique et dans les démocraties populaires. Le sujet devait susciter de l'intérêt car, à l'époque [1953], peu de gens avaient la possibilité de visiter ces pays.
[...] Je ne me sentais pas trop embarrassée devant une assistance composée en majorité de sympathisants du Parti. Je racontai ce que j'avais à raconter, fis part de mon expérience des pays socialistes, en insistant naturellement sur les côtés positifs de ce que j'avais vu : assistance sociale, gratuité des études, assistance médicale, garantie de l'emploi, etc. Je répondis franchement à toutes les questions qu'on me posa sur les restrictions existant dans ces pays, l'absence de démocratie et de liberté dénoncée par les journaux du monde capitaliste, « réactionnaires » selon les gens du Parti. On insistait beaucoup sur sur le mot réactionnaires, car on voulait m'entendre nier tout ce que racontaient ces journaux « vendus à l'impérialisme américain » sur ce qui allait mal dans les pays socialistes. Contrairement à l'attente de l'assistance, je dis qu'en effet les gens là-bas avaient peur, peur de parler, de s'engager, expliquant en même temps que la nécessité de défendre le socialisme contre ses ennemis les amenait à se méfier les uns des autres, à s'imaginer voir des espions partout, à entretenir une atmosphère de malaise et d'insécurité... D'où la conclusion, à laquelle beaucoup étaient conduits, qu'il n'y avait ni liberté ni démocratie derrière le « rideau de fer », expression déjà péjorative en soi.
Tout en montrant les contradictions internes du monde socialiste, je cherchais à justifier ce qui n'allait pas en utilisant les arguments que j'avais moi-même retenus des leçons du catéchisme communiste, les slogans appris par cœur : « La surveillance et le contrôle exercés par l'Etat socialiste sont nécessaires à la survie du régime, surveillance et contrôle présentés par nos ennemis comme un manque de démocratie et de liberté. »
Cette explication sur la nécessité d'une surveillance rigoureuse et d'un contrôle permanent m'avait été répétée chaque fois que j'avais été en désaccord avec des faits qui me paraissaient inacceptables, mais que j'avais fini par accepter pour continuer à croire en tout, parce que je voulais croire, parce que j'avais besoin de croire. Je portais en moi, solidement enraciné, ce que j'avais appris avec mon père quand j'étais enfant.


Les champions du monde

Simone [de Beauvoir] attira l'attention de Sartre sur une gravure en couleurs accrochée bien en vue dans la petite pièce de la maison modeste où nous venions d'entrer. C'était la photo de l'équipe victorieuse de la Coupe du Monde de football 1958. D'ailleurs, cette photo se retrouvait partout sur notre parcours depuis le départ de Rio de Janeiro ; dans les maisons particulières, les cafés, les restaurants, elle était là, montrant les joueurs de l'équipe, orgueil du Brésil, posant en triomphateurs. Nous vivions dans l'euphorie de la victoire. Deux idoles avaient surgi et conquis l'amour de tout un peuple : un gamin de seize ans, Pelé, génie du football, et un jeune aux jambes torses, Garrincha, le roi du dribble. Le sentiment de satisfaction qui découlait de cette grande victoire venait parfaire le climat d'enthousiasme et d'optimisme suscité par les réalisations du gouvernement démocratique et progressiste de Kubitschek. Les Brésiliens se sentaient confiants et heureux.


