2015/10/25

Jean-Noël Jeanneney : Victor Hugo et la République

« L'histoire de la Révolution est l'histoire de l'avenir. Il y a dans ce qu'elle nous a apporté plus de terre promise que de terrain gagné. » (Victor Hugo, 1876)

En février 2002, à l'occasion du bicentenaire de la naissance de Victor Hugo, Jean-Noël Jeanneney donnait une conférence sur ce monument d'homme dont la notoriété dépasse largement nos frontières. Adulé de son vivant comme peu l'ont été avant ou après lui, ce génial touche-à-tout, élevé aujourd'hui au rang d'icône nationale, eut bien évidemment droit à d'imposantes funérailles auxquelles assistèrent, en juin 1885, deux ou trois millions de personnes venues des quatre coins de la France. Encore faut-il préciser ici qu'on dénombra davantage de Fantine, d'Enjolras ou de Cosette aux abords du cortège que de ci-devants ducs, barons ou marquis. Et que si le peuple de Gauche, venu en nombre, tenait sans doute à honorer son grand dramaturge, il tenait surtout, je crois, à remercier l'un des plus farouches défenseurs de la République en un temps où celle-ci, insuffisamment solide, vacillait encore sous les coups de boutoir répétés du peuple de Droite.

Républicain, Victor Hugo ne l'a pas toujours été, loin s'en faut. On sait les sympathies coupables qu'il eut pour Charles X ou Louis-Philippe, écrivant à leur gloire des odes qu'il qualifia par la suite de "bégaiements royalistes"... On sait aussi comment ce visionnaire de génie contribua à bâtir sa propre légende durant son exil à Guernesey... Mais il n'empêche que lorsque Victor Hugo épousa la Gueuse, aux alentours de 1850, c'est avec une ferveur quasi-religieuse qu'il l'embrassa, puis la protégea griffes et crocs contre les tenants d'un retour en arrière. Ainsi, parmi quelques-unes des batailles homériques livrées par Hugo figurent en bonne place : le suffrage universel (et son élargissement aux femmes), la séparation de l'Eglise et de l'Etat, l'abolition de la peine de mort, ainsi que l'introduction du principe des "circonstances atténuantes", sans oublier ses réflexions sur la nécessité de fédérer l'Europe, ce qui devrait suffire à souligner la modernité des idées politiques de cet esprit "éclairé", soit précisément ce que le livre de Jeanneney s'attache à mettre en avant (sans rien ajouter à ce que l'on savait déjà plus ou moins, hormis ses commentaires avisés) :

Au moment où s'élèvent si nombreuses les voix chagrines déplorant que "le progrès soit en crise" ou que "l'avenir s'efface", Victor Hugo nous invite, au nom même de l'idée qu'il se fait de la République française ou universelle, à retrouver le courage de croire à la possibilité d'un peu plus d'harmonie sur cette terre.
Il ne s'agit pas de s'aveugler (il ne le fit jamais lui-même) sur les multiples cahots, les trébuchements, les horreurs et les barbaries qui scandent la marche de l'humanité, mais seulement de rappeler à sa suite que dans l'effort immémorial des hommes le but compte moins que le mouvement. Albert Camus nous a encouragés à imaginer Sisyphe heureux. Victor Hugo ne nous dit pas autre chose. Il nous rappelle, selon une formule célèbre, que toute civilisation n'est jamais qu'une asymptote.
Qu'on refuse la paresse des béates certitudes, oui, assurément, bravo ! Mais en rejoignant le credo du poète, qui nous ramène, pour finir, à la France : « Je déclare que ce qu'il faut à la République, c'est l'ordre, mais l'ordre vivant, qui est le progrès, c'est l'ordre tel qu'il résulte de la croissance normale, paisible, naturelle, du peuple, dans les faits et dans les idées, pour le plein rayonnement de l'intelligence nationale. »

Jean-Noël Jeanneney : Victor Hugo et la République 
Aux Editions Gallimard (2002)

Ironie de l'histoire : deux mois après cette conférence, 17% d'électeurs propulsaient Le Pen au second tour des Présidentielles et Jospin dans les oubliettes ! Je me souviens que pour expliquer ce tsunami politique, les commentateurs attitrés évoquèrent diverses raisons, les unes psychologiques, les autres algébriques : expression d'un mécontentement populaire, discours sur l'insécurité grandissante, multiplicité des candidats de gauche, niveau d’abstention, etc. Mais personne pour évoquer le rapport ambigu que les Français entretiennent avec leur Histoire, à commencer par l'étrange fascination qu'ils éprouvent pour les fastes de Versailles, plutôt que pour les tenants et aboutissants de la Révolution ; un peu comme une victoire posthume des Louis sur les Sans-culottes, ou pour le dire autrement : de l'image sur les Idées. Eh oui ! tout le monde connaît Rihanna, Beyoncé, Ronaldo, mais qui se souvient encore de Jean Zay et de ce pour quoi il s'est battu et contre qui ? Un français sur dix ? Deux ? Trois ? Pas plus ! De même qu'il suffit de sonder un peu autour de soi pour constater que "les Canuts", "la Commune", "Février 34", "solidarités ouvrières", "conquêtes sociales", "esprit républicain", tout ça ne signifie rien, absolument RIEN : mémoire effacée ! > del *.*/s ...

       ... Et tu verras bientôt danser dans leurs yeux morts des brasiers d'incendie.

2015/10/16

Jean-Noël Jeanneney : L'avenir vient de loin

« Les Républicains, c'est comme le fromage : plus il y en a, plus ça pue ! »
( Le révérend père Ollivier, du temps de Mac-Mahon )

Au soir des élections législatives de 1993, la coalition RPR-UDF emportait nettement la victoire avec près de 82% des sièges à l'Assemblée Nationale. Conséquence directe du choix des Français : le président Mitterrand nommait Balladur Edouard à l'Hôtel Matignon, à charge pour celui-ci de remplacer le ministère Bérégovoy auquel participait jusqu'alors Jean-Noël Jeanneney, en tant que secrétaire d'Etat à la Communication.
A peine quelques mois plus tard, ce dernier publiait non pas un recueil de souvenirs ou de confidences sur ses années passées au sein du pouvoir — quoique perce parfois un soupçon d'amertume — mais un livre d'histoire politique censé démontrer la vitalité d'un clivage auquel les Français ne croyaient déjà plus : l'opposition entre la gauche et la droite (en 1991, une étude SOFRES révélait qu'ils étaient en effet 55% à estimer que cette ligne de partage n'existait plus vraiment ou n'avait plus lieu d'être, cependant qu'une enquête plus récente du CEVIPOF montre qu'ils sont à présent près de 75% à le penser...).
Or, en 1993, Jean-Noël Jeanneney, lui, voulait encore y croire, au bien-fondé de cette opposition. Et c'est donc avec son incurable optimisme d'homme-de-gauche qu'il cherche à nous convaincre ici d'une chose ô combien capitale à ses yeux : que les idéaux hérités de la Révolution sont non moins valides et pertinents aujourd'hui qu'ils ne l'étaient lors de leur avènement. Pour lui, si les hommes se sont entre-déchirés comme des bêtes durant deux siècles et des brouettes pour voir triompher telle ou telle autre de leurs convictions, c'est pour la raison toute simple et toute vraie qu'il y a différentes façons de concevoir la Justice, l'Education, la laïcité, l'économie, l'Etranger, la fiscalité et j'en passe. A l'appui de sa démonstration sont alors naturellement conviées à la barre les grandes figures tutélaires que furent Saint-Simon, Clemenceau, de Gaulle, Blum et quelques autres, mais surtout Victor Hugo et Jean Jaurès, abondamment cités et célébrés tout au long des chapitres... De sorte qu'en nous rappelant quelques-unes des plus farouches oppositions gauche#droite dont fourmille notre histoire, Jean-Noël Jeanneney nous fait peu à peu ressentir (pour la mieux déplorer si besoin était) l'absence de contraste (et d'idées) dans les débats politiques de ces dernières années. De sorte aussi que son livre, pour daté qu'il soit, est toujours aussi pertinent et même plus que jamais d'actualité au vu de ce qu'est devenu aujourd'hui le parti à la rose : une pâlichonne copie du centre-droit. De sorte, enfin, que si L'Avenir vient de loin s'adresse à chacun d'entre nous, il s'adresse encore davantage aux socialistes en charge du pays, tous invités qu'ils sont à revenir à leurs fondamentaux ou, ainsi que Jeanneney le dit lui-même : à s'inspirer du passé "pour servir de nouvelles ardeurs".

Intelligemment mises en parallèle par le cevipof, ces trois courbes montrent
à quel point la Gauche a perdu la bataille de l'opinion...

