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2014/02/22

Jorge Amado : Le Chevalier de l'Espérance (Vie de Luis Carlos Prestes)

« Je n’appelle pas héros ceux qui ont triomphé par la pensée ou par la force. J’appelle héros, seuls ceux qui furent grands par le cœur. » (Romain Rolland : Vie de Beethoven, 1903)

Entre 1922 et 1935, une succession de révoltes, révolutions, insurrections et mutineries agitèrent le Brésil, de Récife à Rio Grande, en passant par Salvador et São Paulo. On luttait alors contre l'oligarchie, pour la liberté, la justice, l'égalité... Et bien souvent même on mourrait pour elles.
De tous ces mouvements qualifiés à l'époque d'insurrectionnels émerge aujourd'hui encore la figure légendaire de Luis Carlos Prestes, héros pugnace et populaire, fort justement surnommé Chevalier de l'Espérance par ses nombreux fidèles, dont l'écrivain Jorge Amado qui consacra en son temps tout un livre à sa gloire. Non pas une biographie au sens strict du terme, avec soucis de précision et d'exactitude, mais plutôt une vie romancée, un chant d'amour à la fois pour l'homme et sa cause, son pays et son peuple. Quatre-cent pages d'éloge au cours desquelles nous est d'abord présentée l'enfance pauvre et difficile de Luis Carlos Prestes, fils d'une institutrice et d'un officier du Génie, décédé alors qu'il avait à peine dix ans, puis son entrée à l'Institut militaire de Rio Janeiro, où son charisme et son intelligence lui valurent rapidement l'admiration de ses pairs. Et puis arrive les années vingt, plombées par la corruption, les fraudes électorales, la crise économique...
En juillet 1924 a lieu une nouvelle tentative de soulèvement auquel le capitaine, alors âgé de vingt-six ans, participe activement... mais vainement. C'est l'échec, la déconvenue, un terrible fiasco. Toutefois, bien que cernés et bombardés par les forces du Gouvernement, Carlos Prestes et ses hommes parviennent à leur échapper de justesse, puis à rejoindre les mutins des autres casernes, eux aussi vaincus. Dès lors, pour ces quelques milliers de rebelles commence un périple que l'histoire a retenu sous le nom de Colonne Prestes : une marche d'environ 26000 km à travers le Brésil entre octobre 1924 et février 1927. Vingt-huit mois durant lesquels la Colonne, brillamment dirigée par son capitaine, tient tête à l'ensemble des forces lancées à ses trousses. Traqués sans relâche par une armée régulière largement supérieure en nombre et en équipement, pourchassés par les cangaceiros, alliés d'occasion du gouvernement, les fugitifs parviennent malgré tout à semer leurs poursuivants, tantôt en se frayant un passage à travers la brousse de la catinga, tantôt en franchissant les abruptes montagnes du Nordeste ou les marécages du Mato-Grosso. Souvent affamés, parfois malades ou blessés, ils marchent la nuit, ils marchent le jour, essaimant dans chacun des villages traversés le germe des révolutions futures. De plus en plus sales et hirsutes, ils marchent malgré la fatigue, le froid, les douleurs de toutes sortes, et sous la plume d'Amado cette Grande et Longue Marche prend naturellement des allures d'épopée, quand bien même elle s'achève en folle débandade, sans avoir jamais réussi à rallier le peuple à sa cause, derrière la frontière bolivienne où les 600 rescapés de la Colonne trouvent enfin refuge et repos.


Le dernier tiers du livre est, de loin, le plus intéressant. Le plus tragique aussi. Sont tour à tour passés en revue le coup d'état de Gétulio Vargas et la conspiration communiste pour renverser le dictateur — encore un échec —, puis la traque et l'arrestation de Carlos Prestes de retour d'exil, aussi le procès truqué et les dix ans de cachot, ponctués pour le révolutionnaire de tortures à la fois physiques et morales. Pire, Olga Benàrio, son épouse, brésilienne depuis son mariage, mais juive d'origine allemande, et bien qu'enceinte de sept mois, est livrée à la Gestapo par Gétulio Vargas en 1936 ; elle mourra au camp de Bernbourg, gazée au monoxyde de carbone en 1942, soit précisément l'année où paraîtra et circulera clandestinement au Brésil Le Chevalier de l'Espérance, un livre écrit à chaud, en quelques semaines, que l'on ne peut apprécier qu'à la condition expresse de garder non seulement présent à l'esprit le contexte historique mais aussi le public auquel il s'adressait. Un livre qu'il faut donc prendre tel qu'il est, pour ce qu'il est : un acte de foi et de combat, la geste militante d'un écrivain engagé dans une juste cause, mélange de rêves et d'espoirs, de réalité truquée, falsifiée par naïveté et soif de liberté, mais... mais tout cela n'empêche pas l'auteur d'énoncer aussi par-ci par-là quelques vérités bien senties.

Article du 18 février 1937 (L'Humanité)

Morceaux choisis :

Une page d'histoire sociale à travers le portrait du père de Carlos Prestes :

Par cette matinée glorieuse du 15 novembre 1889, où la monarchie s'écroulait au Brésil, les élèves de l'Ecole Militaire s'étaient groupés autour de leur professeur et chef, le lieutenant-colonel Benjamin Constant Botelho de Magalhaes, et avaient juré de "vaincre ou mourir" pour la République et la démocratie. [...] Ces élèves officiers sur le point de terminer leurs études, prenaient sur leurs épaules le lourd fardeau du destin de la Patrie. Ils avaient appris le sens du patriotisme, du civisme et de la dignité, par la bouche de cet honnête lieutenant-colonel qui était à la fois un homme de science, un homme juste et un héros.
Ils s'avancèrent l'un après l'autre, mon amie. L'un était pâle d'émoi, l'autre souriant, un autre encore avait la bouche contractée par la haine, car il était mulâtre et se souvenait que ses aïeux avaient été esclaves de l'Empire. Lorsque le tour de l'élève Antonio Pereira Prestes arriva, celui-ci avança, décidé et ferme, la tête haute, regardant droit devant lui. Il prêta serment et se plaça à côté de Benjamin, prêt à l'accompagner.
[...] Cet élève avait été sept ans durant soldat ; il s'était mêlé au peuple, dont il connaissait les problèmes, non pas comme les aurait connus un observateur ou un spectateur, mais comme quelqu'un qui les avait vécus. Il savait combien il était difficile à un soldat de franchir les portes de l'Ecole Militaire et de l'Ecole d'Etat-Major, alors que ces portes s'ouvraient si facilement aux parasites de la noblesse et aux fils de gens riches. Mais il savait plus, beaucoup plus, mon amie. Il savait ce qui se passait dans les villes et dans les campagnes, où les soldats vivent en contact avec les gens les plus pauvres, les plus exploités et les plus éprouvés. Il connaissait les nègres : parmi eux, il avait appris les souffrances indescriptibles d'une race réduite à l'esclavage. Il avait assisté à leurs luttes révolutionnaires. Il avait vu, jour après jour, sous l'Empire, la montée de la réaction, hypocrite, prudente, mais forte, qui luttait contre le courant en faveur de l'abolition de l'esclavage. Vivant à côté d'ex-esclaves et de fils d'esclaves, ayant le même métier qu'eux, il ne s'était pas laisser tromper par la démagogie de la famille royale, qui s'efforçait de faire passer l'Empereur et les siens pour "des abolitionnistes qui ne décrétaient pas l'abolition, parce que les forces politiques du pays ne le leur permettaient pas". Il avait compris que l'esclavage des noirs était la base sur laquelle reposait l'Empire. Et que pour cette raison même, l'Empereur et sa famille en étaient nécessairement partisans. Il avait compris que lorsque l'esclavage serait aboli et que le peuple aurait triomphé, même alors, la mission des patriotes ne serait pas finie. Qu'il fallait un régime où le peuple fût représenté, où il pût choisir ses gouvernants, où il pût faire entendre la clameur de ses besoins. Besoins que le soldat Antonio Pereira Prestes avait vus avec les yeux étonnés d'un enfant qui s'était enfui de chez lui pour vivre, dans l'armée, l'aventure de la vie. Il avait découvert que la vie du peuple était une bien triste aventure, mon amie, une aventure amère et douloureuse, parfois héroïque, presque toujours tragique. Il avait vu la famine dans laquelle vivaient les artisans, alors qu'au Palais, devant les "buffets" garnis de plats exquis les danseurs se reposaient des fatigues de la danse, en goûtant à des mets aux noms français et compliqués. Il avait vu dans les sertaos du Nord-Est les hommes sans terre devenir prophètes du malheur, s'improviser chefs militaires et religieux afin de lutter pour obtenir les terres que les comtes, les barons, les marquis d'alors avaient reçues de l'Empereur, pour un mot d'esprit, une valse bien dansée, une bastonnade bien appliquée sur les reins d'un nègre. Il avait vu les nègres fuir les masures immondes et misérables et gagner la libre forêt vierge. Il avait connu des victimes anonymes et des héros anonymes. Il avait vu le peuple, il avait vécu sa vie, il avait partagé ses souffrances. C'est ainsi, mon amie, que le jeune Antonio Pereira Prestes était devenu un homme et qu'à l'âge de 20 ans il avait terminé ses études militaires.

