2013/06/30

Jorge Amado : Yansan des Orages

Attention, chef d'œuvre ! N'ayons pas peur des mots, ni des superlatifs, pour parler d'un livre où ils coulent à verse et à foison, en pluie tropicale et si diluvienne qu'ils transforment en rivière le ruisseau des phrases : on est emporté, transporté par le courant des mots, par les mille et une histoires d'amour grivoises, cocasses, truculentes, qu'ils nous racontent au fil des pages, cet amour qui nous envoûte et qui nous ensorcelle aussi longtemps qu'on vit et qu'on en jouit : ici seulement 48h00, mais intenses et bien remplies: 48h00 pour aimer sans interdit ni tabou d'aucune sorte.

Une fois encore, dans ce Yansan des Orages, comme dans la plupart des romans d'Amado, tout commence et finit dans la bonne ville de Bahia, ou plutôt, ainsi qu'il est dit: Dans la cité du Sauveur-de-la-Baie-de-Tous-les-Saints, Salvador da Bahia, glorifiée par tous les peuples du monde, chantée en prose et en vers, capitale générale de l'Afrique, située à l'orient de la terre, sur la route des Indes et de la Chine, le méridien de la Caraïbe, gorgée d'or et d'argent, parfumée de poivre et de romarin, couleur de cuivre, fine fleur de la gent mulâtre, port du mystère, phare de l'entendement [...]. C'est donc à Bahia, également surnommée la Rome Noire ou la Capitale de la Joie, qu'est organisée, courant des années 70, une exposition d'art sacré dont la pièce maîtresse est censée être une splendide statue de Sainte-Barbe-à-la-Foudre, aussi nommée Yansan-des-Orages. Prêtée par le curé d'une paroisse voisine, et transportée sous bonne escorte à bord d'un voilier, Sainte-Barbe est attendue comme une star de ciné par un essaim bourdonnant de badauds et de journalistes venus là pour rendre compte de ce considérable évènement, sauf que... sauf que Sainte-Barbe a disparu comme par enchantement. L'aurait-on volée ? Un témoin digne de foi dit l'avoir vu descendre de son socle, puis arranger les plis de sa pèlerine, emprunter la passerelle du rafiot et se perdre incognito dans la foule. Cela ne se peut pas ? Não pode ? Avec Amado tout est possible, voyons, y compris l'impensable. Et cependant que la police de Bahia s'en va courser de supposés pillards, la statue, elle, traverse la ville de part en part, insufflant par  là un peu de gaieté dans le cœur usé des hommes, prodiguant par ici sa vitalité et propageant partout, pour tous, son message d'amour et de tolérance.
A la fois vierge et martyre en son siècle, la Sainte-Barbe, aujourd'hui en goguette, s'intéresse tout particulièrement à trois de ses frangines plutôt malheureuses, car soumises elles aussi au supplice amoureux : Manela, une adolescente dont la tutrice veut préserver la fleur et les élans sensuels qui l'entraînent vers un chauffeur de taxi ; Patricia, une jeune femme entichée d'un séduisant curé ayant fait vœu de chasteté ; et Adalgisa, une matrone d'âge mûr qui refuse l'usage de son corps à son footballeur de mari. Ce qui les empêche toutes trois d'aimer, ce qui leur gâche le plaisir et leur pourrit la vie d'une manière ou d'une autre, c'est la religion, tout du moins celle des papes et du Vatican. On ne s'étonnera donc pas de trouver ici, dans ce roman foisonnant, quantité d'ouailles et profusion d'ecclésiastes, la plupart au service exclusif des classes dominantes, et quelques-uns seulement à celui des plus démunis. On y croisera aussi de nombreux hérétiques et autres apostats, ou plus précisément des adeptes du Candomblé, cette croyance indigène issue du croisement des saintes figures catholiques (venues d'Europe à la proue des caravelles conquistadoriennes) et des divinités animistes (venues d'Afrique dans la cale des bateaux négriers), d'où la double appellation : Sainte-Barbe et Yansan (cf. syncrétisme).
A partir de là, tout l'art d'Amado consiste aussi à montrer, avec humour et subtilité, le saisissant contraste entre deux pratiques religieuses, de même qu'entre ceux qui les servent et ceux qui les suivent. D'un côté, celle de l'Eglise apostolique et romaine : austérité, dogmatisme, contraintes, hypocrisie, peine-à-jouir, j'en passe et des meilleures ; et de l'autre côté, celle du Candomblé : légèreté, libéralité, festivité, ivresse du corps, plaisir des sens... très précisément ce que l'on ressent à la lecture de ce maxi-roman, tonique et entraînant, jubilatoire et orgastique... en un mot : bahianais.