Signalons encore que L'avenir vient de loin est un livre à la Jeanneney, c'est-à-dire bourré de références et de citations qui, d'admiration, vous laissent un peu sur le flanc :

« Le marché ! le marché ! le marché !... » A tous les défis du temps nos libéraux répliquent sur le ton de Toinette dans Le Médecin malgré lui : « Le poumon, le poumon, le poumon, vous dis-je ! »
Le cri, certes, s'est un peu assourdi — déceptions théologiques obligent —, mais l'obsession est bien vivante, à droite. Le marché y est célébré comme un nouveau seigneur, bienveillant à qui le respecte, garant impérieux de tous nos bonheurs futurs, vengeur effroyable pour les peuples qui osent douter de son génie.
C'est à voir de plus près. Car voici l'un des critères les plus propres à fonder aujourd'hui l'opposition entre droite et gauche. La confiance absolue, d'un côté, faite au seul marché, animé par la recherche du profit qui pousse les individus en compétition, pour dessiner l'équilibre le plus harmonieux possible d'une communauté nationale. Et de l'autre, à gauche, la certitude qu'il revient à la puissance publique de faire jouer d'autres ressorts que ceux qui stimulent le monde marchand, pour servir d'autres desseins et pour corriger la brutalité des égoïsmes affrontés.

[...] La métaphore du « renard libre dans le poulailler libre » est un peu usée ? Bon ! Retrouvons donc Clemenceau brocardant vers 1895 « ces économistes dont tout l'art consiste à faire courir des culs-de-jatte ficelés dans des sacs contre le vainqueur du dernier Grand Prix de Paris. Liberté pour tout le monde ! En avant les culs-de-jatte, et bonne chance ! Tiens, le pur-sang est vainqueur ! Qui l'aurait cru ? Eh bien, il est le plus fort voilà tout. Ce n'est ni juste ni injuste. La liberté du faible, c'est le droit du plus fort. Culs-de-jatte mes amis, tâchez qu'il vous pousse des jambes !... »

[...] Et voyez aussi les cris d'orfraie que suscita la loi sur la « dotation de solidarité urbaine » du 13 mai 1991, qui pour la première fois organisait le transfert de quelques ressources des communes les plus favorisées au profit des plus plus pauvres : même jeu, mêmes réflexes, même clivage...
On y revient toujours : la gauche moderne ne se voudra pas plus égalitariste que ne l'étaient Saint-Simon et ses disciples. Mais elle croira toujours à l'indispensable intervention de l'Etat, pour compenser au maximum ce qui, dans les inégalités entre les hommes, peut l'être par une répartition moins inégale des ressources.
Depuis les débuts de la Révolution industrielle, c'est le mouvement ouvrier, ce sont les syndicats, ce sont les partis de gauche qui ont peu à peu arraché à la droite, que ce soit de l'intérieur ou de l'extérieur du gouvernement, des corrections aux effroyables duretés du capitalisme libéral. Et l'on voudrait que soudain cela soit dépassé et qu'on soit entré dans la félicité d'un consensus social généreux ! Le droit des citoyens est d'être sceptique et leur devoir d'ouvrir les yeux.

Jean-Noël Jeanneney : L'avenir vient de loin
Aux Editions du Seuil (1994)

Et puis, en guise d'illustration sonore, cet extrait d'un discours du député Jules Ferry, prononcé en juin 1889 à l'Assemblée Nationale (et lu par Guillaume Gallienne, France Inter, Ça peut pas faire de mal) :

2015/10/04

Ilya Ehrenbourg : Lazik le tumultueux

« Le communisme est une connerie plombée... »

On s'étonne qu'un écrivain catalogué au rayon des auteurs marxistes ait pu placer un tel jugement dans la bouche de l'un de ses protagonistes. Mais c'est qu'en 1927, année de rédaction du bouquin, Ilya Ehrenbourg n'a pas encore choisi son camp, si tant est qu'il l'ait jamais choisi. Il est alors âgé de 36 ans révolus et sa vie, pas moins tumultueuse et bohème que celle de Lazik, l'a menée loin de sa Russie natale, dans le Paris des Années folles, à Montparnasse, où il fréquente assidûment cafés et ateliers d'artistes en plein bouillonnement créatif. C'est en effet l'époque du jazz et du charleston, de Coco Chanel et de la bande à Breton, tous portés par un vent nouveau de liberté. Aussi comprend-on aisément qu'Ilya Ehrenbourg, artiste lui-même, se refuse non seulement à choisir entre communisme et capitalisme, mais aussi entre judaïsme et catholicisme, de sorte qu'il peut se moquer librement des rabbins et autres férus du Talmud tout en ponctuant son récit de légendes hassidiques, ou encore brocarder tout à la fois les dogmatismes de l'Union Soviétique et les valeurs bourgeoises de l'Occident qui l'accueille, pour finalement railler d'un même élan l'argent et la misère, le mariage et l'union libre, les traditions et la modernité... et tout ça de manière souvent drôlissime (mais cynique).

Homme de petite taille doté d'un nom grotesque, Lazik Roitchvantz (Lazik à la queue rouge) est un tailleur juif dont la modeste échoppe se situe dans la ville de Gomel, quelque part en Russie, ou plus exactement en République-socialiste-fédérative-soviétique-de-Russie, ainsi qu'il convient désormais de la nommer, puisque l'histoire de Lazik débute peu après la Révolution d'Octobre, sans doute au cours de l'été ou du printemps 1918. En tout cas il fait chaud, très très chaud, et, tandis que Lazik se rend chez la douce Fénitchka pour lui déclarer l'ardeur de sa flamme, le voici qui s'arrête devant une affiche toute parée d'attributs officiels. Se hissant alors sur la pointe de ses pieds pour en prendre connaissance, il apprend tout d'abord le décès d'un "guide éprouvé du prolétariat", puis qu'à la place du mort surgiront bientôt "dix nouveaux combattants, prêts à châtier sans merci tous les ennemis cachés de la révolution..." L'apolitique Lazik s'attriste-t-il de la disparition du guide ou bien de l'avertissement qui s'ensuit, toujours est-il qu'il soupire plaintivement, ce qui est une grossière erreur au pays des soviets : aussitôt dénoncé par la citoyenne Puke, Lazik est en effet arrêté, puis jugé, et finalement condamné à passer quelques mois en prison, les premiers d'une longue série sous des cieux différents.
Reprenant à son compte l'histoire du Juif Errant, Ehrenbourg trimbale en effet son personnage d'Est en Ouest (Moscou... Varsovie... Berlin... Londres... Paris...), où il exerce tour à tour de multiples fonctions toutes plus cocasses les unes que les autres, et où chacune de ses aventures se finit toujours au fond d'un cachot, avant que des circonstances hasardeuses ne l'amènent à franchir à nouveau une frontière, etc. 
Exemple parfait du héros décalé, ou inadapté, si le pauvre Lazik ne maîtrise pas grand-chose, pour ne pas dire rien, des événements qui l'accablent, ou bien s'il échoue dans tout ce qu'il entreprend où qu'il l’entreprenne, ce n'est pas de sa faute, jamais, mais de celle des Systèmes, peu importe leur nom, qui partout l'empêchent de vivre à sa guise, lui qui n'aspire pourtant qu'à travailler et aimer en paix. Au fond, l'histoire de sa vie pourrait se résumer ainsi : celle d'un petit tailleur juif qui n'aura jamais et nulle part été à sa place, pas même en Terre Promise où, bien qu'à bout de force et d'espoir, il s'en faudra de peu qu'on ne l'empêchât aussi de mourir librement.

La Chute de l'Ange, de Moïche Zakharovitch Chagalov (Marc Chagall / 1887-1985)

Extraits

Quand le camarade Trivas enseigne à Lazik ce que doivent être "les fonctions sexuelles d'un membre modèle du Parti d'un point de vue éthique" :

- Le sexe n'est au fond rien d'autre qu'un simple moyen de reproduction. Tant qu'il ne s'y mêle pas le capitalisme de Malthus et les autres barrières, nous pouvons considérer ce qu'on appelle "amour" comme le simple processus de production de deux artisans indépendants. Plus il est court, plus il reste de temps au prolétariat pour se consacrer aux syndicats et aux coopératives. [...] Votre devoir est de chasser comme une brebis galeuse celui qui aura l'idée de remplacer le matérialisme de fer par de la bouillie sentimentale.