Pour se donner du courage dans les moments difficiles :

Une fois, — c'était une nuit pluvieuse et venteuse, — nous avancions dans la rue pauvre d'une ville lointaine. Nous marchions courbés, ton corps tout près du mien. D'une salle obscure, à travers les volets de bois, la rumeur de voix d'hommes conversant amèrement, parvint jusqu'à nous. Tout à coup, quelqu'un dans la salle prononça un nom. L'amertume et le désespoir s'envolèrent, l'espoir seul resta. Au-dessus de nous, au-dessus de la pluie et du vent, une étoile brilla dans la rue pauvre. Une joie printanière gagna la nuit pluvieuse de l'hiver. Une autre fois nous vîmes des hommes qu'on menait en prison. Ils souriaient, ce n'était ni des voleurs ni des assassins, ils n'exploitaient pas de femmes et ne vendaient pas de drogues. Ceux qui les conduisaient étaient des voleurs, des assassins, ils exploitaient les hommes, vendaient des drogues, c'étaient des policiers. Ces hommes qu'on menait en prison souriaient, les femmes qui les voyait passer pleuraient, les hommes serraient leurs poings. Quelqu'un murmura un nom, le nom d'un autre prisonnier. Et l'espoir brilla dans le sourire des prisonniers, dans les larmes des femmes, dans les poings serrés de ceux qui restaient.
[...] Si à un moment quelconque, notre pauvre cœur se sent faiblir devant les souffrances et appelle la mort pour éviter de supporter la douleur et la pourriture, pensons une minute à Luis Carlos Prestes, pensons à celui qui, au summum de la douleur et de la pourriture, souffrant, voyant souffrir les siens, voyant le peuple souffrir, voyant comment certains mouraient, cédaient ou se vendaient, continua à se dresser vivant pour la liberté. Et alors nous aurons des forces neuves, du courage, de l'espoir. De l'espoir, mon amie.

La parabole du bon samaritain :

Dans le Piaui... La Colonne passait devant un rancho aux murs en pisé et au toit de paille, habité par Joal, un sertanejo semblable aux milliers d'autres sertanejos du Brésil. La Colonne passait, il voulait lui offrir un cadeau, témoigner de n'importe quelle manière sa reconnaissance aux soldats de la liberté. Joal s'avance vers Luis Carlos Prestes, portant une jarre pleine de farine. C'était tout ce qu'il y avait à manger dans son rancho. Et il lui dit :
- Mon général, prenez cette farine, c'est tout ce que j'ai à manger dans mon rancho... Donnez-la aux soldats...
Puis se ravisant, il trouva que  cela ne suffisait pas. Il retourna vers son rancho. Il avait un âne. Il le prit par le licou, et s'avança à nouveau vers Prestes :
- Mon général, voilà ce petit âne, c'est tout ce que j'ai pour vivre... Prenez-le, ne marchez plus à pied...
Puis il s'en retourna au rancho. Rentré chez lui, il trouva néanmoins que ce qu'il venait de faire n'était pas suffisant, mon amie. Mais il n'avait plus rien à donner, il ne possédait rien d'autre au monde. Non, mon amie, il possédait encore quelque chose, il possédait sa vie, qu'il pouvait donner pour la liberté. Alors, il alla une troisième fois vers Prestes. Il ne portait plus rien dans ses mains de mulâtre, mais il marchait en souriant :
- Mon général, dit-il. Je vous ai donné tout ce que je possédais, donnez-moi maintenant un fusil et une place dans votre Colonne...
Voilà, mon amie, comment le soldat Joal s'engagea dans la Colonne Prestes sur le haut sertao du Piaui.

Qui sème le vent... :

L'U.R.S.S, mon amie, c'est la patrie des travailleurs du monde, la patrie de la science, de l'art, de la culture, de la beauté et de la liberté. C'est la patrie de la justice humaine, le rêve des poètes dont les ouvriers et les paysans ont fait une réalité merveilleuse.
Auparavant, sur ces terres blanches de neige, noires de pétrole et blonde de blé, dans les campagnes et dans les usines, les hommes étaient des esclaves, ils étaient prisonniers dans les universités et dans les bibliothèques. Ce peuple menait une vie malheureuse, les femmes ne riaient pas sous les tsars et les grands ducs ; il n'y avait pas de joie sur le visage des enfants affamés. Un vent de famine et d'oppression soufflait sur les steppes de la Russie. On fouettait les hommes, le cri des foules était étouffé par le crépitement des mitrailleuses balayant les places publiques. Des millions d'hommes travaillaient pour quelques-uns, l'aube en Russie était le prolongement d'une nuit horrible et se levait sur le ciel sans étoiles de l'esclavage, sur un jour sans soleil, sans espoir.
[...] La Russie tsariste, mon amie, c'était le pays de l'oppression et de la haine, du malheur et de la famine au milieu des champs de blé, c'était le pays où les vêtements manquaient alors que les métiers fonctionnaient, tissant du drap et de la toile. Des races entières étaient réduites à l'esclavage, des nations étaient courbées sous le fouet d'un maître et de quelques contremaîtres. Telle était la Russie, mon amie, il n'y a que vingt et quelques années, et cela semblait devoir durer toujours.
[...] Aujourd'hui, l'U.R.S.S. est le pays des peuples libres, des patries et des races libres, des hommes heureux. Il n'y a plus de riches ni de pauvres, il n'y a que des hommes dans leur intégrité, dignes et maîtres de leur vie. Pendant vingt ans, ces hommes ont construit un monde nouveau. Les enfants joyeux des campagnes et des villes de l'U.R.S.S. ont le rire aux lèvres et ne connaîtront jamais le malheur de naître esclave.

