En un peu moins de 200 pages, Saramago revisite ici
l’Ancien testament à travers les pérégrinations de l’une de ses figures les
plus emblématiques. Promenant son personnage au gré de sa fantaisie (massacre de Jéricho, souffrances de Job, destructions de Sodome, de Gomorrhe,
de la tour de Babel…), il en profite pour dénoncer, avec humour et facétie, la
violence présente dans de nombreux épisodes de la Bible. Enfin, ça c’est ce qu’on
dit. Je préfère plutôt y voir l’ultime témoignage d’un écrivain sur le monde
d’ici-bas. Je préfère imaginer un Saramago dressant l’inventaire de nos luttes
fratricides et réaffirmant cependant sa foi dans l’humanité. Deo culpa :
« [Quelques jours avant le Déluge, s’adressant à deux
anges,] Caïn demanda s’ils pensaient réellement qu’une fois exterminée cette
humanité-ci, celle qui lui succéderait n’en viendrait pas à retomber dans les
mêmes erreurs, les mêmes tentations, les mêmes égarements et les mêmes crimes,
et ils répondirent :
Nous sommes seulement des anges, nous connaissons mal
cette énigme que vous appelez nature humaine, mais pour répondre avec
franchise, nous ne voyons pas très bien comment la deuxième expérience pourrait
s’avérer satisfaisante alors que la première s’est achevée dans cet étalage de
misères que nous avons sous les yeux, bref, à notre sincère avis d’anges et
compte-tenu des preuves recueillies, les êtres humains ne méritent pas la vie.
Vraiment, vous trouvez que les êtres humains ne
méritent pas la vie, demanda caïn, bouleversé.
Ce n’est pas ce que nous avons dit, ce que nous avons
dit et que nous répétons, c’est que les êtres humains, vu la façon dont ils se
sont comportés tout au long des temps connus, ne méritent pas la vie avec tout
ce que, malgré ses côtés noirs, lesquels sont nombreux, elle a de beau, de
grand, de merveilleux, répondit un des anges. […]
Que je sache, nous ne nous sommes jamais demandé si
nous méritions ou non la vie, dit caïn.
Si vous aviez pensé à vous le demander, vous ne seriez
peut-être pas sur le point de disparaître de la face de la terre.
Inutile de pleurer, on ne
perdra pas grand-chose, répondit caïn, donnant libre cours à un
pessimisme noir, apparu et conforté lors de voyages successifs dans les
horreurs du passé et du futur. Si les enfants morts brûlés à Sodome n’étaient
pas nés, ils n’auraient pas eu à pousser ces cris que j’ai entendus quand le
feu et le soufre pleuvaient du ciel sur leurs têtes innocentes.
Leurs parents furent
coupables, dit un des anges.
Ce n’était pas une raison
pour punir leurs enfants.
L’erreur est de croire que
la culpabilité sera comprise de la même façon par dieu et par les hommes, dit
un des anges.
Dans le cas de Sodome,
quelqu’un fut coupable, et ce fut dieu. »
Le
livre est presque fini. L’histoire de Caïn et le combat de Saramago ne feront
bientôt plus qu’un. L’homme est âgé, gravement malade, se sait condamné et
proche de la fin. Encore quelques pages… quelques lignes… quelques mots… et cet
ultime dialogue entre Saramago et Dieu, qui m’a personnellement bouleversé :
Caïn
dit : Maintenant tu peux me tuer.
Dieu :
Je ne peux pas. Dieu ne revient pas sur sa parole, tu mourras de mort naturelle
sur la terre abandonnée et les oiseaux de proie viendront dévorer ta chair.
Caïn :
Oui, après que toi tu m’auras d’abord dévoré l’esprit.
La
réponse de dieu ne fut pas entendue, la réplique de caïn se perdit aussi. Le
plus logique c’est qu’ils aient argumenté l’un contre l’autre encore souvent.
Tout ce que l’on sait de science certaine, c’est qu’ils ont continué à discuter
et qu’ils discutent toujours. L’histoire est terminée. Il n’y aura rien d’autre
à raconter.
Et tout s’arrête là.