Ou quand Lazik se fait passer pour un rabbin libéral auprès de ses coreligionnaires de Francfort, notamment un restaurateur casher empêtré dans les interdits :

LAZIK : Il est dit dans la Thora : "Tu ne mangeras pas le veau dans le lait de sa mère". Le beurre est fait avec le lait. Et comment pouvez-vous savoir si telle vache est la mère de tel veau, ou même de tel boeuf ayant atteint sa majorité ? Donc il est interdit de cuire la viande dans le beurre.
SCHWARTZBERG : Pfff...
LAZIK : Mais attendez une minute, il est encore trop tôt pour soupirer. Vous n'avez qu'à servir de la viande de porc. Moi, par exemple, j'adore les côtes de porc, et puis le cochon ne pourra jamais être le fils d'une vache. Vous pouvez donc faire frire autant de côtelettes de porc que vous le désirez dans du beurre laitier avec des pommes de terre bien croustillantes. Tout sera ainsi conforme à la loi et vous verrez que lorsque M. Moiser aura mangé une de vos côtes de porc, il s'écriera extasié : "Comme votre veau est délicieux !"
SCHWARTZBERG : Mais selon la Loi le porc est de toute façon...
LAZIK : Peut-être bien que selon la Loi le porc n'a pas assez de doigts de pied pour qu'on ait le droit d'en manger, mais, après tout, vous ne les avez pas comptés, ses doigts de pied. Et puis qui vous demande de vous occuper de ça ? De toute façon lorsque vous parlez avec un rabbin érudit, vous n'avez pas besoin de faire de philosophie. Point à la ligne.

Ilya Ehrenbourg : Lazik le tumultueux (1927)
Traduit par Claude Kahn (1981)
Aux Editions J.-C. Lattès

A signaler aussi une satire plutôt réussie des peintres de la Brasserie la Rotonde, ainsi qu'une bonne critique des milieux littéraires d'avant-garde, et pas mal d'autres bonnes choses encore, mais dont on peut difficilement extraire un passage.

2015/10/03

Un truc de folie...

Il a seulement 24 ans, s'appelle Luca Stricagnoli, et vient de sortir un album de toute beauté chez Candyrat Records. On peut le voir ici à l'ouvrage sur un arrangement de Sweet Child O' Mine (Guns N’ Roses) qui m'a laissé baba :


2015/09/19

C. F. Ramuz : Joie dans le ciel

"Alors ceux qui furent appelés se mirent debout hors du tombeau.
Avec la nuque, ils ont fait aller la terre en arrière ; du front, ils ont percé la terre comme quand la graine germe, poussant dehors sa pointe verte ; ils ont eu de nouveau un corps [...] Et là ils se sont levés, là le soleil leur est venu dessus ; ils voyaient le soleil avec leurs yeux retrouvés, ils buvaient l'air avec une bouche retrouvée. Et, d'abord, ils ont branlé encore un peu, pas solides sur leurs jambes, puis elles se sont affermies : alors ils sont venus, ils sont venus de tout côté..." 

Ça démarre et ça finit comme un livre de zombies, mais ça n'a rien à voir, ou pas grand chose. L'histoire de Ramuz se déroule en effet dans un village de la vallée vaudoise, en Suisse, pays réputé pour l'impérissable beauté de ses paysages de lacs et de montagnes, que l'auteur excelle d'ailleurs à décrire par petites touches imagées :

"L'eau de la rigole avait une petite voix comme quand l'écolier récite sa leçon. L'ombre du sorbier sur le chemin était percée de trous comme une passoire... et l'air bleu, plein de papillons blancs, tremblotait autour des épines blanches."

Et c'est donc par un matin tout baigné de soleil qu'une première fournée de Vaudois reviennent à la vie, puis regagnent leurs demeures, elles aussi remises à neuf. Résurrections d'autant plus miraculeuses que l'aveugle retrouve non seulement la vie mais la vue, que la mère infanticide peut serrer à nouveau dans ses bras l'enfant qu'elle avait noyé, ou encore qu'une nouvelle paire de guibolles est offerte à un vieil amputé. Point commun entre l'aveugle, la mère, le cul-de-jatte et les autres élus : avoir été mis sous terre avec le remords d'avoir péché ou mal agit durant sa vie. Des repentis, donc, à qui l'auteur octroie l'immense privilège de mener une existence telle qu'ils n'osaient la rêver de leur vivant : sous un ciel uniformément bleu, dans un monde où l'on ne vieillit plus ni d'un poil ni d'un cheveu, où nul ne cherche plus querelle à personne ni ne jalouse son voisin, un monde enfin dans lequel ont disparues douleurs et maladies, contingences matérielles et autres entraves de toutes sortes. Soustractions faites, ne restent plus que le bonheur et la paix, des sentiments que les Vaudois apprécient d'autant mieux qu'ils se souviennent du temps précédemment passé sur terre, quand :

"on ne faisait rien à sa guise, on faisait non ce qu'on voulait, mais ce que les choses voulaient ; on faisait et c'était défait, et il fallait recommencer à faire ; et on refaisait, et c'était défait... vous souvenez-vous ? c'était sous un ciel ennemi de nous et jaloux, c'était contre toute la nature. C'était contre la terre fâchée qu'on la touchât, contre la plante ayant ses idées. Contre les animaux, contre les hommes, tous ennemis aussi les uns des autres, jaloux les uns des autres et en guerre toujours. Et l'homme ennemi des animaux, les animaux ennemis des animaux, et la plante ennemie de la plante. Et partout la destruction d'une chose par sa voisine, de sorte qu'on devait tout le temps réparer, tout le temps se défendre, et on passait son temps à s'empêcher d'être détruit..."

Pour eux tous, la vie s'écoule à présent comme un long fleuve tranquille, mais tellement tranquille et monotone que l'ennui commence à poindre et vient bientôt leur mordre l'âme. Il y a d'abord l'amoureux dont l'amour s'estompe à force d'aimer, puis le peintre qui n'éprouve plus le moindre plaisir à peindre sans cesse le même paysage, jusqu'à l'infirme qui, écœuré de bonheur, en vient à regretter son infirmité. Pour eux tous, la vie n'a plus aucun goût ni aucune saveur, car les jours se suivent sans relief ni contraste, identiques à ceux qui précèdent comme à ceux qui suivront, dans un éternel recommencement...
Et puis, par un procédé romanesque un peu biscornu, Ramuz amène ses personnages à côtoyer à nouveau la méchanceté, le malheur, les sombres versants, de sorte qu'après nous avoir fait ressentir à quel point la vie dans le Jardin d'Eden ressemblerait vite à l'enfer, il nous aide peut-être à mieux accepter les épreuves d'ici-bas. Moralité : 

"Il y a eu enfin pour eux tout le ciel quand il y a eu toute la terre de nouveau ; il y a eu pour eux toute la joie quand la souffrance est revenue prendre place à côté d'elle."

Dire de ce livre qu'il me laissera un souvenir impérissable serait mentir. Outre la syntaxe acrobatique et parfois déroutante de Charles-Ferdinand Ramuz, outre aussi son accent biblique un peu gênant aux entournures, on retiendra qu'il véhicule ici quelques images fortes tout en soulevant des questions simples, mais pourtant essentielles, et surtout qu'il m'a donné envie de fouiller un peu son oeuvre, ce qui n'est pas rien.

2015/09/06

ANPéRo : Ouvert la nuit (28/08/2015)


Les Nourritures terrestres

Bloqué sur le boulevard Barbès en me rendant l'autre jour à la librairie, j'aurais pu moi aussi jouer du klaxon, griller des politesses ou même glisser ma Dacia entre un bus et un taxi, au lieu de quoi je regardais tranquillement les passants comme si j'étais assis à la terrasse d'un café.

Fasciné par le spectacle de cette foule en mouvement — dont l’œil ne peut jamais saisir qu'une infime partie — j'attrapais à la volée des bribes de vie quotidienne : ici un chahut d'enfants, là une vieille femme en pleurs, un baiser d'amoureux, un gars plié en deux par son lumbago... rien que de très banal et de très ordinaire, soit précisément ce qui me touche. 

Sur le visage de ces dizaines d'inconnus à peau sombre ou dorée, se décelait tantôt de la joie, de l'espoir, du désir, tantôt de la peine, de la souffrance, des soucis, tout ce dont sont pétris les hommes d'où qu'ils viennent où qu'ils soient, avec leur cœur qui bat et l'histoire qu'ils trimballent... 

En arrivant enfin à destination, boulevard Voltaire, j'étais littéralement hanté par une phrase entendue peu avant à la radio et qui disait à peu près ceci :

"Combien faudrait-il de pages si on voulait essayer de noter ce qu'on pense, c'est-à-dire aussi ce qu'on voit et ce qu'on sent, pendant seulement trois minutes ? (*) 

Et combien faudrait-il de pages pour noter ce à côté de quoi on passe, non pas durant trois minutes mais durant toute sa vie ? D'imaginer tout ce que je n'aurai pas vu, pas senti, pas pensé au terme de la mienne, j'en avais des frissons et comme une boule d'angoisse, un sentiment de grand vide... alors j'ai serré des mains, celles de Vincent, Jacques, Laurent, Stéphane, etc — des mains habituées à feuilleter des bouquins — et la soirée démarra gentiment. 

Au menu du jour : pâté de campagne, houmos et sauciflard, puis fromage alpestre et tarte-maison, avec des vins du pays d'Oc et des Bordeaux à volonté. En somme, une table plutôt bien garnie, chacun d'entre nous ayant versé sa quote-part, hormis le pique-assiette qui s'en vint les mains dans les poches et fila s'empiffrer au buffet. 