Jorge Amado : Le Chevalier de l'Espérance (1942)
Traduit du brésilien par Julia et Georges Soria

2013/10/27

L'autocritique

Loin de moi l'idée de comparer deux systèmes politiques sans doute aussi totalitaires l'un que l'autre —nazisme et communisme—, ni de soupeser comme le font certains les crimes d'Hitler et ceux de Staline, souvent à seule fin de montrer que la balance s'équilibre, que c'est l'exacte même chose : pourritures en tout point semblables, air dégoûté et sous-entendu implicite : Mélenchon/Le Pen = blanc-bonnet/bonnet-blanc... D'accord ? M'ouais ! Sauf qu'on ne rejoint pas les rangs du Front de Gauche pour les mêmes raisons qu'on rejoint ceux du FN. Et qu'hier non plus les motivations d'un militant nazi n'étaient pas vraiment analogues à celles d'un militant coco. Entre ces deux hommes, parfois si jumeaux d'apparence, beaucoup plus qu'une simple nuance : opposition radicale et presque antithétique. Ah, l'homme ! sa vérité profonde et son essence ultime — celles qu'on finit toujours par trouver quand on creuse en-deçà du système derrière lequel ce malheureux s'abrite —, l'humain ! c'est ça qui compte.
Elections législatives de 1945
Et puis on dit aussi que les extrêmes se rejoignent, et c'est vrai... mais seulement sur les champs de bataille. Parce que si les USA ont effectivement libéré l'Europe du nazisme en débarquant sur les plages d'Utah et d'Omaha, si 400 000 américains ont été fauchés dans la fleur de l'âge, il ne faudrait jamais oublier qu'Hitler avait déjà perdu la guerre deux ans plus tôt, à Stalingrad, aussi que ce sont 21 millions de soviétiques, dont 7,5 millions de civils, qui sont morts durant le conflit, et enfin que bon nombre d'entre-eux étaient communistes, pas nazis : com-mu-nis-tes ! Voilà une série d'évidences toujours bonnes à rappeler et encore meilleures à écrire.

Militant communiste, Jorge Amado l'a été de 1932 à 1956. On ne peut plus nobles les raisons qui l'y ont poussé et on ne peut plus cher le prix qu'il lui en a coûté. Non pas l'exil, la prison, les livres interdits ou même brûlés publiquement, mais l'immense désillusion de quiconque a beaucoup trop espéré.
Entre l'année où Jorge Amado prend connaissance des tortures à Budapest, des purges tchèques ou encore de l'antisémitisme en Russie, et l'année où il rompt avec le Parti, il s'écoule cinq ans : le temps qu'il lui aura fallu pour solder ses comptes. Aurait-il pu rompre plus tôt ? Il faut croire que non. Et s'il est difficile d'expliquer ici ce qu'il ne s'explique pas lui-même, on peut cependant s'en faire une vague idée en lisant certains passages de son avant-dernier livre, Navigation de Cabotage, publié en 1992, à l'âge de 80 printemps :

Budapest, 1951 - honneur et orgueil

  Je me trouve à Budapest qui est en effervescence, en plein procès Rajk, les procès de l'ère stalinienne vont se répéter maintenant de pays en pays, dans toutes les démocraties populaires. La rupture entre Tito et Staline a donné le signal des grandes purges, le Saint-Office communiste commence son inquisition. Crédule, inconditionnel, je crois aux histoires de complots et de trahisons, je vois en chacun des accusés un ennemi juré de la Révolution, de la classe ouvrière, de la splendeur des lendemains.
  A la terrasse du bar quelques amis se retrouvent pour boire avec moi, parler, saluer le camarade brésilien, écrivain bien vu des lecteurs [...] La discussion du procès Rajk supplanta les banalités littéraires, la misère du tiers-monde, l'érotisme des femmes tropicales, le ton monta.
  Le jeune poète s'échauffe [...] Il dit que la confession d'un des accusés — de tous, m'apprend-on ensuite — a été arraché sous la torture par la police politique. Torture ? Je dois avoir mal entendu, il n'a certainement pas parlé de torture, qu'a-t-il dit ? — j'interroge, anxieux, à l'agonie. Mon honneur et mon orgueil consistent à savoir, avec une certitude absolue, que dans un régime communiste, dans une société socialiste, jamais, au grand jamais, un prisonnier ne pourra être soumis à la torture : intellectuelle, morale, encore moins physique. Ma stupéfaction, mon effroi provoquent les sarcasmes, on raille ma sainte ingénuité, je dois être le dernier des crétins, qui ne sait que la torture fait rage ?
  Anéanti, j'écoute de la bouche des présents, dans le bruit confus de la langue hongroise, dans la traduction implacable, des histoires à faire frémir, des détails qui me vont au cœur  me brisent, je me sens déshonoré, souillé dans mon orgueil communiste : on torture, oui, et comment ! Les policiers qui servent et défendent le régime sont les mêmes que du temps de l'occupation nazie, la profession de gardien de l'ordre est au-dessus des idéologies.
  Fiévreux et glacé je passe ma première nuit de doute, le cœur transpercé, l'estomac retourné, l'envie de vomir : la police communiste me frappe et me piétine, m'oblige à confesser ce que je n'ai pas fait. Ainsi a commencé ma traversée du désert.

~oOoOo~

Prague, 1951/1952 - la peur

  Je peux toucher la peur avec la main. Dressé devant nous le mur de la honte dans la visite du Saint-Office communiste. Il sépare la vie et la mort, la mort infamante des traîtres, personne n'est à l'abri des menaces, ni le plus illustre ni le plus puissant : bouches fermées, regards fuyants, le doute, la défiance, la peur.
  Sur les potences staliniennes se balancent les cadavres de notables des principautés tchèques et slovaques, hier encore maîtres de la corde et du garrot, Slansky, Clementis, Gaminder, le sommet du Parti. Avant, on avait déjà exécuté Rajk en Hongrie, la vague de procès et de purges s'étend dans le monde socialiste, les confessions et les sentences. A Prague, Artur London a échappé à la mort, il a été condamné à la prison à perpétuité : aussi il avait confessé des crimes monstrueux. Certainement les renégats l'avaient trompé, car il nous est impossible, à Zélia et à moi, de croire que Gérard [nom de guerre de London], héros de la guerre d'Espagne et de la Résistance, le plus loyal des communistes, soit un traître.
  [...] J'ai eu affaire à Gaminder, secrétaire des relations extérieures du Parti communiste au pouvoir en Tchécoslovaquie. Attentif et courtois, il écoute ma requête au nom du PC brésilien dans l'illégalité, potentat il accorde les grâces, les faveurs.
  [...] Je m'efforce de faire mon devoir, ce n'est pas facile d'être digne, correct quand la peur dresse la muraille de la défiance et du doute, que chaque mot, un simple geste, peut mener au tribunal de l'Inquisition. Moi aussi j'ai peur, je ne suis pas Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche. Sans reproche, oui, car je me sens au-dessus de tout soupçon, je me considère comme un militant dévoué, loyal, fidèle, intransigeant, je considère l'Union soviétique comme la patrie de tous les opprimés et je vois en Staline le père des peuples et de chacun de nous. Que puis-je craindre, alors ? Je ne suis pas sans peur pourtant : quand je pense à London que je crois innocent, la terreur m'envahit. Mais je vais de l'avant, je ne suis pas intrépide, oui j'ai de l'appréhension, me soutient le fait d'être prix international Staline, récompense majeure d'une fidélité inconditionnelle. Je prends des risques mais je le fais la peur au ventre, et je le fais parce que sinon je perdrais le goût de vivre et certainement je perdrais Zélia. Je vais de l'avant, je crois posséder une certaine marge d'immunité qui me permet l'honneur, une monnaie rare.
  [...] Jours de peur, maudits, misérables, ils se prolongent en semaines et en mois de malheur. Les doutes grandissent, nous ne devons pas douter, nous voulons conserver notre croyance intacte, notre certitude, notre idéal. Dans les nuits sans sommeil nous nous regardons, Zélia et moi, la gorge nouée, une envie de pleurer.