João Goulart, président

João Goulart avait été le vice-président du gouvernement Kubitschek, et l'était à nouveau avec Janio Quadros. Lors de la démission de ce dernier, il se trouvait en visite en Chine et dut rentrer en toute hâte, car un complot militaire était en formation dans le pays pour l'empêcher d'assumer ses fonctions.
Devant la menace d'un coup de force, des manifestations populaires avaient lieu partout pour exiger l'accession au pouvoir du vice-président. Avec courage, les manifestants affrontaient la police qui les matraquaient impitoyablement, opérait des arrestations , employait les gaz lacrymogènes pour disperser les rassemblements. Et cependant rien ne les intimidait ; les manifestations de rie continuaient.
Ce jour-là était annoncée l'arrivée au Brésil du futur président. Dans un climat chargé d'appréhension, les rumeurs couraient : on parlait de l'imminence d'un coup d'Etat militaire et de l'arrestation de João Goulart à l'instant où, se jetant dans la gueule du loup, il poserait le pied sur le sol brésilien.
La population, en état d'alerte à ce moment décisif, allait se manifester dans tout le pays, organiser des meetings, défiler dans les rues pour exiger l'application de la loi, l'accession à la présidence du successeur constitutionnel de Janio Quadros.
[...] Un meeting était prévu pour l'après-midi à Cinelandia. Nous ne pouvions faire moins que d'y participer, et João Jorge [leur fils de 16 ans] annonça à grands cris qu'il voulait y aller aussi. Prévoyant des brutalités policières qui promettaient d'être plus violences que jamais, Jorge me demanda de ne pas y aller en raison de mon état : enceinte de deux mois, je ne devais pas prendre de risques. Il serait également plus prudent de garder João à la maison : il était encore un peu jeune pour recevoir des coups de matraque.
Il était convenu que notre ami Letelba viendrait nous chercher pour aller à la manifestation. En me voyant triste, frustrée, il voulut me remonter le moral : rien ne m’empêchait de venir, je pourrais assister au meeting de la fenêtre de son bureau, à Cinelandia, sans courir le moindre risque ; et João pourrait aussi venir avec nous.
Nous arrivâmes, bien avant l'heure prévue, et malgré cela nous eûmes du mal à pénétrer dans l'immeuble. Cernée par la police civile et militaire, Cinelandia était transformée en place de guerre. Des files de paniers à salade étaient en stationnement devant le théâtre municipal, pour intimider les manifestants en montrant qu'ils étaient attendus.
Les gens arrivèrent peu à peu, envahissant la place de tous côtés, brandissant des banderoles de bienvenue au nouveau président, sans rien de provocant. Mais il n'y avait pas besoin de provocation pour que la police attaquât : elle était là pour disperser la foule, c'était expressément dans ce but qu'elle avait été envoyée.
Bataille de gens armés contre des gens désarmés. Sur cette place noire de monde se répétaient les scènes de violence habituelles : le peuple sans défense, de tout jeunes gens encore imberbes, des hommes et des femmes bousculés, frappés à coups de poing et de pied, à coups de matraque... le sang qui coulait, les gaz lacrymogènes qui suffoquaient, qui aveuglaient. Sous mes yeux, un tout jeune garçon, presque un gamin, était traîné à terre par deux brutes : tandis que l'un lui tordait le bras jusqu'à le briser, l'autre lui assénait des coups de poing et des coups de pied. Impuissante à empêcher cette sauvagerie, révoltée, désespérée, je ne pus me contenir davantage et, me penchant à la fenêtre, me mis à crier de toutes mes forces, à les traiter de lâches, de bandits, d'assassins. João Jorge se joignait à mes hurlements de protestation.
De retour à la maison, je commençai à ressentir des douleurs et, cette même nuit, hospitalisée, je perdis l'enfant.

Zélia Gattai : Le temps des enfants (1992)
Editions Ramsay (1996)
Excellentissime traduction de Jean Orecchioni
(à qui l'on doit également celles de Yansan des orages, Cacao, Tereza Batista et Tocaia Grande)


L'art de saisir les choses... 

Récapitulatif des traductions disponibles :
  • Zélia  (enfance de Zélia Gattai à São Paulo durant les années 20)
  • Un chapeau pour voyager  (rencontre avec Amado, dictature... 1945-1948)
  • La reine du bal  (exil parisien, 1948-1949)
  • Jardin d'hiver  (exil tchécoslovaque, 1949-1952)
  • Le temps des enfants  (retour au Brésil, 1952-1963)

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