Au programme : des sujets hautement sensibles, tels le cas Céline ou les conférences d'Onfray. Terrains minés ! Surtout Onfray. Là, tu sais qu'au moindre faux pas, ou au plus petit écart, boum ! ça va te péter à la gueule comme un retour de flamme. Alors tu n'avances tes pions qu'à coup sûr et en veillant à ne rien froisser ni personne, ménageant la chèvre et le chou à la manière d'un politicien en campagne et t'en trouvant d'autant plus con. 

What else ? Eh bien, les frères Bogdanov, Stephen Hawking et Didier Daeninckx, aussi la grille de rentrée de France Culture et l'encéphalopathie spongiforme... la levure de bière, le minerai de viande et les bouillons KUB... l'empereur Maurice, Ron Hubbard, le Javascript... et mille autres sujets, y compris l'avenir de la librairie dont le sort demeure encore incertain... 
Et pis un nespresso pour finir. 

  
(*) Grands écrivains, grandes conférences : très belle lecture d'un passage de Une main, de C.F. Ramuz, par le comédien Roger Rudel en 1958 (de 12'30 à 28'30). 

2015/08/30

Robert O. Paxton : Le fascisme en action

« Par définition, la vaccination de la plupart des Européens contre le fascisme originel, à la suite de son humiliation et de sa déchéance publiques en 1945, est temporaire. Les tabous de l'époque vont inévitablement disparaître avec la génération des témoins oculaires des faits. De toute façon, le fascisme du futur – réaction en catastrophe à quelque crise non encore imaginée – n'a nul besoin de ressembler trait pour trait, par ses signes extérieurs et ses symboles, au fascisme classique. Un mouvement qui, dans une société en proie à des troubles, voudrait "se débarrasser des institutions libres" afin d'assurer les mêmes fonctions de mobilisation des masses pour sa réunification, sa purification et sa régénération, prendrait sans aucun doute un autre nom et adopterait de nouveaux symboles. Il n'en serait pas moins dangereux pour autant. » (Paxton, 2004)

Très bon livre de Robert O. Paxton à qui l'on devait déjà La France de Vichy, paru en 1973, et dans lequel l'historien new-yorkais démontait pas à pas la légende alors communément admise selon laquelle Pétain aurait joué double-jeu avec l'occupant nazi et mené durant quatre ans une politique dite de "moindre mal". Moindre mal : l'ensemble des lois portant sur le statut des Juifs de France et d'ailleurs, la fin du multipartisme, du parlementarisme et du suffrage universel, aussi la traque faite aux communistes et autres "anti-français", l'interdiction des syndicats et du droit de grève, l'exaltation de la hiérarchie, des chefs et des traditions datant d'avant la Bastille... toutes choses qui en disent long sur les actuels défenseurs du régime de Vichy et d'une politique (de droite) jadis mise en oeuvre par un vieux Maréchal, mais préalablement prônée par une partie des intellectuels, cooptée par les milieux industrio-financiers et finalement acceptée par une fraction de la population française de l'entre-deux-guerres.

Moins sulfureux, mais non moins intéressant, Le fascisme en action s'attache à définir le fascisme et à déterminer son essence sur la base de ses actions concrètes plutôt qu'à l'aune de ses discours ou de sa seule apparence. Et ça change tout. Parce qu'au-delà les grandes cérémonies de Nuremberg, avec feux de joie, retraite aux flambeaux et flonflons d'orchestre en culottes bavaroises, au-delà aussi les stimuli lancés en pâture à la foule depuis un balcon de la piazza Venezia, le fascisme est une mécanique aux rouages autrement plus complexes et perfides que nous ne sommes généralement portés à le croire par paresse et facilité d'esprit. D'où ça vient ? Comment ça marche ? Selon quelles règles et sous quelles conditions ? Voilà ce à quoi répond d'abord l'historien avant de livrer sa propre définition, puis de conclure sur les possibles résurgences... 

Robert O. Paxton

Pour qui n'a pas encore compris que le diable avançait masqué, ces quelques extraits à méditer tranquillement :

«Autre caractère supposément fondamental du fascisme, son esprit foncièrement anticapitaliste et antibourgeois. Les premiers mouvements fascistes affichaient en effet leur mépris pour les valeurs bourgeoises et tous ceux qui ne pensaient qu'à "gagner de l'argent, de l'argent, du sale argent". Ils attaquaient le "capitalisme financier international" presque aussi bruyamment que les socialistes. Ils promirent même d'exproprier les propriétaires de grands magasins au profit d'artisans patriotes, et les grands domaines fonciers au profit des paysans.
Cependant, les partis fascistes qui ont accédé au pouvoir n'ont jamais rien fait pour concrétiser ces menaces anticapitalistes, alors qu'ils ont au contraire mis en oeuvre, avec une violence inouïe et sans le moindre compromis, toutes celles qu'ils avaient proférées contre le socialisme [...] Une fois au pouvoir, les régimes fascistes ont interdit les grèves, dissous les syndicats indépendants, abaissé le pouvoir d'achat des salariés et généreusement financé les industries de l'armement, pour le plus grand bonheur des employeurs.»

«Hitler maîtrisait l'art de manipuler un électorat de masse. Il joua habilement des ressentiments et des peurs des Allemands ordinaires, au cours d'innombrables réunions publiques, rendues plus excitantes encore par la présence de sbires en uniforme, par l'intimidation physique des ennemis, par une ambiance électrique surchauffée, et par des harangues fiévreuses et des arrivées spectaculaires en avion ou en grosse Mercedes décapotable. Les partis traditionnels, eux, s'en tenaient, sans en démordre, aux longs discours argumentés, convenant davantage à un électorat réduit et cultivé [...] Alors que les autres partis s'identifiaient clairement à un intérêt, à une classe ou à une approche politique, les nazis s'arrangeaient pour promettre quelque chose à tout le monde. Ils furent les premiers, en Allemagne, à cibler différentes professions par des promesses sans mesure, sans se soucier de savoir si les unes ne contredisaient pas les autres.»

«Les propagandistes fascistes ont cherché à créer l'image d'un chef solitaire sur son pinacle : ils y ont remarquablement réussi. Cette image d'un pouvoir monolithique fut plus tard renforcée, pendant la guerre, par l'effroi que la machine de guerre allemande suscitait chez les Alliés, ainsi que par l'insistance des élites conservatrices allemandes et italiennes à proclamer, après la guerre, qu'elles avaient davantage été les victimes des fascistes que leurs complices. L'idée que la plupart des gens se font aujourd'hui du règne fasciste est encore influencée par cette représentation.
Les observateurs les plus perspicaces ont toutefois rapidement perçu que les dictatures fascistes n'avaient rien de monolithique ni de statique. Aucun dictateur ne règne sans partage. Il doit obtenir la collaboration, ou au moins l'accord, des différents éléments décisifs du pouvoir — armée, police, juges, hauts fonctionnaires — et des puissantes forces sociales et économiques. Dans le cas particulier du fascisme, qui avait dépendu des élites conservatrices pour accéder au pouvoir, les nouveaux dirigeants ne pouvaient mettre tranquillement ces élites au rancart. L'obligation d'avoir, au moins dans une certaine mesure, à partager le pouvoir avec l'establishment conservateur préexistant a rendu les dictatures fascistes fondamentalement différentes, dans leurs origines, leur développement et leurs pratiques, de celle de Staline.»

«Les signes avant-coureurs bien connus – propagande nationaliste exacerbée et crimes haineux – sont importants, mais insuffisants. Avec ce que nous savons aujourd'hui sur le cycle fasciste, nous sommes en mesure de découvrir des signes avant-coureurs beaucoup plus menaçants dans des situations de paralysie politique lors d'une crise, dans l'attitude de conservateurs à la recherche d'alliés plus énergiques et prêts à renoncer aux procédures légales et au respect de la loi afin d'obtenir un support de masse via la démagogie nationaliste et raciste. Les fascistes sont proches du pouvoir lorsque les conservateurs commencent à leur emprunter leurs méthodes, font appel aux passions mobilisatrices et essaient de coopter la clientèle fasciste.»

«Toute nouvelle forme de fascisme diaboliserait forcément un ennemi, intérieur et/ou extérieur: mais cet ennemi ne serait pas forcément les Juifs. Un mouvement fasciste américain authentique serait religieux, anti-Noirs et, depuis le 11 septembre 2001, de surcroît anti-islamique; en Europe occidentale, il serait séculier et, ces temps-ci, sans doute plus anti-islamique qu'antisémite; en Russie et en Europe de l'Est, il serait religieux, antisémite, slavophile et anti-occidental.»