~oOoOo~

Rio de Janeiro, 1952 - Le monde de la Paix

  Tâche politique, de retour d'Union soviétique et des pays des démocraties populaires de l'Est européen, j'écris un livre de voyage, l'éloge sans restrictions de ce que j'ai vu, tout ou presque me paraît positif, stalinien inconditionnel j'ai tu le négatif comme il convenait. Pour parler de l'Albanie, j'ai plagié un titre d'Hemingway : L'Albanie est une fête. En vérité ce n'était pas encore le cauchemar que c'est devenu, ça commençait.
  Publié au Brésil par les éditions du PC, O Mundo da Paz (Le Monde de la Paix) eut cinq éditions successives en peu de mois, il me valut un procès en justice comme auteur subversif. Je demandai à João Mangabeira d'être mon avocat mais il n'eut pas à aller au tribunal, le magistrat chargé du procès le fit classer muni d'un avis plein de sagesse : le livre est si mauvais qu'il n'est pas même subversif, il est seulement sectaire. En vérité il n'écrivit pas "si mauvais", c'est moi qui l'ajoute, une autocritique tardive mais sincère.
  J'ai donné raison au Méritissime, j'ai retiré O Mundo da Paz de la circulation, je l'ai rayé de la liste de mes œuvres  je cherche à l'oublier mais, de temps en temps, on met devant moi un exemplaire en me demandant de le signer. Je le signe, que puis-je faire d'autre puisque je l'ai écrit ?

~oOoOo~

Vienne, 1952 - les mauvais élèves

  Dans la clandestinité du Parti communiste brésilien, vers 1953, nous fûmes camarades au cours Staline. Les yeux bandés, après un parcours de plusieurs heures on arrivait au local du cours clandestin, quelque part dans la zone rurale, les leçons données par les dirigeants duraient un mois. Mais nous étions déjà, René [Depestre] et moi, pris de doutes et certaines assertions des professeurs nous donnaient le frisson. Nous et Alina Paim, élève elle aussi, également envahie par l'inquiétude.
  Je me rappelle comme si c'était hier une classe sur la révolution chinoise, la mention faite par le conférencier d'un document du PC de Mao recommandant que les enfants dénoncent leurs parents — obligation du militant : vaincre les sentiments bourgeois de la famille, accomplir son devoir révolutionnaire. Il ne s'agissait pas d'une invention maoïste, d'une nouveauté. En URSS on avait mis sur un piédestal un enfant qui avait agit ainsi — il avait espionné ses parents et les avait dénoncés, les avait envoyés au bagne, un héros staliniste. Le professeur s'emporte contre la morale bourgeoise.
  Assis à côté de moi au premier rang, René me fait discrètement du coude, de l'autre côté de la salle le regard malheureux d'Alina Pail. Des leçons que nous ne parvenons pas à apprendre, des valeurs que nous ne parvenons pas à accepter, communistes inconséquents que nous sommes, incapables de vaincre les préjugés, de renoncer au sentiment vulgaire d'amour de ses parents.
   - Dénoncer ses parents... Je préférerais me tuer, considère Aline à l'heure de la récréation.
   - Quelle connerie ! crache René, il écrase le crachat avec le pied.
   - Une dose pour éléphant, dis-je.
  Atterrés, trois mauvais élèves de marxisme-léninisme au cours Staline.

~oOoOo~

Moscou, 1953 - les larmes

  Je descends de l'avion qui nous amène de Vienne, Zélia et moi, il est cinq heures du soir, c'est la nuit noire à Moscou, un hiver rude, nous sommes en janvier 1953 [...]
  Vera [Kuteichkova] vient prendre le petit déjeuner avec nous à l'hôtel. Je lui tends le dernier numéro de la Pravda, je lui demande de me traduire tout de suite la manchette qui occupe le haut de la première page, ça me paraît être une nouvelle importante. Vera avait lu le journal avant de partir de chez elle, pourtant, au lieu de me donner immédiatement l'information, elle prend la gazette, traduit. Il s'agit de la découverte d'un infâme complot nord-américain pour assassiner Staline. Les infâmes, les monstrueux agents de la conjuration sont des médecins, les médecins les plus éminents de l'URSS, qui ont la responsabilité de veiller sur la santé des potentats du Kremlin — tous des Juifs, informe la Pravda.
  Abasourdi, sans savoir que dire, que penser, je vois Vera devant moi. Immobile, elle serre les poings, se mord les lèvres, les larmes coulent de ses yeux. Nous n'avons pas besoin de parler pour comprendre.

~oOoOo~

Pékin, 1957 - Ting Ling

  La fin de notre séjour en Chine approche, nous étions arrivés, Pablo [Neruda] et moi, dans l'illusion créée par le discours de Mao sur les mille fleurs qui, sur son injonction, devaient s'ouvrir au soleil du jour, nous constatons qu'au contraire l'horizon se fermait. Un haut personnage du PC de l'URSS me dira à Moscou, quelques jours plus tard, que le discours de Mao n'avait été qu'un piège : les adversaires de l'idéologie dominante s'étaient laissé prendre à ces bonnes paroles, ils avaient mis la tête dehors, ç'avait été plus facile de les couper. Comment croire à cette interprétation ? — il y a tant de choses difficiles à croire, de vérités impossibles.
  Les ombres descendent sur nous, recouvrent nos amis, où sont ceux qui ont disparu ? demande Neruda d'une voix sourde. Emi Siao fut le premier à disparaître, bientôt ce fut le tour de Ai-Ching, les deux poètes du régime [...] Enfin Ting Ling cessa d'apparaître, elle ne vint pas terminer le dialogue sur les problèmes du récit que nous avions entamé. C'est l'avant-veille de la terreur nommée Révolution culturelle, mal nommée — il y eut des gens en Occident pour jurer par Jiang Quing [femme de Mao], j'étais hors du circuit, guéri du stalinisme, immunisé contre les virus des radicalismes. Ting Ling était la plus éminente personnalité du roman chinois, ses romans, classiques de la littérature révolutionnaire, étaient traduits dans des dizaines de langues [...] La romancière avait pris part à la Longue Marche aux côté de Mao, à toute la guerre de libération, le peuple l'aimait, où qu'elle arrive elle était entourée d'affection, je peux en témoigner. [...] On a retiré à Ting Ling ses titres et ses charges, elle était présidente de l'Union des écrivains chinois, on l'a destituée, on l'a condamnée à nettoyer les latrines du bâtiment de l'Union, elle est morte en exécutant cette tâche.
  [...] Elle était gaie, de cette gaieté retenue des Chinois, timide, réservée, la méchanceté et l'hypocrisie lui répugnait, elle connaissait la lutte pour l'avoir vécue, elle gardait confiance, comme Anna Seghers elle ne voulait pas perdre la foi. Quand je lui parlai des doutes qui me torturaient le cœur, elle me répondit : tu doutes seulement parce que tu constates des erreurs, des injustices ? Ting Ling ne doutait pas. Ou n'admettait pas de douter ? Elle me dit : si je marche dans la boue, je me nettoie les pieds et je continue.
  La dernière fois que nous nous sommes vus, en nous quittant — demain nous poursuivrons notre conversation, elle sourit tristement, elle savait déjà que la conversation n'aurait pas de suite —, Ting Ling revint sur ses pas pour encore une fois nous serrer la main, à Pablo, à Mathilde, à Zélia et à moi, nous ne nous sommes pas rendu compte qu'elle était revenue pour le dernier adieu.