Pour l'anecdote, on notera les clins d'œil qu'Amado adresse par-ci par-là à deux de ses compères, français de naissance mais brésiliens d'adoption : les regrettés Jacques Chancel et Georges Moustaki. On soulignera aussi le nom du traducteur : Jean Orecchioni. Et on ajoutera enfin quelques passages du roman, histoire de s'en faire une idée :

[...] Elle plaisanta pour plaisanter, et demanda pour demander, histoire de causer -- ce n'était pas ce qui allait empêcher d'arriver ce qui devait arriver.

[...] Sans être spécialiste, il s'y connaissait un peu en antiquités, fréquentait nombre de collectionneurs, et bien rare était le jour où il ne photographiait pas reliquaires, statuettes, meubles, presse-papiers ; il se trouvait là devant quelque chose de sensationnel. Abracadabrant ! aurait-il pensé pour définir son émotion, s'il avait connu ce mot ; mais comme il ne le connaissait pas, il pensa et proféra : Putain !

[...] Adalgisa tressaillait au contact de l'outil de fer brûlant d'impatience ; elle s'écartait, brusque, en le sentant, par-dessus son pantalon, chercher à atteindre le jardin secret. Jamais Danilo ne put lui jouer de la mandoline, jamais elle ne lui astiqua le goupillon. Tout juste si Dadà avait soupesé de sa main craintive l'arme de combat, sans vraiment en connaître le calibre et la longueur, la majesté. Elle s'étonnait de la goutte de rosée dans la paume de sa main : en frottant, on aurait dit de la gomme arabique.

[...]  - Savez-vous ce que vous êtes, père ? Un ochlocrate. Il n'est pas d'hérésie plus nocive de nos jours que de vouloir implanter l'ochlocratie dans l'Eglise. Et c'est justement ce que vous voulez faire.
Monseigneur Kluck était un puit de science, père Abelardo était un ochlocrate et par-dessus le marché il ne connaissait ni le mot ni sa signification. Il voulait seulement que fussent respectés les droits des fermiers et des métayers ; mais lui aussi montra qu'il avait des lettres : il avait été un séminariste appliqué, on le disait brillant, on lui avait prédit un avenir de prélat. Dom Rudolph lui coupa la parole au milieu d'une citation de saint Ambroise que le père Abelardo déclamait avec l'emphase coutumière d'un gaucho des confins : "La terre est donnée à tous et non pas seulement aux riches, le bien que tu t'arroges est donné à tous pour le bien commun." Il n'arriva pas jusqu'au bout de la phrase, dom Rudolph lui assena la Bible sur la toiture. C'est en latin qu'il le fit taire : "Redde Caesari quae sunt Caesaris, quae sunt Dei Deo".

[...] Oyà prit mille déguisements pour rendre visite aux artistes, peuple aimé d'elle plus que tout autre, car, semblable à ces fous sublimes, elle aussi vomissait des flammes. Elle se promena d'atelier en atelier, regardant et appréciant et, partout où elle était passée, laissa une trace, une inspiration, une étincelle. Pour que l'on devinât la présence de celle qui était venue, pour qu'on se souvînt d'elle et qu'on la recréât : un coup de pinceau sur la toile, un trait de crayon sur le papier, une entaille dans le bois, une flamme sur le métal. Elle était vaniteuse, se savait belle, aimait à contempler son allégorie dans les miroirs.

[...] La censure, la corruption, la violence, étaient les règles du gouvernement, il est bon de le rappeler puisque certains l'ont déjà oublié. Epoque d'ignominie et de peur : les prisons bondées, la torture et les tortionnaires, le mensonge du miracle brésilien, les travaux pharaoniques et les poches pleines, l'imposture et le par-ici-la-bonne-soupe : il y en a qui en ont la nostalgie, c'est normal.

[...] Le père José Antonio se flattait de parler le portugais presque aussi bien que l'espagnol, avec une perfection grammaticale absolue, seul l'accent dénonçait l'immigrant. Mais, quand il perdait son calme, qu'il s'échauffait, il mélangeait les deux langues, confondait les pronoms, et la tendance à employer sa langue maternelle l'emportait. [...] Il lança encore des bravades :
"Ne disposez pas de la cellule, madre." Il dressa le doigt, affirmatif : "La pecadora reviendra. Luego ! Bientôt ! Elle va arriver possédée du démon, puede que sea nécessaire de l'exorciser." Il écumait dans le plus pur portugnol.

[...] Zé do Lirio, dans la poche de son imperméable, prit en main son revolver Taurus, calibre 38, six coups, tous mortels : main ferme, visée infaillible, foi en Dieu, inébranlable. Salut, cureton de mes deux, ta dernière heure est arrivée, dis bonsoir à la vie et à la môme en chaleur, tu n'iras pas danser avec elle, faire dodo dans un pucier maudit, pour toi c'est terminé [...] personne t'avait demandé de jouer au con.

(Affiche de l'adaptation théâtrale tirée du roman)


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