Et enfin, établie au terme d'une étude comparative entre l'Allemagne hitlérienne et l'Italie musolinienne, la liste de tous les ressorts susceptibles de hisser à nouveau la bête au sommet du pouvoir :

- Un sentiment de crise d'une telle ampleur qu'aucune solution ne pourrait en venir à bout;

- La primauté du groupe, envers lequel les devoirs de chacun sont supérieurs à tous les droits, individuels ou universels, et la subordination à lui de l'individu;

- La croyance que le groupe d'appartenance est une victime, sentiment qui justifie n'importe quelle action, sans limitations légales ou morales, menée contre les ennemis, internes ou externes;

- La peur du déclin du groupe sous les effets corrosifs du libéralisme individualiste, des conflits de classe et des influences étrangères;

- Le besoin d'une intégration plus étroite, d'une communauté plus pure, par consentement si possible, ou par la violence exclusiviste, si nécessaire;

- Le besoin d'une autorité exercée par des chefs naturels (toujours de sexe masculin), culminant dans un super-chef national, seul capable d'incarner la destinée historique du groupe;

- La supériorité des instincts du chef sur la raison abstraite et universelle;

- La beauté de la violence et l'efficacité de la volonté, quand elles sont consacrées à la réussite du groupe;

- Le droit du peuple élu de dominer les autres sans contraintes de la part d'une loi divine ou humaine, la loi étant décidée sur le seul critère des réussites du groupe dans un combat darwinien.

Robert O. Paxton : Le fascisme en action (2004)
Traduction de William Olivier Desmond (2004)
Aux Editions du Seuil

2015/08/25

ANPéRo : September song

On annonce un nouvel ANPéRo ce vendredi 28 août en librairie Entropie. Comme d'hab...

 Sarah Vaughan, September song

2015/08/16

Franck Lepage : Incultures

« Un philosophe aujourd’hui oublié, Herbert Marcuse, nous mettait en garde : nous ne pourrons bientôt plus critiquer efficacement le capitalisme, parce que nous n’aurons bientôt plus de mots pour le désigner négativement » (F. Lepage)


Bien qu'il maîtrise parfaitement toutes les ficelles du métier d'amuseur et qu'il ne ménage pas les effets de scène, Franck Lepage préfère se voir en militant politique plutôt qu'en artiste humoriste. Je crois qu'il est à la fois l'un et l'autre, et que ses longs one-man-show ne servent pas, en effet, qu'à faire rire un public déjà conquis, mais qu'ils nourrissent également la réflexion et donc appellent la contradiction.

Ex-travailleur social et ancien instituteur démissionnaire, Franck Lepage, qui n'est pas sans rappeler le Morpheus des frères Wachowski, s'est lancé depuis bientôt trente ans dans une entreprise de démolition de la Machine à reproduire les inégalités : l'école. Mais il cible aussi la culture, les médias, le managment, les socialos, le consumérisme... et tous les rouages d'une société mise entièrement au service du Capitalisme, vu comme le grand méchant loup du conte de Perrault, celui qui a de grands bras pour mieux t'embrasser... et de grandes dents pour mieux te manger.
Certes, le discours radical de Lepage peut paraître excessif à certains endroits et on peut même considérer qu'il en vient parfois à caricaturer l'adversaire pour les besoins de sa démonstration, mais comme les ultra-libéraux ne sont pas non plus les derniers à truquer la réalité ou à manipuler l'opinion par le biais du langage, on peut dire que c'est de bonne guerre, voire même salutaire. Propagande contre propagande, je préfère encore les excès d'un Lepage à cette foutue langue de bois élaborée dans d'obscures officines, les think tanks, afin que les hommes de pouvoir et leurs valets médiatiques en usent et en rabusent, à tel point que d'évidentes élucubrations finissent par devenir d’incontestables paroles d'évangile que chacun d'entre nous répète ensuite à loisir. Ainsi, parmi quelques-uns des exemples de novlangue évoqués par Lepage, on peut citer le fameux "dégât collatéral" utilisé en lieu et place du "massacre de civils"; aussi les "plans de sauvegarde de l’emploi" qui ne sont rien d'autre que des "licenciements collectifs"; et même le capitalisme qui, par la grâce de la nouvelle sémantique, n'est plus défini en tant "qu'exploitation des pauvres par les riches", mais comme "un système de développement économique dans lequel la gestion des ressources humaines permet aux plus défavorisés l'ascension sociale dans un processus d'épanouissement et de libre partenariat blabla..." Autant d'expressions qui n'offrent plus aucune prise à la critique, puisque chaque mot, savamment choisi, a la miraculeuse propriété de masquer ou falsifier ce qu'il est censé désigner. Anodin ? Dramatique, oui ! Surtout lorsque cette technique de communication, qui en d'autres temps s'appelait de l'endoctrinement, s'applique à des catégories d'individus tels que, par exemple, les chômeurs, les retraités, les fonctionnaires qui, par la magie du verbe, se transforment ipso-facto en "assistés", "improductifs", "parasites", etc.
Et donc, renommer les choses par leur nom pour réapprendre à les penser politiquement et contradictoirement, commencer ce travail dès l'école puis le poursuivre au sein des entreprises, voilà ce à quoi rêve Franck Lepage et c'est vraiment la meilleure partie de ses conférences-spectacles.

Très intéressante aussi, l'histoire méconnue de l'Education populaire versus le Ministère de la culture, ou comment, de Mlle Christianne Faure à Mme Fleur Pellerin, en passant par messieurs Lang et Malraux, à travers tout un enchevêtrement de causes et d'effets, on aboutit à l'art contemporain, son marché et ses spéculations. Là-dessus, rien à redire. En revanche, réduire l'art contemporain à ses seuls aspects marchand et snobinard, laisser planer les ambiguïtés en plaçant de-ci de-là de petites incises aux accents parfois réactionnaires, c'est moche.
Evidemment, Lepage n'est pas Zemmour, loin s'en faut, ils ne partagent ni les mêmes attentes ni les mêmes analyses sociales, mais ils prononcent l'un et l'autre des paroles d'exclusion qui font pareillement froid dans le dos. Aussi, à l'un comme à l'autre avons-nous envie de rétorquer que l'art contemporain est un univers tellement vaste, hétéroclite et profus, qu'il n'est tout simplement pas possible de tout détester, sauf à adopter la posture de celui qui ne juge pas les œuvres pour ce qu'elles sont, mais pour ce que son obsession lui dit qu'elles sont : dans un cas, la preuve par neuf de notre décadence et, dans l'autre cas, l'évidente manifestation de la domination bourgeoise. Leur dire encore qu'entre les apologistes béats de l'art contemporain et ses détracteurs sans nuance, il y a de la place pour l'amateur capable de se faire sa propre opinion sans l'aide de personne et d'exercer sa liberté de jugement en allant voir les œuvres sur pièces plutôt que sur web (sinon c'est comme critiquer un livre d'après sa couverture). Et que dirait cet amateur ? Qu'il ne comprend rien à la production de Jeff Koons et déteste les oreilles de Mickey d'un Darren Lago, mais qu'il apprécie assez les travaux d'Adel Abdessemed et beaucoup ceux de Seo Young Deok ; qu'il est insensible aux toiles de Velasquez mais est ébloui par
celles de William Turner ; qu'il peut s'émouvoir devant Guernica et ne rien ressentir devant la Femme au chapeau ; qu'il préfère Munch à Miró, Miró à Dali, et Dali à Magritte ; qu'il aime tout à la fois Cândido Portinari et Zao Wou-Ki, Rodin et Ousmane Sow, Giacometti et Giuseppe Penone, l'ancien et le nouveau... Aussi qu'il frémit aux premières notes d'une symphonie de Malher, remue la tête en écoutant du rap et tape du pied sur Count Basie ; qu'il aime les romans d'Aragon et de Romain Rolland, mais qu'il s'ennuie en lisant Proust, etc. Et ce qu'il dirait pour conclure ? 
Que la culture devrait consister à ajouter plutôt qu'à retrancher... à s'agrandir plutôt qu'à se racornir... à apprendre à aimer plutôt qu'à haïr. Mais c'est pas gagné.