~oOoOo~

Rio de Janeiro, 1957 - fonds

  La campagne de déstalinisation va bon train en Union soviétique, elle ne va pas durer longtemps, la mémoire des tyrans trouve toujours des fanatiques qui la soutiennent. Khrouchtchev change le nom du prix Staline, il s'appelle désormais prix Lénine, décret avec effet rétroactif.
  J'ai été un staliniste d'une conduite irréprochable, sous-chef de la secte, sinon évêque au moins monseigneur, j'ai découvert l'erreur, ça m'a coûté du travail et de la souffrance, j'ai laissé la messe au milieu, je suis sorti en douce. Ce n'est pas parce que je me suis rendu compte de mon erreur et ai abandonné le bercail que j'ai caché et nié avoir reçu un jour de gloire, avec un honneur et une émotion difficilement imaginables, le prix international Staline.
  Voici que me parvient une lettre du comité du prix m'annonçant le changement, je cesse d'être prix international Staline pour être prix international Lénine, la lettre est accompagnée d'une médaille en or à l'effigie de Vladimir Illitch pour remplacer la première, celle de Joseph Vissarionovitch, d'un diplôme fraîchement délivré à suspendre au mur à la place du précédent. Le président du comité demande la rétrocession sans délai de la médaille et du diplôme qui, à la solennité de Moscou, m'avaient été remis par Ilya Ehrenbourg.
  Je reçois sans enthousiasme médaille et diplôme et les mets dans le tiroir où se trouvent les anciens. Mais je ne réponds pas à la demande de rétrocession, je garde les uns et les autres : on m'a attribué le prix Staline, moment culminant de ma vie, pourquoi renvoyer la médaille en or, le parchemin du diplômé ?
  Les deux médailles, les deux diplômes se trouvent aujourd'hui dans le fonds de la Maison du Largo du Pelourinho, à Bahia — là on peut les voir à côté d'autres parements et ornements.

D'autres passages et d'autres souvenirs d'Amado sont lisibles ici.

Quant aux Souterrains, c'est par-là.

2013/10/26

Jorge Amado : Les Souterrains de la Liberté (T1-T2)

« Ecrit durant les années 1951/1953, publié pour la première fois au Brésil en 1954, le roman Les Souterrains de la liberté porte en lui, à travers sa composition, sa forme et son contenu la marque de l'époque où il fut conçu. C'est un roman daté et sa conception correspond à la bataille que nous menions contre la guerre froide et ses conséquences.
Je ne désire pas discuter ni m'expliquer, seulement constater. Je n'ai jamais voulu ni accepté de réécrire aucun de mes livres, les éditions se succèdent, toujours pareilles, il n'y a que les coquilles typographiques qui vont croissant et qui s'accumulent au long des années. Aucune édition n'a été revue, actualisée ou corrigée [...] Ce sont par conséquent des documents sur ma façon de voir, de penser et d'agir quand je les ai mis sur le papier. Mes livres témoignent de ma vie d'homme et d'écrivain (l'homme et l'écrivain formant un tout indivisible) à l'époque dramatique, terrible et magnifique qui est la nôtre, époque d'horreur, de menaces, de luttes et d'espoirs, de tueries et de morts, de sang versé, de cruelles injustices. Ils reflètent ma façon de combattre l'oppression, la faim, la misère, l'obscurantisme, les préjugés les plus divers, la dictature, de lutter pour la liberté et pour l'avenir, ils reflètent chaque moment de ce combat, de cette lutte que j'ai commencée avec la publication de mon premier roman et que je continue à mener avec le livre auquel je travaille en ce moment.
Les Souterrains de la liberté correspondent à une certaine façon de voir le monde, les hommes, la société, la réalité, en une époque déterminée, à un processus littéraire inhérent à beaucoup d'écrivains directement engagés dans la bataille politique [...]
En accomplissant notre devoir d'écrivains, nous qui militions au plus dur du combat, nous subissions des influences immédiates et circonstancielles qui marquent la littérature de ce temps. Pour la situer on peut parler de Jdanov et de Staline, reconnaître des erreurs politiques et condamner d'énormes injustices, mais je crois que la passion véritable qui anime ces livres reste intacte [...]
Je peux dire — et j'en suis fier — que mon oeuvre de romancier a pour héros le peuple brésilien : j'ai cherché, et je crois avoir réussi, à fixer dans mes livres le visage de mon peuple, à raconter sa vérité et à garder vivant son espoir. »
(J. Amado, dans sa préface à la première et dernière édition française publiée en 1984 aux Ed. Messidor)

On l'aura compris, Les Souterrains de la liberté est assurément le livre d'Amado le plus éminemment politique de toute sa carrière, sans doute aussi le plus "engagé", dans le droit fil du roman d'Aragon : Les Communistes. Deux livres somme toute assez comparables, avec les défauts et les qualités inhérents à leur genre : parti pris, idéologie partisane... et fresque historique aussi passionnante qu'émouvante, avec pour toile de fond la vie clandestine, les dissensions internes au Parti, les grèves ouvrières, la répression policière ou encore le pacte germano-soviétique.
Découpé en trois volumes d'égale importance (Les temps difficiles / L'agonie de la nuit / La lumière dans le tunnel), le livre retrace la lutte menée par une partie de la population brésilienne contre la dictature de l'Estado Novo qui domina le pays de 1937 à 1945.
Tout comme en Europe à la même époque, trois forces principales sont ici en présence :
  • le courant libéral-conservateur (Armando Sales de Oliveira)
  • le Parti Communiste Brésilien (Luís Carlos Prestes)
  • le mouvement Intégraliste (Plínio Salgado, fasciste d'inspiration mussolinienne).
Ces trois forces gravitent autour de l'incontournable et très complexe figure de Getúlio Vargas, un homme politiquement inclassable, d'aucun parti à proprement parler, tantôt d'un bord, tantôt d'un autre : naviguant du socialisme le plus avancé au nationalisme le plus débridé, tour à tour autoritariste, populiste puis démocrate, qualifié de dictateur par les uns, de "Père des Pauvres" par les autres, en un mot : varguiste.

L'action du roman débute en octobre 1937, à la veille du coup d'état du président Vargas, et s'achève en novembre 1940, au terme du troisième et dernier procès intenté par l'Etat contre Carlos Prestes. Elle se situe dans la ville de São-Paulo, sur les quais du port de Santos et dans l'épaisse forêt du Mato-Grosso — parfois aussi sur les boulevards parisiens durant l'Occupation et dans l'Espagne en guerre du général Franco : partout où la lutte contre l'exploitation, la tyrannie, la misère, s'avère nécessaire, partout où l'histoire s'écrit avec le sang de milliers d'hommes, partout... sauf en URSS. Mais celle-ci est cependant omniprésente tout au long du récit, tant dans l'esprit des militants et des sympathisants du Parti que dans celui de leurs adversaires déclarés. Pour les uns, l'Union Soviétique représente le rêve, l'idéal, l'espoir, la lumière ; pour les autres : la pire des menaces, les ténèbres sans fin, le plus monstrueux des cauchemars. Et entre ces deux pôles opposés, à mi-chemin des extrêmes, la cohorte des indifférents, des opportunistes et autres sceptiques, tout un panel humain qu'Amado dissèque à loisir, plongeant et remuant sa plume au cœur de la société brésilienne afin d'explorer une à une ses différentes strates — ouvrière, paysanne, bourgeoise, artistique, intellectuelle, financière — chacune d'elle étant incarnée par une foule de personnages tirés de la réalité (*). De sorte que le principal intérêt du livre, indépendamment des partis pris de l'auteur, repose sur la confrontation des points de vue des uns et des autres, ce qui les motive et les détermine.
Les portraits psycho-sociologiques qui en découlent sont à mon avis assez bien sentis, souvent antagonistes mais à peine outrés. Radicalement différentes en effet les façons d'être et de concevoir la vie de Manuela, une jeune fille pauvre, intègre, naïve et romantique, de celles de Lucas, son frère aîné prêt à tout pour devenir l'homme riche et puissant qu'il a toujours rêvé d'être. Inconciliables aussi le rapport au monde et la relation aux autres de João et de Paulo, de l'ouvrier follement épris de justice et de liberté, et du fils privilégié d'un vieux diplomate, blasé de la vie, noceur invétéré, cynique en diable, etc.

