2014/10/04

Peter Englund : La beauté et la douleur des combats (1914-1918)

« Ce livre [...] est un morceau d'antihistoire, en ceci que j'ai cherché à ramener un événement historique majeur à sa plus petite composante, sa particule élémentaire : l'individu et son vécu. » 

Probablement l'un des livres les plus atypiques parus sur la Grande Guerre au cours de ces dernières années, car si l'on ne peut pas dire de l'historien suédois Peter Englund qu'il renouvelle ici l'Histoire, force est de reconnaître qu'il la recycle avec talent et sensibilité. Son idée ? Toute simple : raconter les 51 mois de guerre en se servant des traces écrites laissées par une vingtaine de témoins venant d'horizons divers, mais tous pris dans la même et tragique tourmente. Journaux intimes, carnets, correspondances... aucune des nombreuses sources utilisées par Englund n'est inédite, mais la manière toute personnelle dont il les agrège, voilà le petit plus qui rend son livre intéressant et très original.

En 212 chapitres ne dépassant pas cinq pages, l'auteur nous bringuebale en effet par sauts de puce en différents points du globe : des Dolomites aux Balkans et de la Meuse à l'Oural, mais aussi de la brousse africaine au marigot moyen-oriental, en passant par la Lorraine et par les Dardanelles... Il nous met tantôt dans la peau d'un engagé volontaire venu des grands froids nordiques, tantôt dans celle d'un artilleur de Sa très gracieuse Majesté, ou encore dans celle d'une infirmière russe, d'un marin allemand, d'un aviateur belge, d'un cavalier ottoman, d'un chirurgien ricain, d'un fantassin rital, d'une collégienne boche, d'un fonctionnaire de Paname, et cetera... Le résultat de ce grand melting-pot ? Une prise de conscience beaucoup plus fine de l'étendue du conflit, de sa dimension réellement mondiale et, au final, l'impression d'avoir vraiment plongé au cœur de la mêlée... d'avoir moi aussi espéré la Victoire, um einen schnellen Sieg, mais d'être monté si souvent à l'assaut de positions imprenables où mes camarades tombaient comme des mouches, d'avoir également si souvent éprouvé la disette et la peur, si cruellement souffert du froid et de la boue, tellement subi la censure, le bourrage de crâne et les ordres imbéciles... qu'à la fin j'ai perdu tout espoir.

Historien de formation, Peter Englund maîtrise bien évidemment la chronologie de la Grande Guerre, ainsi que la mise en perspective et les notes en bas de page, mais il ajoute encore à cette qualité celle du romancier, ou du dramaturge, qui fait saisir par les sens, plutôt que par l'esprit, ce qui a été ressenti durant quatre ans par la vingtaine d'acteurs de cette tragédie. Au fond, la seule critique que l'on puisse éventuellement faire à son travail, la même qu'à Paroles de Poilus (de Guénot et Laplume) : laisser croire que les personnages du corpus sont des "gens tout à fait ordinaires", et donc représentatifs, alors qu'ils sortent visiblement du lot, tant par leur destin hors du commun, que par leur origine sociale, leur degré d'instruction et leur qualité d'expression. Il convient donc de rappeler cette évidence toute simple que sont exclusivement publiés les témoignages de Poilus présentant un intérêt historique, émotionnel ou littéraire. Aussi que l'immense majorité des combattants étaient des paysans plus ou moins instruits, lesquels tenaient rarement un journal intime, mais correspondaient régulièrement avec leurs proches, s'enquérant des récoltes ou des semis, de la santé de l'épouse, des enfants, du temps qu'il faisait au pays... Rien de bien excitant, ni de bien exaltant. Et pourtant, c'est aussi et surtout à travers ces "vies minuscules", comme dirait Michon, que se donne à lire l'ordinaire de la guerre.

Extraits :


Du même Michel Corday, le 27 janvier 1918 :

"C'est vraiment la lutte déclarée entre les peuples et leurs maîtres. Les peuples qui veulent savoir pourquoi leurs maîtres les font battre. Il fallut attendre quatre ans pour que perçât ce légitime désir. En Russie, il s'est imposé. Il s'affirme en Angleterre Il éclate en Autriche. Nous ignorons sa force en Allemagne... et en France. Mais une nouvelle phase de la guerre s'ouvre, le choc des troupeaux et de leurs bergers" (in l'Envers de la guerre — Journal inédit 1914-1918, Flammarion, 1932)


Du même Paolo Monelli, un jour de l'été 1918, dans un camp de prisonniers :

"On piétine, on bat la semelle dans les couloirs sans fin des baraques attenantes éclairées par le toit, saisis parfois par ce cauchemar d'être déjà morts et enterrés, cadavres fébriles sortis de leurs tombes pour bavarder un peu à la promenade avec les autres défunts" (in Le scarpe al sole — Cronaca di gaie e tristi avventure di alpini di muli et di vino, Milan, 2008)

Peter Englund : La beauté et la douleur des combats (2009)
Traduction de Rémi Cassaigne
Aux Editions Denoël (2011)

Aucun commentaire:

Publier un commentaire