(*) Him, de Maurizio Cattelan : statue hyper-réaliste d'1m10 représentant Adolph Hitler figé dans une attitude de pieux recueillement. Bof ! Oui, sauf qu'il faut l'imaginer in-situ, c'est-à-dire dans une salle immensément vide et blanche du centre Beaubourg, et placé face à un mur, loin de l'entrée, donc de dos pour les visiteurs, de sorte qu'une partie d'entre eux passent devant la statue (ou plutôt derrière), croient voir un enfant en prière, puis, craignant peut-être de le déranger, poursuivent leur visite en chuchotant à l'oreille de leur compagnon... Quant à l'autre partie, d'évidence plus curieuse, elle s'avance d'une dizaine de mètres, puis contourne l'enfant et reçoit alors un petit choc au cerveau en se trouvant face-à-face avec le Mal absolu... Et enfin, après digestion, quelques-uns se mettent à observer comportements et réactions des visiteurs suivants : indifférence, effroi, indignation, colère... c'est intéressant, comme une sorte de musée Grévin mais en beaucoup mieux.
Maintenant, que des Pinault, des Arnault ou des Perrotin soient en mesure d'acheter ça plusieurs millions d'euros pour les revendre encore davantage, évidemment ça fait chier, oups ! disons plutôt que ça soulève une problématique. On peut aussi se demander de temps à autre si l'on est en présence d'une oeuvre d'art ou d'une supercherie : à chacun son avis, il y a des trucs qui touchent, qui choquent ou font réfléchir... des trucs qui ouvrent l’œil et l'esprit... et d'autres pas du tout, mais ceux-là on s'en bat les balloches.

2015/08/14

L'ogre Amazon

Au détour d'un libraire, je tombe sur les chroniques du toutologue Philippe Meyer, Le ciel vous tienne en joie. La chronique du 7 janvier 2012 est la suivante. Que monsieur Meyer et son éditeur aient l’œil tolérant sur cet abusage du droit de citation élargi. Il fait suite à l'article "Amazon, l'algorithme contre le libraire", et l'extension de navigateur interner Amazon-Killer, permettant de retrouver un livre dans le monde réel.

L'initiative n'a pas fait en France tout le bruit qu'elle mérite. Pierre Assouline en a touché un mot dans l'un de ses blogs, à la veille de Noël, mais sans doute la trêve des confiseurs a-t-elle enveloppé cette information dans une ouate amortisseuse.

De quoi s'agit-il ? D'une affaire d'espionnage dont on vous propose d'être les acteurs, pour ne pas dire les héros, et cela sans aucun entraînement, cours, stage ou cycle d'immersion et avec, pour toute panoplie, votre téléphone cellulaire sur lequel vous aurez pris soin de charger préalablement une nouvelle application. Armé de cet ustensile ainsi perfectionné, vous vous rendrez dans un magasin, vous y repèrerez les marchandises qui vous plaisent ou que vous aviez prévu d'acheter, vous scannerez leur code-barre et donc leur prix, et vous enverrez cette image à son commanditaire, un site de vente en ligne. Pour rémunérer votre collaboration, le site en question vous offrira un avoir de cinq dollar par étiquette scannée à concurrence de trois avoirs au maximum. De plus, en retour de votre scan, le site de vente en ligne vous informera du prix qu'il pratique pour la même marchandise. Les marchandises pour lesquelles cette offre est valable sont les ivres, et le site de vente e n ligne, c'est Amazon.

Il y a quelques années, ayant à ma table un ecclésiastique qui avait été l'aumônier de mon adolescence, comme il ne se faisait pas prier pour reprendre des plats et du dessert, et qu'il en faisait l'éloge, je lui fis remarquer avec affection qu'il y avait un certain amusement à attirer un saint homme de prêtre sur les sentiers du péché mortel de gourmandise. "Bougre d'âne, me répondit-il charitablement, tu ne m'entraînes nulle part. C'est parce que tun ne sais ni théologie ni latin que tu commets une pareille erreur. La gourmandise n'est un péché mortel qu'à cause d'une traduction erronée ou, pire, sottement moralisatrice. Le péché, c'est la gloutonnerie, en latin gula."

C'est à la gloutonnerie que s'abandonne Amazon, et c'est un péché capital contre l'esprit.Comme l'écrit Denis Lehane, le romancier de Mystic River dont Clint Eastwood tira un film, ce site de vente en ligne pratique "le capitalisme de la terre brûlée". Mettre à genoux les libraires peut permettre une opération fructueuse à court terme, mais, une fois qu'Amazon aura conquis le monopole de la librairie, ou une position dominante proche du monopole; qui assurera le contact entre les livres et leurs lecteurs potentiels ? Qui sera capable de nous faire miroiter des univers que nous ignorons ? Qui donnera envie de lire et de livres ? Qui sera capable de vendre aussi bien le dernier roman dont on cause dans le poste que de trouver un lecteur pour l'ouvrage sur L'influence de la nuit polaire sur le psychisme des Lapons mûri pendant des années par un passionné savant et obscur et destiné à le rester. Une librairie, c'est exactement ça : un magasin dans lequel on entre pour faire une emplette particulière et dont on ressort avec d'autres achats. Un livre, ça se palpe, ça se feuillette, ça se retourne, ça se compare avec ceux du même rayon, ça conduit à demander un renseignement au libraire, et un libraire qui vous aura vendu des livres et qui aura répondu à vos questions, saura vous proposer des livres qui répondent dans vos curiosités qu'il vous connaît ou qui rencontrent des dilections que vous lui avez confiées. Si vous avez du goût pour cafter, profitez de l'offre Amazon. Si vous voulez acheter vos livres à quelqu'un qui lit, préférez les libraires. Ça vous évitera de faire des économies qui vous coûteront cher.

Le ciel vous tienne en joie.

2015/07/26

Jean-Noël Jeanneney : Concordances des Temps

« Le savant britannique qui travaillait au centre de recherche secret en matière de guerre bactériologique est mort de la peste, cela nous ramène en plein moyen-âge... Et qui sont exactement les mêmes que celles dont nous fûmes comblés sans en être accablés, depuis le 18 juin 1940... Le coup d’œil sur l’Histoire, le recul vers une période passée ou, comme aurait dit Racine, vers un pays éloigné, vous donne des perspectives sur votre époque et vous permet d’y penser davantage, d'y voir davantage les problèmes qui sont les mêmes ou les problèmes qui diffèrent ou les solutions à y apporter... »

Tout le monde ici connaît le brillantissime Jean-Noël Jeanneney, et nombreux sont ceux à considérer son émission du samedi, Concordance des Temps, comme l'une des meilleures, sinon la meilleure émission de France Culture. Sans doute le talent et les qualités humaines de Jeanneney y sont pour beaucoup, d'autant plus qu'il fait contrepoids à celui qui le précède sur la grille des programmes. Sans doute apprécions-nous également le ton employé entre l'animateur et son invité durant cette heure d'antenne consacrée tout à la fois à l'histoire et à l'actualité, loin du prophétisme à deux balles, des vaines polémiques ou du clinquant des m'as-tu-vu. Mais peut-être aussi l'intérêt que nous portons à son émission répond-il à quelque chose de plus sourd, de plus secret, de moins palpable, comme le sentiment profondément inscrit dans la chair d'être à la fois de son temps et des temps qui nous ont précédés ou, comme l'a dit Braudel avant nous, que "le temps d'aujourd'hui date à la fois d'hier, d'avant-hier, de jadis", soit précisément ce que met en lumière chaque numéro de Concordance. 

Illustration : Michel Granger
Ce que l'on sait moins, en revanche, c'est que durant l'été 1987, soit douze ans avant d'animer sa première émission, Jean-Noël Jeanneney fit paraître dans les colonnes du Monde une série de trente-six chroniques entièrement consacrées à l'actualité du passé et toutes intitulées, je vous le donne en mille, Concordance des temps. Même titre et même principe aussi : "débusquer dans le passé des similitudes avec nos conjonctures contemporaines" afin de pallier les défaillances de la mémoire collective, tout en rabattant cette prétention naturelle qui nous pousse à exagérer l'originalité de notre époque et de nos comportements respectifs. Ainsi, parmi quelques-uns des thèmes abordés-comparés : la syphilis # le sida, l'absinthe # la bière, Rodin # Buren, la guerre des manuels scolaires, terreur et démocratie, etc... mais aussi des sujets plus légers comme, par exemple, une histoire pluriséculaire du poil qui vaut son pesant de follicules et seulement trois euros dans toutes les bonnes librairies d'occasion.
Ou bien alors tous les samedis entre 10 et 11 sur 93.5 FM : une heure durant laquelle les faits du présent sont juxtaposés sur ceux du passé afin de les mieux comparer, donc les mieux comprendre, et s'autoriser ainsi à penser notre temps autrement qu'à travers le biais des emballements médiatiques et leur "sensationnelle" hémorragie d'infos sans suite ni raison.