Alors oui, comme le dit Amado dans sa courte préface, il y a des erreurs de jugement, des choix politiques pas toujours judicieux, aux conséquences parfois déplorables, mais au-delà de tout ça, par-delà nos opinions et nos positions, qui sommes-nous ? Quelles sont les valeurs fondamentales qui nous constituent, les sentiments profonds qui nous animent (et parfois nous dominent) ? Vers quoi chacun d'entre-nous tend, selon quels modèles et quelle ligne directrice ? Que désirons-nous et qu'espérons-nous ? voici quelques-unes des questions que soulèvent cette lecture.

En 1956, trois ans après avoir écrit Les Souterrains, et suite au rapport Khrouchtchev dénonçant les crimes de Staline, Jorge Amado quittait le Parti communiste sans pour autant renoncer à défendre l'idéal pour lequel il y avait adhéré : une société sans classes, égalitaire et pacifiste. Mieux, en se consacrant exclusivement à son travail d'écrivain désormais affranchi des dogmes, Jorge Amado ne trahira ni le peuple ni sa cause, mais les épousera d'un même mouvement, en ajoutant au tragique de certaines situations la drôlerie des individus et sa propre fantaisie. Au fil des années son tempérament foncièrement libertaire ira s'épanouissant, mais il restera toute sa vie un homme-de-gauche, désaffilié du Parti mais toujours ancré dans ses traditions, un peu à l'image des deux personnages de son roman suivant, Nacib et Gabriela, qui après s'être mariés, puis séparés, finissent par redevenir amants, mais dans une libre relation, sans exigence de fidélité ni d'allégeance d'aucune sorte.

(*) Hermes Resende = Gilberto Freyre / Marcos de Sousa = Oscar Niemeyer / Shopel = Augusto Frederico Schmidt / Cicero d'Almeida = Caio Prado Júnior / Apolinário = Apolônio de Carvalho / Saquila = Herminio Sacchetta / etc.

Une toile de Clóvis Graciano (1907-1988)
Extraits :

Trois considérations sur l'amour (Manuela / Marieta / Mariana) :

Manuela était nerveuse [...] Elle savait, et d'une manière totale, qu'elle allait se donner à Paulo. Elle ne doutait pas de ses promesses de mariage ni de son amour et ne considérait pas ce don de soi comme un sacrifice. Mais elle avait été élevée dans le sentiment que le mariage doit précéder le lit et elle avait du mal à accepter cette idée nouvelle, que Paulo répétait à chaque instant. Que dirait Lucas [son frère] s'il venait à l'apprendre ? Que dirait tante Ernestina et les vieux grands-parents ? Mais elle comprenait qu'il lui était impossible de résister plus longtemps, elle ne trouvait même pas en elle le désir réel de le faire. Elle l'aimait d'un amour infini, un amour fou de jeune fille pauvre et modeste pour le prince charmant. S'il la désirait tant, pourquoi lui refuser ce qu'il demandait ? [...]
Je ne dois pas avoir peur, pense-t-elle, avoir peur de Paulo, être injuste envers lui, douter de ses sentiments, de son amour, de sa promesse de mariage. Il avait donné sa parole d'honneur qu'il se marierait aussitôt promu, que pouvait-elle désirer de plus ? C'était même injuste de sa part de se refuser à lui, injuste envers lui et envers elle-même, car Manuela sentait bouillonner dans son sang le désir d'être entièrement à lui, de le sentir comme une partie d'elle-même. Après la première [représentation], qui sait? Elle sourit, troublée à cette idée, ah ! quelle chose compliquée, l'amour ! Un mélange de joie et de crainte, de bonheur et de souffrance...
Marieta Vale, la femme enviée du millionnaire, pensait, elle aussi, pendant ses heures solitaires au milieu du luxe, des visites, des expositions, des soirées au théâtre et des fêtes, que l'amour était amer comme du fiel, qu'il était souffrance aiguë, tourment désespéré. Elle, elle s'en moque du mariage, des sentiments délicats, des mots romantiques, ses problèmes sont différents. L'amour pour elle ne signifie pas la même chose que pour Manuela, elle ne possède pas la même complexité de sentiments. L'amour n'est pas pour elle la vie matrimoniale, le dévouement à son mari, la lutte pour bien élever ses enfants. Elle n'avait pas acquis sa conception de l'amour au sein d'une famille petite-bourgeoise, débordant de religion et de préjugés. L'amour pour elle signifie la possession, la passion de la chair délirante, les rencontres clandestines dans les garçonnières, les fêtes arrosées au champagne, c'est un amour limité mais pour cela même d'une brutale violence. Le mot amour ne veut rien dire d'autre pour elle. Ce qui la rend folle et la fait le plus souffrir c'est de ne pas oser avouer à Paulo son désir. Le seul sentiment qui la fait reculer c'est la peur qu'il la trouve vieille, usée et maternelle et la repousse avec horreur. Pour elle, l'amour n'est pas source de joie, ne fait éprouver aucune douce sensation, aucune tendresse reposante. Si elle devait définir l'amour, elle dirait qu'il est d'abord désir violent et puis fatigue et lassitude, qu'il brûle comme le feu pour ne laisser que cendres, que le vent emporte avec le temps. C'est ce genre d'amour qu'elle rencontre autour d'elle, l'amour de ses amis, l'amour d'Henriqueta Alves Neto, la femme aux innombrables amants, l'amour de Susana Vieira, la demi-vierge aux nombreuses aventures, l'amour chanté dans la poésie chrétienne de Shopel, décrit dans les romans qu'elle lit, appris avec les gens qui l'entourent. Souffrance aiguë, tourment désespéré, lassitude mortelle le jour suivant. L'amour dénué de toute grandeur, même de cette grandeur médiocre faire de dévouement, de tendresse sirupeuse, de peur et d'espoir comme l'amour de Manuela pour Paulo.
Une autre femme soupire aussi d'amour [...], c'est Mariana, l'ouvrière, et pour elle aussi le mot amour veut dire autre chose encore. L'amour pour elle ne veut pas dire égoïsme ni désir avide et impératif. Son amour contient de l'admiration et de l'amitié, elle pense à João comme à un époux et à un amant, mais avant tout comme à un compagnon, son compagnon de chaque jour. Son amour est infiniment plus profond que celui de Marieta. Sa grandeur est bien au-delà du lit rêvé par Marieta, du mariage que Manuela attend si anxieusement, son amour embrasse les frontières de tous les sentiments, il est la vie dans toute sa plénitude et pour elle il signifie joie ardente, confiance absolue, il l'illumine et lui donne des forces. Cet amour ne lui apporte aucune souffrance, aucune douleur, ne lui fait pas peur, ne la fait pas pleurer ni désespérer, ne l'amoindrit pas comme Marieta, ne lui fait pas honte comme Manuela. Son amour lui donne des forces nouvelles pour son dur travail, son amour la rend meilleure chaque matin, peuple de beaux rêves ses nuits lasses, ses brèves heures de sommeil.

Une vision du bonheur :

Le journaliste était horrifié par le spectacle des travailleurs ignorants et pour la plupart malades, une humanité sous-alimentée, parlant une langue au vocabulaire très réduit, le dos courbé par une humilité née de la terreur. Un après-midi, il fit remarquer à l'historien Hermes Resende l'impressionnante réalité :
- Ils végètent... Quelle différence y a-t-il avec l'époque de l'esclavage ? A côté de l'abondance et du luxe de la maison des maîtres il y a un contraste frappant : la misère des colons...
Il raconta ce que l'un des métayers lui avait dit, en réponse à l'une de ses questions : toutes ces terres alentour, le village, les bois, les bêtes et même les gens appartiennent au colonel Florival.
L'historien expliquait :
- Même dans ces conditions misérables ils sont heureux.
- Heureux ? — s'étonnait le journaliste.
- Oui, mon cher, puisqu'ils ignorent qu'ils vivent dans la misère. C'est la conscience, la connaissance de la misère qui apporte la sensation du malheur. C'est le cas des ouvriers. Ils sont malheureux parce que l'agitation révolutionnaire leur donne la connaissance de l'exploitation dont ils sont victimes. Sans cela ils se seraient fait une raison et, par conséquent, ils seraient heureux. Voyez le cas des travailleurs ruraux. Ils se sont résignés et donc ils ne souhaitent rien de mieux, ce sont les seules personnes heureuses de ce pays. Enviables dans leur misère... C'est comme un mari trompé : il commence à être malheureux au moment où il apprend qu'il est trahi. N'est-ce pas ?
- Donc on peut conclure que le mieux est de laisser courir...
- Que faire d'autre ? La réforme agraire ? Leur donner des terres ? C'est transformer ces êtres frustes et sans complications en des hommes ambitieux et pleins de problèmes. Le morceau de terre que chacun d'eux recevrait ne leur apporterait pas le bonheur. Ils continueraient à vivre misérablement et ils auraient perdu leur innocence...
Le journaliste se gratta la tête :
- Vous avez peut-être raison...

L'arrestation de l'épouse et de l'enfant d'un dirigeant communiste :

Les têtes curieuses des voisins se montraient peureusement à travers les fenêtres entrouvertes. Quelques policiers gardaient encore leur arme à la main. L'enfant s'était remis à pleurer, le morceau de pain avait roulé dans la rue parmi les détritus et Josefa demanda :
- Je vous en prie, laissez-moi au moins donner quelque chose à manger à l'enfant, l'heure de son repas est passée.
- Un enfant de communiste n'a pas besoin de manger — plaisanta l'un des policiers.
Un autre poussa du pied le morceau de pain tombé par terre :
- Vous faites la difficile ? Prenez ce pain !
Une femme se pencha à la fenêtre de la maison d'à coté. C'était une grosse matrone aux cheveux en bataille:
- Voisine, je peux vous donner un peu de lait — Elle s'adressa aux policiers : — C'est inhumain d'emmener l'enfant sans lui donner à manger.
De l'intérieur de la maison quelqu'un s'efforçait de lui faire quitter la fenêtre, la femme tourna la tête :
- Laisse-moi ! Ça m'est égal qu'ils soient communistes, même s'ils étaient les pires des assassins, on n'a pas idée d'emmener un bébé en prison ? Et sans manger, qui plus est ? — Elle se pencha de nouveau à la fenêtre : — Attendez une minute, je vais apporter du lait — et elle disparut à l'intérieur de la maison.
Elle sortit tout de suite après, une robe sur sa chemise de nuit, portant un verre de lait qu'elle donna à Josefa en faisant une caresse à l'enfant [...] L'un des policiers dit à la femme :
- Un jour vous regretterez d'avoir porté secours à des communistes... Quand ils viendront et vous prendront tout...
La femme mit les mains sur ses hanches dans un geste de défi, le visage fier :
- Prendre quoi ? Comme si nous avions quelque chose, comme si le pauvre dans ce pays vivait dans l'abondance... Pire que ce qui est maintenant c'est impossible...
Josefa lui tendit le verre vide :
- Merci beaucoup.
Le flic poussait Josefa vers la voiture et criait à la femme :
- Fous le camp, grosse vache !
De l'intérieur de la maison on l'appelait avec des voix apeurées, mais elle resta sur le trottoir jusqu'au départ des voitures :
- Lâches ! Misérables !

Emigrantes, toile de Lasar Segall (1891-1957)



Une confrontation d'idées dans un parloir de prison (peut-être aussi l'amorce d'un débat intérieur à l'auteur) :