Terreur et démocratie

Le mot est désuet, la chose est d'aujourd'hui : c'est bien de "propagande par le fait" qu'Action directe et les terroristes de l'automne 1986 ont renouvelé la pratique. L'expression appartenait à la pensée anarchiste et a trouvé tout son éclat au moment de la vague des attentats qui culmina en France en 1892, 1893 et 1894.
L'évolution des techniques de destruction et de mort est, en somme, assez limitée d'un siècle à l'autre et ne mérite guère qu'on s'y attarde, mais en revanche la typologie des crimes anarchistes, selon leurs ressorts et selon leurs buts, appelle par comparaison quelque attention : l'histoire précise qu'en a donnée Jean Maitron [in Le mouvement anarchistes en France-Tome 1) permet de la dresser assez aisément.
Les cibles varient de la plus symbolique à la plus abstraite. Pour le symbole : l'assassinat, en 1884, de la supérieure d'un couvent de la banlieue de Marseille ou, en mars 1886, l'attentat de Gallo qui jeta une bouteille d'acide prussique et tira plusieurs balles au hasard dans l'enceinte de la Bourse de Paris. Et voici encore le fameux Emile Henry qui, le 8 novembre 1892, déposa un engin explosif devant la Compagnie des mines de Carmaux et provoqua un carnage dans un commissariat de police voisin, où la bombe avait été transportée. Symbolique aussi le crime de Vaillant qui, le 9 décembre 1893, lança une sorte de machine infernale dans la salle des séances du Palais-Bourbon et blessa plusieurs députés : il visait indistinctement, expliqua-t-il, "les bouffe-galette de l'Aquarium". Symbolique enfin l'assassinat du président de la République Sadi Carnot par Caserio, à Lyon, le 24 juin 1894.
A l'aveugle, les coups de revolver tirés le 20 octobre 1881 par un ouvrier tisseur anarchiste contre un docteur de Neuilly pris au hasard dans une rue, ou le terrible coup de tranchet asséné dans un restaurant de l'avenue de l'Opéra au ministre de Serbie, Georgewitch, par Léon-Jules Léauthier qui affirma qu'il "ne frappait pas un innocent en frappant le premier bourgeois venu". A l'aveugle encore, la bombe lancée au café Terminus de la gare Saint-Lazare, le 12 février 1893, par le même Emile Henry, qui causa parmi la foule un mort et une vingtaine de blessés.
De Fauchon au CNPF, de l'OCDE à Tati, les catégories en cent ans n'ont guère changé. Ni non plus une troisième, celle où s'inscrivent les attentats d'Action directe contre la brigade de répression du banditisme, ou l'attentat organisé au début de 1987 contre le juge Bruguière : violences dirigées contre les magistrats mêlés à la répression dite "bourgeoise", et qu'il s'agit soit d'intimider, soit de punir. "L'épidémie terroriste" commença en mars 1892, quand Ravachol déposa une bombe qui causa de graves dommages à un immeuble situé 136 boulevard Saint-Germain à Paris : habitait là le président Benoît, qui avait dirigé avec rigueur les débats d'un procès d'anarchistes l'année précédente (il s'agissait d'une échauffourée survenue à Clichy le 1er mai 1891; les inculpés avaient été passés à tabac au commissariat, et le chef de la Sûreté s'était, dans une interview, flatté de l'énergie déployée par les policiers sous ses ordres...) Ravachol récidiva quelques jours plus tard en s'en prenant à l'immeuble de la rue de Clichy où vivait le substitut Bulot, avocat général au même procès : l'explosion provoqua plus de dégâts encore. Ainsi le terrorisme se nourrit-il lui-même, la répression entraînant la vengeance et réciproquement selon un mouvement familier de balançoire. D'où l'attentat meurtrier commis plus tard contre le restaurant Véry, boulevard Magenta, où Ravachol avait été repéré par un garçon, dénoncé et arrêté.
Au surplus les terroristes isolés sont encouragés par la psychose collective qui se crée aux moments les plus chauds des attentats, et qui est entretenue par une presse populaire à sensation. Celle-ci tient sa rubrique quotidienne de la peur collective. "Je n'ai jamais vu une pareille terreur à Paris", note Dabot dans ses Calendriers d'un bourgeois à Paris, le 28 mars 1892, au lendemain de l'explosion de la rue de Clichy. Et le chroniqueur judiciaire H. Varennes, dans son livre de notes d'audience intitulé De Ravachol à Caserio et publié en 1895, raconte : "L'imagination excitée voyait partout des bombes. La moindre boîte à sardines jetée au tas d'ordures était prise pour un engin explosif et envoyée au laboratoire municipal qui l'ouvrait avec mille précautions."
Il faut dire que la presse anarchiste, en développant sans relâche, au cours des années précédentes, ses suggestions pour toutes les actions les plus violentes, non sans de fréquentes rodomontades, fournissait de la copie et des arguments aux tempéraments les plus répressifs. Ainsi, en mai 1885, pour prendre un exemple parmi les plus farfelus, cette suggestion de la feuille intitulée le Droit social : "Dans chaque ville où se trouvent des entrepôts, un bon moyen d'en faire un feu de joie, c'est de se munir de quatre ou cinq rats ou souris, de les tremper dans du pétrole ou de l'essence minérale, d'y mettre le feu et de les lancer dans le bâtiment à détruire. Les bêtes, folles de douleur, s'élancent, bondissent et allument le feu en vingt endroits à la fois..." Même si ce type de littérature se fit plus rare à partir de 1886 dans les feuilles anarchistes, elle n'en fut pas moins citée jusqu'à plus soif, comme bien l'on pense, à la tribune des deux Chambres entre 1892 et 1894.
Rare est le sang-froid, et encore joue-t-il souvent à s'habiller d'un anticonformisme ostentatoire, d'une désinvolture "fin de siècle" propres à lui ôter une bonne part de sa vertu contagieuse. Le jour de l'attentat du Palais-Bourbon, le poète Laurent Tailhade dit à un journaliste qui lui demandait sa réaction : "Qu'importe les victimes si le geste est beau ? Qu'importe la mort de vagues humanités si, par elle, s'affirme l'individu ?" Mot qui frappa d'autant plus que, quelques mois plus tard, le même Tailhade se trouva être la première victime d'une bombe lancée contre le restaurant Foyot, où il déjeunait : gravement blessé au visage, il y perdit un œil, et plusieurs contemporains pieux ne manquèrent pas de dénicher dans ce hasard vraiment prodigieux quelque chose comme un châtiment frappant une légèreté qui finissait par se faire la complice plus ou moins inconsciente de la barbarie des anarchistes.
L'esprit public répond d'une autre manière, et l'on signale de vrais mouvements de panique — tandis que le commissaire de police Dresch, qui vient d'arrêter Ravachol, reçoit aussitôt congé de sa propriétaire par crainte de représailles, et a toutes les peines du monde à trouver un autre logis... Notre actualité a connu de semblables mouvements, l'attitude des voisins de Chapour Bakhtiar réclamant son expulsion de leur immeuble ayant frappé, voici quelques années, l'attention.
Au demeurant, le rapprochement prend-il plus de prix si, montant d'un cran, on s'arrête sur les comportements politiques qui résultèrent de ces événements tragiques et sur la genèse d'une législation très répressive que le gouvernement fit voter à la fin de 1893 et en juillet 1894 sous le coup de l'émotion. Autrement dit, pour reprendre un vocable dont la gauche les souffleta, les fameuses "lois scélérates". Ce qui s'agita alors est de longue portée.
D'emblée, les pouvoirs publics posèrent le problème en termes martiaux : "Nous sommes en guerre contre le terrorisme", dit Jacques Chirac, Premier ministre, à l'automne de 1986; exclamation qui fait comme un écho lointain aux propos du président du Sénat des années 1890, Challemel-Lacour, qui s'écriait après la bombe du Palais-Bourbon : "Il ne s'agit plus seulement de rendre impossible ou du moins plus difficile un système de crime qui a déjà souvent épouvanté et d'en assurer la répression, il s'agit d'extirper une secte abominable en guerre ouverte avec la société [...] qui s'est placée elle-même hors de toutes les lois du monde entier."
Sans délai fleurit la tentation de priver du bénéfice des libertés publiques ceux qui refusent la règle du jeu de base, ou qui paraissent menacer de le faire. Et de fait, les trois "lois scélérates" de 1893-1894 sont exorbitantes par rapport à la tradition et à la doctrine républicaines.
La loi du 12 décembre 1893 apporte de graves exceptions à la législation libérale du 29 juillet 1881 sur la presse et renoue avec les lois les plus sévères de la Restauration. Elle frappe de peines de prison tous ceux qui, par leurs écrits, même dans les termes les plus généraux, inciteraient au vol, au meurtre, à l'incendie ou à la désobéissance militaire, ou qui présenteraient l'apologie de ces mêmes actes (notion dangereusement floue). La loi du 18 décembre 1893 punit de prison la fabrication et la détention illégitime de matières explosives, quelles qu'elles soient, de produits propres à les fabriquer, et des travaux forcés ceux qui se rapprocheraient en vue de commettre des attentats contre les personnes ou les propriétés. La loi du 28 juillet 1894, enfin, incrimine également la propagande anarchiste non publique, par exemple dans une conversation ou une correspondance privée (ainsi fait-on virtuellement de la seule opinion anarchiste un délit de droit commun) tout en transférant ces cas du jury à la juridiction correctionnelle, qu'on escompte à la fois plus rapide et plus rigoureuse.
Un article de Léon Blum dans la Revue blanche, publié anonymement en juin 1898 et qui demeure aujourd'hui encore la plus pertinente analyse critique des débats, aide à y regarder de plus près.
On est frappé d'abord par la célérité extrême avec laquelle furent votés ces textes si lourds : la loi du 12 décembre sur la presse fut adoptée en une seule séance, tant à la Chambre qu'au Sénat, malgré de nombreuses protestations émanant des bancs de la gauche, le gouvernement de Charles Dupuy ayant mis tout son poids dans la balance pour affirmer l'urgence extrême, et elle ne fut pas sérieusement discutée. Les députés durent se prononcer sans même que le texte ait été imprimé ou distribué : lu seulement par le garde des Sceaux à la tribune ! (Alors que la grande loi du 29 juillet 1881 avait demandé deux ans d'élaboration...) Le vote intervint quarante-huit heures après la bombe de Vaillant lancée dans l'hémicycle du Palais-Bourbon. La loi du 18 décembre fut à peine à peine plus longuement débattue et celle de juillet 1894 fut adoptée en quelques jours aussi, dans l'émotion qui suivit l'assassinat de Sadi Carnot.
Ces diverses circonstances étaient peu propices à la sérénité d'âme nécessaire à l'élaboration de textes destinés à n'être pas seulement conjoncturels, et le compte rendu des débats n'est guère à l'honneur du monde parlementaire. Sèchement, le président du Conseil Charles Dupuy disait le 23 juillet à ses contradicteurs de gauche : "Le gouvernement et la commission se sont mis d'accord sur un texte que nous considérons comme définitif; nous vous déclarons qu'il est impossible d'accepter aucun amendement..." Il ne disposait pas à l'époque de l'arme du 49.3 mais n'en fut pas moins entendu... Et le résultat fut une belle illustration des inconvénients de toute législation de circonstance, adoptée dans la hâte, non sans de nombreuses incohérences de rédaction et sous la pression d'émotions collectives.
L'inquiétude républicaine ne concerne pas seulement la restauration du délit d'opinion, dont la suppression était l'une des plus belles conquêtes de l'esprit des Lumières au long du XIXe siècle (bien des journaux du temps, à droite et au centre, jusqu'au rapporteur général de la loi à la Chambre, n'hésitant pas à parler tout de go de "délit d'anarchisme") : elle s'aggrave de la mise en cause du principe fondamental de la responsabilité individuelle. Les débats qui précédèrent le vote de la "loi anticasseurs" du 4 juin 1970, au temps où Raymond Marcellin était le ministre de l'Intérieur de l'après-68, tournèrent autour de cette même grande question quand il s'agit de faire condamner, en cas de manifestation provoquant des déprédations, non pas les "casseurs" avérés, mais les participants au défilé, quels qu'ils fussent : législation abrogée après 1981. La deuxième "loi scélérate", celle du 18 décembre 1893 sur les associations de malfaiteurs, était construite sur la condamnation de "l'entente", expression très floue, et sur la violation du principe selon lequel le fait coupable ne peut être puni que quand il s'est manifesté par un acte précis d'exécution. En condamnant "l'entente en vue de commettre des attentats contre les personnes et les propriétés", la loi permettait de plus périlleux amalgames.
L'amalgame... La tentation, si dangereuse en démocratie, s'élargit aisément dans le champ du politique. Il fut délibérément pratiqué par les républicains modérés au pouvoir, non seulement pour attaquer les théoriciens mêmes de l'anarchie qui condamnaient explicitement le "reprise individuelle" ou la "propagande par le fait", mais aussi pour assimiler socialisme et anarchisme, à une époque où le socialisme français, à peu près anéanti après la Commune, retrouvait une vigueur nouvelle.
"On était si résolu, écrit Léon Blum, à confondre le socialisme et l'anarchie que M. Deschanel, répondant à M. Jules Guesde, l'accusait explicitement, grâce à des citations qui naturellement furent reconnues falsifiées, d'être l'auteur responsable des crimes de Vaillant et de Caserio." Et Blum fait un sort aux commentaires ultérieurs d'un éminent magistrat, le procureur général Fabreguettes, qui observait, après le vote de la loi : "On sait combien il est difficile de distinguer [...]. On n'aura pas toujours la ressource de trouver dans les antécédents la preuve que le coupable est affilié à l'anarchie. Du reste, les criminels sortent presque tous du socialisme révolutionnaire [...]. La nature du propos, du discours, de l'écrit ne donnera presque jamais une clarté suffisante. On pourra les attribuer indifféremment à un anarchiste ou à un socialiste révolutionnaire..." Sait-on qu'après la guerre de 1914-1918, la loi du 28 juillet 1894 fut utilisée pour réprimer la propagande communiste ?
Les gouvernants de 1893-1894, au reste, s'en justifient en disant aux socialistes et à certains radicaux de gauche que leur seule complaisance les rend complices de la barbarie. Pratique polémique ancienne dont Jacques Toubon, secrétaire général du RPR, nous a donné récemment, quand il s'en est pris à François Mitterrand après l'arrestation des dirigeants d'Action directe, un exemple qui est demeuré présent dans les mémoires. Un inconvénient dérivé peut être le développement, dans la gauche républicaine, d'un penchant à faire de la surenchère répressive, quitte à perdre de vue son propre équilibre. Car, dans ce camp, on se sent cruellement pris en tenaille entre les indignations intéressées de la droite et les défis du terrorisme d'extrême-gauche, celui-ci ayant été peut-être encouragé par le glissement progressif du socialisme vers un réformisme plus ou moins avoué. Au lendemain de l'attentat de Vaillant, Jules Guesde se hâte d'écrire dans Le Journal : "Monstrueux, tout simplement. C'est l'acte d'un fou. Ceux qui font cela ne sont plus hors la loi, ils sont hors de l'humanité [...]. La violence en toutes circonstances est odieuse. Le socialisme ne triomphera que par le droit et la volonté pacifiquement exprimée de tous les peuples..." Ce qui, observe sévèrement Jean Maitron, est "à proprement parler anti-marxiste...".
Les attentats terroristes de l'automne 1986 ont trouvé une opinion publique gardant mieux son sang-froid que celle d'il y a un siècle. Ce n'est pas seulement l'effet d'une plus grande maturité politique. C'est aussi parce que la menace, paraissant venir en grande partie de l'étranger, n'était pas faite pour soulever les mêmes passions que les crimes anarchistes des années 1890, et parce que "l'ennemi de l'extérieur" se prête mieux à des solidarités civiques contre lui. Au reste — ceci tient probablement à cela — les lois "sécuritaires" élaborées entre juin et août 1986, à l'initiative du gouvernement Chirac, en dépit des réserves formulées à gauche, demeurent-elles fort en deçà, au regard des libertés publiques, des dispositions des "lois scélérates".
Le péril n'en subsiste pas moins que, par des glissements progressifs, le système politique ne consente, sous le coup de telle ou telle émotion collective, à des atteintes graves portées aux principes mêmes de la démocratie, au nom de sa défense même. Souci ancien, débat de toujours. 

Jean-Noël Jeanneney : Concordances des temps
Aux Editions du Seuil (1987)

[Pour mémoire, liste des attentats meurtriers perpétrés en France durant les années 80 par le CSPPA, le FPLP, l'ASALA, le groupe Charles Martel, les FARL, Action Directe, etc : 
03/10/1980 : attentat à la bombe devant la synagogue de la rue Copernic, 4 morts et 22 blessés - 16/04/81 : bombe à l'aéroport d'Ajaccio, 1 mort et 8 blessés - 29/03/82 : bombe dans un train reliant Paris à Toulouse, 5 morts et 27 blessés - 22/04/82 : voiture piégée devant le siège du magazine Al Watan, rue Marbeuf à Paris, 1 mort et 63 blessés - 09/08/82 : fusillade rue des Rosiers, 6 morts et 22 blessés - 15/07/83 : bombe à l'aéroport de Paris-Orly, 8 morts et 56 blessés - 30/09/83 : bombe au Palais des congrès de Marseille, 1 mort et 26 blessés - 31/12/83 : double attentat à la gare Saint-Charles et dans le TGV Marseille-Paris, 5 morts et 45 blessés - 25/01/85: assassinat de l'ingénieur René Audran - 20/03/86 : bombe dans la galerie Point Show des Champs-Élysées, 2 morts et 29 blessés - 09/07/86 : bombe au 4ème étage de la Brigade de Répression du Banditisme, 1 mort - 08/09/86 : bombe dans le bureau de Poste de l'hôtel de ville de Paris, 1 mort et 21 blessés - 14/09/86 : bombe au Pub Renault des Champs-Élysées, 3 morts - 15/09/86 : bombe à la préfecture de Paris, 1 mort et 45 blessés - 17/09/86 : bombe devant le magasin Tati de la rue de Rennes, 7 morts et 55 blessés...]