- Vous savez de quoi vous êtes accusé ?
- Je ne connais pas le dossier de l'accusation.
Le juge résuma brièvement les conclusions de la police. Il était de plus en plus nerveux en constatant que le détenu n'avait pas eu une connaissance préalable des chefs d'accusation et qu'il n'avait pas d'avocat. João lui fit remarquer chacune de ces illégalités et protestait contre toutes [...] Il fit de nouveau une profession de foi communiste, assuma la responsabilité de ses actes en tant que dirigeant régional du Parti, mais il refusa de donner des renseignements sur ses activités et celles de ses camarades. Il lut attentivement son témoignage avant de le signer et exigea deux ou trois corrections dans le texte dactylographié. Quand tout fit fini le juge, sur le ton de la conversation, lui demanda :
- N'êtes-vous pas avocat par hasard ? Vous pourriez en être un excellent.
- Je suis ouvrier — répondit João avec une note d'orgueil dans sa voix posée.
Le juge s'était remis de la première impression que lui avait donnée le détenu en constatant les sévices policiers, il était de nouveau possédé par le démon de la curiosité intellectuelle :
- Mais un ouvrier instruit, une exception dans votre milieu.
- Un jour viendra où tous les ouvriers seront instruits, quand ils seront avocats et juges.
Le juge sourit avec complaisance :
- Vous avez une grande imagination.
- Imagination ? En Russie c'est déjà comme ça et un jour ici ce sera la même chose.
- Me permettez-vous de poser quelques questions d'ordre personnel ? — demanda le juge. — Je suis passionné de psychologie et j'avoue ma curiosité pour votre cas. Qu'est-ce qui vous pousse à tant de dévouement, à tant de sacrifices ? Que voyez-vous dans le communisme ?
- Je ne fais aucun sacrifice, je fais mon devoir d'ouvrier, de dirigeant ouvrier, ce que vous appelez sacrifice est ma raison d'être, je ne pourrais agir autrement sans être dégoûté de moi-même.
- Mais pourquoi ?
- Depuis le moment où j'ai été convaincu de la vérité des idées que je défends je serais un misérable si je ne me consacrais pas à les propager, à lutter pour leur victoire, il me serait impossible de vivre en paix avec moi-même. Ni la prison ni les tortures ne peuvent me faire renoncer à mes convictions, ce serait comme renoncer à ma dignité d'homme. Je lutte pour transformer la vie de millions de Brésiliens qui ont faim et vivent dans la plus noire misère. Cette cause est si belle et si noble qu'un homme peut supporter pour elle la prison la plus dure et les sévices les plus sadiques. Ça en vaut la peine.
- Moi j'appelle ça du fanatisme — dit le juge. — On m'avait déjà raconté que vous étiez tous des fanatiques, maintenant j'en suis convaincu.
- Ce que vous appelez fanatisme, monsieur le juge, moi je l'appelle patriotisme et cohérence avec moi-même.
- Patriotisme ? — La voix du juge était presque une protestation. — Voilà une étange façon d'être patriote.
- Les anciens juges portugais ont dit la même chose à Tiradentes. Pour les rois du Portugal les hommes qui luttaient pour l'indépendance du Brésil étaient des fanatiques, mais ces fanatiques étaient sûrs de la justice de leur cause et cela leur donnait la force de continuer, de même que moi j'ai la certitude que ma cause est juste.
- Si c'était encore pour une autre cause... Mais le communisme... La liquidation de la personnalité, l'homme réduit à une pièce de la machine d'Etat. Vous ne pouvez pas nier qu'avec le communisme l'individu disparaît devant l'Etat, devenu le maître tout-puissant. C'est ce qui se passe en Russie où l'individu ne compte pas...
João sourit, ce n'était pas la première fois qu'il entendait ces affirmations :
- C'est au contraire dans le socialisme que l'homme peut développer sa personnalité. Je vois que vous ne connaissez pas tout ce qui concerne le communisme et l'Union Soviétique. Vous vous contentez du raisonnement des personnalités que vous appelez les élites : les classes dominantes, les riches. Nous faisons notre politique en fonction de millions d'exploités, ceux qui ne pourront développer leurs qualités d'homme que lorsque la classe ouvrière prendra le pouvoir. Un homme qui a faim dans une usine ou une fazenda n'est pas un homme libre.
- J'espère que vous ne voulez pas me convaincre que c'est avec la dictature du prolétariat que l'homme sera libre...
- Je ne veux pas vous convaincre de quoi que ce soit, monsieur le juge, il me suffit que les ouvriers me comprennent. La dictature du prolétariat libère l'homme de la misère, de l'ignorance, de l'exploitation, de l'égoïsme, de toutes les chaînes dont la dictature de la bourgeoisie et des grands propriétaires les entrave, ce que vous appelez démocratie et qui devient maintenant le fascisme. Démocratie pour un groupe et dictature pour les masses. La dictature du prolétariat c'est la démocratie pour le peuple?
Le juge eut un sourire contraint :
- J'ai déjà lu ça quelque part : "Un genre supérieur de démocratie..." C'est même amusant. Il n'y a pas de liberté d'expression, ni de critique, ni de religion...
- Vous êtes en train de décrire l'Estado Novo et non le régime socialiste — commenta João. — Dans un Etat socialiste comme la Russie il y a liberté d'expression, de religion, de critique, il suffit de lire la Constitution soviétique pour s'en rendre compte. La connaissez-vous ? Je vous en recommande la lecture, pour un juriste c'est primordial.
- La liberté en Russie... Liberté d'être esclave de l'Etat, de travailler pour les autres, liberté de ne rien posséder.
- Oui, la liberté d'exploiter les autres ou de posséder les moyens de production n'existe pas en Union Soviétique, mais elle existe ici, monsieur le juge, pour les riches et quelques autres. L'immense majorité des Brésiliens ne connaît que la liberté d'avoir faim et d'être analphabète et si on proteste c'est la prison, les coups, la cellule solitaire. Vous oubliez que vous parlez à un accusé, une victime de votre liberté. Vous vous contentez de la liberté de votre classe, nous, nous voulons la véritable liberté : liberté de l'homme qui n'a plus faim, de l'homme libéré de l'ignorance, de l'homme qui a un travail assuré qui lui permet de nourrir ses enfants. Ne parlez pas de liberté dans cette prison, monsieur le juge. Ici notre liberté ne vaut pas grand-chose, c'est abuser d'un mot qui pour nous a un sens bien concret.
- Il est impossible de parler avec vous, vous voulez imposer vos idées par la force.
- Par la force ? — sourit João de nouveau. — Attention, monsieur le juge, vous allez finir par affirmer que c'est moi qui ai rossé les policiers...
- Vous êtes un homme intelligent. — La voix du juge se fit avisée. — Il est même difficile de croire que vous êtes un ouvrier. Si vous abandonniez ces idées vous pourriez devenir un homme utile au pays, qui sait même si vous ne pourriez...
- Non, je ne pourrais, je suis communiste, je suis fier et orgueilleux de l'être. Je n'échangerais ce titre contre aucun autre. — Il regarda par la fenêtre les toits des maisons voisines. — Ecoutez, tel que vous me voyez ici, entre ces quatre murs, je suis plus libre que vous, même avec ces traces de coups je suis plus heureux que vous. Je n'aime pas être en prison, ni être rossé, j'aime marcher dans les rues, respirer l'air pur, mais malgré tout cela je ne me sens pas malheureux parce que je sais que l'avenir sera comme je le souhaite, le monde, pour mon fils, sera beau et joyeux et pour votre fils aussi, monsieur le juge, si vous en avez un. Vous aurez beau faire, c'est inéluctable. Demain il n'y aura plus de faim nulle part, tous les hommes sauront lire et écrire, la tristesse disparaîtra.
Il ne s'adressait même plus au juge, c'était comme s'il envoyait un message par-delà les murs de la prison. Même le greffier l'écoutait, intéressé. Après un moment de silence João regarda son interlocuteur :
- Bientôt vous vous en irez en toute liberté, vous rentrerez chez vous au sein de votre famille. Moi je retourne vers le secret de ma cellule, cependant je peux vous affirmer que je suis plus heureux et plus libre que vous.
Le juge secoua la tête :
- Il est tout à fait inutile de discuter avec vous autres...
Quand on emmena João le directeur de la prison commenta :
- Ils sont tous comme ça, ils ne perdent pas une occasion de faire de la propagande, on dirait qu'ils ont suivi des cours d'éloquence, ils abusent beaucoup de monde, même celui qui n'a pas les yeux dans sa poche peut se laisser tromper.
Le juge se leva :
- Il est vrai qu'il est tout de même étrange d'invoquer la liberté ici, de défendre ce concept devant un prisonnier, sans parler des méthodes de la police. Ce qu'ils ont fait à cet homme est une absurdité. Pourquoi ?
- Si on ne les rosse pas ils n'avouent rien et même en les frappant il est bien rare qu'ils le fassent. Les communistes ne sont pas des hommes comme les autres.
- Oui, en effet, ils ne sont pas comme les autres...
Il le répétait en son for intérieur en marchant dans la rue. Les choses pour lesquelles cet homme luttait pouvait n'être qu'un rêve, mais il était impossible de nier que ce rêve avait sa beauté et sa séduction. Il pensait au visage abîmé couvert d’ecchymoses violacées. Pourquoi fallait-il employer la force brutale contre ces idées sinon parce qu'on n'avait pas d'arguments à leur opposer ?

Et en guise de conclusion :

- [...] J'ai connu des gens qui sont venus au Parti le cœur plein de haine pour la vie et pour leurs semblables, la haine était le seul sentiment qui les avait conduits jusqu'à nous. J'en ai connu plusieurs, aucun n'est resté longtemps au Parti. Il n'y a que la haine de classe qui est légitime, la haine contre l'exploiteur, mais cette même haine implique l'amour pour les exploités, vous comprenez ?

(Traduction d'Isabel  Meyrelles)

On trouvera ici quelques vieilles coupures de journaux français évoquant les affaires du Brésil (1920-1942).

Et là tous les passages des Mémoires d'Amado (Navigation de Cabotage) ayant trait à son engagement politique, ses doutes, ses espoirs, sa désillusion (1951-1957).